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CHAPITRE IV

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Pendant que Joseph achevait de me raconter l'histoire des trappistes de Merkel , mes yeux, humectés parla mordante vivacité de l'air, remarquaient depuis quelques minutes , au milieu des bigarrures de la côte, des rochers blancs d'écume,

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et des jaunàii. s mfUtti <1«' l:i plage, un point noir, fixe et immobile sur un éminence, environ à un demi-mille de nous. Je le pris long-temps l>ourun tronc d'arbre mort ou pour un quartier (Je granit; mais je le vis bientôt remuer ot ehanger de place. Alors, je saisis la lunette que nous avions apportée, je la braquai par dessus l'épaule de mon compagnon, et je reconnus, dans l'objet qui m'occupait, un homme, assis comme nous sur la pointe d'un promontoire.

— Mon ami , dis-je, en me levant , vois-la làbas ce point qui domine le fort le la baie de Sorloges? Je crois que «-'est un homme, et je ne sais pourquoi cela m'intrigue*

Joseph tressaillit, prit la lunette, regarda <m instant; et repliant l'instrument d'un geste détert&iné: -

— Tu ne Tes pas trompé, me dit-il ; c'est bi<2> un homme*

— Et quel est cet homme?

— On l'appelle le Goéland de Sorloge$, et je vais te le faire voir de près , comme la curiosité

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actuelle de mon pays, la plus digne de ton attention, après l'antique pilier de Merkel.

En parlant ainsi, il me prit vivement le bras, et m'entraîna, sans m'en dire davantage, du côté du Goéland de Sorloges. A mesure que nous avancions, je regardais curieusement devant moi, et l'interrogeais mon conducteur, qui refusait obstinément de me répondre autre chose que ; « Prends patience; tu vas voir le Goéland de Sorloges. »

Nous arrivâmes, et je me trouvai dans un fort en demi-lune. Le fort de la baie de Sorloges ne diffère de la pointe de Merkel que par sa position y qui l'expose davantage au nord. Au lieu des restes d'un monastère, on y voit ceux d'un corps-deg&rde , élevé au centre d'un hémicycle , garni d'un parapet de granit, chargé jadis de trois canons, dont il ne reste plus qu'une vieille culasse rongée

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C'est sur cette culasse qu'était assis notre homme. H avait le visage tourné vers la mer, et les deux mains cachées sous sa veste de bure. Un pantalon de toile goudronnée, une vieille casquette de matelot de la marine royale , et un gilet où avaient

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été jadis bro de laine, complétaient

son accoutrement. Nous nous approchâmes de lui par derrière, et il ne détourna h tète qu'après que Joseph lui eut frappé un [>etit coup sur fépaule. Je ne pus m'empê< her de reculer <l<i surprise, à Pasp< i i «l'un vieillard cassé, aveugle . criéplt, cadavéreux . el < ependant plein d'énei Ses joues creuses étaient sillonnées <l<i mille rides, et sa bouche, hon il >1< *in« ut renfoncée , n'avait plus qu'une seule dent qui, sortant, longue et jaune , de la mâchoire, allait toucher le nez, < n par dessus la iï-wv supériejite.

— Qài Va là t dit cette éspëde de èqueleUe, d\me

voix encore forte et dure.

— Un ami , répondit Joseph.

— Ah! c'est vous, monsieur? Vous êtes un brave jeune homme de venir voir le vieux Bouvet, Mais vous tenez ça de famille ; votre mère m'a encore envoyé l'autre jour...

— Père Bouvet, interrompit Joseph, pressé de changer la conversation , je ne suis pas seul : je vous amène un compatriote , qui aime les vieux: marins, et qui veut causer avec vous.

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— Ça n'est pas de refus, dit gaîment le vieillard.

En même temps , je vis sa main s'avancer vers moi. Je la pris , et je la serrai dans les miennes avec un véritable respect.

— Quel âge avez-vous, mon père ? demandai-je d'abord.

— Quatre-vingt-onze ans, mon bon monsieur.

