‹ Don Sanche d'AragonChapitre 4 sur 111 · LA COMÉDIE HÉROÏQUE. ANALYSE RAISONNÉ F · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE HÉROÏQUE. ANALYSE RAISONNÉ F

Acte I. — Le drame s'ouvre par un entretien de D. Léonor, reine d'Aragon (exilée de ses États par le triomphe de l'usurpateur D. Garcie), et de sa fille D. Elvire. Celle-ci est aimée du comte Alvar de Lune, mais répond froidement î\ sa passion. N'aimerait-elle pas en secret Carlos, le brillant aventurier qui commande les armées d'Aragon? Sa mère l'insinue et s'en étonne : ce sang « que le ciel n'a formé que de boue » est indigne de s'allier au sang royal. Elvire le sait; elle estime, elle admire Carlos, mais elle n'oublie pas le devoir que lui impose sa naissance. Qui sait pourtant si ce héros inconnu est si indigne d'elle ? En vraie Espagnole, en princesse de roman, elle rêve déjà tout un mystère, et, comme Don Sanche est un roman porté au théâtre, son rêve, au dénouement, se trouvera réalisé.

Sa naissance inconnue est peut-être sans tache :

Vous la présumez basse à cause qu'il la cache;

Mais combien a-t-on vu de princes déguisés

Signaler leur vertu sous des noms supposés,

Dompter des nations, gagner des diadèmes.

Sans qu'aucun les connût, sans se connaître eux-mêmes !

Nous voilà prévenus, et nous comprenons à demi-mot : c'est à une tragi-comédie que nous allons assister. Le cadre de ce premier acte ne manque pas de grandeur : c'est ce jour-là que la reine Isabelle doit se prononcer entre les pré-

tondants. Avant d'ouvrir le conseil, elle se lamente d'être obligée de se sacrifier au repos de l'Etat. Il y a une tristesse pénétrante dans ces plaintes, où Ion ne sent pas seulement la dignité blessée de la reine, mais la délicatesse froissée d un cœur de femme. Déjà aussi on y croit deviner que la reine aime en secret quelqu un, et les scènes suivantes confirmeront, en le précisant, ce soupçon encore assez vague. Comme Rodrigue, Carlos aura cette gloire d'être admiré et aimé de deux femmes à la fois; mais Rodrigue et Chimène seraient l'un à l'autre sans obstacle si la fatalité ne les séparait point. Nous ne trouverons pas ici de Chimène, mais aussi nous n y trouverons pas d'infante toujours plaintive. Carlos luttera contre cet amour sans espérance; pour Isabelle, si charmante sous ce voile léger de mélancolie, elle saura parler et agir en reine, avec une autorité douce et ferme. Tout ce premier acte est admirable de grâce et d éclat, surtout dans les deux scènes capitales (III et IV) qu'on cite toujours et qu'il faut toujours citer, en les plaçant dans leur cadre pittoresque, dans cette salle du conseil qu'illumine un rayon du soleil d'Espagne.

N'y a-t-il là que deux scènes retentissantes? Sommes-nous entièrement dans le pays de la fantaisie romanesque, ou du drame à panache et à fanfare? Ne soyons pas si injustes envers Corneille. En prenant à l'Espagne un peu de son orgueil qui parle haut, il a gardé la finesse et la netteté françaises. Dans ces scènes de bravoure dont Carlos est 1 àme, il était à craindre que le fier aventurier ne concentrât sur lui tous les regards, et que les autres personnages, comme il arrive souvent, ne fussent sacrifiés pour mieux faire ressortir la grandeur du héros. Avec un art infini, au contiaire. Corneille a groupé et varié les caractères S donnant à chacun une physionomie particulière, un rôle distinct dans 1 action. Avec quelle bonne grâce aisée, souriante, mais toujours digne, Isabelle préside à ce conseil qui eût pu tourner si aisément à la solennité monotone ! Avec quelle présence

