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LE SIEGE DE LA SOCIETE

Dans la rue du Cherche-Midi, en face l'hôtel des conseils de guerre, existe une grande maison composée de trois corps de bâtiments séparés par des cours, dont la dernière, parce qu'elle possède deux ou trois méchants arbres rabougris et quelques plantes maladives, comme presque toutes les végétations citadines, affiche de grandes prétentions au jardin. Le dernier de ces corps de logis, plus élevé que les deux autres, est composé de logements à bas prix, destinés spécialement à cette classe du peuple qu'on appelle les petits locataires; les étages supérieurs, particulièrement aménagés, sont disposés avec des

systèmes de jour tels qu'on les pratique dans les ateliers d'artistes, — population très-nombreuse dans cette partie du faubourg Saint- Germain.

Un matin du mois d'octobre, le portier de cette maison, qui s'appelait M. Poquelin, exactement comme Molière, s'occupait à tailler les branches d'un malheureux petit arbre qui remplissait fort mal les fonctions de tilleul, lorsqu'il fut dérangé dans son travail par l'arrivée de deux jeunes gens, dont le costume attira d'abord son attention.

Ce costume bizarre, en effet, se composait d'une vareuse à capuchon, à la pointe duquel pendait une houppe ; d'un gilet, descendant jusqu'aux genoux, et d'un pantalon de forme dite cosaque, dont les plis nombreux ressemblaient à des tuyaux d'orgue. L'étoffe de ces vêtements n'était pas moins singulière que la forme ; — c'était une grossière futaine, faite avec les résidus des laines de mauvaise qualité, épaisse comme

du tapis, rase comme du feutre, et dont la couleur indéterminée était un confus amalgame de toutes les nuances. — Tous deux étaient pareillement coiffés d'un béret roux , dont le disque fort large était à demi incliné sur leur tête. Sur leurs talons jappait un magnifique chien de chasse, qui paraissait doué d'un naturel curieux et sans gêne.

Ces deux jeunes gens étaient le président et le trésorier de la société des Buveurs d'eau : le peintre Lazare, surnommé le Ténébreux, à cause de son caractère silencieux et mélancolique, — et Valentin, dit le Gothique, à cause de ses sympathies pour le génie du moyen âge. Quant au chien, — ou plutôt à la chienne, car c'en était une, on l'appelait Diane, — Diane aux pieds d'argent, à cause de l'éclatante blancheur de ses pattes.

Lazare et Valentin avaient été délégués par les autres membres de la société pour se mettre en quête d'un logement, — dont ils avaient

besoin pour l'heure. On verra pourquoi plus loin.

Quand il eut procédé à leur examen, M. Poquelin demanda aux jeunes gens ce qu'ils désiraient.

— Si j'en crois les discours de l'écriteau, dit Valentin, vous avez des logements vacants dans cet immeuble.

— Des ateliers, ajouta Lazare.

— Oui, messieurs, répondit le portier, j'ai un atelier avec deux chambres. Dam ! c'est un peu haut, au sixième, mais l'air est bon, le jour est beau. On aperçoit le chemin de fer et on a la commodité de savoir l'heure à l'horloge d'une fabrique voisine. En outre, les locataires de ce bâtiment ont la jouissance du jardin.

— Est-ce qu'il y a du gibier dans votre jardin ? dit Valentin en voyant Diane qui se mettait en arrêt.

— Il y a les chats des voisins, répondit naïvement M. Poquelin, avec un gros rire.

A cette réponse, et sur un signe que lui fît Lazare, Valentin passa son doigt dans l'anneau fixé au collet de son chien et le retint auprès de lui.

— De quel prix est votre logement? demandat-il.

— De cent écus.

— Pouvez-vous nous le faire voir ?

— Certainement, répondit M. Poquelin en allant dans sa loge pour prendre la clef.

On monta six étages qui conduisaient à l'atelier.

Selon l'habitude des portiers, M. Poquelin vanta outre mesure la commodité du local. Il s'arrêta sur l'excellence des cheminées qui ne fumaient pas, et sur la grandeur d'une cave dépendante du logement.

Ces détails amenèrent sur les lèvres des deux jeunes gens un sourire dont le sens devait échapper à M. Poquelin.

