ACTE IV, SCENE V
En vain sous un faux nom je me faisais connaître,
Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait naître ;
Elle a déjà trouvé mon pays et mon nom. 1375
Je suis Sanche, Madame, et né dans l'Aragon; Et je crois déjà voir sa malice funeste Détruire votre ouvrage en découvrant le reste, Et faire voir ici, par un honteux effet, Quel comte et quel marquis votre faveur a fait. 1380
D. ISABELLE
Pourrais-je alors manquer de force ou de courage
Pour empêcher le sort d'abattre mon ouvrage?
Xe me dérobez point ce qu'il ne peut ternir;
Et la main qui l'a fait saura le soutenir.
Mais vous vous en formez une vaine menace 1385
Pour faire un beau prétexte à l'amour qui vous chasse.
Je ne demande plus d'où partait ce dédain.
Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main.
Allez dans l'Aragon suivre votre princesse.
Mais allez-y du moins sans feindre une faiblesse; 1390
Et puisque ce grand cœur s'attache à ses appas.
Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas.
CARLOS
Ah! Madame, plutôt apprenez tous mes crimes; Ma tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes.
Tout chétif que je suis, je dois vous avouer 1395
Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer : S'il m'a fait en naissant quelque désavantage, Il m'a donné d'un roi le nom et le courage; Et, depuis que mon cœur est capable d'aimer, A moins que d'une reine, il n"a pu s'enflammer : 1400 Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire (^ui m'a fait infidèle, ou vous, ou donne Elvire ; Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé,
1384. Il y a dans ce rouplut un sin- jiour une reine.
|,'ulicr mélange de fierté royale et de .4 mcins que d'uac tùU' im si granJ corp>
jalousie féminine. fchancelle.
l'iOO. .-1 ntitim: (flic d'iinr rc'uif, à moins [OUion, 808.)
(|ue «e ne fut pour une reine, excepté 140^. Des deux parts, engagé à la
Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé,
Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, 1405
Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre.
Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir;
Et ce choix eût été du moins quelque désir,
Quelque espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle,
Et j'ai cru moins de crime à paraître infidèle. 1410
Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux,
Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux :
Voilà mon second crime ; et quoique ma souffrance
Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance,
Je ne puis, sans mourir d'un désespoir jaloux, 1415
Voir dans les bras d'un autre, ou donne Elvire, ou vous.
Voyant que votre choix m'apprêtait ce martyre.
Je voulais m'y soustraire en suivant donne Elvire,
Et languir auprès d'elle, attendant que le sort.
Par un semblable hymen, m'eût envoyé la mort.
Depuis, l'occasion que vous-même avez faite
M'a fait quitter le soin d'une telle retraite.
Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur;
J'ai cru par ces combats reculer mon malheur.
Le coup de votre perte est devenu moins rude.
Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude,
fois dans l'amour de D. Isabelle et dans l'amour de U. Elvire. Cette passion double que le mallioureux Carlos s'efforce de conduire sans verser ni d'un côlé ni de l'autre, lui crée la situation la plus embarrassante, et, par suite, l'expression de ces sentiments faux ne peut qu'être embarrassée.
140Î. Ceci est ingénieux, trop ingénieux vraiment : Carlos a oublié son indignation et sa douleur pour redevenir ce que César devient, dans Pompée, quand il revoit Cléopàtre : un galant achevé.
1411. Nous sommes en plein bel esprit. Malgré soi, on se souvient de Mascarille entre Madelon et Cathos, et l'on est tenté de dire avec elles : « Ma rhèrc, c'est le caractère enjoué. — Je
vois bien que c'est un Amilcar. »
1413. 11 distingue avec soin, et, pour ainsi dire, numérote ses « crimes m.
Les romans de M''^ de Scudéry offrent beaucoup de ces distinctions et discussions galantes.
1417. Mourir, martyre, languir, ce sont les termes du jargon amoureux.
On est fâché de voir ce soldat souffrir et mourir par métaphore, en héros de roman.
1419. Attendant que, en attendant que; voyez la note du vers 414.
Faites l' occasion quand je vous irai voir. {Suite du Menteur, 1719.)
1423. Amusé, occupé en la détournant sur un autre objet; voyez le vers 410.