1. Ces caractères, d'ailleurs, ne sont et ambitieuse D. Elvire ne vit guère

qu'esquissés, comme il convient dans plus que sa mère D. Léonor. reine et

un roman dramatique, où les aventures mère abstraite. Au cours de la pièce

et les coups de théâtre sont l'essentiel. jjourlant, on a pris soin de noter quel-

On n'en saurait donc faire une étude ques traits de caractère ou plutôt quel-

approfondie, comme on a fait pour le ques nuauces. Cid ou Folyeiicte. La froide, précieuse

d'esprit et quelle adresse spirituelle elle élude les objections et tourne les obstacles ! Comme elle est femme ! et comme en même temps elle est reine! La noblesse de son royaume a désigne trois prétendants au trône et à sa main; elle accepte qu'on les désigne, mais ne veut pas qu'on les impose. Sans révolte, sans hauteur, avec tact et simplicité, elle réserve l'entière liberté de son choix. Dans la complaisance qu'elle met à se faire raconter des exploits qu'elle connaît fort bien, elle laisse percer son estime déjà tendre pour Carlos; mais à peine peut-on deviner des sentiments discrets qui se maintiennent toujours dans une mesure parfaite. C'est seulement devant les obstacles qu'elle s'exalte et brave à son tour qui la brave : à chacun elle parle avec des nuances de ton très délicates. Froidement polie envers don Lope, un peu ironique et hautaine avec don Manrique, elle raille avec bienveillance don Alvar. C'est qu'aucun d'eux ne ressemble à l'un de ses rivaux. Don Lope est le parfait Castillan, homme de race, mais homme d'esprit, d'une galanterie raffinée : c'est lui qui s'empresse de reconnaître à la reine le droit de choisir un roi entre tous; c'est lui qui, avec le même bon goût, avoue que don Manrique et lui doivent la liberté à Carlos ; c'est lui enfin qui, lorsque l'anneau royal est confié à Carlos, interroge et raille sans trop d'aigreur le nouveau favori. Moins franc, d'esprit moins vif et moins ouvert, le soupçonneux don Manrique daigne accepter, d'assez mauvaise grâce, la condition qu'impose la reine ; mais en l'acceptant, il tient à faire entendre que le roi choisi par elle lui devrait peu de reconnaissance pour son choix, puisque les Etals du royaume l'auraient d'abord désigné. Son outrecuidance est rare : il ne semble même pas soupçonner qu'on puisse lui préférer quelqu'un. Nul plus que lui n'est indigné de l'audace de Carlos, « un soldat ». Nul ne montre plus ouvertement et plus maladroitement son dépit lorsque la reine demande à Carlos le récit de ses exploits, lorsque Carlos rappelle les services qu'il a rendus à don Manrique lui-môme, lorsque, par un coup de théâtre inattendu, il est égalé aux plus grands seigneurs d'Espagne. Jusqu'au dernier moment il insiste, il proteste, avec une obstination plus qu'indiscrète, avec une rage froide et sèche qu'on devine et dont on jouit comme en devait jouir Carlos. Pour don Alvar, secrètement épris d'Elvire, il ne prétend à la main d'Isabelle que parce qu'il a

été choisi par les Etats ; désintéressé en ce débat, il .icccptera son échec avec une résignation facile, et Isabelle le raille doucement de cette sérénité, dont elle a pénétré le motif.

Tels ils sont dans ces deux scènes, tels ils demeurent dans la courte scène qui termine le premier acte : don Lope ironique et fier; don Manrique, plus impérieux et plus irrité que jamais; don Alvar, plus que jamais paisible. Lui seul ne voit pas en Carlos un ennemi, et lui seul pourtant consent à répondre au défi de Carlos. C'est que lui seul a 1 àme assez haute pour s'élever au-dessus des préjugés de la naissance; tandis que ses deux rivaux refusent de « se commettre » contre un aventurier, lui vante la générosité de ce grand courage qu il est digne de comprendre.

