‹ Donatello; biographie critiqueChapitre 6 sur 10 · SAI ME CECILE · texte numérisé non relu

SAI ME CECILE

(Collection de lord Elclio.)

DONATELLM.

moderne ces lignes si ingénues, sî franches, demeurées si jeunes. Le Saint Georges & été considéré par les Florentins comme une œuvre si précieu3e, qu'il fallait lui épargner même les risques de l'atmosphère que tanl d'autres œuvres, dans cette ville privilégiée, vaillamment subissent. ( >n l'a transporté au musée national et remplacé dans la niche de l'oratoire par une copie ; mais «mi a laissé en place le spirituel et animé bas-relief représentant saint Georges à cheval, combattant le dragon, et qui donne un avant-goût plein de fantaisie el d'abandon «les bas-reliefs plus complexes où se plaira et triomphera Donatello.

11 est bon de remarquer enfin que si l'on peut s'attarder à relever quelques réminiscences, d'ailleurs si assimilées et transformées, de l'antique dans les draperies et le style du Saint Pierre et du Saint Marc, ici aucune constatation de ce genre n'est possible. C'est une création exclusive de la chevalerie, merveilleusement évoquée et ressuscitée par le statuaire florentin du xvc siècle.

Si maintenant nous abordons les redoutables prophètes et patriarches du campanile, nous voyons Donatello atteindre à la plus grande intensité d'expression que son art ait donnée. Ce sont des énigmes que ces hommes, et l'on comprend que dans l'exaltation qu'ils lui causaient à mesure qu'il les voyait s'animer sous ses mains, Donatello s'écriât : « Mais parle, parle donc! »

Ils ne parlent pas; ils se contentent de regarder dans les profondeurs du temps, de toute l'atroce iixité de leurs

:>f. DONATELLO.

yeux amers. Celui qui représente Saint Jean-Bapiiste,

et qui, par la posé, est comme une variante, une contreépreuve retournée voyez le mouvement des jambes) du Saint ('ironies, est simplement un jeune homme rêveur, au caractère plutôt placide. Comme il épuisa loutes les formes de la tristesse, Donatello devait un jour se récréer à dépeindre celle qui se cache sous une douce et aimable mélancolie. Pour nous, ce Saint Jean-Baptiste correspond assez bien à celte note de la gamme.

Mais tout de suite, quel soubresaut avec le Jérémie ! Ah ! celui-là incarne bien les plus grandes douleurs philosophiques ; il décèle bien toutes les tortures de la pensée. Son vêtement tumultueux, qu'il a sans doute tenté d'arracher de sa poitrine dans un mouvement de rage désolée; ses mains qui demeurent crispées, l'une au bout du bras retombé, l'autre tenant fiévreusement un écrit ; ses pieds maigres qui l'ont porté d'une course folle à travers tous les déserts de nature et tous les déserts d'hommes ; enfin, par-dessus tout, cette tète féroce et navrée, avec une lippe retombante devenue énorme à force d'être abaissée dans les contractions du pleurer, et des yeux désespérés qui regardent obliquement l'infini : tout cela, personne en art ne l'avait jamais donné avant, et ne l'a donné depuis, sinon dans des répétitions affaiblies. La plus grande énergie dans la lamentation humaine a été atteinte par Donatello, — car ces hommes tristes ont la fermeté du roc, — et le Jérémie en signale le point culminant. Auprès de cela, Michel-Ange paraîtra

Cliché Alinar SAIN T J E AN - li A I> T 1 S I E F. N I A N T . (Musée national, Florence.)

surhumain peut-être, m 1 m i — le pur humain de Donato est encore plus fort.

Le Zuct one ou le chauve personnifianl le Roi David est encore une bien étrange figure, à la fois sublime et repoussante. Une fois vue on ne peut plus oublier cette

longue, longue apparition drapée dans toge donl les

longs plis vont d'une seule'coulée transA ersale «le l'épaule aux pieds. Cet être lugubre et spectral, au visage osseux, aux rides qui sont comme des lits de ruisseaux séebés, est plein d'inquiétude et d'astuce. Pourtant, bien que cette œuvre fût une des plus chères au cœur de Donatello et qu il jurât volontiers « parla foi qu'il avait en son Zuccone », peut-être est-elle trop résolument particulariste pour atteindre à une beauté aussi haute, à une éloquence aussi émouvante. 11 suffit, au reste, à sa gloire, qu'elle conserve un grand pouvoir d'obsession.