— Vous avez servi dans la marine ?

— Depuis l'âge de dix ans , et en voilà vingt qu'on m'a réformé pour mes yeux.

— C'est le service qui vous les a fait perdre ?

— A peu près ; résultat du feu des mèches et de la fumée des canons. J'y voyais encore un peu, il y a une dizaine d'années; mais, depuis, c'est nuit close. J'ai été chef de pièce pendant trente ans , et j'ai brûlé plus de milliers de poudre et fait valser plus de centaines de grappes de raisin qu'il ne me reste de poils sur le crâne. J'ai commencé par la guerre d'Amérique; j'étais sur le vaisseau qui a emmené Lafayette; un brave jeune

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homme, qui avait plus de cœur que de i« (<•. par exemple. Apres ça, je me Bon battu deux outrai fois sous les ordres de Lamottc-Piquet. Il savait tailler des croupières aux v i I i ' .

n'était psuni molasse comme ce fnilli-cbi, ft «!. Dumanoirî... Mais, j'anticipe. Ouaml MJUi4MMV£ tànios la flottille i|ui rnmirnaii en Angleterre toi dépouilles des Mes Saint-€uStadi6 <t Saint-Martin. je me rappelle encore cet escargot d'Irlandais qui voulait jeter un grapin dans nos hanbang, Lun<»ttr- Piquet l'avise, prend sa proj nique, qui

(tait poudré! à Trais, la lance au visage du particulier; et le voilà qui dégringole en pleine iiht. au milieu <l*nn aàagé Hàfti ! il peut fireqe*fl mort embaumé d'avance, celui-là! s'il dans l'autre monde, ce n'est pas la faute de l.amotte-Piquet.

— Ensuite , reprit le \'u n \ marin, que je laissais divaguer à son aise , remarquant que ses souvenirs ne lui revenaient «ju'iin <>ni|>l«trni<nt . M . en quelque sorte, par lambeaux . j ai passe

la main de Villaret - Joyeuse : et fêtais mit //' Vengeur.

— Sur le Vengeur ! m'écriai-je. en lai-ant un mouvement vers le vieillard. Kli! comment a vous survécu?...

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— Par force , je vous prie de le croire , répondit-il vivement , avec un geste plein de regret et d'indignation.... Puis, levant au ciel ses yeux ternes , comme s'ils eussent vu encore :

— C'est moi, ajouta-t-il lentement et solennellement, c'est moi qui tenais le dernier lambeau du pavillon français sur le gaillard du Vengeur, quand nous disparûmes avec notre vaisseau. Comme ma position me fit couler le dernier , une péniche anglaise eut le temps de me repêcher au passage.

— Je m'étais pourtant mis deux boulets de trente-six dans les poches.... pour ne pas revenir sur l'eau, murmura le sublime vieillard , avec une naïveté héroïque dont il est impossible de donner l'idée.

Après avoir prononcé ces paroles, il demeura quelques instans en silence. L'émotion que je venais de raviver dans son ame avait ébranlé à la fois son esprit et son corps, et ce ne fut qu'avec peine qu'il se rappela d'autres souvenirs.

— Vous avez parlé de Dumanoir ? lui fis-je observer; est-ce que vous étiez aussiàTrafalgar?

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Il soupira douloureusement.

— Hélas! oui, répondit-il d'une voix sourde. J'étais delà division même de Dunianoir ; et, quand nous l'entendîmes commander la retraite, nous nous jetâmesà l'eau, une douzaine de àéteriuméê que nous étions dans une batterie, et nous ralliâmes, je ne sais comment , le Redoutable, capitaine Lucas; un brave, s'il en fut jamais, qui aurait brûlé la cervelle à Dumanoir s'il l'avait m fc portée d'une balle.... Vous savez sans doutr . monsieur, comment on se battit sur le JtedONfifclft jusqu'à couler bas d'eau. J'étais sur la dunette, auprès du capitaine... Nous étions un contre trois. Tout à coup j'aperçois sur le gaillard d'arriéré du Victory, qui nous serrait de près, un homme en riche uniforme, paraissant commander l'abordage. — Tenez, dis-je au capitaine Lucas; ce grand maigre , qui a ce beau jabot et ces revers blancs , et qui croit nous aborder, je vais le descendre. Je fais feu, l'Anglais tombe, et tout le monde < lie que l'amiral Nelson est mort... 11 paraît que c'était lui. Quant à moi, je n'en savais rien.

