SAINT GEORGES
(Musée national. Florence.
portée. Mais elle demeure indispensable, ei de plus, elle apporte sa contribution à l'explication <Im caractère de Donatello.
La date seule de ce petit l'ail demeure assez obscure.
Il est à supposer toutefois qu'il eut lieu après ce voyage à Rome, malgré les raisons séduisantes qui le feraienl placer auparavant par divers historiens. Donatello venail de terminer pour l'église de Santa Croce, où il devail sur monter une fresque de Taddeo Gaddi, un crucifix de bois, qui se trouve encore aujourd'hui à la même place. C'est une œuvre puissante, expressive, où la douleur physique est observée et rendue avec cette vigueur qui a fait considérer notre maître comme un « réaliste » par les esprits académiques. Comme si le> seules expressions de l'idéal étaient le calme et le sourire ! Donatello, assez lier de son Christ, consulte son ami Brunelleschi. Celui-ci semble réprimer un sourire railleur et se dérobe. Donato le presse de donner son avis à latin.
— Eh bien, dit Brunelleschi, ce n'est pas le Christ que tu as mis en croix. C'est simplement un paysan.
Donatello est piqué au vif el répond en ces terme-., qui, nous dit Vasari, sont depuis devenus un proverbe :
— Prends du bois et fais-en un !
Brunelleschi accepte cette boutade comme un défi, s'enferme, puis, quelque temps après, vient chercher son camarade afin de déjeuner ensemble comme ils faisaient souvent. Ils passent par le marché, achètent des provisions, des œufs, un fromage. Donatello en prend la charge
el malicieuse menl Brunelleschi le prie d'aller devant. Il viendra le retrouver dans un instant à l'atelier. Or, il avait préparé sa surprise : son Christ, placé en bonne lumière, était disposé de telle sorte qu'il accueillît le visiteur. Donatello, de stupéfaction, laisse tomber toutes les provisions, s'extasie sur la perfection du travail, et Brunelleschi le trouve dans celte occupation, avec le déjeuner assez endommagé.
L'anecdote est jolie et elle sent la vérité. Elle prouve surtout la bonne foi, la modestie de Donatello, son ardeur à s'oublier soi-même devant un beau travail, même s'il ne correspond en rien avec ses propres tendances. Seulement nous ne ratifions pas pour notre compte ce bel aveu de défaite. Le Christ de Santa Croce demeure à notre avis bien supérieur à celui de Brunelleschi, que l'on peut voir à Santa Maria Novella. La perfection froide et sèche qui enthousiasmait Donatello au point de vue technique, nous laisse peu d'émotion, tandis que le « paysan crucifié » nous touche le cœur, malgré ou à cause de son soi-disant réalisme.
Maintenant, quant au moment même où ce tournoi d'art eut lieu, on comprend aisément que certains critiques aient été tentés, aidés de l'obscurité chronologique où le laisse le récit de Vasari, de le placer avant le voyage à Rome. L'hypothèse serait telle : Donatello acceptant d'autant plus volontiers de partir qu'il sentait la nécessité de se « corriger » de ses tendances réalistes par l'étude de la pureté antique. Malheureusement, cela
ne répond en pien au caractère ni à La nature de notre artiste. Nous en savons déjà assez sur lui, pour nous en rendre compte. Cen'esi nullement un systématique. C'est un instinctif avant tout, et il serait, avouons-le, revenu de Home bien mal corrige'.
Le récit de Vasari, qui procède par digressions constantes et saute d'un sujet à l'autre au lil «les souvenirs, paraît tout d'abord favoriser cette supposition. Mais quand on l'examine de plus près, il n'offre pas de moins bonnes raisons de se déciderdans un autre sens. En effet, aussitôt après avoir conté cette anecdote, Vasari ajoute que l'excellence des deux artistes, qui venaient de lutler ainsi courtoisement d'émulation et de talent, engagea la corporation des boucliers et des menuisiers à leur commander des statues pour les niches extérieures de l'oratoire d'Or San Michèle, et que Brunelleschi, occupé à d'autres travaux, abandonna ces statues à Donatello. Cela suffit, puisque nous savons que les premiers travaux de Donatello à Or San Michèle sont postérieurs à ce fameux voyage. Or, si jamais l'épithète de réaliste a été applicable (nous espérons démontrer qu'elle ne l'est guère d'ailleurs), c'est à ces statues d'Or San Michèle. Le beau rêve d'un Donatello épuré par l'art antique et corrigé de sa tendance « à mettre en lumière les côtés vulgaires et prosaïques de la nature » s'évapore tout seul.
