CHAPITRE XXX1Y
Une heure avant la scène qu'on vient de lire . Jeannic était seul dans la cabane de la Divroëte 9 assis près de la porte, les deux pieds au soleil, et la petite boîte qui renfermait la rose de Simonne soigneusement posée sur ses genoux. Se sentant faible et souffrant, il n'était allé, ce jour-là,* ni
au village ni à la côte , parce qu'il avait présumé que d'une part il y aurait pour lui trop de joie , et de l'autre assez de tranquillité sans lui. Tous les habitans devant participer à la fête des roses, la Maudite serait complètement oubliée , et n'aurait par conséquent besoin de protection contre personne. Yoilà ce que s'était dit Jeannic , et il avait résolu de passer la journée entière à se délasser de celles qui avaient précédé , et à reprendre des forces pour les suivantes.
Selon sa coutume , la seule compagne de ses méditations , après le départ de sa mère , avait été sa petite boîte de plomb ; et il y avait long-temps qu'il la tenait sur ses genoux, sans l'avoir encore ouverte , l'aspect seul de ce mystérieux trésor le plongeant dans une ivresse somnolente et pro-» fonde, pleine de souvenirs délicieux et de rêves enchantés. Enfin, il se décida à l'ouvrir, et soulevant le couvercle avec les mille précautions qu'il ne manquait jamais d'apporter à cette opération délicate , il se pencha doucement pour voir la rose au fond de sa cachette. Mais à peine l'eut -il aperçue, qu'il laissa échapper un petit cri, et que la boîte faillit lui tomber des mains.
On lui eût dérobé sa fleur , que son étonnement
n'eût pas été plus douloureux. Cependant, elle était toujours à sa place, mais dans un tel état, grand Dieu ! qu'autant eût valu ne point l'y trouver. Les deux tiers des pétales avaient quitté le pistil, où toutes étaient demeurées j u squ'alors attachées si fidèlement malgré le temps et la décomposition. La corolle n'existait plus qu'à peine, et ses débris desséchés jonchaient tristement le fond de la boîte. On sait la superstition que Jeannic attachait à la conservation de sa rose , dont il avait fait le symbole de sa destinée. On peut donc juger, nonseulement de sa surprise, mais de son épouvante, à la vue des ruines que nous venons de décrire. 11 crut d'abord que ses yeux le trompaient, et il examina la fleur à plusieurs reprises. Mais, quand il n'y eut plus moyen de douter de son malheur, il resta, pâle, muet et anéanti, devant son trésor ravagé. Puis, laissant retomber la boîte sur ses genoux , et posant son front dans ses deux mains, il se mit à fondre en larmes.
La Divroëte rentra en ce moment. Le trouble où l'avait jetée le spectacle qu'elle venait de voir disparut subitement a l'aspect de son fils tout en pleurs.
— - Jeannic, s'écria-t-elle , en courant a lui, et
en lui prenant les deux mains avec tendresse ; qu'as-tu , mon enfant? qui t'a fait du chagrin? Est-il venu quelqu'un ici? es-tu plus souffrant? Parle • mon Ceux ! conte tes peines à ta mère !
A toutes ces questions précipitées, Jeannic ne répondait que par de tristes hochemens de tête et des sanglots redoublés. Enfin, reprenant sa boîte et la mettant sous les yeux de la sorcière , il lui montra la fleur détruite, et s'écria avec désespoir :
— Voyez, ma mère!
En apprenant que ce n'était que cela , la Divroële rassurée ne put s'empêcher de sourire, et dit à Jeannic en le baisant au front , comme on dit à un enfant qui a brisé son jouet :
— Ce n'est rien, mon fieux , ce n'est rien...
— Rien! fit le jeune homme avec force...
— Ah ! reprit-il d'un ton d'inspiration douloureuse , c'est un plus grand malheur que vous ne croyez !
— Plut au Ciel qu'il ne nous en fût pas arrivé
d'autre! dit la sorcière, en jetant un regard de travers du côté du village.
Une rose perdue ! qu'est-ce que cela pouvait être en effet, à ses yeux, auprès de l'ouvrage de toute sa vie, sa vengeance, qu'elle venait de voir détruire en un instant !
— Hélas, ma mère! reprit Jeannic, poursuivant son idée et considérant toujours les débris de sa fleur , si vous saviez ce que nous annonce ce présage , vous seriez plus désolée encore que moimême...
