CHAPITRE XXVII
£t fantôme*
La chambre où maître Jouas avait reçu la mère Josèfe était la plus belle du village , après la chambre de noce de Simonne. C'était à la fois le salon, la salle et le cabinet du vieux pêcheur. Il avait entassé là tous ses trésors : le beau lit à cplonnes torses que feu M. le curé lui avait légué H. 2
1g LE FANTOME.
en mourant, la bibliothèque de chêne où étaient rangés ses chers livres, le fauteuil en vieille tapisserie, où il s'installait chaque fois pour les feuilleter , et enfin la grande table en bois des îles, cadeau de noce de Kornic , autour de laquelle le brave homme réunissait, une fois par an, ses amis, devant quelques bouteilles de vieux vin de Gascogne ou d'Anjou.
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Quoique Jonas fût absolument seul chez lui , et n'employât jamais ni valet ni servante , toute celte chambre était tenue et rangée avec une propreté et un goût sans pareils. Il n'y avait pas une tache sur le parquet de brique rouge , pas un grain dé poussière sur les meubles, pas un pli de travers aux rideaux du lit.
C'était ce lit qu'occupait la mère Josèfe; et aux petits soins dont son hôte la faisait entourer, aux mille objets de commodité ou de luxe qu'il mettait à son service, on eût dit une bonne châtelaine de cette époque, couchée dans la pîufc telle pièce de son manoir , au milieu de ses vassaux empressés.
Lorsque Simonne et Jeannic entrèrent, la vieille
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fît signe aux femmes qui l'environnaient , de h laisser seule avec eux.
— Je sais tout , ma fille , dit-elle , aussitôt que l'émotion des premiers embrassemens lui permit de reprendre la parole.
— Je sais tout, répéta -t-elle en s'abandonnant aux baisers et aux larmes de Simonne. Donatien est mort, notre maison est brûlée, tu es maudite par ton mari, tu n'as plus d'asile, et voila le seul ami qui te reste , avec ta mère.
Elle montrait Jeannic, qui, sans prononcer un seul mot, ajouta une larme et un baiser à ceux qu'avait déposés la jeune femme sur la main flétrie de la bonne vieille.
— Mais , reprit-elle, avec un calme et une présence d'esprit qui semblaient augmenter à mesure que ses forces diminuaient , ton malheur ne sera pas long, et celui qui l'a fait pourra le réparer aujourd'hui même, puisque le ciel t'a conduite ici.
— Ne parlons pas de moi, ma mère, du Si-
momie, parlons de vous, qui êtes si soufflante. Comment vous sentez-vous?
— Le coup que j'ai reçu est mortel , ma fille , et je n'ai plus que le temps de remplir un dernier devoir envers Dieu , envers toi et envers ton mari...
Jeannic ne comprenait point ce que la mère Josèfe voulait dire par ces paroles , et il les écoutait avec un étonnement mêlé d'espérance; mais Simonne semblait en pénétrer le sens , et frémissait secrètement en regardant sa mère.
— Il faut aller trouver Kornic , poursuivit la malade sans s'écarter de son idée , et lui dire que je veux le voir, que j'ai à lui parler avant de mounr.
— Vous ne mourrez pas ? ma mère.
— Dieu est infiniment bon ; il peut me laisser la vie ; mais je crois qu'il va me l'ôter , et je dois me préparer à paraître devant lui.
— Écoutez , Jeannic \ ajouta-t-elle en lui faisant signe d'approcher. Prenez avec vous maître Jonas. Àlîcz tous deux chercher le pilote. Vous étiez ses meilleurs amis. Au nom de cette amitié, comme au
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nom de celle qu'il a pour moi, priez-le de venir ici. Dites-lui que je le demande , que j'ai quelque chose à lui confier, et que je n'ai pas le temps d'attendre ; ne perdez pas une minute.
Jeanilic reprit son bâton , salua d'un regard tendre et respectueux la fille et la mère , et sortit de la chambre en jurant de ne pas y rentrer sans le pilote.
La faiblesse qu'il avait ressentie à la suite de sa course et de la scène qui avait eu lieu a la porte , avait entièrement disparu. Sa fièvre même était tombée sans abattre son ardeur. Il était fort, il était guéri. Son ame avait relevé son corps. L'amour avait fait son miracle.
