CHAPITRE II
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Le soir vint. L'horloge du monastère sonna lentement neuf heures ; et, pendant que le dernier coup du beffroi roulait encore sous les voûtes tendues d'obscurité, les frères, enveloppés de leurs robes blanches, se rendirent silencieusement à la chapelle pour le Salve Regina. On eût dit, à les voir
défiler ainsi dans l'ombre , une troupe de fantômes
se rendant à quelque sabbat fantastique. Le pèlerin, qui les suivait à peu de distance, s'arrêta , suivant les instructions du frère Je'rôme , à rentrée du corridor, terminé, d'un bout, par la chapelle où brillaient déjà les cierges , et de l'autre , par une porte haute et étroite , près de laquelle se faisait sentir la fraîcheur de l'air du dehors.
— C'est ici, se dit-il.
Il s'effaça derrière un pilier , et attendit que la porte de la chapelle fût refermée sur le dernier moine. Alors il s'approcha doucement de la petite porte, et, l'ayant ouverte avec précaution, il entra dans un couloir obscur. Là, il se dirigea, les deux mains en avant, vers une seconde porte, dont les fentes laissaient passer un faible rayon de lumière. Cette porte céda comme l'autre ; et le pèlerin m trouva devant le cimetière du couvent.
Un frisson rapide lui passa par les os, et une sueur froide courut sur tous ses membres , à la vue de l'étrange et lugubre paysage qui se déroula devant lui.
Le cimetière formait un carré, fermé par un mur grisâtre, marqué çà et là de grottes et de ni-
ches blanchies à la chaux. Des saules échevelés, des ifs à la sombre verdure flottaient devant ces taches blanches qu'ils voilaient et découvraient tour à tour. On eût cru voir passer et repasser des ombres de revenans. Une herbe épaisse et d'une teinte foncée tapissait le sol , coupé de quelques allées de sable jaunâtre. Au fond du cimetière , à gauche , s'élevait un petit pavillon , entouré de grilles de fer et surmonté d'une croix noire. C'était l'ossuaire , ce dernier dépôt des crânes et des ossemens que la terre rend au fossoyeur quand les vers n'ont plus rien à manger. Tout à l'entour, se détachaient, en blanc , sur la pelouse verte , des tombes de marbre , ombragées de saules - pleureurs , balancés tristement par la brise. Ces tombes étaient en petit nombre. Toutes les autres ne se distinguaient qu'aux saillies du terrain, et aux petites croix qui les surmontaient. En entrant dans ce lieu redoutable, un aveugle eût senti qu'il entrait dans le domaine de la mort. L'air y circulait saisissant et glacial. Une senteur fade, indéfinissable, se mêlait à l'odeur de la végétation, toujours si puissante dans une terre engraissée de cadavres ! On n'entendait rien... si ce n'est le gémissement delà brise dans les feuilles , le frôlement des cyprès sur la pierre des tombeaux , parfois le stridement d'un insecte
tapi sous l'herbe , et puis , dans le lointain , comme un invisible chœur céleste, le chant lent et plaintif du Salve Regina des moines , ineffable chant, plein de pleurs et de sanglots, que le vent de la nuit apportait, par bouffées passagères, de la vallée deslarmes et des soupirs au port du silence et du repos.
Le pèlerin resta quelques instans immobile, sous l'accablante impression de ces tableaux et de ces harmonies funèbres. Ses yeux ne découvraient pas encore celui qu'il venait chercher. Mais , tout à coup, un nuage gris qui voilait le croissant de la lune ayant été balayé par le vent, une lumière douce et pâle glissa, comme un linceul qui se déroule, sur toute la surface du cimetière. Le pèlerin aperçut alors une espèce de spectre qui se détachait peu à peu sur le mur opposé. La lune éclaira d'abord une tête , puis des épaules, puis une haute taille, puis tout un corps vêtu d'une robe blanche ; on eut dit un mort sortant de sa tombe , debout dans son suaire. C'était le frère Jérôme qui attendait, immobile au bord de la fosse creusée par ses mains* et silencieusement appuyé sur sa pelle, comme un fossoyeur qui vient de terminer son ouvrage»
— Me voici, dit le pèlerin , d'une voix altérée, en se précipitant à travers les fosses , dont les sil-
ions , dissimulés par l'herbe , le faisaient chanceler à chaque pas. La dernière qu'il foula , toute fraîche recouverte , s enfonça sous sa sandale , et lui arracha un cri d'épouvante , tandis qu'il tombait à genoux aux pieds du trappiste. Ce dernier le releva d'une main , jeta sa pelle de l'autre, et se dressant de toute sa hauteur , en croisant les deux bras sur sa poitrine :
— C'est donc vous , madame la comtesse d' Assérac? dit-il, d'une voix sévère à la fois et tremblante.
