CHAPITRE XXXII
%t Cmq mai.
Les choses que nous venons de raconter se passaient vers le milieu du mois d'avril de la troisième année qui avait suivi le couronnement de Simonne et son mariage avec Kornic. Après Ja scène qu'on vient de lire, rien ne changea durant
quinze jours pour le pilote ni pour sa femme, pour la Divroëte ni pour Jeannie.
La maudite continuait de passer les journées sur la côte et les nuits près de sa mère. Jeannie renaissait chaque matin pour lui porter ses soins et ses consolations. La sorcière jouissait tranquillement de sa vengeance. Le pauvre fou, son bouquet d'algues à la main, cherchait toujours sa fiancée en chantant sa chanson, et les habitons faisaient retomber en indignation sur sa femme la pitié que leur inspirait son malheur, dont elle était pour eux l'unique cause.
La situation de la mère Josèfe était seule changée. Délivrée de sa souffrance en même temps que de ses remords , convaincue qu'elle avait , par sa confession , guéri toutes les plaies , lavé tous les anathèmes et dissipé tous les nuages , voyant dans sa fille une femme heureuse, et dans tous les habitans , des ennemis d'un moment , redevenus des amis pour jamais, elle renaissait de jour en jour, comme l'avait pressenti Simonne , dans la douce persuasion que Dieu la rappelait à la santé pour ht récompenser de son expiation, en la laissant jouir de la félicité qu'elle avait restituée à ses enfans.
Tous ceux qui l'approchaient avaient été prévenus par Jonas, et s'entendaient entre eux pour la laisser dans l'illusion qui lui rendait la vie.
Deux choses seulement l'inquiétaient ; c'étaient la disparition complète de Kornic et les absences quotidiennes de sa fille. Mais cette dernière lui avait facilement fait croire que son mari était souffrant de son côté et qu'elle passait les journées près de lui.
Cependant les choses ne pouvaient durer longtemps en cet état , et la convalescence de la mère Josèfe devait tôt ou tard amener quelque nouvelle catastrophe, lorsqu'un arbitre inspiré, intervenant tout à coup au dernier acte de cette tragédie domestique, comme le destin dans les drames d'autrefois, choisit, pour la dénouer, le retour de la fête brillante qui en avait été le prologue, l'anniversaire du jour des roses, le cinq mai!
En se levant sur Piriac , ce jour dissipa comme par enchantement toute la tristesse qu'y avaient répandue les événemens des trois semaines précédentes. Josèfe et Simonne , Kornic et Donatien fu-
rent oubliés à la fois, et chacun prit un visage en harmonie avec la fête qui allait commencer et avec le brillant soleil qui promettait de l'embellir.
Dès le matin, les cloches de l'église sonnèrent à grand branle; le village entier fut dehors , en habit du dimanche , et l'on ne vit partout que pères et mères conduisant leurs familles , jeunes filles allant nommer la rosière , amoureux courant porter leurs bouquets à leurs bien-aimées ; et ? dans toute cette foule impatiente et joyeuse ? c'était à qui chanterait le plus haut le refrain consacré :
Voici les roses, Toutes écloses ; Voici le mai!
Allons, pennères , Avec vos mères , Voici le Mai!
Rien n'eût été plus doux à contempler que le tableau de cette allégresse générale , s'il ne s'y fut mêlé , comme une ombre funeste ? le spectacle de la seule famille éplorée qui ne pouvait y prendre part.
Simonne ? errante sur la côte ? et le pilote joignant sa joie horrible à la joie pure des habitans ?
semblaient deux malheureux damnés, admis à contempler pendant un jour le bonheur des élus , pour mieux sentir leur propre supplice.
Au dessus de ces têtes infortunées , apparaissait la terrible figure de la Divroëte , pareille à Satan surveillant ses victimes. Ce jour lui rappelait un jour semblable, où elle aussi, et sonfieux, avaient été seuls maudits au milieu des bénédictions générales, et où tous deux étaient rentrés dans leur pauvre cabane, l'un mourant, l'autre honnie, pendant que chacun ramenait gaîment au village la belle rosière et son heureux fiancé. Cette belle rosière, c'était Simonne; cet heureux fiancé, c'était le pilote; maintenant c'est la maudite , c'est le fou ! et leur tour est venu de voir rire tandis qu'ils pleurent, d'entendre chanter tandis qu'ils sanglottent ! Aussi , la sorcière était bien vieille, et elle avait vu se lever bien des beaux jours dans sa vie ; mais jamais le Ciel ne lui en avait donné un aussi beau que cet anniversaire du cinq mai !
