CHAPITRE XXXIII
€a Justice îre Dieu-
Le premier usage que le pilote fit de sa raison , au moment même où il la retrouvait , ce fut de se souvenir... Non seulement tous les faits , mais toutes les sensations qui avaient précédé et déterminé sa folie, lui revinrent ensemble à la mémoire. Il se rappela, en même temps, la malédiction qu'il avait
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jetée sur sa femme, et les aveux de la mère Josêfe, qui lui avaient prouvé à la fois l'innocence et l'héroïsme de Simonne. Voilà pourquoi ce nom s'était d'abord échappé de sa bouche. La première lumière qui avait éclairé son esprit , et la première émotion qui avait ébranlé son âme , avaient été un éclair affreux et un remords déchirant.
— Simonne!.. Simonne!., répéta-t-il, quand il revint à lui, en jetant à droite et à gauche un regard impatient, pour voir s'il n'apercevrait point sa femme.
— Où est-elle? ajouta-t-il avec anxiété.
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Et il interrogeait des yeux tous ceux qui l'entouraient.
— Il demande la Maudite?., dit une femme à un pêcheur.
— La Maudite ! s'écria Kornic. . . Encore la Maudite!.. Juste ciel!
Il laissa tomber son front dans ses mains, d'un air de douleur et de confusion, demeura quelque
temps ainsi , et relevant tout à coup la tête , dit avec force :
— N'appelez point Simonne la Maudite. Elle ne
l'est plus, malheureux!..
Et il demanda où elle était, avec de nouvelles
instances... Mais il fut tout étonné de ne rencontrer, dans la foule, que des bouches muettes et des regards ébahis.
Après avoir cru qu'il recouvrait la raison , les
assistans , voyant dans ses dernières paroles de nouveaux signes de délire , le retrouvaient plus insensé que jamais , et pensaient que sa folie ne faisait que prendre un autre cours. . .
Ce fut alors qu'une dispute étrange s'engagea sur le parvis de l'église , et que la fête faillit se terminer par un combat.
Pendant que le pilote appelait Simonne , en la cherchant des yeux \ celle-ci , qui s'était rapprochée insensiblement, à la faveur de la préoccupation générale , remarqua les regards inquiets qu'il promenait autour de lui , et l'entendit prononcer son
nom. Aussitôt une voix intérieure lui révéla ce qui se passait, et, poussant un cri où la joie se mêlait à la surprise, elle s'élança sur le parvis de l'église... Mais à peine y fut-elle arrivée, qu'une clameur de réprobation s'éleva autour d'elle , et que mille bras se dressèrent pour la repousser.
— À la côte, la Maudite!... à la côle! s'écria-ton de toutes parts.
Au même instant, Kornic aperçut Simonne, A la vue de ses vêtemens en désordre et de sa pâleur, tellement prononcée , qu'il la remarquait à cent pas de distance , il ne put s'empêcher de reculer d'abord d'étonnement et d'effroi. Puis, l'amour et la pitié reprenant le dessus :
— Simonne ! s'écria-t-il avec une douleur et une tetidresse inexprimables , en tendant les deux mains vers la jeune femme et en se préparant à courir au devant d'elle»
Mais au premier pas qu'il fît , une troupe de pêrheurs lui ferma le passage. Convaincus que le mouvement qui l'emportait vers la Maudite n'était qu'un accès de démence , pire que tous ceux où il
était tombé jusqu'alors, ils s'emparèrent de lui, et le retinrent de vive force au milieu d'eux.
Il eut beau leur répéter qu'il voulait rejoindre sa femme , qu'elle n'était plus maudite , qu'elle n'avait jamais mérité de l'être , que lui-même n'était plus fou, que c'étaient eux qui ne savaient ce qu'ils faisaient, etc. , etc. ; ni prières, ni menaces, ni pleurs , ni cris , ne purent vaincre leur obstination. Ils furent d'autant plus impitoyables, que leur intention était meilleure ; et le curé , accourant avec maître Jonas , joignit en vain sa voix à celle de Kornic. Ses explications et ses ordres ne Turent pas même entendus au milieu du tumulte et du bruit.
Cependant Simonne, aussi assurée de l'heureuse révolution opérée chez son mari , que les autres l'étaient du contraire, avait, de son côté, résolu d'approcher le pilote à tout prix , et s'était jetée éperdue au plus épais de la mêlée. Là , vingt bras l'avaient saisie , et un reflux irrésistible de la foule la repoussait vers le rivage malgré ses supplications et ses larmes.
Chacun était persuadé que, si elle mettait le pied
sur le théâtre de la cérémonie sacrée qui venait de finir, le village entier serait abandonné de Dieu. Celait donc à qui crierait le plus fort et le plus haut:
— Chassez la Maudite! La Maudite à la côte!... Anathème à la Maudite!...