Ces simples mots du vieux canonnier me firent passer un frisson dans les veines. Je savais , en

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effet, que l'amiral Nelson était mort ainsi, de la main d'un matelot français inconnu. Ce matelot inconnu , cet instrument aveugle dont la fatalité s'était servie pour frapper le plus grand homme de mer de la Grande-Bretagne , ce pauvre homme qui avait fait, sans s'en douter, pencher, avec la balle de son pistolet, la balance de la politique et des intérêts européens, ce subalterne ignoré dont l'histoire portera l'action anonyme aux derniers siècles , il était là , devant moi ! Personne au monde ne savait ce qu'il était devenu. Moi seul et mon ami, peut-être , nous connaissions l'homme qui a tué Nelson ! — Je le regardai pendant quelques minutes avec une sorte de terreur invincible ; et il reprit son récit sans plus se douter de l'impression qu'il me faisait que de l'importance du récit même.

— Ce coup-là, dit-il, devait nous donner la victoire, si nous n'avions pas été condamnés d'avance.

— Mais , ajouta le vieux Breton , en se penchant vers moi, j'avais eu des averlissemens du ciel, et je savais que nous perdrions la bataille. Mon refouloir m'était échappé des mains, en chargeant le premier coup , et j'étais tombé trois fois de suite ,

21$ LE GOELAKD DE SORLOi.l S

sur le même genou , au même endroit, en allant

à mon hamac Cependant je ne sais si nous

n'aurions pas encore eu le dessus, malgré cela, sans ce s.... contre-amiral Dumanoir

— Mais, interrompis-je, il a peut-être sauv< a la France une escadre.

— fl a fui.

— C'était un homme prudent.

— Ce n'était qu'un Ne le défende* fMB-,

jeune homme.

La conviction qui dictait ces répliques m'imposa silence; et, changeant la conversation :

— Quelles sont vos ressources , mon brave, demandai-je à Bouvet, et quelles récompenses le gouvernement a-t-il accordées à vos longs services ?

— On m'a fait garde-cote , et puis on m'a logé dans ce fort que j'avais défendu dans le temps contre les Anglais, et où je suis venu finir mes jours. J'y vis tranquille et seul, comme vous

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voyez , avec dix francs de pension par mois , que le meunier, mon voisin , va toucher pour mon compte au Groisic. Quand quelque pêcheur complaisant vient dans la baie, nous donnons ensemble un coup de sène; et voilà mes marais de sel, ajouta le vieillard, en se détournant pour nous montrer du doigt ( comme s'il y eût vu aussi clairement que nous-mêmes) deux vieilles assiettes pleines d'eau de mer, dont le soleil faisait du sel , tant bien que mal.

Ensuite il nous introduisit dans sa maisonnette, où nous pûmes voir tous les besoins de la vie, réduits à leur plus simple expression ; c'était exactement le vivre et le couvert de ce rat du bon Lafontaine ; et le père Bouvet était dans sa solitude un Robinson non moins intéressant que celui de Daniel Foë.

Après nous avoir fait les honneurs de son habitation, il sortit; et, marchant devant nous avec une aisance et une rectitude extraordinaires , il nous mena dans son petit jardin. Là , je crus rêver en voyant épandues sur un sol aride et sablonneux une multitude de fleurs et surtout d' œillets, comme si un génie providentiel s'était plu à les y cultiver invisiblement et à les développer contre

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nature pour le caprice innocent du bon vieillard.

— Cueillez-en , nous dit Bouvet ; ces fleurs-là sont pour les amis qui viennent me voir.

