‹ Don Sanche d'AragonChapitre 2 sur 111 · DON S ANC HE )) AU T II E A T R E · texte numérisé non relu

DON S ANC HE )) AU T II E A T R E

« Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie espagnole, intitulée et Palacio confuso ; ot la double reconnaissance qui finit le cinquième est prise du roman de D. Pelage ^. Elle eut d'abord grand éclat sur le théâtre ; mais une disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus dun illustre suffrage dissipa les applaudissements que le public lui avait donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les arrêts -que Paris et le reste de la cour avaient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre. »

C'est en ces termes modestes et fiers que Corneille, dans son Examen, présente à la postérité une pièce dont il sent et définit ailleurs - le mérite original. On s'est demandé souvent quel était « l'illustre suffrage » dont le refus causa 1 insuccès relatif de iJon Saiiche. et l'on a cru d'ordinaire, avec La Monnoye, qu'il sagissait de Condé. D'autres pourtant ont émis une autre hypothèse : « Alors on avait à Paris

1. Sur CCS doux ouvrages, l'un espa- 2. Voyez plus loin l'Epître à M. tic

ï.'n<)l. l'autre français, voir la note 2 Zuvlichem. Voyez aussi la noie 1 de de la p. 36. la p. 31.

les guerres de la Fronde, et 1 on voyait en même temps brillera Londres un homme, né obscur, prêt i\ mettre son titre de Milord Protecteur au-dessus de celui des rois. On ne crut pas devoir encourager de tels exemples ; et don Sanche, fds d'un pêcheur, ou cru tel dans la pièce, parut ressembler beaucoup trop à ce fils d'un brasseur de bière, devant qui tombaient ou pliaient les têtes couronnées. Cromwell tua don Sanche *. » De nos jours on a reproduit cette explication, plus ingénieuse que vraisemblable, en l'appuyant d'arguments plus précis :

« L'arrestation de Coudé ayant eu lieu le 18 janvier 1650, il faut de toute nécessité, si l'on admet cette opinion, placer la représentation de Don Sanche avant la fin de l'année 1649. Malgré les autorités sur lesquelles cette explication est appuyée, elle nous paraît peu probable. Condé devait être trop occupé des événements politiques pour s'arrêter ii critiquer une pièce de théâtre. Nous avons peine à croire que les comédiens aient donné un ouvrage nouveau alors que la rivalité de Mazarin et de Condé mettait tout Paris en feu. Ce ne fut qu'après l'arrestation du prince que la cour put songer aux fêtes et aux spectacles. Alors, sans doute, mais alors seulement, furent joués Andromède et Don Sanche. Nous croyons que le suffrage refusé à Corneille fut celui de la reine. Anne d'Autriche avait aimé le Cid, qui lui avait montré un véritable héros espagnol; elle ne dut voir dans don Sanche qu'un héros de roman d'une origine trop humble pour qu'une princesse pût s'éprendre de lui. Ce fut peut-être pour consoler le poète du chagrin que lui causa le mauvais succès de sa pièce que la reine, profitant d'un voyage de la cour à Rouen, le fit nommer procureur des États de Normandie 2, »

Aucune de ces raisons ne nous paraît décisive; celle qui touche à la date de la représentation l'est moins encore que les autres. D'abord, bien que toutes les éditions publiées par Corneille donnent Andromède avant Don Sanche, on peut douter, avec M. Marty-Laveaux, que cet ordre soit l'ordre vrai; en s'appuyant sur les faits précis qu'il indique ^, on peut croire que Don Sanche est de la fin de 1649 ou des

1. François de Neufcliàteau, l'Esprit 3. Voyez le tome V de l'édition du grand Corneille. Régnier.

2, Picot, Bifflioi'raphic rornélieniie.