—C'est assez convenable en effet, disait Valen-

tin qui, penché à la fenêtre, admirait le vaste horizon ouvert à son regard ; immense ellipse, qui commençait aux collines de Montmartre, dont on apercevait le télégraphe, et se prolongeait jusqu'aux coteaux boisés de Meudon. Aux plans rapprochés s'élevait le dôme des Invalides, et, plus près encore dans le voisinage, les petits campaniles de la rue de Sèvres, dont les cloches égrenaient dans l'air les gammes de leurs sonn ries. — Çà et là, pour rompre la monotonie des toits et des cheminées, quelques hauts peupliers, pareils à des fusées de verdure, s'élançaient dans l'air libre.

— Le jour est beau, la vue large ; nous serons ici comme aux avant-scènes pour voir les soleils couchants, dit Valentin. Seulement <»a ne me paraît pas assez humide.

— Comment, pas assez humide? fit M. Poquelin avec vivacité ; mais ça ne l'est pas du tout, humide; au contraire, c'est sec comme un four.

— C'est ce dont je me plains au?si, continua

Valentin en examinant le logement. L'été, c'est une habitation de salamandre ; il y doit faire une température capable de rendre des degrés aux tropiques. En revanche, l'hiver, c'est un logis d'ours blanc, on est sous le pôle et il gèle à donner des engelures au marbre.

— Mais on fait du feu, dit M. Poquelin, il y a des cheminées ; on fait du feu.

— Vous avez trouvé ça tout seul ? Vous êtes malin, vous, dit Valentin. — Mais, au fait, continua-t-ilen s 'adressant à Lazare, ces cheminées, nous les boucherons, et en mettant des planches en travers, ça fera des armoires.

En écoutant ces projets, M. Poquelin croyait habiter un conte de fées.

— La chambre du fond est au nord, dit Lazare, les murs sont de pierre pleine ; il y fera frais pour la glaise. — En somme, quel est ton avis ? demaada-t-il à Valentin.

— Ça peut nous convenir, répondit celui-ci. Le seul défaut de ce bazar est d'être un peu petit.

— Ah ! ah ! fit le portier avec un accent de doute..., ça parait petit parce que c'est vide..., quand il y aura des meubles... vous verrez... on est très-bien à deux, dans ce logement.

— Nous ne sommes pas deux, nous sommes six, quelquefois plus, dit tranquillement Valentin.

— Six, et même plus, s'écria avec terreur M. Poquelin, etenlui-même il ajouta : Que diable! quand on est un régiment, on loue une caserne... Mais si vous êtes si nombreux, reprit-il tout haut, il faut prendre le logement de 500 francs qui est au-dessous, il est plus grand du double ; six et même plus ! vous ne pourriez pas tenir ici avec un mobilier.

— Que cela ne vous inquiète pas, répondit Valentin, nous avons le secret des harengs, et nous saurons nous serrer dans cette caque.

— Ce logement nous convient tel qu'il est, dit Lazare, seulement nous voudrions emménager tout de suite.

— Mais c'est qu'il faut le temps d'aller aux informations, c'est l'usage, répliqua M. Poquelin; d'ailleurs il faut que je consulte le propriétaire... On n'emménage pas si vite ordinairement.

— Habite-t-il dans la maison, le propriétaire ? demanda Valentin.

— Oui, répondit M. Poquelin.

— C'est bien, alors, procurez-nous un dialogue avec lui, nous lui donnerons nous-mêmes les informations qu'il pourra désirer.

— Au fait, arrangez-vous, j'aime mieux ça, fit M. Poquelin. — Précisément, monsieur est en bas, je l'aperçois dans le jardin.

— Allez nous annoncer.

— Ces messieurs viennent pour louer le sixième, dit le portier.

— Monsieur, lui dit Valentin, le logement qu'on vient de nous faire voir nous plaît, seulement il faudrait que nous et nos amis, car nous sommes une petite famille, il faudrait que nous vinssions loger ici sur l'heure,

— Comment cela? demanda le propriétaire.

— Voici le fait, monsieur, continua Lazare. — Nous sommes sans domicile actuellement. — Le propriétaire de la maison que nous habitons nous a seulement prévenus, il y a huit jours, qu'il avait besoin de notre logement, et, par suite de conventions particulières dans notre acte de location, nous étions obligés de tenir les lieux libres à première réquisition...

— Un de nos amis, qui habite avec nous, continua Lazare, s'était chargé de chercher un autre logement, mais comme c'est le garçon du monde le plus oublieux, il n'y a plus songé que ce matin, au moment même où notre propriétaire est venu voir si son logement était libre. — Il faut absolument que nous le quittions aujourd'hui.— Au reste, et pour nous faciliter une location prompte, notre propriétaire, que vous devez connaître, car il habite près d'ici, c'est M..., le facteur de pianos, offre de garantir notre loyer pour un terme ou deux.