Naguère Donatello avait pris part, ainsi que Brunelleschi, à un concours pour les portes du baptistère. Tous deux s'effacèrent fort noblement devant Ghiberti, de qui
le i lèle leuravail semblé bien supérieur an leur, et ils
s'entremirenl même pour que le travail lui fût donné. Plus tard, il y eut avec Ghiberti des rivalités et des luttes violentes. Toute cette histoire semble avoir pour acteurs des enfants géniaux, ingénus et irascibles. Ils se brouillent, se raccommodent, travaillent ensemble, se jouent de mauvais tours, s'attellent de nouveau à des besognes communes, et même se subordonnent l'un à l'autre avec une docilité qui tait parfois contraste avec les vives colères et les susceptibilités piquées au vif. C'est ainsi que, de retour de Rome, Donatello recueille de modestes fruits de son généreux effacement devant Ghiberti. Il figure sur les états de travaux, parmi les ouvriers employés par celui-ci pour l'exécution de sa porte, et cette situation subalterne dure assez longtemps, au moins deux ou trois ans. Au reste, pendant ce temps, Donatello n'en travaille pas moins pour son propre compte. Au contraire, nous le voyons désormais se livrer à de vraiment formidables morceaux.
11 va nicher dans le campanile et dans Or San Michèle une puissante phalange de stats. Dorénavant, si nous n'avions pas déjà eu l'occasion de nous rendre compte de l'importance de ce nouveau venu dans l'art florentin, nous serions forcés de voir en lui un maître accompli, un de ces esprits dominateurs qui sont faits, suivant l'occurrence, soit pour commander aux hommes, soit pour créer de l'humanité d'imposantes images.
lu créateur d'hommes, c'est ce que Donatello nous apparaît être dans ses apôtres et ses prophètes d'Or Sar Michèle et du campanile. Jamais l'énergie humaine, jamais la profondeur et l'âpreté de la penser, n'avaieni été interprétées, incarnées avec une semblable force el une semblable grandeur.
Si Donatello pensa jamais s'inspirer de l'ail antique, ce fut bien une illusion, car entre l'art de l'antiquité et le sien, il n'y a de commun qu'une grande beauté, nuila nature même, la méthode, les aspirations, la réussite, tout est différent.
L'art antique bannit l'inquiétude, évite systématiquement le trouble, élimine comme une scorie toute trace de passion, et en général tout ce qui caractérise l'individu. Il demeure cependant humain, malgré ses hautes généralisations, mais d'une humanité qui ne se peul spécifier. Venus, Junon, Apollon, sont reproduits à d'innombrables exemplaires, ne différant que par la plus ou moins grande perfection que l'artiste a su leur donner. Chacune de ces figures a, pour ainsi dire, une beauté de groupe. On ne peut pas dire, comme dans l'art moderne, que tel artiste « a compris Vénus de telle façon ». Une pareille
expression n'aurai! pas de sens pour un sculpteur grec,
11 ne se reconnaîtrait pas le droit de « comprendre » cette déesse autrement que l'accord des Ages el des esprits l'a comprise pour lui. La seule chose à quoi il s'applique, c esl de triompher dans la pureté des lignes, dans la puissante caresse du modelé. Il n'est jusqu'à certains types, qui nous apparaissent d'abord plus caractérisés,plus accidentés, et d'ailleurs en petit nombre, par exemple Silène, Marsyas, qui une fois conçus, non par un artiste nais par l'ensemble des artistes et du public, ne conservent désormais leurs accents de formule et leur merveilleuse monotonie.
En un mot, l'art antique a horreur du caractère particulier : Donatello en a la passion. Tout ce que la statuaire grecque rejetait comme indigne, il le ramasse et en fait de la beauté. L'expression, que les maîtres hellènes admettaient rarement et d'ailleurs pour l'effacer immédiatement suivant certaines règles et n'en conserver que des directions générales très atténuées, Donatello l'accepte avec une sorte de joie sombre, de puissant humour. Une belle laideur devient pour lui un motif d'inspiration. Ce sera l'éternel abîme entre les deux grandes tendances de l'art. Mais heureusement, par dessus cet abîme les belles œuvres, les belles Heurs semées et nourries par les génies les plus opposés, rejoignent leurs rameaux. C'est pourquoi Phidias et Donatello sont aussi grands l'un que l'autre. Nous consentons à dire que Donatello n'est pas plus grand. Leurs œuvres par des moyens contraires arrivent au même résultat.
STATUE DU ROI DAVID IL ZUCCONEJ (Campanile de Florence.)
Cliché* Annan PROPHETE POGGIO).
(Cathédrale de Florence.)
Ce qui fait que la grandeur de Donatello es1 équivalente à celle de Phidias, c'esi 411*' notre maître, aussi profondément individualiste que le maître grec étail profondément généralisateur, parvient, parla force de son émotion,
à provoquer en nous des idées générales à la vue <1<- ces hommes si particuliers qu'il crée. Il fail un Suint Pierre, un Jérémie, un David, qui ne pourront plusêtre refaits, qui conserveront à jamais une physionomie déterminée.