Acte II. — Cependant la reine sent dans quelle fausse situation la placée l'éclat du premier acte. Seule avec Blanche, sa dame d honneur, elle s'attriste et s'effraye. L'orgueil du nom royal à soutenir ne l'exalte plus maintenant; elle n'est plus que femme. Très finement, elle explique sa conduite, dont les motifs sont assez compliqués. D abord, elle ne voulait que gagner du temps ; elle allait se décider enfin et choisir au hasard; mais l'orgueil des comtes l'a outrée, et c'est pour les en punir qu elle a comblé d'honneurs le glorieux soldat pour qui elle ose à peine avouer son amour; c'est pour ne pas prononcer contre lui, mais aussi pour le forcer à s'exclure lui-même, quelle l'a investi du droit de se choisir un souverain. Voici pourtant que Carlos paraît; elle souhaite d'être aimée de lui, mais elle s'irrite à la pensée qu'il pourrait l'aimer, et sa colère forcée provoque un aveu dont elle est ravie.

Elle lui ordonne de différer le combat singulier jusqu'au lendemain. Carlos hésite; ses hésitations se traduisent dans un monologue bien abstrait et assez inutile à l'action. Sa situation, il faut le reconnaître, est embarrassante : après la reine de Castille, la princesse d'Aragon porte le trouble en son àme. A-t-il donc oublié qu il a promis de les faire remonter, elle et sa mère, au trône d'où un usurpateur les a fait descendre? Xe songe-t-il plus qu'à la Castille et à Isabelle? Une véritable jalousie se fait jour à travers les reproches d'Elvire. Le moyen de nous intéresser à cette nouvelle intrigue? Carlos n'aime pas plus Elvire, au fond,

qu'Elvirc ne l'aime; tous deux, au dénouement, seront reconnus frère et sœur ; c'est une sympathie instinctive qui les pousse l'un vers l'autre. Jusqu'à nouvel ordre pourtant il sera contraint de tenir la balance égale entre les deux princesses, sans avoir le droit ni de les aimer ni de ne pas les aimer. Nous ne pouvons que le plaindre.

Acte m. — Le troisième acte ne fait pas beaucoup avancer l'action. La reine s'y épuise en efforls pour soustraire Carlos à tout embarras et à tout danger. Elle n'y réussit point, et comment y pourrait-elle réussir, puisque la seule solution efficace serait son mariage avec Carlos, et que ce mariage, provisoirement, est impossible? Don Alvar est prêt au combat mais c'est Elvire, et non pas Isabelle, qu'il veut mériter en triomphant de Carlos. Isabelle, d'ailleurs, a deviné les sentiments qu'il dissimule ; elle l'exclut d'une rivalité où il n'est mêlé qu'à contre-cœur. Aux autres elle déclare qu'elle a changé d'avis et veut choisir elle-même son époux. Mais il faut qu'ils témoignent à Carlos l'estime dont il est digne. « Toujours Carlos, Madame! » s'écrie, non sans raison, le maussade don Manrique. Quelle est sa stupeur lorsque la reine précise la marque d'estime qu'elle exige de l'un d'eux !

V. en est en vos mains des présents assez doux. Qui purgeraient vos noms de toute ingratitude. Et mon âme pour lui de toute inquiétude ; Il en est dont sans honte il serait possesseur; En un mot, vous avez l'un et l'autre une sœur; Et je veux que le roi qu'il me plaira de l'aire, En recevant ma main, le fasse son beau-frère....

D . LOPE

Nous avons, en effet, l'un et l'autre une sœur; Mais, si j'ose en parler avec quelque franchise, A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre est promise,

D. ISABELLE

A qui, don Lope ?

D. MANRIQUE

A moi, Madame,

I). ISABELLE

Et l'autre ?

A moi.

D . ISABELLE

J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi. Allez, heureux amants, allez voir vos maîtresses: Et, parmi les douceurs de vos dignes caresses. N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits Que vous faites du trône un généreux mépris.

