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LA BELLE J0SÈFE. Sà'
luïdemander des renseignemens sur notre nouveau bailli, un monsieur de Guérande, qui était installé depuis un mois dans le village, et qui était un homme sévère et difficile , comme vous l'avez connu vous-mêmes depuis, mes enfans. Il paraissait avoir auprès de lui quelque grave mission, et il fut très contrarié d'apprendre qu'il était absent du pays pour une semaine.
Il passa cette semaine avec nous sans sortir , si ce n'est quand je sortais moi-même. Alors il quittait la maison de son côté , faisait le tour du village , et ne manquait jamais d'arriver à l'endroit de la côte où j'étais allée. On eût dit qu'il suivait la trace de mes pas , ou qu'il devinait d'une lieue où j'étais. Il me trouvait toujours seule , car je ne pouvais supporter la bruyante compagnie des jeunes fdles et des jeunes garçons du village , et je mettais tous mes soins à les éviter, pour m'abandonner librement a mes rêveries.
Toutes les fois qu'il me surprenait , son premier mouvement était de me demander h qui je pensais. Je lui répondais que je ne pensais à rien , pour ne pas lui avouer que je pensais à lui. Mais un jour , je me troublai si fort , en lui faisant ce mensonge,
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qu'il lut dans mes yeux la vérité que je lui cachais, et se jeta à mes pieds en me baisant les mains , et en s'écriant qu'il était le plus heureux des hommes. Je ne sus pas comment lui dire le contraire , et à partir de ce moment , je sentis que je n'aimerais jamais que lui et que mon sort était dans sa main.
Cependant tout en croyant à son amour, j'ignorais ses intentions, et j'évitais de me trouver seule avec lui. Ce fut alors qu'il me déclara qu'il voulait m' épouser. Il me dit cela d'un air si ardent et si sincère , que je ne pus douter de sa bonne foi. Il ajouta que notre bonheur dépendait de M. le bailli ; que la première chose qu'il lui demanderait à son retour serait la permission d'être mon époux , et qu'il avait des moyens sûrs de l'obtenir.
La seule circonstance qui m'inquiétât , c'est qu'il refusait de me dire son nom , assurant qu'il ne devait pas me l'apprendre avant le moment où il demanderait ma main.
Je crus a sa franchise , comme je crus à son amour, comme je crois encore à l'un et à l'autre , et non seulement je m'habituai au mystère où il voulait demeurer enveloppé , mais encore j'y trou-
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vai du charme. Charme funeste, hélas! qui n'avait pas besoin de se joindre à tous ceux dont j'étais déjà environnée !
La veille du jour où devait revenir M. le bailli , mon fiancé ( c'est ainsi que je l'appelais ) vint me rejoindre dans la même anse déserte où je l'avais rencontré la première fois, et où j'étais seule, suivant mon usage. Il me trouva assise a l'ombre sur le sable, et il se plaça près de moi. Il faisait une chaleur étouffante. Il n'y avait pas un souffle de vent dans l'air. La mer semblait étendue comme une grande lame de plomb sous les rayons du soleil , et on ne l'entendait pas même briser contre le rivage.
Le jeune marin se pencha vers moi avec plus de tendresse encore que de coutume . et me parut plus beau que je ne l'avais jamais trouvé. Il parla de notre prochain bonheur . et j'en parlai comme lui. Nous y croyions tous deux si fermement, que nous oubliâmes que le temps n'était pas encore venu d'en jouir. Il me prit les mains et il les couvrit de baisers dont le feu m'était inconnu. Il me dit des paroles et me fit des regards qui donnèrent le vertige k ma tête et la fièvre à mon cœur. Des
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regards et des paroles , il passa bientôt aux caresses les plus tendres ; je m'en défendis en vain, je devins d'autant plus faible qu'il devenait plus pressant, et enfin... mon ange gardien m'abandonna. . .
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Ici, la mère Josèfe s'interrompit, et tomba dans une sorte de délire , au milieu duquel ses enfans n'entendirent sortir de sa bouche que des mots sans suite , des noms affectueux et caressans , des expressions de confiance et de terreur , de remercîment et de reproche , et enfin un gémissement sourd qui se termina par des pleurs et des sanglots.
La vieille mit ses deux mains flétries sur son visage, et pendant un quart d'heure, on vit les larmes ruisseler entre ses doigts , comme l'eau à travers les fêlures d'un vase.
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Kornic la regardait avec de grands yeux, sans lui donner aucun signe de compassion, et Simonne, tremblant que cette crise ne devînt l'agonie de sa mère , s'efforçait de la calmer en lui parlant de Dieu et en pleurant avec elle.
Quand Josèfe retrouva ses esprits , elle promena
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autour d'elle un regard effrayant \ laissa retomber sa~tête sur les oreillers , et demeura quelques minutes dans un affaissement complet de Famé et du corps.