Nous acceptâmes avec empressement cette invitation, et je Os pour ma part un petit bouquet que j'ai conservé précieusement.

Comme j'allais , pour le compléter, couper une églantine sur un buisson qui couvrait un tertre inculte à l'extrémité du jardin, le vieillard, reconnaissant au bruit de mon pas la direction que je prenais, s'écria vivement :

— Ne cueillez rien sur ce buisson , mon cher monsieur ; c'est le buisson maudit , l'endroit du trésor ; ça vous porterait malheur.

Je m'arrêtai fort surpris; et, Joseph m' ayant fart signe qu'il y avait là dessous une curieuse tradition , je priai le vieillard d'en joindre le récit à ceux qu'il nous avait déjà faits. S'asseyant aussi^ tôt sur l'herbe en face de nous, avec une docilité merveilleuse, il nous raconta l'histoire suivante.

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— Figurez-vous, dit-il, qu'il y avait autrefois en ce pays un avare possédé du diable , lequel avait tant d'or, tant d'or, qu'il ne savait où le mettre. Il en enfouit dans plusieurs endroits de la côte , et il mourut sans le déterrer ni en indiquer la place à personne. Un de ces trésors passait pour être caché ici, sous le tertre que je vous indiquais; et en effet, il y était encore, il y a dix ans, comme vous allez voir.

— Vous ne le cherchiez pas? demandai-je, en souriant.

— Je m'en gardais bien ; car celui qui le déterrerait devait mourir dans l'année, et aller tout droit dans l'enfer.

— Diable! dis-je; et comment pouvait-on savoir cela?...

— Oh ! la chose était connue dans tout le pays ; et la suite ne l'a que trop bien prouvée. — C'était un soir. Il faisait un temps épouvantable ; une mer enragée ; un vent à décorner des bœufs ; et , de temps en temps, des craquemens de tonnerre, comme si tout ce qui roule là haut s'était livré

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bataille. J'étais dans ma chambre , au coin de mon feu, et je priais le bon Dieu pour les hommes en mer. Tout à coup, voilà que j < m< n«ls «lrux ou trois fois, dans mon jardin : pouf! pouf! pouf! comme si on avait creusé la terre à coups depioc lu '. Je regarde par la fenêtre, et je vois, autant que j'y voyais alors, un homme occupé à fouiller 1 Vudroit du trésor.

— Ah ! mon Dieu ! me dis-je, ce malheureux ne sait peut-être pas que, s'il déterre l'or du maudit, il mourra dans Tannée ! Il faut que je layertitw

Et j'y courus sans tarder.

— Que cherchez-vous la, mon cher ? denian<laije, de ma porte. — L'homme tomba à la renverse et me cria : Es-tu Satan? Si tu es Satan , donnemoi le trésor, et je me donne à toi ! Je reconnus la voix du pêcheur Yvon , de Pen-kadenic.

— Yvon , lui dis-je , en m'approchant , je suis le père Bouvet , l'habitant du fort, et je viens te prévenir que, si tu poursuis ce que tu as commencé , tu vas perdre ton corps et ton ame.

— Que m'importe, s'ils sont perdus sans cela?

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J'ai fait naufrage; et il faut , pour vivre , que je vole , que je mendie , ou que je trouve ce trésor.

— Veux-tu souper avec moi, ce soir? la providence viendra demain à ton secours.

— Et après-demain? et le jour suivant? viendra-t-elle?

— Tu pécheras ! . . .

— Et mes filets , qui sont au fond de la mer ? Va-t'en et laisse-moi , à moins que tu ne veuilles m'aider.

— Dieu m'en préserve et te prenne en pitié ! J'ai fait mon devoir.

Je rentrai; je fermai ma porte, et je me couchai.

Mais je ne pus dormir ; car toute la nuit j'entendis le bruit de la pioche d'Yvon , qui se mêlait au hurlement de la ralfale et aux éclats du tonnerre. Je ne cessai d'entendre qu'au moment où le jour parut ; et en me levant , je vis, de ma fenêtre, Yvon haletant et baigné de sueur descendre, avec un fardeau , le long des rochers. Il jeta le

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fardeau dans une barque, y monta lui-même . i s'éloigna à force de rames du côté de Merkrl.