Il n'eut pas plus tôt communiqué à Jonas l'ordre de la mère Josèfe , que le vieux pêcheur fut prêt k partir. Il tira d'un bahut un flacon de liqueur fine qu'il réservait pour les grandes occasions , il en versa un verre au fils de la Divroëte , il en vida luimême trois , coup sur coup , et tous deux s'embarquèrent pour leur expédition.
En une demi-heure, ils furent à bord du navire
où ils devaient trouver le pilote. Mais ils l'y demandèrent en vain. Suivant son usage, il courait la haie dans son canot, et on ne savait de quel côte' il s'était dirigé. Du reste, on annonça qu'il était devenu tellement sauvage et silencieux , qu'on ne pouvait plus l'aborder ni lui adresser la parole. On craignait même par moment que sa tête ne fût dérangée , et c'est ce qui devait lui arriver infailliblement, s'il continuait de vivre comme il faisait.
Munis de ces tristes renseignemens , Jonas et Jeannic se remirent en route. Ils parcoururent la baie dans tous les sens, pendant plusieurs heures , sans apercevoir la moindre trace de Kornic et de sa barque. Vers la fin du jour , ils étaient à trois lieues de Piriac , et ils commençaient à désespérer du succès de leurs recherches, lorsqu'ils virent une embarcation à la voile déboucher de la baie du Croisic.
— C'est lui , dit Jonas, qui au premier coup d'ceil avait reconnu le canot de son ami.
Alors une nouvelle difficulté se présenta. Kornic n'eut pas plus tôt remarqué une barque dans les <*aux de la sienne , que son premier mouvement fut Se l'éviter, et qu'il mil le cap dans une direction con-
traire. On eut beau le héler, lui faire mille signaux; rien ne put ralentir sa fuite. Il fallut le poursuivre à force de rames et de voiles. Cette chasse étrange dura plus d'une heure , et la nuit tombait sur la mer quand les deux embarcations se joignirent.
— Qui êtes- vous? dit Kornic, en se dressant à l'arrière de son canot , tandis que l'autre l'accostait par devant.
— Tu ne nous reconnais pas? répondit le vieux pêcheur.
— Jonas! s'écria le pilote, c'est toi, Jonas?
— Moi et Jeannic.
— Jeannic i
— Tes deux amis...
— Oui, mes deux amis, répéta machinalement Kornic, en se rasseyant sur le bord de son canot. Que me voulez- vous? reprit-il d'un air sombre.
— Nous venons te chercher.
— Me chercher?.. Moi!
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— Toi.
— Pourquoi faire?
— Pour te ramener au village.
— Au village?
En prononçant ce mot . le pilote frissonna, et changea son gouvernail pour reprendre le large.
Kornic, dit Jonas, une main tendue vers son ami7 et l'autre posée sur le bord de son canot pour le retenir près du sien ; demeure , Kornic , et écoute.
— C'est une chose sacrée que nous avons à vous dire , ajouta le jeune homme.
— Parle , Jeannic , répondit le pilote en se rapprochant tout à coup , comme s'il eût été heureux d'entendre la voix douce et grave du fils de la Divroëte.
— La mère Josèfe, continua celui-ci 9 vous demande et veut vous parler. C'est elle qui nous a envoyés vers vous. Elle a des choses importantes a vous dire, et il faut que vous veniez tout de suite.
' — Tout de suite... la mère Josefe... des choses
Importantes.. 7 murmura Kornic , de l'air d'un homme qui recueille ses souvenirs. Pourquoi ne peut-elle pas attendre ? demanda-t-il ensuite avec anxiété.
— Elle craint de n'avoir pas le temps , car elle est bien mal , depuis. . . le jour. . . où. . .
— Où j'ai maudit sa fille et brûlé sa maison. Pauvre femme ! j'aurais dû l'épargner, peut-être... Car, si elle meurt, cela fera déjà deux morts; et Dieu me punira comme j'ai puni.
Il resta quelque temps plongé dans un silence farouche pendant lequel on n'entendit que le bruit du sillage des deux barques. Puis, se tournant vers Jonas et Jeannic , et leur tendant la main :
— Allons, mes amis, dit-il avec douceur, allons près de la mère Josèfe.
Ces alternatives inexplicables de calme et d'irritation , de résistance et de docilité , dénotaient un cerveau malade , et maître Jonas en fut d'abord sérieusement alarmé. Mais, il se rassura en songeant que le pilote allait enfin sortir de l'isolement , au moins pour quelques jours; et en se disant que, lors
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i arme qu'il subirait de nouvelles crises, à la vue de sa belle-mère et de sa femme , cela vaudrait mieux encore pour lui que la concentration dangereuse où il vivait depuis deux semaines.
