‹ DonatienChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

jnjjomm* îi* Bien.

En revenant de Painbœuf , après une excursion de deux jours que j'avais faite dans les campagnes voisines et sur les rives de la Loire, je fus tout surpris de trouver l'aspect de la petite ville complètement changé.

2âO L'HOMME DE DIEU.

Au lieu du bruit et du mouvement que j'avais remarqués l' avant-veille, un calme extraordinaire et un morne silence régnaient sur le port et dans la cité. On eût dit qu'un coup inattendu venait «1 y suspendre toute espèce de vie. Les chantiers étaient vides ; les chaussées désertes ; les maisons abandonnées. Pas un cri ne s'élevait du rivage ; pas un chant des auberges ; pas un murmure de la rade. Les navires, immobiles sur leurs ancres, semblaient imiter le silence de tout ce qui les environnait, en retenant le froissement de leurs cordages et de leurs voiles. Sur leur tillac, ainsi que sur les quais et dans les rues de la ville, quelques hommes seulement se croisant sans s'aborder ni s'adresser la parole.

Pendant que je cherchais à m'expliquer cette étrange révolution , le bateau qui m'amenait accosta F escalier du Môle , et je vis , au bout du mât qui surmontait la chaussée , se dérouler dans l'air un drapeau noir... Alors seulement, je m'aperçus que des drapeaux semblables avaient remplacé les pavillons des navires , et que le seul bruit qui dominât le silence et la consternation générale, était un glas funèbre, tinté lentement et sans fin par toutes les cloches des deux paroisses. A cette

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remarque, un frisson involontaire me glaça le cœur. C'était la première fois que je voyais une ville en un tel deuil; et, sans m'expliquer encore les causes de celui-ci , je ne pus m'empècher de comparer l'aspect de l'humble cité bretonne en ce moment, au spectacle qu'offrait autrefois, suivant nos chroniqueurs, labonne ville de Paris, pleurant ses rois morts, au temps où elle les laissait mourir sur leurs trônes.

A peine débarqué, je courus au douanier qui se tenait en sentinelle à l'extrémité du Môle , et je lui demandai si la guerre , la famine ou la peste avaient ravagé Painbœuf depuis deux jours.

— Plût au Câel ! me répondit-il, en hochant la tète; la calamité qui vient de tomber sur nous, est pire que la peste , la famine et la guerre ; M . le curé est mort! Voilà pourquoi Painbœuf est en deuil.

— 'M. le curé est mort! répétai-je en moi-même, avec une surprise et une admiration douloureuses, en promenant mon regard sur la ville ; quel est donc ce pasteur que son troupeau pleure comme

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un père, ce citoyen que sa patrie honore à 1 (Vun monarque?

Et je m'enfonçai dans les rues silencieuses de Painbœuf , considérant tout ce qui s'offrait à moi, avec un intérêt mêlé de respect et d'attendrissement. Chaque maison était close, comme si le chef en eût été mort. Pas une fenêtre ne s' entr' ouvrait ; pas un visage ne se montrait au dehors: seulement, de distance en distance, une porte tournait sans bruit, livrait passage à une famille vêtue de noir, depuis les aïeux jusqu'aux petits enfans; et tous, se donnant le bras, marchaient en silence, dans la même direction. . . .

J'arrivai , au milieu de ce triste cortège , grossi de rue en rue, jusqu'à la maison où m'attendait M. de F.... , à qui j'étais recommandé et <|ui m'avait déjà reçu les jours précédens. Je la trouvai entourée du même mystère et pleine de la même tristesse que toutes les autres. J'entrai en hésitftBl } et la première personne que j'aperçus, ce fut M. de F.... lui-même, en grand deuil, à la tête de ses enfans, et se disposant à suivre les familles que j'avais rencontrées dans la rue.

— Monsieur, me dit-il, d'une voix tristement so-

lennelle, M. le curé est mort, et nous allons remplir un devoir sacré près de sa dépouille. Si vous voulez venir avec nous , vous verrez un grand homme et un saint.

. Pour toute réponse, je fermai mon habit noir jusqu'au menton , afin de donner à mon extérieur plus d'analogie avec le deuil sévère de la famille de F... , ainsi qu'avec les sentimens qui commençaient à dominer mon ame , et je sortis avec mon hôte , marchant a sa suite parmi ses enfans. J'avais cru d'abord que nous allions a l'église ; je m'étais trompé; nous allâmes au presbytère. Une multitude considérable en assiégeait la porte , et nous fûmes obligés d'attendre long-temps pour entrer. Enfin notre tour arriva. Nous traversâmes un corridor et un escalier tendus de noir , et nous pénétrâmes , avec la foule , dans une chambre de modeste apparence.

A la faveur du demi-jour qui éclairait la pièce par un des volets entr'ouverts, j'aperçus le corps d'un vieillard , étendu sur un lit , et revêtu des habits sacerdotaux. Sa tête et ses mains étaient seules découvertes. Une chevelure blanche, encore abondante, tombait à droite et à gauche, comme une neige floconneuse , sur les bords de son étole noire.

