‹ Don Sanche d'AragonChapitre 26 sur 111 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

D. LOPE

C'est une autorité qui vous demeure entière;

Votre Etat avec vous n'agit que par prière,

Et ne vous a pour nous tait voir ses sentiments

Que par obéissance à vos commandements.

Ce n'est point ni son choix ni l'éclat de ma race

Qui me font, grande reine, espérer cette grâce :

Je l'attends de vous seule et de votre bonté,

Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,

Et dont, sans regarder service, ni famille.

Vous pouvez faire part au moindre de Castille.

C'est à nous d'obéir, et non d'en murmurer;

Mais vous nous permettrez toutefois d'espérer

Que vous ne ferez choir cette faveur insigne.

Ce bonheur d'être à vous, que sur le moins indigne;

148. Don Lope est souple et sait faire plier sa fierté devant les circonstances : il est moins intraitable que Don Manriquc et moins détaché que Don Alvar.

149. « Ce n'est point est ici un solécisme ; il faut : ce n'est ni son choix.... » (Voltaire.) Aujourd'hui, en effet, nous supprimerions la négation dans ce cas, mais ce n'est pas seulement Corneille (voir Ciil, 1780; Nivome.nc, 89 et 1010) qui écrivait ainsi, c'étaient Racine et Boileau :

Mais l'un ni l'autre enûn n'était point néccs-

(Ua,azet, 981.) Je n'ai point exigé ni serment ni promesses. (Lutrin, II.)

M. Marty-Laveaux observe que supprimer la négation surabondante dans les exemples de cette nature c'est affaiblir l'expression. M. Godefroy accumule les exemples, en vers et en prose, de cette tournure énergique et conclut : « On ne doit pas appeler barbarisme une forme qui donnait habituellement une grande énergie à la phrase, et qui ne demanderait pour être reprise, au moins dans certains cas, qu'un peu d'intelligence et de hardiesse. » Théophile Gautier l'a reprise, en effet, dans les Grotesques.

152. Ici la souplesse confine à la platitude. Toutefois, comme on va le

voir presque aussitôt, Don Lope se défie.

153. Var. : Ser^'ices, au pluriel, dans les éditions 1650 in-4 et 1653-55 in-12.

154. « Au moindre de Castille est un barbarisme ; il faut : au moindre guerrier, au moindre gentilhomme de la Castille. » (Voltaire.) Pourquoi le moindre ne serait-il pas pris substantivement ? Corneille écrit encore « le moindre du peuple » dans Aicomède, 1142, et d'Aubignac lui-même (^Pratique du théâtre, III, 2) : « C'est ce que le moindre du peuple condamne tous les jours sur nos théâtres. »

On s'illustre à braver un lâche conquérant,

Et le moindre du peuple en devient le plus

[grand.

(V. Hugo, Châtiments.)

loi. Que vous ne ferez choir, que vous

ne laisserez tomber. « Ces deux mots,

venus l'un du latin, l'autre des idiomes

germaniques, expriment exactement la

même idée, comme on le voit dans ce

vers de Corneille :

Tout va choir en ma main ou tomber en la [vôtre.

{Rodogune, 180.)

La seule différence, c'est que choir vieillit, tandis que tomber est en plein usage. » (Littré.)

Quand m me sur ma tùte il ferait choir l'em- ■pire....

(Théodore, 1)12.)

Et que votre vertu vous fera trop savoir

Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir. 160

Voilà mon sentiment.

D. ISABELLE

Parlez, vous, don Manrique.

D. MANRIQUE

Madame, puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique,

Quoique votre discours nous ait fait des leçons

Capables d'ouvrir l'âme à de justes soupçons,

Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine, 165

Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine;

Que vous laisser borner, c'est vous-même affaiblir

La dignité du rang qui le doit ennoblir;

Et qu'à prendre pour loi le choix qu'on vous propose,

Le roi que vous feriez vous devrait peu de chose, 170

Puisqu'il tiendrait les noms de monarque et d'époux

Du choix de vos Etats aussi bien que de vous.

Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne. Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre })ersonne. Que même le feu Roi daigna considérer 175

Jusqu'à souffrir ma flamme et me faire espérer, J'oser.ii nie promettre un sort assez propice De <;e1 aveu d'un frère et quatre ans de service; Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir.

159. On voit combien étendu et sou- Mnis snns voire congé mon sang n'ose sortir: vent vague est le sens du mot ce/l;/ : Coinine il vous appartient, votre arer* doit se

il y a ici l'idée de raison mêlée ù celle ,„ .Jj'^^''^"^-

, •' , , ., . (Horace, 1.j87.

de générosité. ^ ' '

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