— Je connais très-bien M..., dit le propriétaire. — Je vais le voir avec vous... et vous pourrez emménager quand il vous plaira.

Deux heures après, M. Poquelin vit arriver ses nouveaux locataires, ils étaient tous vêtus comme les jeunes gens qui étaient venus louer le matin. A trois ou quatre fois, il les vit passer dans la cour, ployés sous d'énormes fardeaux qu'ils allaient prendre dans de petites voitures à bras, amenées par eux-mêmes. L'œil collé à la vitre de sa loge, M. Poquelin examinait ce rapide emménagement, et s'étonnait de ne voir aucun meuble. Une fois les voitures vidées, on retourna les charger à l'ancien domicile. M. Poquelin compta trois voyages ; au dernier, il aperçut quelque chose ayant forme de lit, ainsi que plusieurs squelettes de meubles, dont un commissaire-priseur eût été fort embarrassé de déterminer précisément le sexe et l'âge. Au milieu de ce fantôme de mobilier, M. Poquelin remarqua particulièrement un fauteuil, dont le

fond éventré laissait fuir ses entrailles de bourre et de crin.

— Ah ! voilà une bergère, s'écria-t-il, et il ajouta, en faisant allusion aux nouveaux locataires :

— Si c'est des princes. . . ils sont bien déguisés. Les Buveurs d'eau passèrent toute la soirée et

une partie de la nuit, qui suivit leur emménagement improvisé, à s'installer dans leur nouveau domicile.

La pièce principale, disposée en atelier, était purement et simplement un atelier renfermant les objets classiques et connus, nécessaires aux peintres et aux sculpteurs, mais rien de plus. Aucun de ces accessoires d'ornement qu'on trouve dans certains ateliers-salons, et qui font trébucher la curiosité du bourgeois ébahi, d'étonnement en étonnement. Ni vieilles tapisseries, ni vieilles armes rouillées dans la poussière des champs de bataille ou dans le sang des meurtres historiques, ni verreries multicolores

et étincelantes où vient rire la lumière, ni fétiches des cultes fossiles, ni émaux, ni poteries, ni animaux empaillés, et surtout point de tête de mort servant de pot à tabac, et de bouteille servant de chandelier, comme cela se voit seulement dans les inventaires d'ateliers des romans passés de mode.

Lazare avait pour système qu'un atelier où l'on travaille ne doit pas ressembler à une boutique de bric-à-brac, et appelait toutes ces choses des nids à distractions et à poussière. Au reste, ces sortes de curiosités ont généralement une valeur vénale, et le peu que les Buveurs d'eau avaient pu en posséder était depuis longtemps disparu de chez eux, emporté par les doigts crochus delà nécessité.

Cependant l'atelier n'était pas, et ne pouvait être absolument dénué de choses d'art. — Sur un rayon qui régnait tout autour de la salle, se trouvait d'abord toute la collection des plâtres d'étude surmoulés, d'après l'antique. On remar-

quait aussi deux sculptures gothiques moulées dans une chapelle de la cathédrale de Dijon. — C'étaient une figure d'apôtre et une figure de diable, taillées par les ouvriers du moyen âge avec cette naïveté qu'on retrouve quelquefois de nos jours dans les imageries d'Épinal. Aucun exemplaire de ces statuettes n'existait dans le commerce. Sur une autre face de la muraille se détachaient deux toiles bordées d'une simple baguette de sapin. Deux copies de premier ordre, d'une grande valeur artistique toutes deux, et représentant: Tune laJoconde de Léonard de Vinci, l'autre le Jeune Homme accoudé, qui passe pour être le portrait de Raphaël peint par lui-même. Entre ces deux toiles, et dans un cadre d'ébène, un portrait de femme, caché sous un morceau de gaze, dont la transparence laissait voir un visage jeune, mais creusé de ces rides profondes et précoces qui font ordinairement des ornières à larmes. Au-dessus de ce cadre était fixée une branche de cyprès déjà

sèche ; au-dessous, et placé sur une console, un buste, demi-nature, représentait la même figure que le portrait, mais avec toutes les grâces juvéniles d'une jeunesse immaculée.

