CHAPITRE X
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Le sire de La Motte , pensant qu'il suffisait . pour satisfaire aux conditions du traité , de recevoir son (ils dans la salle du banquet, et ne voulant donner que le moins possible raison au rebelle (bien qu'il 11e lui cédât que provisoirement afin de mieux le châtier ensuite), avait ordonné aux varlets de n. 20
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dresser impetif guéridon, à quelque ffistam <• de la grande table, efl d'j servir le déjeuner de son lils.
Mais celui-ci . loin de Irouvcr cet ai rangement de son goût, n'y vit qu'une nouvelle humiliation, et déclara qu'3 n'était pas venu pou être mis sur la sellette deffiUlfl la noble compagnie, mais pour re-
prendrela place qui lui était due . comme à faine
«le la famille.
Et, joignant le geste à hi parole, il indiqua le siège qu'Olivier, son l'ivre cadet , occupait à la droite de sa mère.
Le châtelain, sentant renaître toute sa mauvaise humeur à cette nouvelle exigence, se leva pour s'y opposer formellement : mais Q n'avait pas encore ouvert la bouche, que le jeune Olivier, phset fraye parle regard menaçant desonfirèreafnëque rassuré par la protection de son père, avait cMc son tabouret à Bertrand, avec l<" docile empressement d'un serviteur devant le maître qui a su lui taire apprécier la pesanteur de son bras.
Au même instant . et avec la même .soumission, tous les enfans se reculèrent pour faire place au nouveau venu.
LÀ PR0PIIKTES3E. *>7
— Allons, murmura le châtelain en se laissant tomber sur son siège, il est le tyran de la maison !
Et il jeta à ses iils un coup d'oeil plein de mécontentement et de reproche , pendant que Bertrand s asseyait fièrement auprès de sa mère, sans se mettre en peine du contraste choquant que sa méchante mine et ses vêtemens en lambeaux formaient avec les brillantes toilettes des dames et la tenue superbe des chevaliers.
Il commença par promener autour de la table un regard de vainqueur, qui sembla demander à chacun s'il ne trouvait rien à redire , et qui s'adoucit sensiblement en s'arrètant sur les deux personnes placées en face de lui.
Ces deux personnes étaient le chevalier de Landerneau , avec lequel nous avons déjà fait connaissance , et une jeune religieuse vêtue de la robe d'un ordre séculier de l'époque.
Le premier souriait avec complaisance a l'air déterminé du jeune homme, et paraissait applaudir en secret à sa victoire ; la seconde observait son visage, comme si elle eût voulu en faire une étude particulière.
:«* LA PROPin H--»
Bertrand répondit, par un signe de reconnaissance, aux témoignages approbateurs du chevalier, el lut intrigué de ICxaint'ii singulier dont il était l'objet de la pan de la religieuse.
— Madame .dit-il avec l'aplomb tant soit petietfrt/kté i\\\'\\ ne perdrif jamais . je m»' sens très lmnoré défiler rotre attention, mais je serais curieux de savoir si elle est bienveillante; car <m me dit souvent que je suis peu fait pour plaire ;ui\ personnes de votre s«xe.
A bes mots, dont la naïveté tempérait la bar-
diesse . toutes les damoiselles échangèrent de malins sourires que Kertrand subil de meilleure grâce qu'on n'aurait pu l'espérer, et la religieuse répondit , sans se deeoneerler. « que l<s dames n'aiment pas seulement les beaux \ isages : qu'elles admirent aussi ceux qui portent l'empreinte de la valeur et le sceau des grandes destinées. »
Le ton solennel dont ces paroles furent prononcées fit hausser les épaules au seigneur Renault . niais frappa vivement tous les convives, et particulièrement le chevalier de Landerneau el la dame de La Motte.
LA PROPHÊTESSE. 559
Quant à Bertrand , il murmura avec sa brusque franchise, en laissant considérer sa figure à tout le
monde :
— L'empreinte de la valeur ?.. Je ne dis pas non ; mais le sceau des grandes destinées?., cela sera douteux tant que mon père me tiendra enfermé comme un enfant et me refusera un cheval cl une armure.
— Bien parlé ! s écria le chevalier de Landei neau , émerveillé de la belle contenance du jeune homme et des éclairs qui avaient jailli de ses yeux.
Puis , se penchant à l'oreille du châtelain :
— Je reviens à mon dire , ajouta-t-il à demi voix ; donnez à ce champion-là de l'air et de la liberté , et vous verrez où il ira î
Cependant la religieuse n'avait point cessé de considérer Bertrand , et tout le monde faisait silence , attendant qu'elle appuyât ses premiers orarles ou qu'elle en prononçât de nouveaux.
