SCENE A
lO'J
Et que j'ai pu me faire une si douce loi
Que nia mort vous donnât un plus vaillant que moi.
Mais je n'ai plus, Madame, aucun combat à faire.
Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire ; 1430
Car ce n'est point l'amour qui fait Ihymen des rois :
Les raisons de l'Etat règlent toujours leur choix;
Leur sévère grandeur jamais ne se ravale,
Ayant devant les yeux un prince qui légale ;
Et, puisque le saint nœud qui le fait votre époux
Arrête comme sœur donne El vire avec vous,
Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue,
Permettez que j'évite une fatale vue,
Et que je porte ailleurs les criminels soupirs
D'un reste malheureux de tant de déplaisirs.
D . ISABELLE
Vous m'en dites assez pour mériter ma haine, Si je laissais agir les sentiments de reine; Par un trouble secret je les sens confondus; Partez, je le consens, et ne les troublez plus.
fie voie; Mais non : pour fuir don Sanche, attendez qu'on Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie. Que dis-je ? Allez, marquis, j'y consens de nouveau Mais, avant que partir, donnez-lui mon anneau;
1429. On retrouvera, au vers 1408, fuire un combat, pour : le soutenir. En général, Corneille dit ])lutot rendre un vombni.
1432. D. Isabelle n'a nul besoin qu'on le lui apprenne, car, dès l'acte I, se. 2, elle s'est déclarée prête à se sacrifier « au repos de l'Etat », et, au début de la se. 1 de l'acte II, elle déplore cette triste condition des reines. — Raisons de l'Etat comme raisons d'Etat. Photin, dans Pompée (230), invoque « les raisons d'I'ltat ».
1437. Ce qui me tue, nous voici retombés de la politique dans la galanterie.
1440. Un reste mnUieureii.r, un débris, ce qui de moi survit à tant de chagrins; expression vague et ton faux.
Sur déplaisirs, voyez la note 4de la p. 20.
1447. Mais non... Que dis-je? Mouvements un peu saccadés et artificiels, qui trahissent le trouble de D. Isabelle, partagée entre des sentiments opposés.
1448. Ai'ant que partir; le de est souvent supprimé par Corneille entreavant que et l'infinitif. D'ailleurs, il emploie indifféremment aidant que et avant que de. La première de ces tournures était même regardée comme plus correcte au xvii« siècle, malgré l'autorité de Vaugelas. Voir le vers 934. Molière dit aussi : « avant que nous lier... » ( .Misanthrope, I, 2) et Racine : « avant que partir » (^Mithridate, III, 1). On disait même, comme Saint-Simon :
Il avant partir ».
DON SANCHK D A II A G O N
Si ce n'est toutefois une faveur trop grande
Que pour tant de faveurs une reine demande. 1450
c A R L <^) s Vous voulez que je meure, et je dois obéir, Dût cette obéissance à mon sort me trahir : Je recevrai pour grâce un si juste su|)plice. S'il en rompt la menace, et prévient la malice. Et souffre que Garlos, en donnant cet anneau, 1455
Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau. C'est l'unique bonheur où ce coupable aspire.
D . I s A li E L L E
Que n'êtes-vous don Sanche! Ah ciel! qu'osé-je dire? Adieu : ne croyez pas ce soupir indiscret.
CARLOS
Il m'en a dit assez pour mourir sans regret. 14(30
1451.11meui't trop, et trop facilement.
1454. S'il en rompt, s'il en arrête, en anéantit la menace. Et prévient la malice, et me met à l'abri des humiliations que mon sort semble méchamment me réserver.
1457. Oit, auquel. Voyez les vers 774, 781, 1802.
Celle où j'ose aspirer est
{Polijcuctr, 1768.)
:ans phi s illustre.
1459. Il y a ici comme un souvenir affaibli de la scène fameuse où Rodrip;ue, au cinquième acte du Cid, arrache son secret à Chimène.
1460. Assez pour mourir, pour que je meure; les grammairiens d'aujourd'hui ne jufçeraient pas cette construction d'une correction rigoureuse.