Ce qui attirait surtout le regard, c'était sur un pan de muraille, tendu d'un morceau d'étoffe verte, le moulage entier d'un corps de femme. — Par un prodigieux travail on était parvenu à opérer ce moulage en deux seuls fragments, qui, rejoints après coup, donnaient une exacte copie de l'admirable figure de Sirène, qu'on voit nager autour de la barque royale, dans l'un des tableaux de l'histoire des Médicis peinte par Rubens.

Le corps jeune et vivace qui s'était prêté à cette douloureuse opération n'y avait survécu que peu de temps. Cette histoire devrait trouver sa place dans cette série : c'est un des crimes commis par l'égoïsme de l'art, qui exploite jusqu'à la passion.

Tel était le mobilier artistique de cet atelier. — Quant aux meubles meublants , l'huissier aDpelé

à les saisir les aurait résumés dans ce seul mot, — néant, — qui conclut ordinairement les procès-verbaux dits de carence.

Ainsi que Valentin en avait émis le projet en venant louer la veille, la cheminée, dans laquelle on avait pratiqué deux étages de planches, était transformée en armoire : — c'était un antre où s'amoncelaient, dans le pêle-mêle du hasard, toutes les choses sans nom, pour la désignation générique desquelles les rapins ont inventé le mot bibelot, — un néologisme qui doit sans doute être retenu longtemps en quarantaine au lazaret du dictionnaire.

Au milieu de la salle , et pour remplacer la cheminée condamnée , comme convaincue de connivence avec les marchands de bois, on avait placé un modeste calorifère de petite dimension, et qui, après expérience, avait été reconnu doué d'une grande sobriété de combustible. — On y faisait la cuisine les jours où il plaisait à Dieu.

L'une des autres chambres, spécialement des-

tinée à l'habitation , renfermait les quelques pièces du mobilier éclectique des Buveurs ; un marchand, ivre de générosité et d'ignorance en matière commerciale, aurait pu offrir quinze francs du tout , et il ne l'aurait pas revendu douze. — Les chaises, dont pas une ne se ressemblait, étaient toutes amputées de quelques membres, et semblaient posséder cette maladie de tressaillements qu'on appelle, je crois, la danse de Saint-Guy. — Cette pièce contenait aussi labibliothèque, — les archives de la société, — le garde-manger et la caisse, — des objets d'art, souvent. — Dans l'un des angles du fond était un immense rocher , composé de pains de terre glaise encore ruisselants des immersions quotidiennes qu'on leur faisait subir pour les entretenir dans un état malléable.

Sur la porte de cette pièce qui était l'asile ordinaire des poètes de la bande, Valentin avait coloré un écusson, orné de différents attributs

des muses. — Au milieu était une inscription

où on lisait en lettres de fantaisie :

Boudoir de la rêverie.

C'est dans ce boudoir que se trouvait la fameuse bergère, dont la vue avait si profondément ému M. Poquelin. — Ce fauteuil, le seul siège qui possédât un équilibre sérieux, revenait en jouissance et à tour de rôle, à chacun des Buveurs d'eau. — Lazare avait souvent eu l'idée de le brûler à cause des querelles sans fin que sa possession occasionnait, surtout entre le poëte Olivier et le peintre Stanislas, surnommé Cadmium.

La troisième pièce, —et la plus curieuse, — servait de dortoir commun. Au premier abord, elle offrait l'aspect d'un entrepont de navire, trois hamacs en grosse toile s'y balançaient, suspendus par des cordes passées dans des anneaux de fer solidement scellés au mur.

Au-dessous de ces lits aériens, se trouvait une affreuse couchette dont le bois peint avait jadis servi de phalanstère à des populations d'insectes domestiques, et qui poussait des grincements plaintifs quand on la touchait seulement du bout du doigt. Le lit se composait d'un matelas dont la laine s'évaporait en poussière quand on voulait la remuer, et d'une paillasse artistement brodée à jour par la dent des souris.

Les draps étaient d'une toile jaune et rugueuse comme de la peau de chagrin, et qui devait râper l'épiderme. Couchée dans ce lit, une statue un peu délicate y aurait eu les os rompus. Juste au-dessus de ce lieu de repos, et en guise de ciel, les arachnides, hôtesses du plafond, avaient établi leurs Gobelins. Néanmoins, ce lit était réservé aux deux sybarites de la société, — Olivier et Cadmium, — qui se battaient tous les soirs à qui n'aurait pas la ruelle.

Sur un autre matelas, posé à nu sur le ear-

reau froid, dormait l'austère Lazare, — le président de la société.

L'atmosphère qui régnait dans cette chambre était littéralement à couper au couteau.