Je n'entendis point parler de lui pendant dix mois. Enfin, un jour, un pêcheur de Pm-kndcnic ayant passé par ici , je lui demandai ce qu'était devenu Yvon.

— Sainte mère de Dieu! dit-il, en se signant, vous ne savez-pas qu'il est défunt?

— Non , répondis-je ; et comment est-il mort ?

— Ah! on dit là-dessus des choses qui font dresser les cheveux. Depuis dix mois, Yvon était drvmu riche, on ne sait par quel moyen. C'étaient des fétofl chez lui ! des toilettes pour sa ménagère et ses enfans... que toutes les marraines en étaient jalouses!... 11 avait un bateau superbe , comme un bateau de capitaine , où il ne montait jamais que pour aller se promener. Enfin , c'était le seigneur de l'endroit. Aussi , il était fier, il fallait voir ! Le bon Dieu l'en a terriblement puni ; et il paraît que sa fortune n'était pas bien acquise. — Bref, il est disparu, sans qu'on sache comment, voici un mois. H était allé se promener dans son bateau, du côté

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de Pen-bé. 11 faisait un temps du bon Dieu ; pas plus de lame que sur ma main ! pas plus de vent que dans le fond de ma poche ! Eh bien ! on n'a jamais revu l'homme ni le bateau... Il n'y a qu'un enfant de Kerkabelec, qui dit les avoir vus sombrer tous deux , vis-à-vis la pointe de Merkel , au milieu d'une grande flamme rouge , dans laquelle voltigeaient des petits diables noirs. Tout le monde pense que l'enfant ne dit que trop vrai , et qu'Yvon a été emporté par Satan. Aussi , sa femme est au désespoir, et passe les jours à prier Dieu pour l'ame du défunt.

— Voilà , continua Bouvet, ce que me conta, ici même , le pêcheur de Pen-kadenic ; et quand je lui appris à mon tour l'aventure et l'enlèvement du trésor, il ne douta plus qu'Yvon ne fût en effet chez le diable. Et cela n'est malheureusement que trop vrai. Pauvre Won î que les flammes de l'enfer ne lui soient pas trop ardentes !

— Votre histoire est une terrible histoire , mon père, dis-je au vieux canonnier, pensant qu'il était au bout.

Mais il se rapprocha de nous ; et , baissant la voix, comme pour révéler un grand mystère:

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— Ce n'est pas tout encore, monsieur, nie nnnmura-t-il à l'oreille; voici le plus allivux <Io la chose : depuis que le pêcheur de Pen-kadenic ma dit ce que je viens de vous redire, chaque lois qu'il y a de l'orage et du tonnerre là haut . j'entends pendant toute la nuit le bruit d'une pioche dans mon jardin ;... et, au point du jour, je vois l'ombre d'Yvon descendre, comme la première fois, jusqu'au bord de l'eau. Là, un grand lanterne blanc sort de terre , saisit le pêcheur par le bras . le pousse dans une barque , et va s'asseoir lui-même à l'arrière, près du gouvernail. Alors Yvon prend deux avirons; et, toujours en face du grand fantôme qui ricane en le regardant . le pauvre défunt rame, rame, rame de toutes se suis ces»,

sans relâche, et sans faire aromeer h barque (Time ligne! Enfin, lorsque le jour brille, lorsqu'Yvmi est tout en nage et prêt à tomber de fatigue, le fantôme blanc se lève, s'avance vers lui, le prend dans ses bras, pousse un grand éclat de rire : ef , barque , pêcheur, fantôme, tout s'enfonce dans la mer et disparaît en tournoyant. A la place, on voit poindre une petite flamme bleue, qui grossit, danse sur l'eau, et puis court, court , tout le long de la côte, jusqu'à la pointe deMerkel, où elle s'éteint en éclatant comme un pétard.