Et le pilote entendait et voyait tout cela, sans y rien pouvoir! 11 reconnaissait son ouvrage, et il essayait trop tard de défaire ce qu'il avait fait! Aussi , bientôt ses efforts, pour s'arracher aux mains qui l'enchaînaient, furent de véritables convulsions ; ceux de Simonne devinrent des fureurs désespérées , et les clameurs de la foule se changèrent en hurlemens si terribles, qu'il eût été impossible de prévoir comment se serait terminée cette crise suprême, si un incident, aussi décisif qu inattendu , n'en eût enfin hâté le dénoûment.
Tandis que ses enfans se débattaient avec la multitude, la mère Josèfe, levée ce jour-là pour la première fois , était tranquillement étendue dans un grand fauteuil , au milieu de la chambre de maître Jonas. Les fenêtres de cette chambre donnaient, comme on sait , sur le parvis de l'église ; de sorte
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que le bruit de la scène qui se passait au dehors arrivait facilement aux oreilles de la malade. Elle prit d'abord les cris confus qu'elle entendit pour les murmures et les acclamations qui saluaient le choix de la rosière. Mais voyant qu'ils se prolongeaient et devenaient menaçans , elle fut fort intriguée de savoir ce que cela voulait dire. Elle se pencha avec effort sur son fauteuil , et elle écouta. .. Peu à peu , quelques syllabes terribles parvinrent jusqu'à elle et la firent trembler, sans qu'elle sût encore pourquoi. Elle redoubla d'attention, et bientôt elle distingua des imprécations et des menaces, auxquelles se mêlaient les mots de Simonne et de la Maudite*...
— La Maudite ! . . . murmura la vieille en tressaillant et en pâlissant à ce mot , qui lui rappelait la scène horrible de l'anathème et de l'incendie.
Son effroi s'accrut avec le tumulte et les clameurs qui le produisaient , et il finit par se compliquer de pressentimens si funestes, que, toute faible et appesantie qu'elle était , la pauvre malade ne put résister à l'envie de se lever de son fauteuil pour aller ouvrir une fenêtre... C'était plus qu'elle n'eût su faire en toute autre circonsn. 9
tance ; mais son impatience lui prêta des forces, et elle vint à bout de son projet, en se traînant le long du mur et en s' appuyant des deux mains aux meubles de la chambre. La première chose qu'elle vit sur la place, lorsqu'elle eut ouvert la fenêtre, ce fut sa fille , entourée d'un groupe furieux d'hommes et de femmes, qui la poussaient brutalement devant eux , en la poursuivant de leur cri éternel :
— Anathème ! A la côte ! à la côte !
Plus loin , le pilote luttait contre dix pêcheurs , en appelant Simonne avec une force surhumaine.
Il n'eût fallu que la moitié de cet affreux tableau pour jeter dans l'esprit de la mère Josèfe une sinistre lumière. Ayant déjà soupçonné plus d'une fois que sa fille la trompait , elle comprit d'un seul coup tout ce qui lui avait été caché avec un soin si héroïque, et elle ne put que balbutier, en laissant tomber son front dans ses deux mains, sur l'appui de la fenêtre :
— Encore maudite ! , . . ma fille ! . . . pour moi ! . . .
toujours maudite !...
Elle demeura ainsi plusieurs minutes, dans une i> .h
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sone d'évanouissement physique, pendant lequel s'opéra dans son amc une lutte formidable et suprême , entre sa conscience et sa fierté, entre son honneur et sa fille , entre la vie et la mort ! Tout h coup, des cris plus violens poussés sur la place, l'arrachèrent à elle-même. Elle releva la tête, aperçut Simonne , pâle , haletante, échcvelée , traînée par un vieillard furieux , au milieu d'un déluge d'imprécations et d'injures... Ce spectacle décida Josèfe... Trouvant dans sa résolution la force qui précède l'agonie , elle sortit de la chambre , traversa l'appartement de Jonas, et parut sur le seuil extérieur de la maison , au moment même où passait à peu de distance le groupe qui entraînait Simonne.
— Arrêtez! cria la vieille, en levant les deux bras par un mouvement plein de majesté et d'énergie...
Au son de cette voix , si connue et si respectée depuis quarante ans dans le village ; à l'aspect de cette pâle et grande figure, entourée de ses cheveux blancs , et de ce corps vénérable et flétri , qui semblait dans sa longue robe, échappé de la tombe avec son suaire, tout le monde frémit d'épouvante,
tous les cris cessèrent , et chacun s'approcha de la mère Josèfe , ou demeura tourné vers elle dans l'attitude de l'attente et du respect. Elle fit quelques pas sur le parvis , soutenue par des femmes qui étaient accourues à son aide ; et quand elle vit autour d'elle assez de foule pour être bien sûre qu'elle serait entendue du plus grand nombre :
— Mes amis , dit-elle, si vous croyez aux dernières paroles d'une mourante , et si vous ne voulez pas attirer sur vous la colère du ciel par une injustice qui n'a duré que trop long-temps , bénissez avec moi celle que vous avez maudite , et faites amende honorable à Simonne pour tout ce que vous lui avez fait souffrir. Tout cela devait tomber sur moi. C'est moi qui ai péché , et c'est ma fille qui a été punie. Dieu veut que j'expie ma faute en m' humiliant devant tons ceux qui m'ont glorifiée. Qu'il m'entende donc comme vous allez m'entendre ; que je sois enfin pardonnée par lui et maudite par vous s'il le faut; mais que l'innocente ne paie plus pour la coupable ; que Simonne soit lavée et vengée!... Oui, mes amis, c'est moi seule qui suis coupable ? c'est moi qui ai fait tomber sur ma famille et sur ce village tous les maux qui les désolent depuis un mois. J'avais caché ma faute ?
