LÉON OR, CARLOS
Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite : Pour me faire un honneur, on veut que je l'achète ; 1270 Mais, s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans, Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps.
D . L É o N G R Laissons là ce combat, et parlons de don Sanche. Ce bruit est grand j^our vous, toute la cour y penche : De grâce, dites-moi, vous connaissez-vous bien? 1275
CARLOS
Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien!
Si j'étais quelque enfant épargné des tempêtes,
Livré dans un désert à la merci des bêtes.
Exposé par la crainte ou par l'inimitié,
Rencontré par hasard et nourri par pitié, 1280
Mon orgueil à ce bruit prendrait quelque espérance
Sur votre incertitude et sur mon ignorance ;
Je me figurerais ces destins merveilleux
Qui tiraient du néant les héros fabuleux,
Et me revêtirais des brillantes chimères 1285
Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères :
Car enfin je suis vain, et mon ambition
1274. C^ (jiuùt est grand pour vous. f:'cfit- dire : (juc nos vieux conteurs, dans leurs
à-dire : le bruit que vous êtes don loisirs occupés, ont essayé de faire vivre. Sanche est partout accrédité. — Y peu- 1287. Non, il n'est point « vain »,
rhc, incline à croire ce bruit fondé. mais il a cette fierté qui est, selon La
Je mû Iroiiipo, ou mon àiiio ij p^ncke d'elle- Uochefoucauld, l'éclat et la déclaration
liiiùiix'. de l'orgueil. 11 se croit vain, parce que
(Titc, :}['.).) ses anil)itions lui semblent trop hautes :
1285. Me rei'èlirais, comme d'une pa- malgré lui, il parle et agit en prince,
rure, cpii serait ici empruntée. Lexpres- mais il s'en veut de céder à cet instinct
sion, cependant, semble peu nette et qui emporte son âme « au delà d'elle-
peu juste. même ». Ces élans involontaires, dont
1280. Osa, parce qu'il y a quelque il s'indigne, sont habilement analysés chose daudacieux et d'un peu démesuré et gradués de façon à nous faire prédans ces fictions. — Le loisir, c'cst-à- voir, espérer la révélation prochaine.
A C r i: IV, SCENE
Ne peut s'examiner sans indignation;
Je ne puis regarder sceptre ni diadème
Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même : 1290
Inutiles élans d'un vol impétueux
Que pousse vers le ciel un cœur présomjîlucux.
Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,
Et qu'un cou{) d'œil sur moi rabat soudain à terre.
[parents; 1295] Je ne suis jîoint don Sanche, et connais mes Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends. Gardez-le pour ce prince : une heure ou deux peut-être Avec vos députés vous le feront connaître. Laissez-moi cependant à cette obscurité Qui ne fait que justice à ma témérité. 1300
D . L É o N o 11 En vain donc je me (latte, et ce que j'aime à croire N'est qu'une illusion que me fait votre gloire. Mon cœur vous en dédit; un secret mouvement, Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément; Mais je ne puis juger quelle source l'anime, 1305
Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime; Si la nature agit, ou si c'est le désir; Si c'est vous reconnaître, ou si c'est vous choisir. Je veux bien toutefois étouffer ce murmure Comme de vos vertus une aimable imposture, 1310
Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux;
1292. Que pousse, voyez la noie du vers 1)2.
129.3. Que soutiennent en l'air, c'est au sens projjre une exultation factice, soutenue passagèrement par l'orgueil de ses exploits.
1294. i< Voilà, dit M. Godefioy, les vraies et magniliques ciéatious de Corneille en fait de style. » Corneille a dit de inômc ailleurs :
Rabats de cet esprit l'essor tumuUuoiix. [Imitation, W. 2167.1
1303. Vous en dédit, vous en désavoue.
Quercrl la volontéd'unclief qu'on peut dédire! (Sop/ioaisbc, l.iO. I
130'». ^'oycz pencher au neutre, vers
1274. Ce (( secret mou veinent n du cœur maternel, c'est cette voix du sang à la- «juelle don Manrique a fait allusion au vers 12(56.
ï:iOC>. L'c/fort de rcs/Zme. c'est-à-dire la haute idée (|ue je me fais tle vous. E/f'ort, remarque M. Godcfroy, a signifié primitivement force; ce mot j)cut donc se dire des sentiments «surexcités. Corneille écrit de niènjc : « L'effort de mon estime 1) (^Nicomède, 1776), « cet ell'ort d'estime >> {Olhon, 1033).
1310. Inversion forcée en mêmctenii)s qu'expression peu nette. Il faut entendre : comme une aimable erreur que produisent en moi vos mérites.
1 0't D O X s A N C II E D A II A G O X
Mais où sera mon fils sil ne vit point en vous? On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe : On connaît, hormis vous, quicono^ue en serait digne; Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, 1315
Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu : Il porte sur le front un luisant* caractère Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire; Et celui que le ciel sur le vôtre avait mis Pouvait seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. 1320 Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites; Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites. Souffrez que j'en demeure à cette obscurité. Je ne condamne point votre témérité;
[puissante 1325 Mon estime, au contraire, est pour vous si Qu'il ne tiendra c[u'à vous que mon cœur n'y consente : Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer, Et je vous donne après liberté d'espérer. Que si même à ce prix vous cachez votre race. Ne me refusez point du moins une autre grâce : 1330 Ne vous préparez plus à nous accompagner; Nous n'avons plus besoin de secours pour régner. La mort de don Garcie a puni tous ses crimes, Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes;
[vos vœux, 1335 N'en cherchez plus la gloire, et, quels que soient Ne me contraignez point à plus que je ne veux. Le prix de la valeur doit avoir ses limites; Et je vous crains enfin avec tant de mérites. C'est assez vous en dire. Adieu : pensez-y bien, Et faites-vous connaître, ou n'aspirez à rien. 1340
1317. Liiisniil, cclatanl : sa no])lcsse l'expression du même ])réjtiui''.
reluit, éclate maltîi-é lui sur son front. 1:528. U'cspérer la main dcD.Elvire,
Bossiiot vante la science « ardente et sans doute.
iinsaïuc » de saint François de Sales. 1338. Encore un refrain ; voyez les
— C'est toujours la môme na'îveté dans vers 394, G44 et 1174.