premiers jours de 1650, au plus tard. En tout cas, la pièce a été publiée en 1650. Or, nous le demandons, s il paraît étrange à certains critiques que Condé, à la veille de son arrestation — qu'il ne prévoyait guère, — se soit préoccupé des choses du théâtre, leur paraîtra-t-il vraisemblable que la reine s'en soucie, soit à la veille de cette arrestation quelle avait préparée de longue main, soit au lendemain, alors que la cour songeait encore moins « aux fêtes et aux spectacles », alors quelle allait partir pour pacifier la Guyenne révoltée; alors que Turenne, La Rochefoucauld, Bouillon, M'"^ de Longueville lui ménageaient le spectacle d'une bien autre « comédie héroïque » *? Cela, dira-t-on, n'est pas matériellement impossible ; mais il est moins impossible encore que Condé. arrêté le 18 janvier, ait donné auparavant son opinion, toute-puissante surtout à ce moment où il paraissait le vrai roi de France. Sa sécurité d'esprit était entière, car il était fort loin de supposer qu'on oserait porter la main sur lui. Il faut ne connaître que médiocrement la Fronde pour ne pas voir que ce qui la distingue, c'est précisément le curieux mélange des dangers et des plaisirs. Entre deux conspirations, ou deux combats, on lit un roman, on applaudit une pièce de théâtre. A l'Hôtel de Ville, pendant la Fronde parlementaire toute récente, on avait admiré un pittoresque pêle-mêle d'écharpes, de cuirasses, de violons, et de longues conversations romanesques confondues avec les propos guerriers.

On nous dit qu Anne d Autriche, qui avait admiré en Rodrigue un véritable héros espagnol, ne dut voir en don Sanche qu'un héros de roman. Mais qu'étaient donc les héros des pièces espagnoles, sinon des héros de roman parfaits, toujours mystérieux, toujours invincibles? Et puisque l'aventurier Carlos se trouvait être enfin le roi don Sanche, qui pouvait songer à voir en lui Cromwell? Si Don Sanche eût été la glorification de Cromwell, nul doute que la cour ne fût intervenue dès le début pour interdire un si dangereux spectacle. Or elle n'intervint pas ; elle laissa se poursuivre

1. « Il rentra dans le génie castillan nesqiie et d'ironie familière, soulevaient

par HéracUiis, surtout i)ar Nicomcde et mille allusions malignes ou généreuses,

Don Sanche, ces deux admirables créa- et arrachaient d'universels applaudis-

tions, uniques sur notre théâtre, et qui, ments. » (Sainte-Beuve, Po/r/a/ts littë-

venues en pleine Fronde, et par leur mires, I.) singulier mélange d'héroïsme roma-

quelque temps un succès qui eut d'abord grand éclat : c'est Corneille qui le certifie. Au contraire, Condé, qui n'était pas Espagnol, Condé, plus héroïque encore que romanesque, Condé, si fier de sa race, put trouver excessives les hardiesses d'un aventurier qui le prend de si haut avec les grands. Il n'aimait point les parvenus, et Carlos n'était qu'un parvenu, jusqu'au dénouement tardif, qui lui rend son vrai nom.

Ce n'est là encore sans doute qu'une hypothèse; mais, hypothèse pour hypothèse, nous préférons celle-là, qui a pour elle d'être consacrée par une longue tradition. Après La Monnoye, après Voltaire, le chevalier de Mouhy, suspect d'ailleurs, écrivait de cette pièce : « Elle n'eut pas de succès dans sa nouveauté. Le prince de Condé, à qui elle ne plut pas, n'y contribua pas peu. A la reprise elle a réussi, et elle est restée au théâtre *. »

L'anomalie que signale le chevalier de Mouhy vaut la peine d'être notée : c'est à la reprise surtout que triompha Don Sanche. Rien de plus évident si l'on jette les yeux sur les chiffres précis donnés par M. Despois : sous Louis XIY, Don Sanche n'est joué que 17 fois, dont 3 à la conr; sous Louis XV, il n'est pas joué moins de 35 fois, dont 4 à la cour. « La plus célèbre de ces reprises, dit M. Marty- Laveaux, est celle de 1753. Nicolas Racot de Grandval, qui n'est plus guère connu que comme auteur du poème intitulé Cartouche, ou le s'ice puni, joua don Sanche avec un grand éclat. Forcé d'abandonner à Lekain, qui parut en 1750, les premiers rôles tragiques, il se dédommagea, dit Lemazurier, aux reprises de Don Sanche d'Aragon en 1753, de Nicomède en 1754 et de Sertorius en 1758. Il joua les principaux rôles de chacune de ces pièces, avec autant de succès que dans ses plus beaux jours. Il remplissait encore le rôle de don Sanche au mois de février 1765; mais bientôt, en 1768, il prit sa retraite définitivement et l'œuvre de Corneille demeura sans interprète. » Le même éditeur ajoute qu'une autre reprise, projetée longtemps après, en 1814, avec Fleury et M"<^ Mars, doublés au besoin pur Talma et M"^ Duchesnois, après de longs retards, fut interdite par la Restauration triomphante. ]<]tait-il donc dans la destinée de

Page 1