— Que veux-tu dire , enfant?
— Que mon jour est arrivé , ma mère , qu'il faut nous quitter pour jamais.... que je vais mourir...
lim
— Mourir!... s'écria la vieille, en se précipitant vers lui; de quoi parles-tu , mon lieux? as-tu donc le délire?...
Et elle interrogea son pouls et son front pour voir, en effet, s'il n'avait pas la fièvre. Mais le pouls était calme , le front tiède , et le regard seul
du jeune homme reflétait l'exaltation de soname» Ce phe'nomène frappa la Divroëte d'autant plus qu'elle ne pouvait s'en rendre compte.
— Voyons, mon ami, dit-elle en s'asseyant près de son fils et en lui passant un bras autour du cou, qui a pu t' inspirer des idées si sombres et si folles?
— Elles ne sont point folles , répondit gravement Jeannic. Ma vie est attachée à cette fleur ; la fleur est détruite : ma vie va finir.
La sorcière essaya encore de sourire; mais l'expression de tristesse solennelle et profonde qu'elle trouva à la physionomie du jeune homme, la fit involontairement frissonner , comme si elle eût reconnu le sceau fatal de la mort. En même temps , rapprochant dans sa pensée la révolution qu'elle avait opérée le mois précédent contre Simonne, de la révolution contraire qui venait d'avoir lieu , elle se dit , au for intérieur de sa conscience, que quelque châtiment ou quelque malheur pourrait bien, en effet, ce jour-là, tomber sur elle ou sur son fieux ; et ce rapport funeste ajouta dans son esprit un poids énorme aux pressentimens de Jeannic.
Alors un combat violent se livra dans son ame. Tantôt elle s'accusait de ne s'être pas précipitée au milieu de la place de l'église , alors que la multitude, détrompée par l'aveu qu'elle venait d'entendre, faisait amende honorable à la Maudite. Quelques paroles prophétiques prononcées par elle, en ce moment, comme au jour du festin du baptême, auraient peut-être arrêté la réaction qui ruinait son ouvrage. Tantôt elle se demandait s'il ne serait pas temps encore de jeter des soupçons adroits dans l'esprit de Kornic ou dans celui des habitans , sur la réalité des révélations de la mère Josèfe et de la fraternité de Donatien et de Simonne. Mais cette vérité inattendue avait tellement bouleversé sa propre tête; elle était, pour son compte , si loin de pouvoir en douter désormais, — elle qui n'avait pas douté autrefois de l'infidélité de la femme du pilote ; — tout ce qu'elle avait pris, dans le temps, pour des preuves de cette infidélité, lui semblait maintenant démontrer si clairement le contraire, qu'elle ne se sentait ni le courage ni la puissance de faire une seconde fois croire aux autres ce qu'elle ne croyait plus elle-même; de calomnier sciemment, après avoir calomnié sans le savoir. Sa vengeance paraissait donc, quoi qu'il arrivât; irréparablement anéanii. 10
tie. Or, sa vengeance anéantie , sa vie n'avait plus de but, et devait naturellement finir. D'un autre côté t l'existence de son fieux devenait impossible sans la sienne. Il se pouvait donc que le pronostic de la rose détruite fût réellement un arrêt du destin ; et c'est ce dont il fallait s'assurer, en consultant le destin lui-même.
Ayant ainsi raisonné , la sorcière se fit donner par Jeannic et réunit autour d'elle ses grimoires , ses baguettes , ses fioles , ses herbes , les deux cornes et la barbe du bouc Melmoth , son aiguille d'aimant, sa chaudière de cuivre rouge, son triangle d'argent , son miroir enchanté et tous les instrumens de ses conjurations. Elle s'installa au milieu du labyrinthe magique , communiqua la flamme d'une bougie verte aux sarmens du chauffoir, et appliquant tous les efforts de son esprit à toutes les ressources de sa science, demanda le secret du sort à tous les élémens de la divination.
Pendant l'opération , qui dura près d'une heure, Jeannic ne quitta pas sa mère des yeux. Il la vit long-temps se pencher, attentive et silencieuse, sur les manuscrits cabalistiques , puis interroger d'une oreille inquiète les pétillemens des herbes flam-
bantes, former des lignes et des caractères bizarres, avec le triangle et l'aiguille, la barbe et les cornes du bouc , et enfin , après une dernière tentative , sur tous ses moyens réunis , se lever fière et joyeuse, en battant des mains et en criant avec force :
— La rose a menti ! la rose a menti î Tu ne mourras pas, mon fieux; tu ne mourras pas; Melmoth a parlé!..