Ses doigts croisés pressaient un croctfii sur sa pottrine. Ses yeux étaient ici niés, et je fus obligé <le me faire répéter qu'il était mort . pour no pas le croire endormi , tant il y avait, sur son front , de majesté paisible, et tant son visage recevait de reflets doux et tendres, du sourire lumineux qui se jouait sur ses lèvres, et de la teinte faiblement rosée qui se fondait dans la froide pâleur de ses joo si

La foule qui nous accompagnait allait . tour à tour, s'agenouiller devant M. le curé (c'est ainsi qu'on le nommait encore), et baiser dévotement le crucifix qu'il tenait entre ses mains. Chose étrange! les femmes les plus délicates etlesenfans les plus craintifs accomplissaient ce devoir sé\ < re sans hésitation et sans terreur. Chacun ne voyait dans ce corps inanimé que la dépouille d'un saint. et pas une idée de mort ne planait dans cette chambre mortuaire.

Quand mon tour vint d'approcher du lit, je me penchai , comme tout le monde , vers le vieillard. . . Mais je ne pus m'empêcher de reculer de surprise» et presque de saisissement , en voyant tout à coup ses traits s'animer et resplendir... C'était un jet de lumière qui pénétrait par l'ouverture des volets

et venait se jouer sur cet auguste visage. Le ciel s'unissait à la terre pour envoyer aussi son hommage au mort , dans le rayon le plus pur de son soleil. Aucun assistant ne donna a ce phénomène une autre interprétation.

Lorsque M. de F.... eut fait baiser à toute sa famille le crucifix du pasteur, nous sortîmes de la chambre pour céder la place à d'autres ; et, comme nous passions devant une fenêtre du corridor, ouverte sur la campagne , mon hôte , me montrant du doigt les diverses routes qui la traversent , me fit apercevoir au loin un immense concours de paysans , arrivant par groupes de tous les villages d'alentour.

— Ces gens-là , me dit-il , ont suspendu les travaux qui les font vivre, pour venir faire ici ce que nous sortons de faire. Tous les habitans du pays , a dix lieues à la ronde, passeront, aujourd'hui, dans cette chambre...

J'écoutais et je regardais , sans trouver de paroles pour exprimer mon admiration ; enfin , reportant mes yeux vers le lit mortuaire que j'apercevais encore :

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— Mais qu'était doue cet homme, m'écriai*- je ^

et quelle a été sa vie ?

— Venez dans le jardin, dit M. de F... ; nou^ j trouverons sans doute celui qui peut le mieux vous répondre.

Arrivés dans le jardin, nous nous approchâmes d'un vieux serviteur, agenouillé au milieu d'an grand carré de lys en fleur , parmi lesquels il cueillait un Ixmquet. En reconnaissant M. de F...., il se leva, et le salua respectueusement, sans interrompre son paisible tr avail.

— C'est pour lui, Bernard? demanda mon conducteur.

— C'est pour son cerceuil! répondit le jardinier, laissant échapper de ses yeux une grosse larme qui roula , comme une goutte de rosée , sur les blanches pétales du dernier lys qu'il venait de cueillir.

— Vous savez que c'était sa fleur favorite, reprit-il, avec un soupir comprimé; je lui en ferai un petit parterre autour de sa tombe, et j'irai l'arroser tous les soirs, jusqu'à ce que le bon Dieu m'appelle à mon tour.

11 se remit à couper des lys , tout en causant avec nous; puis, me considérant avec curiosité , et s'adressant à mon compagnon :

— Monsieur ne connaissait pas M. le curé? dit-il à demi voix.

— Non, répondit M. de F....

— Mais, ajouta-t-il, allant à son but, Monsieur désire et mérite de le connaître, et c'est pour cela que nous venons à vous.

— Ah ! fit le vieillard , qui se redressa aussitôt par un mouvement plein de fierté.

— Monsieur, continua-t-il , d'une voix profonde, en me regardant fixement et en étendant la main vers les fenêtres de la chambre funèbre, c'était un homme de Dieu , celui-là , si jamais il en fut.

Puis , tout en attachant son bouquet de lys , il nous conduisit jusqu'à la charmille qui terminait le jardin. Là, le brave homme, après nous avoir montré, l'une après l'autre, toutes les places où son maître aimait à s'asseoir, s'arrêta à celle où il ii. 17

avait lu pour la dernière fois son bréviaire « t nous raconta, dans le plus grand détail . 1 histoire de M. le curé de Painbœuf.

Cette histoire, digne de figurer parmi les légendes du Martyrologe , dans les Actes des saints ou à côté de la biographie de saint Vincent de Paul, serait trop longue à reproduire ici dans son entier, et m'entraînerait beaucoup trop loin de mon sujet. Il me suffira d'en extraire l'épisode de VA nie/ de Buzay, pour donner à mes lecteurs une idée de la vie entière de l'homme que je leur ai montré si grand dans sa mort , avec les détails que je leur dois, sur le monument précieux et sacré que Painbœuf conserve dans son église.

L'AUTEL DE B"JSA7.

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