La victime, dont la vue plaisait surtout à la mégère , et qu'elle ne pouvait se lasser de suivre du regard , c'était Kornic. 11 eût été impossible ,
en effet , de rien imaginer de plus navrant que le délire de ce malheureux. D'autant plus livré à son affreuse illusion, que tout ce qu'il voyait et entendait semblait la réaliser, il courait toujours après sa fiancée, avec ses algues sèches à la main ; il prenait pour elle toutes les jeunes filles qu'il voyait aller à l'église, en robes blanches; il suivait tous les groupes de jeunes garçons, frappait à toutes les portes , et demandait à tous les passaus où était la demeure de Simonne...
Cependant la cérémonie s'avançait ; l'heure avait sonné d'entendre proclamer le nom de la rosière, et tous les habitans étaient assemblés , à cet effet , sur le parvis de l'église. Là, chaque famille avait sa place; et on distinguait, dans chaque groupe, des aïeux en cheveux blancs, patriarches du pays; des pères entourés de leurs fils , comme des rois de leur cortège ; des mères tenant leurs filles par la main, avec un orgueil naïf et joyeux ; des jeunes filles vêtues de blanc, et des galans en vestes neuves, l'espoir au cœur et les rubans au chapeau. Les jeunes maris du village, rangés aux limites de la place , formaient une haie derrière les familles, portant sur l'épaule leurs longs fusils de chasse, nettoyés avec soin et prêts à détonner
pour la rosière. Les jeunes filles qui concouraient pour la couronne blanche , étaient réunies en avant de tout le monde, au pied des marches de l'église, et leurs prétendans se tenaient à quelque distance d'elles , chacun se pressant autour de la mère de sa bien-aimée, et couronnant déjà celle-ci en imagination.
■ Au premier rang se faisait remarquer le pilote ;
plus impatient et plus agité pour sa chimère , que les autres pour leur espérance réelle , il promenait toujours son regard inquiet parmi les groupes de pennères, et faisait successivement à chacune, avec son bouquet flétri, des signes d'amour et d'intelligence.
Enfin, à distance inégale de ce brillant cortège, se montraient les deux personnages qui en complétaient l'effet par contraste : Simonne , avancée jusqu'à l'entrée du village , à la faveur de la préoccupation générale, et suivant de loin la cérémonie qui lui rappelait tant de souvenirs ; et la Divroëte, placée entre elle et la multitude, partageant son attention ardente et infatigable entre lç fou et la maudite , et la reportant quelquefois ,
douce et maternelle , du côté de la cabane où elle avait laissé son lieux.
Bientôt, à la porte du saint lieu, par dessus les têtes mobiles et radieuses des jeunes filles, parut le front chauve et grave de M. le curé. Il s'arrêta sur la première marche de l'église, le temps de compter de l'œil son troupeau épandu devant lui. Puis il descendit lentement, en étendant sur la foule inclinée ses deux mains bénissantes, onp '"^1
Alors, il régna tout à l'entourun silence si profond, qu'on entendit la mer briser sur les sables de la côte. Le pasteur avait déroulé la liste des jeunes fdles qui avaient réuni le plus de suffrages ; il allait la lire, et proclamer la rosière....
Il commença d'une voix solennelle et accentuée. Chaque nom fut accueilli par des applaudissemens et des félicitations. Enfin, on arriva au dernier, à celui de la vierge qui n'aurait point de rivales. Un frémissement d'impatience parcourut l'assemblée entière 5 toutes les oreilles s'ouvrirent pour entendre, en même temps que les lèvres du pasteur s ouvraient pour parler...
— Simonne Plouarzec! proclama le vieillard.
A ce nom j au lieu des acclamations qui devaient succéder aux frémissemens de V attente , ce fut dans toute l'assemblée une stupeur profonde et silencieuse. Chacun demeura la bouche béante , et porta son regard du visage de son voisin à celui du pasteur. Bientôt on se demanda si on avait bien entendu , si le prêtre ne s'était point trompé , ce que cela voulait dire , et mille autres questions de cette sorte, qui, échangées d'abord à voix basse, se convertirent insensiblement en un bruyant murmure
— Simonne Plouarzec ! . . . s'écrièrent enfin mille voix en une seule; et ce nom, répété par chacun , parvenant d'échos en échos jusqu'aux oreilles de la Divroëte et de la maudite , alla leur communiquer la stupéfaction générale , et les fit se rapprocher involontairement de la multitude.
Un seul homme , étranger à l'étonnement de tout le monde, avait accueilli la parole du prêtre d'une acclamation naïve et joyeuse.
— Simonne! s'était écrié Kornic, avec transport ; j'étais bien sûre que ce serait elle...*
Et tourné vers le pasteur, qui, de son côté,
l'observait avec une attention particulière , il attendait impatiemment l'apparition de sa bienaimée.
