CHAPITRE Ier
JtUrkfl.
Sur la cote de Bretagne, où j'ai recueilli la chronique qu'on vient de lire, Piriac n'est pas le seul point qui joigne la richesse des traditions populaires à celle des beautés pittoresques. La côte entière est semée, en quelque sorte, de souvenirs de toute nature et de toute!? époques. Plusieurs excursions
158 MERKEL.
m' ayant permis de rassembler ces souvenirs épars, de façon à donner aux plus divers une certaine unité locale, je pense que leur reproduction, à la suite de mon roman, aura le double avantage de délasser mes lecteurs de la sévérité un peu uniforme de cette tragique épopée bretonne, par des récits plus variés sans être moins intéressans, et de compléter ainsi l'histoire traditionnelle d'un pays injustement ignoré , qui n'a eu avant moi , pour tous chroniqueurs, que ses pauvres habitans et ses monumens en ruine. Je promets, du reste, à ceux qui voudront bien me suivre dans ce complément de mon travail , de procéder en sens inverse des auteurs d'impressions de voyages , en négligeant les descriptions pour développer les récits , et en recourant beaucoup plus souvent aux notes dô mon carnet qu'aux couleurs de ma palette.
Parmi les meilleures et les plus agréables occasions que j'ai eues de recueillir les faits curieux et inconnus que je livre au public, je dois compter au premier rang le séjour d'un mois que j'ai fait à Mesquer , chez un petit-fils du dernier fermiergénéral de Bretagne; vénérable et aimable chef d'une de ces rares familles qui mènent encore en France la noble vie de château, loin des préoccu^
MERKEL. 159
pations égoïstes et mesquines au moyen desquelles nous resserrons chaque jour, dans les grandes villes, la sphère déjà si étroite de notre existence! Ce fut l'aîné même des fils de cette maison, Joseph K..., qui, connaissant à fond les curiosités historiques et pittoresques de son pays , se fit , avec une amitié parfaite , mon guide et mon cicérone , et m'initia à tous les secrets de sa précieuse érudition.
Le jour qu'il choisit fort judicieusement pour me faire apprécier le caractère austère et magnifique de la côte de Mesquer, en même temps que les souvenirs piquans qui s'y rattachent, fut ce qu'on appelle un jour de gros temps , un de ces jours sans soleil, mais sans pluie, durant lesquels souffle un vent de nord carabiné, accompagné, à longs intervalles , de roulemens de tonnerre sourds et lointains, pareils à des coups de grosse caisse au milieu d'une symphonie plaintive.
Nous partîmes , le portefeuille en poche , la lunette sous le bras, le fusil en bandoulière, et, après avoir traversé en bateau le chenal de Kerkabelec, nous gagnâmes, au pas de course, la pointe de Merkel, dont nous fîmes notre observa-
100 MERKEL.
toire. Cette pointe s'avance fort loin dans la mer et fait face à l'embouchure de la Vilaine. C'était autrefois la place de Mesquer , que les envahissemens successifs du flot ont forcé de reculer peu à peu dans les terres \ en ^amoindrissant à chaque migration.
Le spectacle qui s'offrit a nos yeux de ce point d'observation, ressemble trop à celui que j'ai décrit au premier chapitre de ce livre, pour que je nie permette d'y revenir. J'arrive donc au fait sans détour.
À l'extrémité de la pointe du Merkel ? se dresse un pilier quadrangulaire , assez semblable à un obélisque, à cette exception qu'il n'est rien moins qu'un monotythe , et qu'aux matériaux dont il se compose , on reconnaît un de ces pans de mur en saillie dont on flanquait autrefois les angles des grands édifices et spécialement des églises. Le pilier de Merkel indique en effet l'emplacement d'un ancien monastère, dont il est le seul vestige remarquable , et dont les dimensions et les lignes architecturales sont encore indiquées sur le sol par les pierres restées dans les fondemens.
MERKEL. 161
— Cette ruine, me dit Joseph, et l'inscription gothique tracée sur le pilier, révéleraient peut-être à l'œil d'un antiquaire, obligé de tout déchiffrer par position, quelque coin ignoré du temps qui n'est plus ; quant à moi , j'avoue franchement que je trouve les ruines entièrement muettes et l'inscription parfaitement indéchiffrable. Mais voici ce que la tradition m'a appris sur l'état et la destruction du monastère dont nous foulons les débris. Je crois F histoire vraie , d'autant plus qu'elle est vraisemblable dans son époque , tout étrange qu'elle soit, et je n'hésite point à te la raconter, parce qu'elle t'intéressera certainement.