Fille d'une israélite , dont elle avait abandonné la religion après lui avoir emprunté ses cou-
.110 LA PROPHKTESSr
naissances en nécromancie , elle «lait célèbre d toute la contrée p» ses prophéties ,| ses h<>r< pes, auxquels on portail d'autant plus de eonliance. que la science où elle les puisait . loin d'offirir aucune apparence BiabdHqbc, comme celle des sor- < -ici s. semblait au contraire lui être SCCOl <l * par le (ael. en récompense de la hante piété «M de h charité1 parfaite dont chaque jour elle donnait de
nouvelles preuves.
L'attention qu'elle accordait au Bis Al ( hàlelain
excitait doncaùplhs haut ftegré ceïïe des assistons! ÏÏs étaient tout surpris d'entendre prédire dé grandes destinées au mauvais sujet qui semblait n'être survenu que pour justifier le mal qu'on avait dit
de lui.
Au bout de quelques minutes de méditation et de silence, la devineresse pria Bertrand de s'appro-
( -lier d'elle, alin qu'elle put mi 'U\ étudier le» lignes de son viaage et de ses mains.
Elle avait à peine expwié- ce vœu. que Bertrand était accouru lui tendre ses mains, en faisant de justes excuses sur l'état inculte où elles se trouvaient.
LÀ PROPHKTESSE. 311
Après une inspection rapide, la religieuse ne put rclenir une exelainalion qui fit tressaillir toul l'auditoire et le seigneur Renault lui-même.
— « Messire et madame , dit-elle en se tournanl vers le përeet la mère de Bertrand, ne dédaignez mie cet enfant que voilà , comme pierre brute et sans valeur; car si savez le polir et travailler avec soin , pouvez en faire le plus riche et inestimable diamant qui aura jamais resplendi es armoiries d'une famille de chevaliers ! »
Pendant que la pieuse damoiselle prononçait ces paroles d'un ton grave et inspiré , au milieu de l'étonnement silencieux de tout le monde , la dame de La Motte parut frappée d'un souvenir lointain et confus , et passa la main sur son front, d'un air rêveur, en regardant fixement son fils.
— Ma sœur, dit-elle enfin à la religieuse , ce que vous venez de dire a un rapport étrange avec un rêve que je fis , il y a dix-huit ans , pendant que je portais Bertrand dans mon sein. Quelque singulier que soit ce rêve , je l'avais oublié complètement , et je ne m'en serais sans doute jamais souvenue , si votre prédiction ne me l'eût rappelé.
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— Parle/, madame. demanda la devinent,
.i\r< un mapnasÊttKmt panade par lova les omt vives.
— Il iiir semblait . reprit la < liai «hiiiif . <|it'tiii auge, eouronne d'un diadème cl portant des fleurs de lis MUT les ailes, descendait doucement vers moi ri remettait entre» mes mains un ooffinel en ne faisant s'unr dr rouvrir el «le l'examiner. Je l'ouvris el je vis.;ui loi id . deux portraits dans le même cadre : c'étaient le mien el oellli <!<• mon m:iri. Oliaml je les rus bien obseixts. le rnlfrrl se rr-
fmna de lui-ni« no . el j'en considérai alors I t \t< -
rieur ' il J a\ail . d'un eùle, une plaque d'or enrichie de trois diamant, décrois émeraudes el de
Mois jMlIrs. r|. de l'autre. Illh srulr pinir . de -rossi, .|v ;ipp;urlire. I lldr ;ui tolieber ri d<
Me ;i la \ur. Désolée de roir un meuble si préoéem
gâte par mi si indigne objet, je lis d'abord l<>u> mes efforts pour l'en arracher, et , ne poutfm) en venir à Innit . j'essayai du moins de lr nettoyer «i de le polir. A mesure que je frottais la rude surface de la pierre, je la voyais briller de plus en plus, et se métamorphoser sous mes doigte en un large et magnifique diamant, qui jetait plus <!• feux à lui seul (pie lous 1rs autres bijoux ensemble.
LA PROPHÉTESSE. 3tt
si bien qu'il remplissait ma chambre de lumière. Je restai long-temps a l'admirer ; mais , quand je retournai le coffret, je m'aperçus avec douleur que j'avais perdu une des trois perles... Cette pénible sensation me réveilla en sursaut ; je sentis mon (ils tressaillir dans mes flancs , et , trois mois après . je mis Bertrand au monde.
Les dames et les chevaliers avaient écouté ce récit avec le plus vif intérêt, et, dès qu'il fut achevé , leurs yeux se tournèrent vers le jeune homme dont la religieuse tenait toujours la main.