croyant la réparer par mon repentir. Je m'étais trompée. La justice du Seigneur Tient lentement ; mais elle vient toujours ; et son heure est arrivée pour moi.
Ici , la mère Josèfe se mit à genoux sur le pavé de la place, et, toujours soutenue par les femmes, les yeux et les mains levés vers le ciel, comme pour lui offrir son sacrifice , elle continua ainsi au milieu d'un silence si profond , que sa faible voix parvenait aux plus éloignés :
— Il y a trente-huit ans que vous me croyez pure , mes amis , et il y a trente-huit ans que je suis souillée devant Dieu, que j'ai introduit le déshonneur dans ce village ! Simonne n'a pas commis d'autre crime que d'expier le mien, et d'aimer en sœur l'homme qu'elle savait être son frère... Donatien-le-Bâtard était mon fils !..
— Donatien! son fils!... Ces deux mots traversèrent la multitude avec la rapidité de l'éclair , et ils en eurent le double effet, par la lumière et la commotion qu'ils produisirent dans tous les esprits. . . La révolution qui s'opéra sur la place fut
'affaire d'une minute. Pendant que la mère Josèfe,
iSi LA JUSTICE DE DIEU.
épuisée par le double effort que venaient de faire son corps et son ame , tombait sans connaissance dans les bras des femmes et du prêtre accouru près d'elle , ceux qui retenaient Kornic et Simonne, les laissèrent en même temps se précipiter l'un vers l'autre, et tous deux, s'embrassant avec des pleurs de tendresse et des paroles entrecoupées de cris, arrivèrent ainsi au milieu du groupe où était leur mère.
LaDivroëte avait quitté la place, et s'était enfuie vers sa cabane...
La voix et les caresses de Simonne firent revenir un instant la mère Josèfe à elle-même. Elle jeta sur sa fille , sur la foule et sur le prêtre ; un regard qui demandait grâce , et elle retomba aussitôt dans les bras qui la soutenaient.
• Cependant la révélation qu'elle venait de faire
agissait diversement sur la multitude. Tandis que
les uns n'éprouvaient que de l'enthousiasme pour
Îa îille et de la pitié pour la mère , les autres , parmi
lesquels se faisaient remarquer les vieillards , et
entre autres celui dont nous avons déjà parlé deux
fois , croyaient de leur devoir de rejeter sur la
coupable l'anathème qu'ils retiraient de l'inno-
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cente. Mesurant, dans leur imagination effrayée , tous les maux qu'avait enfantés la faute de Josèfe : les tourmens du pilote et sa folie , la malédiction de Simonne et la mort de Donatien , ils prenaient au mot la pénitente qui leur avait dit de faire justice î| et leur indignation commençait à élever autour d'elle un murmure vengeur et redoutable . contagieusement accru par ceux même qui avaien été d'abord le plus disposés à la commisération. Bientôt ce murmure inarticulé se changea en paroles claires et distinctes , et enfin des imprécations retentirent aux oreilles de la mère Josèfe, non moins cruelles et non moins sanglantes que celles dont elle avait laissé accabler sa fille... Quelques uns même crièrent que sa présence souillait le parvis du saint lieu et le théâtre de la pieuse solennité qui venait de s'accomplir, et ils allaient l'arracher aux mains de Simonne et du pilote pour l'entraîner hors de la place , lorsque le curé, s' avançant entre eux et la vieille , les repoussa d'un geste et éleva sa voix miséricordieuse au dessus de leurs clameurs ven-
geresses.
— Mes amis, dit-il, les yeux fixés sur le visage palissant et renversé de la mère Josèfe, ne voyez- vous pas que cette femme va mourir en
expiation de sa faute ; et voulez-vous être plus sévère que Dieu, qui me charge de pardonner à son repentir?...
En parlant ainsi, il étendit ses deux mains sur la tête de la vieille , qui expira doucement dans le sein de Simonne , pendant que Jonas , se penchant à son oreille, lui révélait que Donatien n'était pas mort
L'agitation de la multitude s apaisa devant ce spectacle , comme une tempête qui tombe ; et au milieu du silence et du recueillement le plus profonds, à travers le parvis jonché de fleurs et de feuillage , le corps de la mère Josèfe fut reporté dans la maison du vieux pêcheur, suivi des amoureux parés de bouquets et des jeunes filles en robes blanches, qui devaient former le cortège de la rosière.
LA
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