Commençons par le prologue , dont la scène se passe à trois lieues d'ici , au château de Kersac.
C'était fête en ce château , le 25 juin de l'année 1640. Le comte de Kersac allait marier sa fille unique, la plus belle châtelaine de toute la contrée; mais trois circonstances extraordinaires , qui accompagnaient ce mariage, pouvaient le rendre impossible, au moment même où il semblait près de se conclure. D'abord il n'y avait au manoir qu'une des parties contractantes ; mademoiselle Marguerite de Kersac épousait par procuration le comte d'Assérac , occupé pour le moment à guérir H
162 MERKEL.
royer à l'étranger, et représenté près de sa future par un parent, le sire de Saint-Gildas. Ensuite, cet hymen singulier se faisait par ordre du comte de Kersac, malgré la volonté de sa fille. Enfin, cette dernière , loin d'aimer l'homme qui se permettait de l'épouser, par ambassadeur, à cinq cents lieues de distance , et que d'ailleurs elle connaissait à peine , professait le plus vif amour pour un sien cousin, le baron de Kéroland, cavalier plein de jeunesse et d'ardeur, qui, de son côté, lui avait promis de n'être jamais le mari d'un autre ; mais qui, pour comble de fatalité, était retenu à Nantes par un devoir impérieux , tandis que la ruine de ses amours se préparait au château de Kersac.
Le vieux comte avait juré que sa fille ne serait jamais madame la baronne de Kéroland ; et voilà pourquoi, après l'avoir forcée par les moyens violens encore en usage à cette époque dans les grandes familles, à s'unir par procuration au comte d'Assérac , il hâtait de tous ses efforts cette espèce de mariage en effigie, afin qu'il fût terminé quand le cousin viendrait réclamer ses droits.
Cependant mademoiselle de Kersac, tout en ce-
MERKEL. 163
dant aux ordres menaçans de son père, s'était ménagé une puissante et dernière ressource pour s'y soustraire à temps; elle avait fait dire à Nantes, au baron de Kéroland, qu'on travaillait à leur séparation, et qu'il eût à venir avant trois jours, s'il F aimait , rompre par sa présence un hymen odieux et tyrannique. Elle connaissait son fiancé ; elle avait mille preuves de l'amour profond qu'il ressentait pour elle, et elle le savait homme à faire un éclat assez violent et assez désespéré pour détruire à jamais les prétentions de son rival et de tous ses représentans. Seulement , serait-il assez tôt à Kersac? Toute la question était là.
Il y avait trois jours que Marguerite attendait avec confiance, sans trop se préoccuper des préparatifs qui se faisaient autour d'elle. Mais, le jour de la cérémonie étant arrivé, et son cousin ne paraissant pas encore, elle commença à s'alarmer sérieusement|de ce retard ; et chaque minute qui la rapprochait du terme fatal , sans amener le baron , changea ses inquiétudes en angoisses, et ses angoisses en terreurs. La journée se passa ainsi pour elle, au milieu de tourmens impossibles à décrire. Elle se vit présentée par son père au délégué du comte d'Assérac, complimentée par les convives et
H| MERKEL.
les vassaux, fêtée par les gardes et les serviteurs du manoir, parée par les femmes de sa robe blanche, de sa couronne, des bijoux envoyés par son prétendu , de toute sa toilette de mariée, et enfin conduite, le soir, dans la chapelle au pied de l'autel , illuminé de cierges , au milieu des témoins et des invités de la cérémonie ; tout cela sans voir paraître son cousin , sans recevoir de lui la moindre nouvelle ! Et pourtant , en comptant dans son cœur les heures qui avaient sonné depuis qu'il était prévenu, elle trouvait qu'il avait eu dix fois le temps de venir. . . .
Bref, le moment de répondre le oui décisif arriva, et point de baron de Kéroland ! De la terreur, l'ame de Marguerite passa aussitôt au dépit et à l'indignation ; elle se crut oubliée , trahie, délaissée ; et, puisant contre elle-même , dans son orgueil d'amante , une force qu'elle n'eût jamais trouvée dans sa docilité filiale, elle jura sa foi au comte d'Àssérac...