En effet, la figure du pilote et tout son corps portaient des traces effrayantes des ravages que ses réflexions avaient faits dans son ame, surtout pendant les derniers jours. La vigueur qui lui restait encore ne servait qu'à rendre sa maigreur plus saillante. Ses yeux semblaient s'être retirés au fond de leurs orbites pour en faire jaillir des regards plus lugubres. Une contraction perpétuelle tenail ses sourcils rapprochés et ses lèvres serrées l'une contre l'autre. Une barbe épaisse lui couvrait la moitié du visage Ses joues n'avaient plus rien de leur maie coloration d'autrefois, et une ride profonde s'était creusée au milieu de son beau front.
Jeannic et Jonas considéraient avec une tristesse amère cette métamorphose de leur ami , exagérée encore par la sombre lumière au milieu de laquelle il leur apparaissait ; car il était nuit presque close. Les dernières lueurs du crépuscule s'éteignaient au couchant, et la mer n'était plus éclairée que par les reflets livides de l'écume sur le flanc des vagues noires.
Il y avait une demi-heure environ que les deux barques voguaient de conserve au milieu des ténèbres et le plus souvent du silence, lorsqu'elles passèrent entre la côte et le Phare, assez près de ce dernier point pour permettre aux trois hommes de voir la tour se dresser devant eux , comme un géant dans la brume.
Cette fantastique apparition frappa fortement le pilote.
— Quelle est cette clarté ? dit-il en indiquant un feu à peine allumé , qui brillait comme une étoile au sommet du Phare.
— C'est un reste de la lumière d'hier au soir ; s'empressa de répondre maître Jonas, qui tressaillit involontairement ; comme je ne peux pas aller souvent au Four, depuis qu'il est sans gardien, quand j'y vais, j'allume, autant que possible, le fanal pour deux nuits. Mais je vois qu'il faudra que j'y retourne ce soir.
Et il tâcha de changer la conversation ; mais l'attention de Kornic était fixée sur le Phare. Il fut impossible de l'en détourner. Le malheureux songeait à Donatien....
— Mes amis, s'écria-t-il avec terreur, dans un moment où la petite lumière paraissait plus vive au Iront de la tour , et où les deux barques passaient presque à son pied ; ne voyez-vous pas là haut , mes amis, au dessous du fanal , quelque chose qui ressemble a l'ombre d'un homme?
— En effet , répondit Jeannic.
— Vous rêvez, mes enfans, dit Jonas d'un ton de négligence affectée.
Et il lit en sorte d'écarter promptement les embarcations du voisinage du Four, car il apercevait, mieux que Jeannic et que le pilote, l'ombre dont avait parlé celui-ci , et il aurait pu leur dire bien des choses à ce sujet. Mais il ne songea qu'à les distraire, et ce ne fut pas sans peine qu'il en vint à bout.
Convaincu qu'il avait vu sur le Phare le fantôme de Donatien, Kornic n'eut plus d'autre pensée jusqu'au rivage , et se retourna vingt fois vers la redoutable tour.
Tout le inonde était rentré dans Piriac quand les trois hommes débarquèrent au pied du môle. Ils
prirent leur chemin par l'église , passèrent auprès des ruines de la maison de Josèfe , devant lesquelles le pilote s'arrêta quelques minutes , et arrivèrent, sans rencontrer personne , à la porte de maître Jonas.
Jeannic alla aussitôt prévenir Josèfe. Elle demanda à être long-temps seule avee sa fille et son gendre, et recommanda de tenir les portes bien closes sur eux. Le jeune homme revint porter cet ordre à Jonas. Celui-ci introduisit le pilote dans la chambre, en ferma soigneusement toutes les issues; et , après avoir soupe rapidement avec Jeannic , le chargea d'être le gardien de la maison, pendant que lui-même ferait un tour au Phare.
Le fils de la Divroële pria le vieux pêcheur de revenir par Castelli, et de dire à sa mère où il était, pour qu'elle ne fût pas inquiète. Puis il s'assit dans le grand fauteuil de Jonas , et , au bout d' une demiheure , il s'endormit de fatigue en pensant à Simonne.
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