Cependant l'agitation de la foule allait se changer en tumulte, et quelques voix s'élevaient déjà au dessus des autres pour demander des explications au prêtre impassible, lorsqu'un geste formidable de sa main et une nouvelle surprise non moins étrange que la première , firent succéder le silence le plus respectueux aux réclamations les plus hardies.
La porte de l'église s'ouvrit derrière le pasteur, et Jonas amena sur la place une jeune fille que tout le monde savait avoir concouru pour la couronne de roses blanches , et dont l'absence avait été d'autant plus remarquée par ses compagnes et ses amoureux, que l'opinion générale la désignait comme ayant le plus de titres à être nommée rosière. Chacun supposa qu'elle l'était en effet, en la voyant apparaître en ce moment, et Kornic, ne doutant point que ce fût sa bien-aimée, témoigna; à sa vue, la tendresse et la joie la plus vive. Mais les assistans se demandaient toujours pourquoi; au lieu du nom de cette jeune fille >
celui de Simonne Plouarzec avait été proclamé. Le curé , maître Jonas et la jeune fille semblaient seuls initiés à ce mystère , et tous trois , également inaccessibles à l'agitation publique, considéraient le pilote avec un intérêt croissant, comme s'il eût été le centre et le but unique de leurs préoccupations et de leurs démarches. Quoi qu'il en fût, cet intérêt (tout singulier qu'il pût être dans la circonstance) , n'ayant rien que d'équitable pour la multitude , elle oublia peu à peu son premier désappointement, et finit par se prêter à tout ce qui se fit , comme à une chose dont elle sentait l'importance , en attendant qu'elle en comprît la signification.
La cérémonie continua donc, comme si la jeune fille amenée par Jonas eût été vraiment nommée par le pasteur. Douze pennères furent choisies parmi celles qui avaient eu des suffrages. Chacune reçut le baudrier de ruban bleu, et désigna le garçon qui devait la conduire pour escorter la rosière. Deux d'entre elles détachèrent les cheveux de celle-ci, et les déroulèrent sur ses épaules; et , ces préparatifs achevés , les douze garçons et les douze jeunes filles se donnèrent la main autour de l'élue; le curé prit celle de l'élue elle-même, il. 8
il! LE CINQ MAL
Jonas celle du pilote , et tout le monde entra dans l'église, au son des cloches et des cantiques.
; La rosière fut menée jusqu'au pied de l'autel ;
la couronne de roses blanches y était posée, avec
la bague d'argent destinée au fiancé qui serait
choisi entre ses rivaux. Le curé bénit l'une et
l'autre, et, les prenant toutes les deux, mit la
première sur la tête de la jeune fille , et la seconde
à son doigt. Ensuite , il donna la dot à la mère ,
et le Te Deum fut chanté dans l'église , pendant
que le bruit des cloches en branle et des salves
de la mousqueterie se mêlait du dehors aux voix
de la multitude.
Après la messe , la rosière fut placée sur ua trône de branches et de feuillées , et portée en triomphe a travers le village par quatre garçons désignés par elle-même ; elle voulut que le pilote tût un des quatre, et le pauvre fou qui , depuis la proclamation , voyait réellement Simonne Plouarzec dans la jeune rosière , se courba avec enchantement sous le précieux et cher fardeau de sa bien-aimée.
Le triomphe fut suivi du festin sur la pelouse du
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château, et du bal sur la plage, après quoi vint la cérémonie du choix de la rosière , dernier épisode de la fête ? qui ramena le cortège et sa suite sur le parvis de l'église.
La jeune fille fut replacée sur son trône, sa couronne de roses blanches sur le front, sa bague d'argent à la main, et autour d'elle ses prétendans, parmi lesquels le pilote ne manqua pas de se trouver en première ligne.
Depuis quelques heures que cette fête se dérouîait devant lui , un changement remarquable s'était opéré dans tout son être. Son délire avait peu à peu cédé la place à des sensations plus naturelles et plus vraies. L'illusion pour lui était telle, qu'il redevenait réellement le pilote d'il y a trois années , suivant a pareil jour sa belle rosière, et attendant, avec de doux battemens de cœur, le moment qui confirmerait ses espérances , en l'assurant de l'amour de Simonne.
Peu d'assistans, au reste, s'apercevaient de cette métamorphose; mais Jonas, la jeune fille et le pasteur ne cessaient point d'en suivre les moindres phases. Ils ne purent dissimuler leur satisfaction ,
lorsqu'ils virent le fou, adressant la parole à la rosière, au nom de ses amoureux, comme il avait fait auprès de Simonne, trois ans auparavant , la prier avec la formule consacrée , de choisir entre eux celui que son cœur préférait aux autres...