Enfin elle se releva doucement, et reprit son récit d'une voix éteinte :
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— Le lendemain , M. le bailli étant arrivé dans
la soirée, notre hôte sortit à la tombée du jour , après s'être long-temps entretenu avec mon oncle. J'éprouvai un frisson inexplicable en le voyant franchir le seuil de notre maison, comme si quelque chose m'eût dit qu'il n'y rentrerait jamais.
La nuit vint et sembla justifier mes craintes. Il n'arriva point à l'heure du souper; celle du coucher ne le vit pas revenir davantage , et enfin minuit sonna sans qu il reparut.
Alors mon inquiétude se changea en terreur , et je ne pus m'empêcher de la communiquer à mon oncle. Il se contenta de sourire , et se montra aussi joyeux de l'absence du jeune marin que j'en étais triste et effrayée.
— Nous le reverrons demain ? avec M. le bailli ,
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dit-il, en appuyant sur le dernier mot, et en me laissant seule pour aller dormir.
Je passai la nuit dans une agitation affreuse, et le lendemain matin, qui était un dimanche , je courus à l'église, au premier son de la grand'messe, pour voir si j'y trouverais mon fiancé avec M. le bailli , comme avait dit mon oncle.
Je l'y trouvai en effet, mais j'eus besoin de le regarder bien des fois avant de le reconnaître . Il portait au lieu de son costume de pilote , l'habit galonné , les épaulettes d'or etl'épée des enseignes de vaisseau de la marine du roi ; et il était debout à la droite de M. le bailli , dans son banc d'honneur.
On me rapporta évanouie a la maison, et mon oncle me raconta ainsi l'histoire de notre hôte :
C'était le fils unique de M. le bailli. Il y avait deux ans qu'il avait quitté la maison de son père, à Guérande, pour se faire marin malgré lui. Maudit a cause de cette désobéissance, il avait tout bravé pour faire son chemin dans la marine, et il était venu déguisé au village, afin de s'assurer du pardon de son père , avant de se remettre en sa présence.
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Mais M. le bailli avait été si fier de revoir son fils enseigne de vaisseau du roi , qu'il lui avait fait grâce et l'avait reçu à bras ouverts.
Cette nouvelle fut loin de me réjouir autant que mon oncle. Non pas que je doutasse de la fidélité de mon fiancé, quel qu'il fût; mais je voyais entre lui et moi une distance si effrayante, que je n'osais plus croire notre amour capable de la combler. J'étais impatiente de le voir revenir , de l'entendre m'assurer lui-même de sa tendresse , de lui demander s'il en avait parlé à M. le bailli. Je n'osais m' arrêter à cette dernière idée, tant je tremblais de rêver l'impossible !
Cependant M. Ker-mor (je l'appellerai maintenant de ce nom respectueux, malgré les droits coupables que j'avais de lui donner d'autres titres) M. Ker-mor ne tarda pas à venir me trouver. Il n'avait pas encore parlé de nous à M. le bailli ; mais il me jura que son cœur ne changerait point avec son nom , que mon amour et ma beauté valaient bien sa naissance et sa fortune , et qu'il m'épouserait, béni par son père, comme il m'aurait épousée, maudit par lui. Malheureusement, tandis qu'il me disait cela, son costume brodé d'or et je ne sais quel
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air allier que je remarquais en lui pour la première fois, paraissaient me dire le contraire, et m'annoncer que tout était rompu entre la fille du pêcheur Penoèr et le fils de M. le bailli de Piriac. Je le trouvais plus terrible et moins beau en enseigne de vaisseau du roi qu'en simple pilote de la marine. Il nie semblait que son épée et ses épauïettes venaient me dire adieu. C'était la première fois qu'un sentiment d'humilité entrait dans mon ame ; et l'épreuve fut si amère et si pénible , que , malgré les protestations et les caresses de M. Ker-mor , je ne pus m' empêcher d'éclater en pleurs et en sanglots.
Il me quitta, en me promettant de revenir me
consoler dans une heure, avec la nouvelle de notre
prochain mariage.
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Une demi-heure après, il n'était plus à Piriac. II :\ | rlnrJ oh 'ioiïmov! .K
Ne 1 accusez pas pourtant ; car voici ce qu il m'apprit dans une lettre qui m' arriva le lendemain de Saint-Nazaire.
A la première ouverture de son projet de mariage avec une fille de Piriac , son père , sans lui en demander le nom, lui avait dit qu'ils en parle-
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raient pendant une promenade en mer , pour laquelle, en effet, ils étaient attendus au môle par les pilotes du village. Ils s'étaient donc embarqués aussitôt ; mais le bailli avait donné des ordres secrets aux pilotes, qui, au lieu de les promener à l'aviron dans la baie , les emmenèrent à la voile jusqu'à Saint-Nazaire. Une péniche du roi s'y trouvait, prête à lever l'ancre pour Brest. Ker-mor y fut placé de force , sans pouvoir remettre seulement le pied à terre , et n'eut que le temps de me faire savoir son aventure par deux mots qu'il confia secrètement à un des pilotes. Il terminait en me priant de l'attendre et en me jurant de nouveau qu'il n'épouserait jamais que moi.
