CHAPITRE XXIX
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Il y a bien des années de cela, mes enfans. J'avais passé celles où les jeunes filles se marient d'ordinaire, et cependant on disait qu'il n'y avait point de pennerre au village qui eût encore autant de fraîcheur que moi. On me nommait moins souvent Josèfe Penoër que la belle Josèfe , et on m'ap-
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pellait aussi lafièreet la difficile, parce que j'avais refusé tous les amoureux qui avaient demandé ma main.
J'étais fière, en effet, mes enfans, et ce défaut a été la première cause de mon malheur. Je croyais si bien ceux qui me disaient que j'étais belle , que je ne trouvais aucun d'eux assez beau pour moi, et que je me disais toujours , en les renvoyant : Celui qui sera digne de mon amour n'est pas venu encore ; quand il viendra, je le reconnaîtrai, et je me donnerai à lui.
En parlant ainsi , je méritais de me tromper ; et c'est ce qui m'arriva bientôt.
Ayant perdu , fort jeune , mon père et ma mère , je vivais chez un de mes oncles, qui habitait , seul avec moi, une jolie maison, où il tenait une hôtellerie pour les voyageurs qui passaient dans le village , et où les plus riches mariniers et fermiers de Piriac avaient l'habitude de se réunir tous les dimanches. Comme je ne voulais point avoir l'air d'être la servante des uns ni des autres, je quittais le logis presque tous les matins , et je passais les journées entières sur la côte, a pêcher et à lever le goémon.
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Un jour que j'étais allée, toute seule, jusque près du Four, pour profiter d'une grande marée , je m'en revenais, sur les deux heures de l'après-midi, légère sous le poids de ma belle pêche, et m' applaudissant d'autant plus en moi-même \ qu'il faisait un temps superbe , et que je n'avais jamais joui aussi pleinement de ma force et de ma liberté.
La marée montait rapidement, et me chassait plus près du rivage, à mesure que j'avançais dans ma route. À un quart de lieue de Castelli, elle s'éleva si haut que je fus obligée de quitter la plage pour la terre ferme , de peur de me laisser surprendre entre l'eau et les rochers. Arrivée, par un sentier à pic, au sommet de la côte , je me trouvai un peu lasse ; et , posant à terre le panier que j'avais sur la tête , je m'assis dessus , en regardant la mer briser à mes pieds. Il y avait assez longtemps que j'étais en cette position , lorsqu'un cri arriva jusqu'à moi. Comme il m'avait surprise au milieu de ma distraction , je ne distinguai point d'où il venait.
Je me levai cependant et je prêtai l'oreille.
Le cri se renouvela, et je vis qu'il partait d'une
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petite anse par laquelle j'avais passé peud'instans auparavant.
L'idée me vint aussitôt que quelque pêcheur ,. moins prudent que moi , s'était laissé enfermer par la mer , au bas de la côte. Je courus au secours du malheureux , et en quelques minutes , je fus assez rapprochée de lui pour entendre sa voix et ses pas au dessous de moi } sans l'apercevoir encore. Cette voix était en même temps fraîche et mâle ; mais je cherchais en vain a la reconnaître.
— C'est sans doute un étranger , me dis-je en moi-même . et son péril n'en est que plus pressant.
N'écoutant donc que mon courage , et je ne sais quel intérêt involontaire , je cherchai par mille moyens à descendre vers l'inconnu. Mais je ne pus trouver le moindre sentier qui conduisît a l'endroil où il était. Enfin , j'imaginai fort heureusement de retourner sur mes pas , et je parvins à gagner une anse voisine, d'où je revins à la première, en prenant par la plage et en m' élançant plusieurs fois dans l'eau jusqu'au genou.
L'étranger était un jeune homme de mon âge ;
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son costume était celui des pilotes de la marine du roi, et il portait sur l'épaule une valise au boutd'un bâton. Quant a sa figure, quelque peu d'attention que j'y fisse, et quelque peu de temps que j'eusse pour la remarquer , je ne pus m'empêcher de me dire, en l'apercevant, que je n'en avais jamais vu d'aussi belle. Mon aspect parut lui faire la même impression.
— Une femme ! s'écria-t-il.
Et notre étonnement réciproque nous fit perdre une minute précieuse.
— Venez, dis-je au jeune homme , en lui faisant signe de me suivre par le chemin qui m'avait menée à lui.
Nous nous précipitâmes ensemble vers l'anse voisine ; mais arrivés à la pointe qui la joignait à celle d'où nous sortions , nous trouvâmes le passage entièrement fermé par la mer.
— Malheureux ! m'écriai-je , en sentant tout mon courage m' abandonner d'un seul coup , malheureux ! nous sommes perdus !
— Perdus ! répéta le marin , qui me jeta un
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regard singulier. C'est impossible, ajouta-t-il avec résolution.
Et, ma présence semblant lui inspirer autant d'intrépidité qu'il m'en restait peu , il fit le tour de l'étroit espace où nous étions emprisonnés , en cherchant une issue dans tous les coins de la terre el du roc. Mais ce fut en vain.
Cependant , la marée montait toujours , et l'eau commençait à toucher nos pieds , jusqu'au fond de l'anse. Encore quelques instans , et chaque vague pouvait nous emporter et nous broyer tous les deux.