— Oui, répondit le pèlerin avec humilité; oui, c'est moi, monsieur le baron de Keroland.
— Ne m'appelez point ainsi , Marguerite !.. Je ne suis plus le baron de Keroland , votre cousin et votre fiancé : je suis le frère Jérôme, expiant, dans la pénitence et les regrets , son fatal amour pour vous , et sa foi insensée en votre parole. Qu'avezvous h me dire maintenant, madame la comtesse d'Assérac?
— Cessez aussi de in appeler de ce nom, mon cousin ; je ne suis que la veuve de l'homme qui le portait*
18i LE CIMETIÈRE.
— Veuve ! s'écria le moine , dont l'œil e'tincela dans l'ombre de son capuchon.
— Je n'ai été que de nom la femme du comte d'Assérac, reprit Marguerite. Le messager qui devait m'annoncer son retour et le comble de mon malheur, un mois après mon mariage, m'a annoncé sa mort et ma délivrance...
— Un mois après son mariage ! murmura le religieux en lui-même.
— Alors , poursuivit la jeune femme , je me suis dit : « Je quitterai mon père et ma famille , et j'irai chercher par la Bretagne, par la France, par le monde entier, s'il le faut, mon cousin et mon fiancé. Si je ne le trouve point , je mourrai sans me donner à aucun autre sur la terre ; et, si je le trouve, je lui dirai : Voilà votre fiancée pure et fidèle; voulez-vous lui pardonner d'avoir pu douter de votre amour, et de n'avoir pas eu le courage de vous attendre un instant au delà du terme qu'elle vous avait fixé...
— Que vous m'aviez fixé , Marguerite ?
— Oui. Ne vous avais-je pas écrit, à Nantes,
qu'au bout de trois jours mon père me mariait de force au comte d'Àssérac, si vous ne veniez rompre cette odieuse union?
— Vous m'aviez écrit cela, juste ciel ? Comment n'en ai-je rien su , et n'ai-je été informé de ce qui se préparait à Kersac qu'un jour trop tard , par le message d'un de mes amis?
— Malheureuse ! mon père avait intercepté ma lettre !... Et je comprends tout maintenant !
— Hélas ! je comprends tout aussi , ma cousine ! Et plût au ciel que je fusse mort avant cette explication qui vient trop tard encore , puisqu'elle me montre combien j'aurais pu être heureux lorsque mon malheur est irréparable ! Marguerite ! Marguerite ! nous avons été le jouet d'une fatalité affreuse! Combien vous avez dû souffrir, grand Dieu! de ne pas me voir dans ce jour où vous m'attendiez ! et combien vous avez dû souffrir encore davantage pendant les deux mortelles années qui ont suivi ce jour maudit ! . .
— Je les ai passées à vous chercher dans tous les coins de la Bretagne, au fond de tous les asiles , et sous tous les déguisemens imaginables. C'est
seulement quand je désespérais de vous revoir, que Dieu, jugeant sans doute mon expiation assez longue, m'a inspiré de pénétrer dans ce couvent sous ces habits de pèlerin. Je vous ai retrouvé, mais hélas! plus à plaindre encore que
moi-même i
— Oh! c'est vrai, Marguerite! du moment où je t'ai crue parjure, a commencé pour moi un supplice que tu ne te figureras jamais, et qui n'a pas cessé depuis un seul instant. Après m être éloigné du château de ton père, comme d'un séjour à jamais déshonoré pour moi , je me suis arrêté sur cette côte, j'ai tiré mon épée, mon poignard , j'en ai brisé les deux lames dans ma poitrine, et je suis tombé sur le sable, espérant bien ne pas me relever vivant. Mais ma précipitation avait trompé ma rage , ou plutôt je ne devais pas mourir. Recueilli par les trappistes de Merkel, qui trouvèrent mon corps en faisant une procession, sur le rivage , je fus porté par eux sans connaissance à leur couvent. Ils me rappelèrent bientôt à moi, et me demandèrent qui m'avait frappé, voulant faire poursuivre mon assassin. Je leur répondis qu'ils avaient en même temps sous les yeux la victime et le meurtrier. Alors, ils entreprirent
de guérir à la fois mon corps et mon ame ; et ils ont guéri le corps en effet. Quant à l'ame , ils m'avaient promis que je trouverais l'oubli ou la consolation de mes douleurs au milieu d'eux , sous leur saint habit, et dans les pieux exercices de leur vie pénitente. Ils m'ont trompé sans le savoir, les malheureux ! Mon supplice n'a fait que changer sous ces vêtemens. Il a été plus lent et plus secret sans être moins cruel. Mon cœur a brûlé à petit feu, au lieu d'être consumé d'un seul coup ; et, faute d avoir été reçu dans le tombeau des morts, j'ai vu que je m'étais enfermé dans un tombeau de vivans. Qui pourrait dire tout ce que j'ai dévoré de larmes, étouffé de sanglots, comprimé de plaintes et de blasphèmes, depuis deux ans? Tu as vu, Marguerite, le lit où je couche, le pain et l'eau qui me nourrissent, la froide chapelle où je passe les trois quarts des jours et les deux tiers des nuits; tuas vu, dans ma punition d'hier, un exemple des pénitences que je souffre volontairement pour amortir mon corps et mon ame ; tu vois enfin la fosse que je viens de creuser dans l'espoir qu'elle serait la mienne ; et tu crois peutêtre avoir mesuré mes tourmens dans toute leur étendue, avoir compté tous les clous sanglans de ma croix? Non, Marguerite, non! tu ne connais
pas, tu ne peux connaître les pensées qui ont sillonné mon front de rides précoces, qui ont fouillé ma poitrine et mes entrailles plus profondément que n'avaient fait mon poignard et mon épée, en un mot, qui ont rempli mes jours de douleurs et mes nuits de cauchemars !...