Le prophète Habacuc dont on parle moins, peut-être parce qu'il n'y a pas d'anecdote qui s'y rattache, est encore une belle et noble conception. Il est plus blanc, plus sacerdotal que les autres. Il semble avoir moins de rancune contre les hommes, sans pour cela être moins sensible aux maux de l'humanité, mais il garde sa tristesse plus intérieure. La statue est belle, savante, d'un beau et large modelé.

On s'est accordé pour ramener à la môme époque (1415-1425) la statue de prophète dite statue du Pocjge, placée non au campanile, mais dans la cathédrale. Cette appellation légendaire, devenant ainsi un anachronisme,

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doit être écartée, <»u simplement conservée comme une étiquette mnémotechnique. Au reste, le style el la facture

de cette statue sont visiblement analogues à ceux des œuvres que nous venons d'examiner. Elle ne leur eè<le pas en grandeur et en effet saisissant.

Chose étrange, et que nous n'avons p;is encore eu l'occasion <le noter, mais que nous rencontrerons plus d'une fois dans des exemples saisissants, cette singulière physionomie évoque en nous des impressions très proches de celles que nous éprouvons en présence d'un mort. Le mélange de mort et d'ironie est tellement intense que si vous n'avez pas eu cette sensation devant cette statue, distraits par quelque autre préoccupation, admiration de la grandeur, constatation de la noble et forte sobriété du travail, ou toute autre observation de ce genre, il me semble difficile qu'une fois avertis, et regardant le personnage à ce point de vue, vous n'éprouviez pas à votre tour cette hantise. C'est comme si le puissant ouvrier avait été saisi par la beauté (la terrible beauté) de quelque masque mortuaire et l'avait à peine remanié, le combinant avec sa belle invention de ce corps si bien drapé, si digne, si paisible, burinant à peine sur ce visage parfaitement adapté, l'accentuation du sourire, en un mot, prenant son bien où il le trouvait, fût-ce sur un lit de mort, et se bornant à le parapher de quelques coups de pouce... Je m'expliquerai un peu plus loin plus à fond sur cette question. Gardez seulement ceci comme un avertissement après avoir bien regardé l'étonnant prophète qui sourit à l'on

ne suil quels problèmes, enfin compris, au delà de notre monde périssable.

D'un tout autre efl'el sont deux œuvres qui cependant se rattachenl assez étroitemenl au même cycle de pensée, au même groupe plastique. L'une es! un très beau groupe, placé dans Le campanile, du Sacrifice dy Abraham. Mais nous n'insisterons pas longuement sur celle composition, puisqu'elle esl moins exclusivemenl de Donatello, faite qu'elle esl en collaboration avec Nanni di Banco. La conception en esl bien marquée «lu sceau <le celte sorte de candide âpreté florentine qui apporte une h belle tranquillité dans les drames les plus violents. Abraham, patriarche barbu, s'apprête à égorger avec une louable majesté le jeune Isaac, beau comme un Adonis, légèrement moutonnier, et qui se laisse faire plus docilement que n'eût fait à sa place le Saint Georges^ dont il est l'antitype. L'œuvre est d'un arrangement original et d'une bonne venue; cela suffit.

La seconde œuvre dont il nous reste à parler est l'imposant Saint Jean l'évangéliste, qui est placé dans la cathédrale. Cette magnifique statue est d'un traitement beaucoup plus simplifié, plus synthétisé que les autres. L'apôtre est assis, une de ses mains repose sur son genou, l'autre est appuyée, retombante, sur le livre. Le visage a pour dominante un austère calme, et le travail impétueux de la pensée ne s'y révèle que par une puissante mais non tragique contraction des sourcils. Il ne serait pas, cette fois-ci, paradoxal de soutenir que cette grandiose figure

esi i interprétation, florentine et Donatellesque entre

toutes, d'ailleurs, du Jupiter olympien. La grande barbe, l,i chevelure bouclée, celle-ci un peu diminuée, celle-là un peu allongée, ne sont pas pour infirmer cette assimilation à un Zens, et nielle/, au lieu d'un livre, un emblème de la foudre sous celle main qui se repose, la transformation ne sera ni lente, ni malaisée.