On pourrait dire leur âge, leurs défauts ou leurs qualités, jusqu'à leur tempérament physiologique, et à leurs maladies. Pourtant nous oublions que nous sommes en présence d'une sorte de portrait, d'une œuvre inspirée par la personnalité de tel ou tel notable de Florence. Ces hommes deviennent des personnifications de méditation, de colère, de volonté, de tristesse, ou d'autres concepts analogues. Ils vivent, et s'arrogent le droit de penser et de nous faire penser, que l'art antique abdiquait.
Les idées, en général, qui se dégagent de ces créations de Donatello, sont de saveur forte et amère. Nous y trouvons notre plaisir parce que notre tour d'esprit est devenu ainsi, et que nous avons pris notre parti du tourment. Ne pouvant nous en débarrasser, nous nous en sommes fait une parure. Il y eut des temps et il demeure des esprits pour considérer une telle disposition comme monstrueuse. Ils auraient raison si l'art humain pouvait créer plusieurs sortes de calmes, et si à part quelques rares privilégiés, il n'arrivait pas très vite et infailliblement à l'insigni-
fiance dans ce domaine imperturbable. Au contraire, les tempêtes ont mille et mille façons d'être, belles.
La véhémence concentrée des conceptions de Donatello
leur donne nue beauté qui porte fortement au cerveau. Cette œuvre, qui nous procuretant de vives sensations, est, dans son ensemble, d'un admirable pessimisme qui n'a jamais été égalé. L'époque y est pour beaucoup. a L'Italie, nous dit Michelet, entrait dans une profonde prose, la matérialité violente des tyrans, des bandes mercenaires, la platitude bourgeoise des hommes de finance et d'argent. Une religion commençait dans la banque de Florence, ayant dans l'or sa présence réelle, et dans la lettre de change son eucharistie. L'avènement des Médicis s'inaugurait par ce mot : « Quatre aunes de drap suffisent pour faire un homme de bien. »
On comprend que des hommes comme Donatello et Brunelleschi, ayant pour seule passion le beau, pour seul but leur rêve, méprisant l'argent en lui-même pour leur propre usage et ne l'acceptant que comme un moyen d'édifier leur œuvre, se trouvent peu en communication avec leur époque. Les Médicis semblèrent comprendre Donatello, ils l'aimèrent : c'est une circonstance merveilleusement atténuante, si l'on veut. On admire en vérité de leur savoir gré de n'avoir pas été bornés! Mais puisqu'ils n'avaient que de grands artistes à leur disposition, force leur était bien de s'en servir. Ces artistes eux-mêmes demeurent sombres et réservés. Les hommes que pétrit Donatello gardent le sourcil froncé et les yeux pleins de
flammes assombries. Prophètes et apôtres,il leur sied, e< ils en oui plus d'une occasion, de garder cette sorte «I indignation concentrée, celte sarcastique grandeur qui domine, juge el écrase. Poinl «le douceur en eux : leur apostolat est sur le pied de guerre. S'ils s'animaient, leur main frapperait, et ne bénirait pas.
Que Donatello ait réalisé ce vaste poème de robuste mélancolie, celle effrayante satire de marbre el de l»ronzc d après un plan arrêté, avec même la conscience de cette signification de son œuvre, ce n'est point vrai ni vraisemblable. C'est un spontané, un instinctif, mais il n'en esi que mieux l'intense reflet, le condensateur de toutes les nobles et désintéressées tendances de l'esprit se libérant, vengeur, des contacts delà matérialité. Voilà ce qui l'ail son œuvre, cette partie de son œuvre notamment, si haute et si belle. C'est certainement, de tout ce qu'il produisit, ce qui a été le plus puissamment pensé, le plus magistralement écrit et affirmé.
Ce sont de ces choses que l'on fait quand on est délivré des hésitations de la jeunesse, de la maigreur des œuvres de début, et que l'on n'est pas encore entré dans l'âge des désillusions, des rancunes et des doutes.
Ce dont il est pleinement responsable en revanche, c'est de la beauté plastique de ces figures d'apôtres et de prophètes. Il lésa voulues telles. La forme est de lui seul, l'expression de lui seul, la présentation de lui seul. C'est lui qui a inventé ces attitudes indéracinables, ces implacables visages, ces magnifiques draperies qui sont aussi
'.s DONATELLO.
belles, sinon plus belles, que celles de l'art antique;
Oui, elles rappellent l'art antique, ces œuvres, mais comme une belle chose de n'importe où rappelle une autre belle chose de n'importe quel autre temps eî pays; Donâtèllo s'en est, si l'on veut, inspiré, mais pour s'en. exalter, pour s'en exprimer mieux en sa propre langue. On peut trouver des rapports entre le style de telle statue d'empereur romain et le Saint Pierre ou le Saint Marc, mais combien la main qui les sculpta est plus ferme, combien l'ouvrier se révèle plus ardent et plus fier que les ofliciels ouvriers, si indifférents, de l'immense flagornerie impériale! Ces statues ressemblent à leur prétexte d'origine comme l'acier trempé ressemble au mol minerai dont il fut extrait.