Cette lamentable pauvreté était pourtant le moindre souci des Buveurs d'eau, et Valentin, qui n'avait pas assez de plaisanteries contre le misérable mobilier, répétait souvent :

Ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux.

Ce qui les rendait heureux, les uns et les autres, c'était bien peu de chose, pourtant ; et, comparé à ce qu'ils souhaitaient, le plus indigent bien-être eût été une opulence. — Cependant, le peu qui aurait suffi aux membres de cette association , où l'on considérait le pain blanc comme du superflu , leur a presque toujours manqué, et toutes les fois qu'ils l'ont obtenu, ce fut des mains du hasard, — car ils vivaient trop solitaires et trop cachés pour être

aperçus de la Providence. Pauvre vieille divinité que l'ingratitude des hommes a rendue insoucieuse et lente, et qui, maintenant, pareille à la garde accourant lorsque le meurtre est accompli, arrive trop tard et quand ses secours sont inutiles.

A l'époque où le siège de la société venait de se transporter aux lieux que j'ai décrits, les Buveurs d'eau jouissaient d'une certaine prospérité. — Quinze jours avant leur installation dans cette maison de la rue du Cherche-Midi, le poëte Olivier, le plus jeune de tous, et qui était dans toutes les ardeurs d'un néophyte de l'art, s'était volontairement exilé de la maison paternelle , et avait versé dans la caisse sociale une somme de quatre cents francs, que son père lui avait envoyée, enveloppée dans sa malédiction. Cette somme n'était que le quart de ce qui revenait a Olivier sur la succession de sa mère; mais, pour l'arracher â son père, — il

lui avait donné quittance du tout, — encore bien heureux de l'usure paternelle.

Sans en distraire un sou, Olivier apporta ce trésor à ses amis ; — c'était la manne tombant au milieu des Hébreux affamés.

Sur-le-champ, on ouvrit un conseil pour l'emploi de cette fortune inespérée.

Une somme fut employée à éteindre les dettes amassées.

Une autre fut appliquée aux besoins les plus pressants, et ils étaient nombreux, car, pendant de longs jours, on avait vécu dans un dénùment profond.

D'abord on profita d'une excellente occasion qui se présentait pour se vêtir à bon marché. On acheta à l'un des commis d'un magasin en faillite une certaine quantité de toile grossière, mais éternelle, d'où chaque Buveur d'eau tira un habillement complet, — lourde et chaude cuirasse contre les neiges et les brises de l'hiver qui s'approchait. Profitant des avantages qu'of-

frent les payements au comptant, la société acquit en gros toutes les choses nécessaires à ses travaux et dont les prix se dédoublaient, pris au détail. On renouvela les outils usés, on regarnit les boîtes à peindre. Par ses intrigues et L'influence de sa persévérante douceur, le peintre Stanislas se fit adjuger seize francs à lui seul, pour acheter deux onces de cadmium. Le très-grand usage qu'il faisait de ce jaune particulier lui en avait valu le surnom, et le manque de cette couleur, beaucoup plus chère que toutes les autres, servait souvent de prétexte à la paresse de Stanislas, — ce que voyant, Lazare voulut en avoir le cœur net et lui en fournit une provision. Les Buveurs d'eau avaient découvert dans le faubourg Saint-Jacques un épicier qui avait pour spécialité de vendre des marchandises avariées, et qui, pouvant offrir d'immenses rabais, faisait une rude concurrence aux marchands d'alentour. Ceux-là avaient beau dire aux consommateurs : — N'allez point là-bas, c'est de la mauvaise mar-

chandise, — les pauvres gens de ce pauvre quartier répondaient : — Nous le savons bien, mais qu'y faire, cela ne fait pas mourir, et coûte moitié moins qu'ailleurs. Aussi venait-on de loin à cette boutique, — comme on accourt de tous les points de Paris aux gourmandises raffinées de Corcelet. — La fermeture de ce petit bazar, dont l'industrie avait été signalée à la police, causa un grand deuil, et à compter de ce jour, beaucoup de vieilles femmes du quartier se privèrent de sucre dans leur café.

Ce fut là que les Buveurs d'eau firent leur provisions de vivres de toute nature, une cinquantaine de boisseaux de pommes de terre, un banc de harengs, des légumes secs, des pâtes à soupe, de l'huile à brûler, des chandelles, etc., etc. On passa un marché avec la cantine d'une caserne voisine, qui devait fournir chaque jour une certaine quantité de pains de munition ; enfin, le grenier d'abondance était suffisamment garni. Ainsi approvisionnée, la société avait devant elle

deux mois d'existence assurée, deux mois de travail, sans aucune préoccupation ds vie matérielle.