Mais une discussion plus curieuse encore se présente, non plus si l'on considère les prédécesseurs de Donatello, mais son successeur le plus grand, Michel-Ange. Il est indéniable, et il est tout à fait superflu d'y apporter toute sorte de respectueuses restrictions, que Buonarrotti s'empara de celle attitude, de ces lignes, de ce caractère pour en faire son écrasant Moïse. Il y mit à son tour tout ce qu'il avait de génie. Et c'est cela qui dill'érencie ces deux chefs-d'œuvre, bien plus que l'interversion dans la pose des bras ou les changements superposés à des détails de physionomie, de mouvement ou de costume. La question est donc très simple. Michel-Ange rendait pleine justice à Donatello. Au contraire, c'est un magnifique hommage qu'il lui a rendu, non plus en paroles, mais en action, en s'inspirant de lui. Comme on n'avait point les mêmes étroits préjugés qu'aujourd'hui sur la propriété des idées, et que l'on considérait que la véritable originalité résidait dans leur traitement, Donatello, « esprit d'ordre inférieur et n'ayant pas le sens de la représentation de la vie proprement dite », ainsi que l'a écrit je ne sais quel absurde critique allemand, aurait parfaitement

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compris, s'il étail revenu -ut- terre, l'efforl de Michel- Ange, en an rai I «-le louché, el lui auiail crié : •■ Quand ça te plaira, recommence ! »

Et maintenant, pour finir toute cette partie relative au grand cycle des prophètes et apôtres de Donatello, une prière.

Les grandissimes statues du campanile sonl placées à une trop grande hauteur pour que l'œil puisse réellemenl en apprécier les beautés. Force esl de profiter îles échafaudages éventuels, Ai:> photographies, des lorgnettes el de tels autres moyens d'approche. Nous avoDS vu que Florence a considéré le Saint (ieorges comme tellemenl précieux qu'il fallait le dérober aux éventuelle morsures de l'air, si respectueux qu'il soit des œuvres d'art -once ciel. Pourquoi ne descendrait-on pas également de leurs niches du campanile le Zuccone, le Jérémie, le Habacuc, pour les transporter au musée, tandis qu'on les remplacerait dans leurs niches élevées par des copies fidèles qui feraient exactement le même effet décoratif ? Ainsi seraient plus accessibles au public certaines œuvres parmi les plus grandes de Donatello, et une série d'une portée toute particulière. Le monde comprendrait encore mieux, admirerait encore plus, et ce serait un grand profit pour l'esprit humain. Nous souhaiterions que Florence et les amoureux de son art et de son histoire pussent se liguer pour sauver ces œuvres des ravages à venir et pour mener à bien celte grave entreprise.

Faisons quelque halte dans l'hallucinante revue âes oeuvres. Etudions un peu le caractère de l'homme. Trouvons-y el une explication de ce qu'il crée, el une justification de ridée que nous nous faisons de lui.

Honatello est avant tout un homme simple, un peu rude, mais très lin. 11 est passionné, mais nullement violent. Son esprit, capable des plus sublimes inventions, des visions de beauté les plus neuves^ des imaginations les plus pathétiques, a l'ingénuité d'une âme d'enfant. Plein de droiture et de la plus pure loyauté, il ne manque cependant point de malice : il saura au besoin mystifier fort proprement les gens, mais pour les bons motifs, et lorsqu'il se mêlera de satire, il y battra les plus redoutables. Nous avons vu quelle était la noble el vaste culture de son esprit, et comment ce Brunelleschi, d'une si redoutable trempe, d'un génie si rapide et si vaste, fait du bon et judicieux Donato son camarade de discussion préféré. « Par suite de leurs vertus réciproques, dit Vasari, leur affection devint telle qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. » Et encore : « Son esprit était continuellement occupé à imaginer et à inventer des choses ingénieuses et difficiles, et il ne put pas rencon-

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