CHAPITRE XIV
E 25 mars 1456 Donatello écrit de Florence à Padoue pour un solde qui lui était dû sur le paiement du grand autel. En 1457 il rédige sa dernière déclaration pour le fisc, où il se dit établi dans le quartier de San-Giovanni, derrière la cathédrale où il avait fait ses débuts de marbrier. Il accuse soixantequinze ans; il en avait soixante-dix.
Le vieillard n’était pas revenu à Florence pour se reposer. Il est appelé à Sienne, où il fait fondre au mois d’octobre 1457 un satn^ J-ean- Baptiste de bronze. La Fabrique lui commande l’année suivante des portes de bronze pour la façade sculptée par Giovanni Pisano. Donatello reçoit de la cire, du plomb, du fer. Il a amené avec lui à Sienne un disciple actif, Urbano de Cortone. Mais le maître, sans doute vaincu par l’âge, ne retrouve pas l’ardeur qu’il avait montrée à Padoue. Son travail
reste lent et obscur, bien qu’il se trouve encore à Sienne en 1461 . Le seul monument de sa vieillesse qu’il laisse dans la cathédrale, près du baptistère où dansaient ses joyeux, est le saint Jean -Baptiste de bronze, bien plus creusé et plus hérissé que la statuette de Berlin : une sorte de fakir aux doigts de squelette, embroussaillé de poils, chevelu comme un chef de clan préhistorique. Ce spectre noir a une sœur à Florence : la Madeleine de bois, dont Donatello a donné le modèle, sans doute vers 1460, pour la cathédrale, et qui est depuis le seizième siècle au baptistère. Le roi Charles VIII, en passant à Florence au temps de Savonarole, avait voulu enlever pour une de ses chapelles de France la statue affreuse et douloureuse, qui parlait à sa piété. En modelant de ses vieilles mains ce Znccone femelle, Donatello avait été plus loin que les imagiers du Nord : il donnait à l’image d’une vivante l’horreur des gisants desséchés et des danses macabres. Avait-il trouvé un modèle pour sa vieille pénitente dans l’art même de Florence? Brunellesco avait sculpté une Madeleine ; cette statue, antérieure d’une vingtaine d’années à celle de Donatello, a disparu avant la fin du quinzième siècle dans un incendie. Rien, dans ce que nous connaissons de l’art italien, ne ressemble à la leme de Donatello, cette longue et sèche momie, vêtue, selon la tradition, de ses cheveux, qui ressemblent à une toison de chèvre. Le visage édenté
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et parcheminé a épuisé les larmes ; la vie s’est réfugiée dans les mains tremblantes, qui se joignent pour une prière suprême (PL 21).
Pendant la longue absence de Donatello, Ghiberti et Brunellesco étaient morts. Le vieux sculpteur avait trouvé Cosmede Médicis blanchi comme lui. Le prince sans couronne était toujours préoccupé par-dessus tout des constructions et des oeuvres d’art auxquelles il confiait noblement le soin de perpétuer sa mémoire.
Donatello, dans ses dernières années, consacra aux Médicis presque tout le temps qu’il put dérober aux fabriciens de Sienne.
Le palais de Cosme, dont Michelozzo avait commencé les travaux après le départ de Donatello pour Padoue, était achevé, ou près de l’être, au retour du sculpteur. Il faut très probablement ranger parmi les oeuvres de sa vieillesse un groupe de bronze exécuté pour Cosme et qui pouvait être difficilement prévu avant la construction du palais, puisqu’il devait faire partie d’une fontaine, à l’entrée des jardins : des trous pour le passage des filets d’eau ont été ménagés dans le métal L
C’est le groupe de Judith et Holopherne, qui fut transporté avec le David au Palais de la Seigneurie, lors de la révolution de 1494. Il fut placé
I . Pour la date de la Judith, voir la note de C. von Fabriczy, Repertorium, XXVIII, 1905, p. 382.
devant le palais, sur la place où allait bientôt se dresser le bûcher de Savonarole. En 1504, la Judith de Donatello fut remplacée par le David gigantesque de Michel Ange. Le grand duc Cosme la plaça quelque temps après sous la Loggia des Lanzi, dont il voulait faire un musée de statues en plein air.
La Judith regarde aujourd’hui le Palais Vieux; le grand duc a respecté l’inscription historique que les républicains de Savonarole avaient fait graver sur le piédestal du quinzième siècle, et qui citait l’héroïne biblique en exemple aux tyrannicides : EXEMPLUM SAL. PUB. CIVES POSUERE.
MCCCCXCV.
Cosme l’ancien, en commandant ce bronze, était bien éloigné de prévoir que bientôt Florence en ferait une menace dirigée contre les Médicis, et qui, en rappelant les Pazzi, annoncerait Lorenzaccio. Il est vrai cependant que la Judith de Donatello donnait une leçon de meurtre (PI. 22).
Le David de bronze qui était debout, non loin de l’héroïne, dans le palais des Médicis, s’appuie sur le cimeterre qui a tranché la tête énorme et superbe; il se montre dans le calme du triomphe, après l’action. Le bras de la Judith est levé et détaché en l’air, comme l’a remarqué au seizième siècle Francesco Bocchi, avec la complète liberté que laissait au sculpteur la technique du bronze. Tout le groupe se trouve dominé par le tranchant
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du cimeterre. On pourrait croire que l’arme s’arrête, dans l’instant de la résolution suprême, avant de frapper. Mais l’homme assis, dont l’héroïne debout soutient le torse lourd de son genou et de sa jambe, n’est pas plongé dans le sommeil de l’ivresse. Sa gorge est ouverte par un premier coup du cimeterre; c’est un cadavre que Judith maintient assis, pour achever de trancher la tête morte, aussi effrayante, sous ses longs cheveux, que celle du Christ de Padoue. Le détail de la blessure, peu visible sur le bronze, placé trop haut, a été reconnu sur un moulage par une femme qui en a indiqué courageusement l’horreur.
L’enchevêtrement de la figure debout et de la figure assise est resté embarrassé. Il faut songer que la Judith était le second groupe de ronde bosse que Donatello avait modelé, après l’Abraham sacrifiant du campanile; le premier, dans l’Italie moderne, qui devait être vu, non pas dans l’encadrement d’une niche, mais de tous côtés, comme le David de bronze. L’exécution est de la souplesse la plus savante dans le torse et les bras d’Holopherne, directementcopiés dumodèle vivant, et dans ses jambes nues, que l’artiste a laissées pendre si audacieusement devant le socle. Le costume de Judith est bizarre et opulent; sur le camail qui couvre ses épaules robustes, en déga-