A peine avait-elle prononcé le mot irrévocable, qu'au milieu du silence qui accompagnait cet instant solennel, elle entendit, du fond de la chapelle, le bruit d'un cheval au galop, qui s'arrêtait dans la
MERKEL. 165
cour du manoir. Une voix intérieure lui dit que c'était son cousin , et elle tomba évanouie dans les bras de son père.
Mademoiselle de Kersac ne s'était malheureusement point trompée. Le baron de Kéroland venait d'arriver en effet , une minute trop tard , après avoir fait en vain toute la diligence possible. En apprenant que Marguerite ne pouvait plus être à lui, il demeura une minute, sombre et silencieux, lit un mouvement pour s'élancer dans la chapelle , s'arrêta , en fixant un regard farouche sur les vitraux éclairés par la lueur des cierges , lança à haute voix une malédiction terrible contre la comtesse d'Assérac, remonta sur son cheval, et disparut au grand galop.
On prit en vain désinformations sur son compte dans toute la Bretagne et dans toute la France ; on n'entendit plus parler de lui, et il fut impossible de savoir ce qu'il était devenu.
— Maintenant, continua Joseph, laissons le baron de Kéroland courir où il voudra, tandis que la comtesse d'Assérac reprend ses esprits , et arrivons aux faits qui se passaient deux ans plus tard , au
XQQ MERKEL.
lieu même où nous sommes, dans le monastère dont il ne reste plus que ce pilier de granit.
Le couvent de Merkel était un couvent de trappistes. Tout le monde connaît la discipline sévère qui régissait et qui régit encore les communautés de la Trappe. On sait qu'entre autres réglemens, la porte en est ouverte à tous les voyageurs , et qu'on y héberge également pendant quelques jours le touriste qui s'y rend par curiosité , et le mendiant nomade qui demande à y déposer son bissac vide, sauf à le remporter plein. Ce n'est pas à dire qu'on ne puisse rémunérer l'hospitalité des bons trappistes. Au contraire ; le séjour des riches paye celui des pauvres, et, la balance faite, il reste encore de quoi orner la chapelle.
Il n'est qu'une espèce de curieux à qui la porte des frères de la Trappe reste impitoyablement fermée ; ce sont les femmes. On sait toutes les peines que s'est données, il y a dix ans, une princesse royale pour adoucir en sa faveur la rigueur de cette loi, à son passage au couvent de la Meilleraye, entre Château-Briand et Nort.
Si, comme on l'a prétendu, ce règlement est quel* quefois tombé en désuétude , avant la réforme de
MERKEL. 167
l'abbé de Rancé, si même il a été enfreint sensible ment dans certaines communautés; où Ton assure que les moines se succédaient de père en fils, l'histoire que je raconte prouvera du moins qu'il était observé dans sa teneur la plus sévère chez les anciens trappistes de Merkel.
A cette époque , on faisait encore des pèlerinages , et les communautés hospitalières ne désemplissaient pas de pèlerins plus ou moins dignes de ce nom : pèlerins de Saint-Jacques , pèlerins du Saint-Sépulcre , pèlerins de Sainte-Anne , pèlerins de Sainte-Marie , pèlerins blancs , pèlerins noirs , pèlerins de toutes les couleurs. A Merkel , on les recevait mieux que partout. L'asile sacré s'ouvrait à toute heure de jour et de nuit devant le bourdon voyageur. Chaque frère servait , à son tour, d'introducteur, de guide et de cicérone aux pèlerins nouveau- venus. Il leur ouvrait la porte du couvent , en se couchant par terre , pour les faire passer sur son corps , leur donnait à laver, les accompagnait au réfectoire , au dortoir, à la chapelle , dans les jardins, et enfin au cimetière, où une fosse creusée par chaque religieux à son tour, attendait le corps du premier qui mourrait. Un honneur encore qu'on ne manquait pas de faire aux
J68 MERKEL.
pieux visiteurs, c'était de les inviter à chanter au lutrin pendant l'office. Ceux qui acceptaient étaient les bien traités ; aussi aucun ne se dispensait-il de se prêter, au moins pour la forme , à cette fantaisie des bons moines.