— Mais ces maux sont finis , s'écria la jeune femme; car nous voilà réunis, je suis libre et pure, tu m'as pardonné, et nous nous aimons toujours...
— Toujours ! oh , oui ? répondit le frère , qui oublia le monde entier et lui-même, pour savourer ces paroles qu'il n'avait pas entendues depuis deux ans, et sentit revivre son cœur et renaître sa passion devant la ^beauté pâle et souffrante mais encore adorable de sa fiancée.
Puis, retombant aussitôt de cette ravissante illusion d'un moment dans la sombre réalité de son vœu éternel, il repoussa avec effroi la main qu'il serrait avec amour, porta les siennes à son visage, par un mouvement plein de désespoir, et s'écria d'une voix lamentable et terrible :
— Que disons-nous, ma cousine? et qu'osons-
nous espérer, hélas? Ne suis -je pas enchaîné ici pour jamais? La porte de ce couvent n'estelle pas fermée entre le monde et moi? N'ai-je pas scellé sur moi, de ma propre main, la pierre de mon tombeau ?
— Ah! Marguerite! Marguerite! continua-t-îl en tordant ses bras au dessus de sa tête; pourquoi ne suis-je pas mort quand j'ai voulu mourir? pourquoi ne m'avez-vous pas jeté à la mer, frères insensés, au lieu de me recueillir dans votre couvent? et vous, ma cousine, pourquoi ne m'avez-vous pas oublié? pourquoi êtes- vous venue me chercher ici , et me faire revoir , du fond de cet enfer, le ciel auquel je ne songeais plus?
Pour toute réponse , Marguerite s'appuya silencieusement à l'épaule du trappiste; et, pendant plusieurs minutes, leurs larmes tombèrent comme une pluie sur la terre.
Tout à coup, le frère Jérôme se releva fièrement; et, de l'air d'un homme qui prend une résolution extrême, après un grand combat intérieur :
— Eh bien, dit-il, en ressaisissant la main de
sa fiancée, puisque le bonheur nous rappelle/ retournons au bonheur ! Dussé-je l'acheter de ma damnation, dussé-je être maudît des hommes et de Dieu, comme parjure et apostat, fuyons, Marguerite. Allons nous consoler de tout ce que nous avons souffert, loin de ce couvent, et loin delà Bretagne s'il le faut. Avec toi, le monde entiep sera ma patrie...
— Demain, poursuivit-il vivement, tandis que la jeune femme tremblante dans son espérants n'osait ni l'encourager ni le contredire, demain soir, pendant la procession que nous ferons sur le bord de la mer, à la suite des vêpres, nous pourrons disparaître sans être remarqués, et nous prendrons la fuite ensemble. Si Rome et l'Église poursuivent le frère Jérôme de leur sainte colère, le baron de Keroland saura les désarmer l
Comme il achevait ces mots, le chant du Salta Regina cessa de se faire entendre , et le son de la cloche annonça la fin de l'office du soir.
— Séparons-nous , dit le religieux ; retirez-* vous dans votre cellule. Suivez demain , de peur d'éveiller des soupçons , les exercices religieux de la communauté, et prêtez-vous à tous les hon-
neurs qu'on voudra vous rendre à la chapelle. Au revoir.
— Au revoir, balbutia Marguerite en rabaissant son capuchon sur ses yeux , et en s'en retournant par le chemin qui l'avait amenée.
Une heure après? tout le monde dormait dans Le couvent , excepté le frère Jérôme et le pèlerin.
LA OEAFELLS.