Le jeune homme entra dans un affreux desespoir de m'avoir attirée dans son péril. Il se reprocha il d'avoir appelé au secours, il demandait au ciel un moyen de sauver ma vie aux dépens de la sienne , et toujours son regard allait de moi à la mer , et de la mer au bord escarpé du rivage.
Bientôt la terreur me saisit si fortement , que je me jetai dans ses bras par un mouvement involontaire, comme si la mort eût été derrière moi. Elle n'était pas loin en effet; car au même instant, une grosse vague arriva si brusquement jusqu'à
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nous, que nous crûmes qu'elle allait nous engloutir ensemble. Je me sentis soulever puissamment , je crus que la mer m'emportait , et je perdis connaissance...
Quand je revins à moi , je me vis à mi-côte , sur une étroite plate-forme , entre les vagues qui bouillonnaient au dessous de moi , et les rochers qui s'avançaient sur ma tête. Le jeune marin était a mon côté , et en ouvrant les yeux, je trouvai son regard arrêté sur le mien. Je compris qu'il me considérait ainsi depuis long-temps , et je rougis.
— Vous êtes sauvée î me dit-il avec bonheur.
Je le remerciai, en lui parlant de lui-même; mais il ne songeait qu'à moi.
Je ne pus m'empêcher d'être fière du prodige de force et de courage qu'il avait fait pour me transporter où nous étions. Il avait gravi, en me tenant évanouie sous son bras, une pente de roc de dix pieds de haut , qu'un homme seul eût a peine entrepris d'escab.der.
Du reste, nous ne pouvions quitter notre refuge que par la même voie , et il fallait pour cela y res-
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ter jusqu'à la marée basse , c'est-à-dire jusqu'à la fin du jour.
Je passai donc plus de cinq heures avec le jeune pilote sur la plate-forme. Il me dit qu'il venait de Brest , qu'une affaire importante l'appelait à Piriac, et qu'il espérait y rester long-temps, toujours peutêtre...
En disant cela , il se remettait à me considérer avec admiration et tendresse. Et moi, qui avais été insensible à tant de regards de cette sorte , je ne pouvais ni éviter ni supporter les siens. Ils me faisaient peur et plaisir à la fois , et ils m'ôtaient toute la fierté qui m'avait rendue si redoutable au village.
Je^levai enfin les yeux sur lui, et je fus obligée de l'admirer à mon tour. Je n'avais jamais rien vu de si beau. Son visage m'éblouissait comme un soleil. Je trouvais en lui toutes les perfections qui manquaient aux autres, sans les défauts qui m'avaient choquée en eux. Je m'étonnais seulement qu'un jeune homme de si bonne mine ne fût qu'un simple marinier ; car il effaçait tous les jeunes seigneurs que j'avais vus parfois au village, et dont l'image m'était restée dans la tète.
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Après m' avoir dit avec ses regards que j'étais belle , il me le dit avec sa voix , et mon trouble ne fit que redoubler à ses paroles. Plus je cherchais à m'en offenser , plus je les trouvais douces , et quand je parvenais à y fermer mon ame, mon oreille les écoutait encore malgré moi, et se plaisait au seul son de la voix qui les prononçait. Il me réyélait en effet mille choses surprenantes dont je n'avais pas même l'idée, et il me semblait qu'il m'introduisait dans un autre monde. Il y avait des momens où j'étais prise de remords et où j'aurais voulu m'enfuir loin de lui ; mais je me disais bientôt qu'il n'y avait pas de mal à l'entendre, puisque je ne pouvais faire autrement.
La mer laissa enfin la plage libre , et nous descendîmes. Lorsqu'il me prit dans ses bras pour me porter au pied du roc , je crus que j'allais défaillir; et cependant il y avait plus de bien-être que de souffrance dans ce que j'éprouvais. Mon émotion m'avait affaiblie. Il s'en aperçut, et me donna le bras pour m'aider à marcher.
Le jour finissait; le soleil s'était couché depuis quelque temps ; et le ciel et la mer étaient encore tout rouges. Je trouvais aux moindres choses que ii. 4
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je voyais un charme que je ny avais point remarqué jusque là. J'entendais autour de moi des bruits et des murmures qui m'étaient inconnus... J'avais envie de pleurer , et je n'avais jamais été si heureuse...
[ Le jeune homme parlait toujours, et je le laissais
parler sans lui répondre. Sa voix me berçait comme
celle d'une nourrice fait d'un enfant.
Lorsque nous fûmes près d'arriver, il me demanda où était la maison de mon oncle ; je lui dis qu'elle était à l'autre bout du village, et il me fit faire le tour par les champs, pour être plus longtemps seul avec moi. Je ne m'y opposai point , car je craignais moi-même , sans savoir pourquoi , d'être vue avec lui.
En rentrant chez mon oncle, il lui raconta notre aventure, et le pria de lui indiquer un logement dans le bourg. Mon oncle lui offrit sa maison , et il accepta en me jetant un regard qui me fit rougir et frissonner au même instant.
Pendant toute la soirée , il ne me quitta pas des yeux , et il n'adressa la parole à mon oncle que pour