Or, un jour, ou plutôt une nuit , au moment où les frères , après avoir chanté le Salve Regina dans leur chapelle , défilaient lentement, un à un, tête baissée , les mains dans leurs grandes manches , le long des vastes corridors du couvent , trois coups de marteau frappés à la grande porte , interrompirent subitement le frôlement monotone des robes de laine contre les dalles de pierre... Le jeune religieux qui introduisait ce jour-là , ouvrit à un voyageur, à peu près de son âge , en commençant , suivant l'usage , par lui faire baiser son crucifix d'ébène, pour s'assurer qu'il était chrétien. Ensuite, il se coucha sur le dos, devant le seuil. Mais le pèlerin ( sa robe noire , ornée d'une croix blanche , ses écailles , sa gourde et son bourdon y indiquaient un pèlerin de St.-Jacques) ; le pèlerin, dis-je , qui avait tressailli de tous ses membres en remarquant le visage du frère portier, se refusa obstinément à lui passer sur le corps, et attendit qu'il fût relevé pour entrer dans la cour. Puis ,
MERKEL. im
comme dédommagement à son humilité déçue, il lui tendit la main. Le moine s'inclina vers cette main pour la baiser ; mais à peine F eut-il vue de près, à la lueur de la lampe qui brûlait contre la porte , qu'il tressaillit à son tour, et faillit tomber à la renverse. L'aspect d'une bague , dont le diamant brillait d'une façon particulière, semblait causer au jeune trappiste cette surprise et cette émotion étranges. Du reste, il se remit promptement , et , voyant que le pèlerin tenait toujours sa main tendue , il la prit avec tremblement , et y porta respectueusement ses lèvres. Le voyageur poussa un profond soupir et voulut prononcer quelques paroles; mais l'approche d'un autre religieux lui imposa silence , et il dut aller avec le frère portier joindre la communauté dans les dortoirs. Arrivé au lit qui lui était destiné , il se sépara de son compagnon avec des signes d'intelligence ; et celui-ci , en se retirant , se détourna trois fois à la dérobée.
Le lit du nouvel hôte était une espèce de coffre peu profond , fait avec six planches de sapin. Il y avait auprès une petite table du même bois, sur laquelle étaient posés un peu de pain et mie cruche d'eau. Le pèlerin contempla cette couche aus-
170 MERKEL.
tère et cette humble table, d'un regard pensif et mélancolique, et, quand il s'assit sur le bord du lit , la lueur blafarde d'une lampe voisine fit reluire deux grosses larmes le long de ses joues décolorées...
Après avoir passé plus d'une heure dans cette posture , il leva la tête vers le grand Christ qui se détachait en noir sur la blanche muraille , et sembla lui adresser une prière , ou plutôt lui demander un pardon. Puis, il s'enveloppa étroitement dans sa robe , ramena avec précaution son capuchon sur ses longs cheveux bruns , et s'étendit en gémissant sur le lit de planches; mais, soit gêne matérielle, soit préoccupation morale , il ne dormit point....
Le lendemain, il suivit tous les exercices religieux du couvent. Seulement, ce ne fut point un motif de piété qui l'y poussa, à en croire l'empressement avec lequel il saisit toutes les occasions de s'approcher du frère Jérôme (c'était le nom du religieux qui l'avait introduit la veille). En l'observant avec soin , on eût facilement deviné qu'il avait à lui dire quelque chose d'aussi pressé qu'important. Mais le règlement du silence est un des
MERKEL. 171
plus sévères de la discipline de la Trappe , surtout à l'égard des étrangers. Enfin le frère Jérôme , vaincu par les instances muettes du pèlerin, fit en sorte de se trouver près de lui au sortir de la chapelle; et, oubliant à la fois le règlement et la sainteté du lieu , il se pencha à l'oreille de celui qui cherchait à l'aborder avec tant d'obstination, et lui dit rapidement :
— Ce soir , c'est mon tour de creuser la fosse
dans le cimetière , venez m'y trouver à neuf heures ; je serai seul.
— J'irai, répondit le pèlerin d'une voix tremblante.
Malgré la précaution que tous deux mirent à ce court dialogue, le prieur du couvent, qui suivait toute la communauté des yeux, remarqua , du haut de son estrade , cette violation du silence. Il se leva, tout rouge d'une sainte colère, arrêta d'un signe les moines qui défilaient à sa droite et à sa gauche, et, étendant les deux bras avec une majesté terrible :
— Mes frères, s'écria-t-il , l'abomination de la
172 MERKEL.
désolation est dans le lieu saint ! Le frère Jérôme vient d'enfreindre, à la face de Dieu, le premier de nos réglemens. Puisque le feu du ciel n'a pas brûlé sa langue sacrilège 9 il dormira sur la pierre nue pendant cinq nuits, et il va recevoir vingt coups de discipline en présence de toute la communauté.