La statue de Saint Pierre (exécutée entre 1406 et 1410) se présente la première. Elle fût commandée à la suite de la fameuse joute des crucifix, par la corporation des bouchers. L'apôtre porte en main les clefs et le livre. Il est attentif et droit; un peu rude, mais sans ce terrible émoi qui ravage intérieurement la plupart des autres. Même un sourire passe sur son visage, et ce sourire n'est pas dénué d'orgueil. C'est peut-être la plus simple et la plus forte statue de la série.
Le Sentit Marc, du même moment (1 il 1 |j est déjà plus inquiétant. Il y a autant de raillerie que d'enthousiasme dans ces yeux liers. Il est étonnant qu'un homme aussi jeune relativement que l'était Donatello à cette époque ait pu concevoir et réaliser des types de penseurs aussi
i AI N T JEAN -BAPTISTE.
(Palais Martelli, Florence.)
Clichés Aliii.c SAINT J E A N - B A I> T I S T E .
(Musée national, Florence.^
énergiques, montrant une telle et si redoutable connaissance de la vie. M;ii> quoi, Donatello n'avait-il pas vu depuis longtemps autour de lui, dans le peuple, parmi les compagnons de son père, quantité de ces êtres concentrés, de ces Bgures de volonté, <\i' résolution et de tension méditative? Il les avait sous les yeux, comme les Grecs avaient à leur choix le> beaux corps et les lumineuses allures. Son mérite consiste à avoir vu cela et à l'avoir rendu avec une sorte d'inexorable rigueur. Au reste, de telles créations n'étaient pas toujours appréciée-, au début. Les Menuisiers qui avaient commandé cette statue (commande transmise par Brunelleschi à Donatello en firent plus d'une critique ; ils s'en montrèrent déconcertés, et assez mécontents pour refuser de laisser mettre en œuvre le modèle en terre que Donatello leur présentait.
— Tout peut s'arranger, dit l'artiste. Revenez dans une quinzaine, et je vous montrerai une autre figure corrigée, où vous verrez que j'ai tenu compte de vos observations. Les délégués revinrent au terme fixé, et Donatello leur montra exactement la même statue, qu'il avait simplement enfermée pendant ce temps. Les Menuisiers s'en déclarèrent cette fois enchantés. L'homme capable d'imaginer et de jouer un si grandiose tour de pince-sans-rire prouve autant d'observation que d'empire sur lui-même et d'action sur les autres. Gela explique, en un vif coup de lumière, et la hautaine philosophie de ces apôtres et l'austère raillerie du Saint Marc.
Donatello lit encore pour les niches extérieures d'Or San Michèle an. Saint Georges (lune apparence toute différente, mais qui, mieux examiné, est de la même trempe, et qui possède, nelleiiienl gravé, ce que l'on nous permettra d'appeler l'air de famille. A le voir tout d'abord, c'esl nue juvénile et presque gracieuse figure. Comparé aux rudes barbons que sont les apôtres, on serait tenté de voir en lui un enfant aimable, une sorte de Daphnis revêtu par caprice de la cuirasse et des jambières, et s'appuyant sur un bouclier pour jouer quelque délicieuse comédie. Voyez-le de nouveau : c'est un adolescent farouche, à l'attitude déterminée, au front non moins sourcilleux que celui de saint Marc, aux mains fortes et rudes. S'il parlait, ce ne serait pas avec la voix musicale de l'enfance, ce serait avec le timbre enroué et grave de la mue. Il est campé sur ses jambes écartées, comme dans la position de garde. C'est un guerrier sans cesse en éveil. Ce bouclier tout uni, coupé seulement d'une simple et effrayante croix, n'est pas" un jouet. Cet être beau et jeune ne plaisante jamais. « Il paraît vivant et dans sa tète on reconnaît la beauté de la jeunesse, le courage militaire et une fierté vraiment terrible ; il a une attitude si merveilleuse qu'on dirait qu'il va se mouvoir. Certes, dans aucune œuvre moderne, on n'a encore vu autant de mouvement et d'animation que la nature et l'art en. mirent dans celle-ci par la main de Donato. » Cette dernière citation est de Vasari. Vraiment on ne saurait mieux dire, et on préférera atout le jargon de l'esthétique
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