‹ Don Sanche d'AragonChapitre 10 sur 111 · Ibid., vers · texte numérisé non relu

Ibid., vers

lavoii* faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bon homme Plante *, qui n'y cherchait point d'autre finesse : parce qu'il y a des dieux et des rois dans son Ampliitryon, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets qui boufFonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir. Mais c'est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action. Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la tragédie ^, où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là; et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint cette sorte de poème aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avait que la fortune des rois et des princes qui fût capable dune action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit. Cependant, quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon ^ ; il le demande persécuté par quelqu'un de ses plus proches; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le con-

1. Le u bon homme Plaute » n'était 2. Poétique, ch. vi. Corneille n'a pas point si naïf : il savait le goût de la toujours accepté en aveugle les règles plèbe romaine pour les personnages établies par Aristote ; il écrit dans les moins relevés de la comédie, cscla- l'Epître dédicatoire de la Suwanle : ves, parasites, etc., et, quand il intro- « Savoir les règles, et entendre le séduisait des dieux, il prenait ses pré- cret de les apprivoiser adroitement avec cautions pour ne pas déplaire. C'est notre théâtre, ce sont deux sciences Mercure qui fait ici le prologue: bien différentes ; et peut-être que pour

Quid contraxistis frontom? quia tragœdiam

faire maintenant réussir une pièce, ce

DrxriuIÙ7amïianc?DrursamrcommuïaVc7^^ n'est pas assez d'avoir étudié dans les

Faciaiii ut commixta sit tragi-comedia : livres d'Aristote et d'Horace. >>

ISam me perjjetuo facere ut ait comœdia, 3. « Il reste à trouver un milieu

Keges quo veniant et di, non par arbitrer. entre ces deux extrémités par le choix

(< Pourquoi froncer les sourcils? parce d'un homme qui ne soit ni tout à fait

que j'ai dit que ce serait une tragédie? bon, ni tout à fait méchant, et qui, par

Je suis dieu, et je puis en faire autre une faute, ou faiblesse humaine, tombe

chose.... Je ferai que ce soit une pièce dans un malheur qu'il ne mérite pas. »

mélangée, une tragi-comédie, car faire {Corne'iUc, Discours de la tr«-cW£C.) Voir

une comédie, d'un bout à l'autre, d'une "ussi Racine, première préface d'^»-

pièce où interviennent des rois et des dromaejue ; et Boileau , Art poétique, m ;

dieux, je ne crois pas que ce soit [faiblesses

juste. » Toutefois aux grands cœurs donnez quelque;

server : et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer, à moins qu'ils aient accablé quelqu une de ces grandes têtes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite: et comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seraient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire, et semble commander de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des lîUes de Scédase *, qui n'était qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d elle que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance do cette mort par Oresle sur sa propre mère; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :

Et tragicus plcrumquc tlolct sermonc pcdcstri ^.

Je dirai plus, Monsieur : la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte, et cela est de ses parties essentielles, puisqu il entre dans sa définition ^. Or, s'il est vrai que ce dernier sentiment ne s excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables, et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourrait être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébucher * de leurs trônes les plus grands

1. Voir dans Alexandre Hardy, de quant ensuite ce qu'Aristote entend M. Riiral, p. 283-286, l'analj-se de cette par « nos semblables », Corneille tragL-dic « qui dépasse en horreur et ajoute : » Ce n'est pas une nécessité en réalisme brutal les plus sombres de ne mettre que les iniortunes des d'entre nos drames », et, dans Ni^^elle rois sur le théâtre. Celles des autres de la Cliniissée cl la comédie InrmuyaiUe, hommes y trouveraient place, s'il leur de M. Laoson, ch. i, 2" partie. en arrivait d'assez illustres et d'assez