En disant cela , elle courait à son fils , le prenait dans ses bras , et le serrait étroitement contre sa poitrine. C'est que le résultat de sa conjuration avait rendu l'espoir non seulement à sa tendresse, mais encore à sa vengeance. Elle avait découvert, dans un avenir très prochain , un grand bonheur et un grand malheur , le premier pour elle , le second pour ses ennemis... Mais, quelle que fût sa joie , elle ne put la faire partager à Jeannic. Il ne répondit à ses assurances et à ses caresses que par un sourire incrédule, accompagné d'un regard mélancolique , et soupira en rejetant les yeux sur sa rose :
— Je vous dis que je vais mourir , ma mère ; c'est Melmoth qui s'est trompé...
It8 LA JUSTICE DES HOMMES.
La sorcière voulut protester de nouveau. Il l'arrêta doucement :
— Soyez tranquille, ma mère !.. En y réfléchissant bien ; la mort n'a de triste pour moi que notre séparation; et, pardonnez-moi de vous parler ainsi , quelque chose me dit là que nous nous rejoindrons bientôt...
— Mais encore une fois , mon enfant , nous ne mourrons ni l'un ni l'autre ; et ta Heur...
— Je regretterai une seule chose , interrompit Jeannic qui n'écoutait plus que sa voix intérieure; c'est de laisser Simonne malheureuse ici-bas. — Hélas ! ma mère, si vous pouviez m'assurer que son malheur finira bientôt, comme les dernières paroles de votre fieux vous remercieraient et vous béniraient!..
Aces mots, la sorcière détourna la tète pour cacher la contraction douloureuse et farouche qui fit grimacer tous ses traits.
— Oh ! ma mère , poursuivit le jeune homme , dites-moi que Simonne sera consolée et vengée.,. Dites-le moi!..
— Elle ne le sera que trop , murmura la vieille , qui se dégagea avec humeur des mains suppliantes de Jeannic. m
— Cette femme n'aura jamais autant de mal qu'elle nous en a fait, continua-t-elle , en Rapprochant machinalement du seuil de la cabane , pour regarder vers le village.
Il y avait à peine cinq minutes que la sorcière et son fils , attristés de ce qu'ils s'étaient dit réciproquement , se tenaient silencieusement assis à quelque distance l'un de l'autre , comme dans l'attente involontaire d'un événement inconnu, lorsqu'un grand bruit se fit entendre au dehors , semblable au tumulte et aux cris confus d'une multitude qui accourt. Le jeune homme détourna la tête avec indifférence , tandis que la vieille se levait tout agitée et allait vivement sur la porte. Elle vit déboucher du chemin do Piriac une foule que sa surprise et sa frayeur lui firent paraître innombrable. C'était, en effet, le village entier qui arrivait chez elle... Hommes et femmes, enfans et vieillards, se précipitaient pêle-mêle, tous encore en habits de fête, tenant à la main d'énormes pierres, et remplissant l'air de mille imprécations, au milieu desquelles se distinguaient ces mots formidables :
— À mort la Di vroëte ! à mort !.. à mort !
En attendant cet anathème, la sorcière n'eut que la force de jeter un regard à son fils , et resta clouée par l'effroi sur le seuil de la cabane. Les pressentimens funestes qui avaient agité son esprit et celui de Jeannic se réalisaient. Le malheur qu'elle avait lu dans un si prochain avenir était pour elle et non pour ses ennemis. Après avoir porté chez Jonas le corps de la mère Josèfe , les habitans s'étaient souvenus de la ballade du festin du baptême \ et encore tout pleins de la fureur que le dénoûment imprévu de la fête des roses avait refoulée dans leurs âmes, ils venaient la décharger sur la calomniatrice , et venger à la fois Simonne, Kornic, Josèfe, Donatien et eux-mêmes, en lapidant la Divroëte.