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Quelque peu disposé que je fusse à croire à la réalité d'une telle apparition , le ton de bonne foi et de conviction profonde dont le vieux canonnier m'affirmait une chose qu'il avait vue, disait-il, de ses propres yeux , ne laissait pas que de m' ébranler singulièrement , lorsque Joseph , se penchant à mon oreille, me fit observer que l'époque où le père Bouvet avait commencé à voir de ses propres yeux le fantôme et l'ombre d'Y von, était précisément l'époque où le pauvre homme était devenu complètement aveugle.

L'imagination ! l'imagination ! Palais enchanté des enfans et des vieillards !

Nous étions revenus dans la demi-lune , et nous allions nous séparer. En serrant la main du vieux canonnier , et en le considérant une dernière fois , avec la pensée du Vengeur, de l'amiral Nelson, et surtout des quatre-vingt-onze ans dont je ne pouvais pas revenir, je lui demandai pourquoi il s'exposait ainsi hors de sa maison, à l'extrémité de son fort, aux intempéries de l'air et aux outrages du vent? Il hocha la tête, en souriant avec douceur; et, se rapprochant encore de nous :

— Messieurs , nous dit-il confidentiellement ,

221 LE GOELAND DE SORLOGES.

tandis qu'une expression incroyable animait sa vieille physionomie, chacun ici-bas est fait à sa manière. Ce qui vous tuerait peut-être, est ma santé, a moi. Ainsi, le gros temps qu'il fait aujourd'hui va me ragaillardir pour toute une semaine. Vo\ < /vous? je suis comme cela. Quand j'ai enfourché cette culasse , que j'entends la mer battre le roc au dessous de moi, et que je sens la brise fraîche et salée me passer sur la tète, c'est absolument comme un baume qui me circule dans les veines. Je me crois revenu à trente ans: je in imagine cingler en pleine mer sur un vaillant navire ; je prends ma culasse pour un banc-de-quart , mon fort pour un vaisseau à trois ponts, le tonnerre pour des salves d'artillerie et le bruit des lames sur la côte pour le clapotis du sillage. Que voulez-vous? Je suis un loup de mer, un vieux marsouin , comme on dit, pas autre chose ; j'ai vécu sur la mer, je veux mourir au bord de la mer , au bruit de la mer. Les pêcheurs du pays m'appelent le Goéland de Sor loges , parce que , dès qu'on me voit perché sur ma pointe, on peut dire : Il va faire du gros temps, et cela ne manque point. Je sens ça dès la veille, comme un crabe dans son trou; je me remue aussitôt , et je sors de ma coquille. Voilà !

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En parlant ainsi, Bouvet mit un doigt dans sa bouche, en tira une vieille chique de tabac qu'il remplaça parcimonieusement par une autre, nous dit adieu, et retourna s'asseoir sur sa culasse.

— Eh bien , me dit Joseph , en me reconduisant, lu as vu le Goéland de Sorloges ?

— Il en vaut certes la peine, répondis-je ; je te remercie sincèrement, et je ne manquerai pas de renouveler ma visite.

L'année suivante, revenant seul de la Basse- Bretagne par les côtes , je me détournai de ma route , pour surprendre et voir en passant le père Bouvet. En approchant du fort , je fus étonné de ne pas apercevoir le vieux loup de mer sur sa culasse , par le temps d'orage qu'il faisait. Je courus à la porte du jardin ; elle était abattue 1 la terre était en friche et les œillets mouraient sur leurs tiges. Je me précipitai dans la maisonnette ; elle était vide, et je n'y rencontrai d'être vivant qu'un oiseau de mer, qui s'envola, à mon approche, avec un cri plaintif et prolongé...

Depuis cette époque , les pêcheurs du pays n'ont il. 15

226 LE GOELAND DE SORLOGES.

plus vu le Goéland de Sorloges annoncer la tempête, et les œillets du petit jardin n'ont plus ivfleuri.

TAÏNBŒUT.

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