2. Horace, Art poétique, \cvh 95, extraordinaires pour le mériter, et

3. Puisqu'il entre, puisque cela entre. que l'iiistoire eût assez de soin d'eu.x « La pitié d'un malheur où nous voyons pour nous les apprendre. Scédase n'é-

tomber nos semblables nous porte à la tait qu'un paysan de Leuctres »

crainte d'un pareil pour nous. » (Cor- 4. Trcburlicr avait alors le sens de

neille, Discours de lu tragédie.) Expli- tomber, surtout au moral, quand il s'a-

monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice ; ce qui ne se rencontre pas toujours ^ ? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, €t ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres ^, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions, et non pas des hommes ^, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce est un poème dramatique. Voilà, Monsieur, bien du discours, dont il n'était pas besoin * pour vous attirer à mon parti, et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s'il vous plaît, et lui dirai que Bon Sanche est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne, puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à

git d'une chute où l'orgueil est brus- moins attachantes que celles des sou-

quement abaissé : vcrains, dont le sort entraîne celui

'trébuche '^^^ nations. Un bourgeois peut être

Ce n'est pas tout d'un coup que tant d'orgueil assassiné comme Pompée ; mais la mort

{Rodogune, laOit.) de Pompée fera toujours un tout autre

rtierté! eU'et que celle d'un bourgeois. » L'au-

Tremblc, et crois voir bientôt trébucher ta teur de 5rt/7Mvr//f 1730), l'anglais Lillo, la

{SertoriuB, '•i\'.)

Chaussée, Diderot, Beaumarchais, rai-

1. Le tragi-comique Hardy faisait sonneront tout difTéremment. — » Cor-

aussi intervenir des personnages « mé- neille pressent ici le drame bourgeois;

diocres » dans des actions pathétiques ; mais il s'en tient à ce pressentiment,

Mairet, au contraire, dans le discours- Il est trop épris de grandeur extérieure

préface de sa Silvanirc (1625), définis- pour quitter ses empereurs et ses rei-

sait la tragédie une « représentation nés. » (J. Lemaître, Corneille et la Poc-

d'une aventure liéroïque dans la mi- tique d'Aristote.)

sère 11, et, par suite, y voulait des 2. Médiocres, de médiocre fortune,

grands pour personnages. Voltaire est sens latin,

de son avis : « Il peut arriver sans '.\. Voélique, ch. vi.

doute des aventures très funestes à de 4. Vah. (1650, in-S") : dont il n'est

simples citoyens ; mais elles sont bien pas besoin.

la pitié ou ù la crainte. Noti'e aventurier Carlos n y court aucune risque ^ Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu ils en font, sur 1 incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qu'il est véritablement, quoiqu il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui -, mais elle est incontinent rompue par la reine; et quand même elle s achèverait par la perte de sa vie, la mort d un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ^ ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs * et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses :

Je plaindrais un amant qui souffrirait mes peines «J ;

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment •', et de semblables douleurs ne préparent aucun effet tragique; on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende : il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais, en cet état même, il n a garde de nous demander notre pitié, puisqu il s offense de celle de ses rivaux. Ce nest point un héros à la mode d'Euripide, qui les habillait de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs"^; celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive,

1, Vab. (16.j0 in-8») : aucun risque. vorable, mais voulait dire alors, tantôt Dans la Suite du Menteur (379), Cor- digne de pitié, tantôt capable de pitié. ncille avait employé déjà le mot ri,,,ue 4. ^^^ ,e g^^B. autrefois si fort, du au féminin. Uichelet (1680j constatait. ^«^ déplaisir, voir les notes de nos trente ans après, qu on le faisait « un éditionsd'//o,flrr,U5y,et /W<;.'»;<e,1814. peu plus souvent masculin que fémi- -^ . 11

nin ... Jusqu'en 1762, remarque Littré, •^- ^^'^^^ *'' ^*-'- i^' '0^l'Académie, tout en faisant ristjue mas- 6. Et Corneille lui-même s'était culiii, conservait le féminin dans la plus d'une fois épayé dans ses cornélocution à toute risque. dics aux dépens de ces « mourants »

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