Cette sommation fit sourire de pitié les prétendans et la multitude ; le vieux pêcheur et le vieux prêtre sourirent aussi, mais par un sentiment tout opposé, et ils échangèrent, avec la jeune fille un signe d'intelligence qu'elle sembla recevoir comme un ordre. Elle se lève aussiôt, descend de son trône de feuillées , s'arrête près de sa mère, et jette à chacun de ses amoureux un regard rapide, qu'elle fixe plus long-temps sur le pilote et sur un jeune marin qui se tenait près de lui. Tous deux surtout paraissaient attendre leur sort du geste de la rosière. Elle hésite entre eux quelques instans , tandis que l'un rougit d'espérance et de joie, et que l'autre pâlit de surprise et d'angoisse. Enfin, elle prend sa couronne de roses blanches sur sa tête, en détache une fleur et la présente au jeune marin , avec sa main à baiser. Celui-ci se met a genoux, pendant que le pilote chancelle d'effroi ; mais , après avoir jeté encore au premier un regard plein d'un doux encouragement, la jeune fille baisse les yeux,
rougit, et donne à Kornic sa couronne et sa bague.
Les acclamations près de sortir de toutes les bouches s'arrêtent encore une fois , et l'étonnement des spectateurs devient plus profond que jamais ; quand tout à coup un incident inattendu vient fixer l'attention générale.
En recevant la couronne et l'anneau de la rosière j la première impression du fou avait été , au lieu de la joie éclatante à laquelle on pouvait s'attendre , une surprise extrême et presqu'une épouvante... L'ébranlement qu'avait éprouvé son cœur réagissant subitement sur sa tête , il était bientôt retombé dans un délire violent et terrible. Ses yeux, démesurément ouverts, avaient promené autour de lui des regards sombres et méfians ; ses cheveux s'étaient hérissés sur son front, une contraction nerveuse avait bouleversé ses traits, et une affreuse horripilation avait parcouru tous ses membres, comme une suite de commotions électriques. Il sortit de cette crise, si faible et si abattu, qu'il fallut le soutenir pendant près d'un quart d'heure. Au bout de ce temps, il se releva, passa une main sur son front , regarda plusieurs fois autour de lui , puis devant lui , fixement , comme un homme qui re-
cueille des souvenirs lointains et confus... Bientôt ces souvenirs parurent l'assaillir en foule ; ses joues s'animèrent; son regard s'enflamma ; sa poitrine devint haletante. Des tableaux rapides et variés semblèrent passer devant lui. Il prononça quelques phrases inarticulées , au milieu desquelles se distinguaient seulement les mots de crime... enfant. . . malédiction. . . confession. . . folie. . et enfin il tomba évanoui dans les bras du pasteur et de Jonas, après avoir crié trois fois avec une expression déchirante de douleur et de remords :
— Simonne ! Simonne ! Simonne î
Lorsqu'il revint à lui , quelques instans après , son regard était lucide , son visage calme , sa voix naturelle ; il n'était plus fou !
Au milieu de la stupéfaction générale , le pasteur et maître Jonas échangèrent un coup d'œil plein de félicitations mutuelles, et levèrent les mains vers le ciel j pour le remercier d'avoir exaucé leur prière et couronné leur projet.
Ce projet, on le comprend maintenant , si déjà on ne l'avait deviné. Le curé en avait eu l'idée première. Remarquant que toutes les divagations de
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Kernic le reportaient au jour où Simonne avait été couronnée rosière et l'avait choisi pour époux, il s'était dit que le seul moyen d'opérer , dans sa tête , une réaction favorable , était de le ramener véritablement à ce premier jour de son bonheur , et de réaliser, en quelque sorte, sa chimère.
Dans ce but , il s'était adjoint maître Jonas , son bras droit en toute chose. Ils avaient , à eux deux1, organisé la fête , de façon à la rendre le plus exactement identique à celle dont elle était l'anniversaire, et qu'elle devait reproduire aux yeux du pilote. Prévenue par eux , la jeune fdle , élue rosière, était devenue leur complice , et le jeune marin, son amoureux, avait, sans le savoir, représenté dans cette scène le personnage de Jeannic. Seulement , plus heureux que le fils de la Divroëte, la rose qu'il avait reçue de sa bien-aimée équivalait à la couronne entière , comme il n'avait pas tardé à en être assuré, d'abord par les yeux et bientôt par la bouche même de la rosière. Le reste s'était passé ainsi que nous l'avons dit ; et le tout avait eu le succès qu'on a vu.
Cependant , la raison du pilote revenue, l'œuvre de réparation était loin d'être terminée , et le véri-
table dénouaient du drame ne commençait qu'à peine. Il restait encore 9 comme on va le voir au chapitre suivant i un combat terrible à livrer , un profond mystère à éclaircir, une satisfaction inouie à donner à Dieu et aux hommes!