C'était la terre promise.

Cette vie durait déjà depuis trois ans, et il n'y avait aucune raison probable pour qu'elle changeât.

On comprend facilement que, soumises à un pareil régime, les plus robustes organisations devaient y périr au bout d'un temps donné.

Ce fut aussi ce qui arriva.

Les Buveurs d'eau se virent tous pariir les uns les autres, et s'accompagnèrent jusqu'au dernier au lieu d'où l'on ne revient pas. La mort était sur eux, ils le savaient, mais pareils aux soldats qui, au plus fort de la bataille, voient tomber leurs voisins autour d'eux, sans rompre les rangs, ils r.e quittaient point cette voie meurtrière où le reste de leurs pas était compté. Aucun d'eux n'essaya de se soustraire au destin commun. — Ils ne poussèrent ni cris ni plaintes, et

se bornaient seulement à dire chaque fois que la mort venait diminuer leur nombre :

A qui le tour, maintenant ?

Cet héroïsme, qui pourrait à un certain point de vue paraître ridicule, était chez la plupart de ces jeunes gens le résultat d'un orgueil invulnérable à tous les conseils de la raison.

S'ils l'eussent voulu, tous auraient pu échapper à ce dénoûment fatal qui venait brusquement clore leur vie, à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer.

Il leur aurait suffi pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la nécessité. — Il leur aurait suffi, pour cela, de faire ce qu'ont fait souvent ceux-là qui font briller les plus beaux blasons de l'art au soleil de la célébrité, c'est-à-dire de dédoubler leur nature, d'avoir en eux deux êtres : l'artiste-poëte, — rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le chœur des voix inspirées — et l'homme, ouvrier de sa vie, sachant se pétrir le pain quotidien. Cette dualité

existe presque toujours et est un des caractères distinctifs des natures bien trempées, — elle existait peut-être chez les Buveurs d'eau; — malheureusement, ils s'étaient volontairement emprisonnés dans l'arbitraire d'un des articles de l'acte de société. Cet article, discuté longtemps, et adopté par chacun d'eux avec une sérieuse solennité, était ainsi conçu :

« Aucun des Buveurs d'eau ne pourra, sous aucun prétexte et sous peine de radiation de la société, accepter aucun travail exclusif de l'art pur. »

En signant cet article, tous les Buveurs d'eau venaient de signer leur condamnation à mort.

Tels étaient les personnages que les lecteurs retrouveront dans ces petites histoires, dont la série pourrait s'appeler : Episodes de la vie demisère *.

i. Ce6 épisodes ont été réimprimés dans les Scènes de la vie de jeunesse. On se souvient que Henry Murger a écrit, depuis la publication de ces lignes, un livre intitulé : les Uu~

veurs deau. Il tenait beaucoup à ce titre, ainsi qu'on en peut juger par la lettre suivante, qu'il adressait au journal FLoénement du 4 octobre 18-43, avant la publication de ces pages dans les numéros des 21 et 22 novembre 184S :

« Monsieur le Directeur,

i J'apprends, par un journal de tbéâtre, qu'on répète en ce moment aux Variétés une pièce intitulée : les Buveurs d 'eau . Ce titre est celui d'un ouvrage que vous avez annoncé, et que je dois procbainement publier dans FÉvénevient. J'ignore qu l est le sujet de la pièce qu'on prépare aux Variétés, mais il y a six semaines que je me suis déjà servi du titre : les Buveurs d'eau. Désirant en conserver l'initiative, je vous prie de vouloir bien insérer ces quelques mots dans un de vos prochains numéros.

» Agréez, etc. ]

» Henry Mdrger. »

Les pages, auxquelles Murgertait allusion dans cette lettre, avaient en effet paru dans le Corsaire du 29 août, environ six semaines auparavant ; elles servaient d'Introduction à la deuxième partie du Manchon de Francine (Scènes de la vie de bohème), publiée sous le titre de : Comment on meurt dan* la bohème. Cette préface n'ayant pas été reproduite complé-

tsment en volume, nous croyons bien faire de la donner ici en son entier. Quelques lignes seulement en ont été introduites, ainsi qu'un fragment de l'article précédent, dans la préface, des S^'ies de la vie de bohème.

ArO*e des Éditeurs,

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