[i;q 39 ç I Je ne vous dirai point , mes enfans , le mal que me fit cette nouvelle. J'y vis celle de ma perte ; et, à partir de ce jour , mon ame fut partagée sans cesse entre les remords cruels du passé et les prèssentimens non moins cruels de l'avenir. Les angoisses du présent s'y joignirent bientôt, car je reconnus que j'allais être mère ! . . .
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Sur ces entrefaites , mon oncle mourut. M. le
bailli , sans savoir ce que j'étais pour son fils , me
proposa d'entrer à son service ; et moi qui n'avais
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jamais pu être aux ordres de personne , je passai humblement sous les siens, dans l'espoir d'avoir plus facilement chez lui des nouvelles de M. Kerm or.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il en arrivât. Un soir, enfin, comme M. le bailli allait se mettre à table ) un matelot, revenant du service , demanda à lui parler. On l'introduisit avec empressement , et j'accourus , le cœur palpitant , dans la salle , persuadée que c'était un message de mon fiancé.
Le matelot portait en effet une lettre de lui. Mais l'air dont il la présenta à M. le bailli me fit passer un frisson par le corps. Cependant , M. le bailli se hâta de briser le cachet , et parcourut précipitamment les premières lignes... Tout à coup je le vis pâlir et trembler...
— Est-il arrivé un malheur à M. Ker-mor? demandai-je avec effroi.
Ni M. le bailli, ni le matelot ne répondirent ; le
premier mit son front dans ses deux mains , et le
second hocha tristement la tête.
— Ah ! il est mort ! dis-je en poussant un grand cri et en tombant à terre.
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Il était mort en effet. La lettre qu'on venait de recevoir était un dernier adieu qu'il envoyait à son père et à moi , car elle contenait , sans autre explication, un petit paquet qui m'était destiné. M. le bailli me le remit en me considérant avec une surprise mêlée d'émotion. Je l'ouvris et j'y trouvai un médaillon portant intérieurement mon nom et celui de M. Ker-mor , avec la date du jour où je m'étais donnée à lui. Il me l'adressait comme la médaille de notre mariage devant Dieu, sans se douter qu'elle serait bientôt le titre de la naissance de notre enfant.
Ce fatal secret n'appartenait qu'à moi. Je jurai dès lors de l'emporter dans la tombe, et de consacrer ma vie entière à cacher ma honte. Je retrouvai pour cela toute ma force et toute ma fierté; et, quelque difficile que fût l'entreprise, j'en suis venue à bout jusqu'à ce jour , puisque vous êtes les premiers, mes enfans, à qui je fais l'aveu de ma faute, après celui qui lui doit l'existence. Il ne fallait pas pour me décider à cet aveu , moins que la nécessité de réparer les suites affreuses que mon secret a eues pour vous, et qu'il n'aurait point eues si j'avais parlé plus tôt, car le fils que j'ai mis au monde avant mon mariage avec Jean Plouarzec , ce frère
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de Simonne qu'elle ne connaît point pour son frère, mais qui l'a toujours connue pour sa sœur, cet ami tendre et dévoué que vous avez pris pour un amant, Kornic, et dont vous avez causé la mort, c'est Donatien le bâtard ! . . . .
Hâtez-vous donc , puisque vous êtes le maître de délier comme de lier , hâtez- vous de lever la malédiction que vous avez jetée sur votre femme et votre fille , aussi pures l'une que l'autre ; pardonnez-moi tous deux votre malheur en vertu de mon expiation ; et , par pitié sinon par reconnaissance, jurez-moi encore une fois que vous seuls connaîtrez ma honte ici-bas.
~p— Ne craignez rien , ma mère , s'écria Simonne, j'ai déjà appris à garder votre secret ; car il y a deux ans que Donatien m'a révélé qu'il est mon
— Deux ans !... tu savais!... Et c'est pour moi ([lie tu t'es laissé maudire, ma Simonne? balbutia la vieille, avec un attendrissement plein d'admiralion. M nom msp esëjmïhi èDiiua ....
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Ft elle ouvrit ses deux bras à la sublime fille, qui s'y précipita tout en pleurs.
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Mais c'était trop d'émotions à la fois pour la malade. Ses forces l'abandonnèrent , et elle retomba sur les oreillers, calme et comme endormie, mais pâle et sans connaissance.
Simonne reconnut un assoupissement pareil à celui d'où sa mère était sortie le matin, et elle se tourna doucement du côté du pilote , s'attendant à tomber dans ses bras , au milieu de mille bénédictions. Mais, au lieu de la figure tendre et souriante qu'elle comptait voir , elle trouva un visage horriblement décomposé, des yeux ternes et fixes, et une bouche entrouverte et muette.
La révolution qui venait de s'opérer dans les idées de Kornic avait été trop brusque et trop forte pour son cerveau affaibli.
11 était fou.