Au bruit de cette sentence , tous les regards se tournèrent simultanément vers le coupable, qui tomba à deux genoux sous le foudroyant anathème du prieur.
— Frère indigne , reprit celui-ci , commencez par avouer votre faute ; qu'avez- vous dit à l'oreille de l'étranger?
Le pèlerin, dont le visage, pendant toute cette scène, était devenu plus pâle que la croix qu'il portait sur la poitrine , faillit perdre l'équilibre a cette dernière question ; il s'appuya contre un pilier, attachant sur le jeune religieux le regard d'un criminel qui va entendre sa sentence de mort.
— Mon Père , répondit Je rôme , en se courbant usqu'à terre, et en lançant à la dérobée vers son
MERKEL. 173
complice un coup d'œil qui éveilla l'attention de celui-ci , je disais au pieux inconnu que le corridor où nous allons passer conduit à l'entrée du cimetière.
I Ces paroles adroites rendirent lame au pèlerin, et lui arrachèrent un sourire involontaire , tandis qu'il suivait machinalement les moines à la cour intérieure où devait s'exécuter la sentence de l'abbé. Là, toute la communauté se rangea en cercle autour du coupable. On le mit nu jusqu'à la ceinture ; puis vingt frères , dont les noms furent tirés au sort , se placèrent à la file derrière lui. Le premier prit une courroie lourde et dure pliée en deux , s'inclina , fit une courte prière , leva la discipline et la fit tomber avec effort sur les épaules du frère Jérôme. Celui-ci se détourna et lui dit : « Merci, frère, » pendant que l'autre s'éloignait en faisant un signe de croix. Le second s'avança, fit ce que le premier venait de faire, et fut remplacé par le troisième. Les autres suivirent ainsi.
Cependant le pèlerin était toujours là. 11 entendait et voyait tout avec une pitié mêlée d'horreur. Chaque coup qui tombait sur les épaules du pénitent semblait tomber en même temps sur son pro-
17i MERKEL.
pre cœur, et lui arrachait un petit cri péniblement comprimé. Seize fois, la courroie pesante avait changé de mains ; le frère épuisé fléchissait sous la honte et la douleur. Il supporta encore deux coups ; mais 7 au dix-huitième , la souffrance vainquit son courage, et il s'affaissa sur lui-même en murmurant toujours : «Merci, frère.... » Tout le monde alors put voir son dos sillonné de raies rouges. Le pèlerin le remarqua avec effroi , et laissa tomber sa tête dans ses deux mains, en étouffant des soupirs.
Le vingtième exécuteur attendait cependant son tour, l'air impassible , et la discipline levée. Dès que Jérôme se fut remis à genoux , il fit sa prière avec componction , et se rejeta en arrière pour frapper....
— Arrêtez! cria une voix claire et perçante.
Et le bras du pèlerin retint en Fair celui du moine stupéfait.
— Arrêtez , de grâce î reprit la même voix , d'un ton doux et suppliant, qui cherchait à détruire l'effet du premier cri ; c'est trop de rigueur pour
MERKEL. 175
une faute dont le frère Jérôme est moins coupable que moi.
La phrase n'était pas achevée, que le vingtième et dernier coup avait retenti sur les épaules du pénitent. Il se releva sans proférer une plainte ; et pourtant une goutte de sang venait de jaillir sous la discipline : mais, en se retirant, il reçut du pèlerin , sans que personne le remarquât , un regard où il parut trouver la consolation de toutes ses souffrances....
Après le dîner, pendant Tunique et court moment où la loi du silence était suspendue , chaque religieux s'empressa près du jeune étranger dont la présence avait causé , par la faute et la punition du frère Jérôme , une diversion inattendue dans la vie monotone du couvent ; et ce dernier ne put se délivrer d'un intérêt importun , qu'en promettant aux bons moines , sinon de chanter, du moins de monter au chœur, à l'office du lendemain, qui était un dimanche.
LE OIUESÏXSRS.