— Madame , reprit celle-ci , s'adressant à la châtelaine , vos paroles confirment mes prévisions. Voici ce que Dieu vous annonçait par ce songe symbolique. L'ange au diadème et aux fleurs de lis représente la France. Le coffret contenant voire portrait et celui du sire de La Motte est l'image de votre maison. Les neuf bijoux qui le parent d'un côté sont les neuf enfans que voici à votre table. Les diamans indiquent que vos fils se distingueront dans les armes ; les trois émeraudes , que trois de vos filles se marieront et seront des modèles de vertu ; et les trois perles , que les trois autres se consacreront a Dieu sur la terre.
3H IV PKOPIII II
— Quant à la perle tombée sitôt du coffret continua la religieuse «mi baissant tristement !«'> veux
— N'achevez pas, nia sœur ! interrompit b t ha
lelaine. «jiii <t«inlit les deux mains sur ses trois
plus jeunes Biles, sans cpie ces inuoceutes eré&Ui res comprissent rien à ce mouvement sublime ifef-
lïoi m:il t iii« I .
— Kl la pierre brûle qui doit devenir un si beau diamant ? demanda fa sire de Landerneau . cédant
à la lois a sou impatient -e et an désir decîiasserdes idées li 1 1 j < I < ;
— Ce sera Bertrand! répondit à haute vois la propfiéh
R| mémo temps elle m- l.'\;i ;i\rr lllir sorte de
(i et montra le jeune homme aux assistais sans que personne trouvai cette lois rfed &b grotesque à sa mine, tant il paraissait déjà radieux do sa -loiro rntureï
Puis, sanimant à mesure «pir l'avenir se dévoilait à ses yeux, et passant du ton de l'enthousiasme au ton de F inspiration :
LA IMtOPIIlh'KSSE. 31.,
■*— Le grand Merlin , poursuivit-elle , a prédit , il y a plusieurs siècles, qu'à l'époque où nous sommes un aigle puissant prendrait son vol du fond cfe la Bretagne et passerait les monts , entraînant à sa suite des nuées d'étourneaux (1). Cet aigle, le voilà! c'est votre fils aîné, messire de La Motte. Laissez grandir cet enfant mutin, et vous le verrez devenir le sauveur de la France, l'arbitre des rois et le plus illustre capitaine de son temps. J'en prends à témoin le Dieu qui me charge de vous annoncer cette glorieuse nouvelle !
Un long silence suivit ces paroles. La dame de La Moite oubliait la douloureuse prophétie qui venait de l'épouvanter, pour contempler, dans son orgueil de mère , le fils à qui l'on promettait des destinées si brillantes. Les chevaliers regardaient avec envie le futur héros; les dames ne le trouvaient plus laid , et lui-même , réfléchissant pour ki première fois de sa vie , repassait dans sa tête ce qu'il venait d'entendre, et sentait son cœur battre d'un sentiment qu'il ne connaissait point encore et dont la vive rougeur de ses joues trahissait l'exaltation.
(i). Allusion aux grandes compagnies qui couvraient la France.
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Le seigneur Kenaull i«>i>t;iii seul à l'cutrainciiirni -m» rai. Soil «pi'un rrMc d'fctomeur lui ivihIîi I Ciilli<Mi>iaMiic ■HpOfMlhlf # BOtt qu'il BÛU] ' "imàl
la religieuse de Batterie, il refusait de croire i sejs
pivilirliuiis , ri In. mail 1rs l<'\irs en signe de lltmttf Au»i. inuihla l il l»ru*quemeiil 1 'extase «le Ses I <>n\i\es.en iveoiumamlanl à leur attention el a leur appétit la piè< « capitale du déjeuner, qui arrivait en ce momeiil dans la salle sur les deux liras d'un \arlel. Celait un momie paon «lai.
plume, orné de toutes ses aigrettes, et dont ls queue déployée formait une roue éblouissante au
itOBPUS du Nash' | > 1 . 1 1 i|ui le Contenait II n> avail I oinl <!<• metsaussi rechercbé que celui-là . .« cette époque, plus fastueuse que gastronomique,
• lait «liisa-r île l<- plaeer dc\anl la personne a <)ui mii \oiilait l'aire l.s honneurs <lu irsiin.
Quoique Bertrand se sou< iài fort peu de I étiquette, il connaissait cet psage; aussi n'eut-il \ms
plus tôt apen u le paon. qu'il courut au devant du variât <|ui allait le sci vii'. le lui prit des mains, ri le soulevant avec autant d'adresse «pic de vigueur, le posa sur la table en face de la religieuse.
Tout le monde applaudit à ce tribut de courtoise