La scène est spirituelle et vivement menée. Il est vrai que c'est une scène de comédie pure. Mais comment ne pas sourire de voir don Manrique et don Lope si adroitement pris au piège? Le caractère dlsabelle se dessine de plus en plus : c'est une jeune reine qui fait l'apprentissage de la puissance souveraine, qui n'a point appris encore à dissimuler, mais qui, s'il le faut, saura « régner » ; elle en avertit ses prétendants confus. Au fond, son embarras n'est pas moindre que celui de ses victimes, et elle nous le confie dans un monologue. Carlos y ajoute encore en refusant dépouser la sœur de l'un des deux comtes. Aimerait-il en lieu plus haut? Déjà la jalousie de la reine s'éveille. Assez vide de choses, le troisième acte nous montre, du moins, le progrès de cette passion, d'abord presque inconsciente, aujourd'hui hautetement avouée.

Acte IV. — L'intérêt dramatique se relève au quatrième acte. C'est que Carlos y est au premier plan. Un vague soupçon s'est répandu que Carlos pourrait être don Sanche, prince d'Aragon, qui a disparu depuis sa naissance. Euxmêmes, don Manrique et don Lope acceptent, avec bien de la promptitude, ce bruit comme une réalité; ils renoncent à leurs prétentions et se retirent avec respect devant celui qu'ils méprisaient naguère. La reine ne demande pas mieux que de les croire. Seul, Carlos se montre surpris d'entendre le peuple le saluer du nom de don Sanche, et les comtes, ses rivaux, lui rendre hommage. Graduellement le poète nous achemine à la reconnaissance inévitable. C'est ainsi que, dans l'entretien de Carlos et de sa mère, la reine dépossédée d'Aragon, le loyal soldat de fortune nie qu'il soit don Sanche, et pourtant avoue qu'il a des ambitions au-dessus de sa naissance, des élans involontaires qu il ne s'explique pas. Il connaît ses parents; il n'est point don Sanche d'Aragon, mais bien Sanche, né dans l'Aragon d'un père obscur, et il le déclare à la reine en avouant un amour sans espoir.

Bientôt sans doute le véritable don Sanchc va paraître, et sans doute aussi c'est lui qui sera l'époux d'Isabelle. Son devoir est tracé : il partira; mais Isabelle no veut point qu'il parte encore, et laisse échapper un demi-aveu :

Que u'ètes-vous don Sanche ! Ah Ciel! qu'os<j-je dire? Adieu ! ne croyez pas ce soupir indiscret.

Il m'en a dit assez pour mourir sans regret.

Acte V. — Un coup de théâtre inattendu enlève à la reine sa dernière espérance : le père de Carlos vient d'arriver à la cour, et ce père est un pauvre pécheur. Il faut lire les belles scènes qui mettent ce cinquième acte à la hauteur du premier. Les comtes, cjui se relèvent ici dans notre estime, refusent d'en croire et ce pécheur et Carlos lui-même. Mais n'admiret-on point comment, alors même qu'ils parlent et agissent en gens de cœur, ils restent encore eux-mêmes? Le fils d'un pêcheur ne saurait être un héros ; il est donc clair que ce pêcheur n'est pas le père de Carlos. Tout ce drame chevaleresque pourrait se résumer en ce vers unique d'Héiaclius :

La générosité suit la belle naissance.

Pour Carlos, il dirait plutôt, comme le dira, dans une pièce de Thomas Corneille, Timocrate caché sous le nom de Cléomène :

La naissance est l'appui des courages mal nés '.

On peut observer pourtant qu'il a d'abord frémi en reconnaissant son père; mais cette faiblesse n'est-elle point excusable? ne donne-t-elle pas plus de prix à l'explosion de tendresse filiale qui a suivi? Cette intervention inopportune d'un père qu'il croyait bien loin ne renverse pas seulement sa fortune, elle ruine la dernière espérance de son amour. C'est de l'amour qu'il triomphe en triomphant de sa mauvaise honte. A cette àmc inaccessible aux petits mouvements de la vanité, à celte âme où s'accordent si bien l'orgueil de l'aventurier et la pitié du fils, M. Saint-Marc Girardin oppose

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