Aux cris qu'il avait entendus comme sa mère, et à la vue de celle-ci , pâle et défaillante , Jeannic s'était levé à son tour et s'était précipité dehors* Mais il était trop tard. La multitude touchait déjà la porte, et le pauvre enfant n'eut que le temps de la fermer derrière lui et de lever les deux bras en criant : Ma mère!... pitié pour ma mère! avant d'être jeté à l'écart par les premiers qui s'avançaient. La porte fut enfoncée aussitôt, et la Di-
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vroëte fut saisie au fond de sa cabane. Ni ses prières , ni ses menaces , ni ses pleurs , ni sa résistance , n'arrêtèrent un instant les pêcheurs. Ils furent sans oreilles comme sans entrailles. Deux des plus vigoureux prirent la malheureuse, chacun par un bras , et l'entraînèrent vers la pointe de Castelli , au milieu des vociférations redoublées :
— A mort la Divroëte!... à mort l'infâme!... à mort î . . .
Arrivés à l'extrémité du promontoire, qui surplombe la mer de plus de cinquante pieds , ils attachèrent leur victime à un grand poteau planté en terre, se rangèrent en cercle à une distance de vingt pas ; et , balançant les lourdes pierres qu'ils tenaient en main , tandis que leurs voix se donnaient mutuellement le signal avec des cris de mort plus forcenés que jamais , ils commencèrent l'exécution horrible dont ils s'étaient faits les bourreaux.
Cependant Jeannic, retenu par quelques pêcheurs non loin du lieu du supplice , suivait des yeux les préparatifs, et demandait en vain à mourir avec sa mère , ne pouvant courir à son secours. Quand il entendit l'affreux signal , et qu'il vit voler
les premières pierres , son désespoir lui prêta une force irrésistible ; il s'arracha , tout palpitant et tout meurtri, des mains qui l' enchaînaient 7 et, leur laissant la moitié de ses vêtemens en lambeaux . il s'élança vers la sorcière, sans que personne eût le temps ou la présence d'esprit de le ressaisir au passage.
Atteint plusieurs fois en chemin , il arriva chancelant et ensanglanté jusqu'à sa mère , l'embrassa étroitement avec un cri suprême , et tomba expirant auprès d'elle, sous la grêle écrasante qu'il n'était plus temps d'arrêter.
Lorsque la multitude , effrayée d'un double supplice dont elle n'avait voulu que la moitié , se précipita vers le monceau de pierres qui s'élevait jusqu'au sommet du poteau, elle trouva dessous deux corps sans vie et sans forme, dans lesquels on ne distinguait plus que quatre bras entrelacés. On jeta à la mer celui de la Divroële, et l'autre fut porté à Piriac, où le village entier le suivit au cimetière , en même temps que celui de la mère Josèfe.
En ensevelissant Jeannic , on trouva sous ses
xêteniens , près de son cœur, la petite boîte de plomb qui renfermait les débris de la rose de Simonne. On laissa cet innocent trésor à sa place , et on le mit en terre avec les restes mortels du jeune homme.
Dans la foule éplorée qui escortait le double convoi , on remarqua , près de la bière de Josèfe, entre le pilote et sa femme , l'homme qu'on avait cru mort pendant si long-temps et dont maître Jonas avait révélé l'existence, Donatien-le-Bàtard.
Est-il nécessaire de dire que, retiré de la mer par le vieux pêcheur la nuit où il s'y était précipité de la tour du Four, il avait recommandé à son sauveur de le laisser passer pour mort au village , afin que sa vie ne fût plus fatale à personne ; qu'enfermé depuis cette époque dans sa prison volontaire au milieu des Ilots , à la garde du bon Jonas qui le visitait tous les soirs, sous prétexte d'aller allumer le phare, il était demeuré ainsi mort pour le monde entier, jusqu'au jour où son surveillant lui avait annoncé qu'il pouvait revivre, en lui apprenant ce qui s'était passé à la fête des roses.
Quelques mois après ce jour, si funeste à la fois et si favorable, Kornic, Simonne et Donatien, aussi doucement unis qu'il avaient été cruellement di«» visés, habitaient ensemble, heureux et tranquilles, la jolie maison que toute la population du village s'était empressée de leur bâtir à la place même de celle de Josèfe, et que la voix publique avait nommée : la Maison de la Réparation. La petite Blanche croissait et embellissait , comme une fleur au soleil, au milieu de la prospérité qui l'entourait, et on voyait avec plaisir se dessiner de plus en plus sur sa gracieuse figure cette touchante ressemblance avec le jeune marin , qui avait été autrefois si maudite, et qu'on chérissait maintenant comme un air de famille.
Un seul nuage passait quelquefois sur le bonheur du paisible ménage , c'était le souvenir mélancolique de la mère Josèfe et du fils de la Divroëte.
OCKPIÉKEITT.