CHAPITRE XXX
Après le récit de la mère Josèfe , il nous reste à donner quelques explications, sur Donatien d'abord, et puis sur les faits qui avaient persuadé à la IHvroëte que le jeune marin entretenait un commerce illégitime avec la femme de Kornic , pendant l'absence de ce dernier ; faits rapportés dans la prc-
mière partie de cette histoire , au chapitre des Révélations.
La belle Josèfe , comme elle l'a dit à ses enfans, avait pris tous les moyens de cacher les suites de sa faute.
C'est dans ce but qu'elle avait d'abord dérobé au village la naissance de Donatien , en faisant , sous un faux nom, jusqu'à Nantes, un voyage et un se* jour de plusieurs mois ; qu'ensuite elle avait consenti, malgré les répugnances de sa conscience et de son cœur , à épouser le pêcheur Plouarzec ; et qu'enfin, après avoir fait mystérieusement reparaître son fils à Piriac, comme un enfant trouvé sur la côte , elle ne lui avait jamais témoigné publique* ment qu'une protection compatissante et efficace \ au fond, mais, en apparence, contenue et réservée* Elle ne l'en aimait pas moins réellement. Au contraire , elle se dédommageait seule avec lui, par1 mille caresses ? de la contrainte pénible à laquelle elle se condamnait devant les autres. Au reste , Donatien avait eu long-temps un autre protecteur. M. le bailli, soit qu'il s'intéressât à lui par pure humanité, soit qu'il soupçonnât quelque chose de sa naissance, l'avait, comme nous l'avons déjà dit,
fait élever dans sa maison avec le plus grand soin, et gardé près de lui jusqu'à sa mort.
Josèfe avait attendu que son fils eût un âge raisonnable, pour lui remettre le médaillon de M. Kermor et lui révéler le secret de sa naissance. Ce secret , Donatien l'avait long -temps gardé inviolablement. Un jour seulement (le jour où la Divroëte Pavait surpris seul avec la femme de Kornic, dans le courtil de la maison de Josèfe), il avait cédé au besoin de son cœur et aux sollicitations de Simonne , en avouant à cette dernière qu'elle était sa sœur. C'est à la suite de cette confidence qu'ils s'étaient prodigué les innocentes caresses que la sorcière n'avait pu interpréter autrement qu'elle n'avait fait , et qu'ils s'étaient plusieurs fois passé l'un à l'autre le médaillon quirenfermait les titres de leur fraternité, mais dans lequel leur ennemie avait naturellement vu un gage d'amour criminel.
Tout excusable que fût cette trahison du secret ée sa mère , Donatien se la reprocha d'autant plus, que , le soir même du jour où il l'avait commise , Josèfe lui fit jurer encore mille fois qu'il mourrait plutôt que de prononcer jamais un mot qui pût faire soupçonner sa naissance.
On a vu comment il tint ce serment ; et on comprend maintenant pourquoi , dans la scène entre lui et le pilote , sur la tour du Phare , il aima mieux se jeter à la mer que de se laisser prendre le médaillon de M. Ker-mor.
C'est que Donatien connaissait les habitans de Piriac ; et -, outre la honte et la peine mortelles qu'eût faites à sa mère la révélation de sa faute, il savait qu'elle serait aussi humiliée et aussi maudite dans ses derniers jours qu'elle avait été honorée toute sa vïe , du moment où l'on apprendrait que cette vie n'avait pas été sans tache*
Cette raison était aussi celle qui avait inspiré à Simonne l'héroïque silence qu'elle avait gardé sous l'anathème public, lorsqu'elle n'eût eu qu'un mot à dire pour le lever aussitôt. Mais ce mot aurait fait retomber l'anathème sur sa mère! Et, à ses propres douleurs , elle avait senti que sa mère eu serait morte. Il n'en fallait pas tant pour la décider à mourir elle-même, plutôt que d'ouvrir la bouche ; car elle était fille autant qu'élletftîiit femme et mère.
L'unique moyen dont la malédiction générale pût être détournée de la tête de Simonne , sans rejaillir sur celle de Josèfe, était donc celui que cette der-
nière avait trouvé , et qu'elle mettait , par ses aveux, à la disposition du pilote. Le pilote seul, en effet, ainsi qu'elle l'avait dit, pouvait défaire ce qu'il avait fait , sans donner d'autre raison de ce changement que sa volonté souveraine. Une fois convaincu de l'innocence de Simonne , il n'avait qu'à dire aux habitans : « J'ai eu tort de maudire cette femme comme infidèle et impure ; elle est fidèle et chaste, et nous lui devons tous réparation. » A l'instant même , ceux qui avaient jeté le plus d'opprobre sur la Maudite, l'auraient portée en triomphe au milieu du village.
Mais, maintenant que le pilote, devenu fou , ne saurait faire cet usage salutaire de la confession de Josèfe , qu'arrivera-t-il? et laquelle, de la mère ou de la fille, sera définitivement la Maudite? C'est ce que nous allons savoir en retournant chez maître Jonas.
H y avait près de trois heures que Jeannic dormait dans le fauteuil où nous l'avons laissé , en attendante retour du vieux pêcheur, lorsqu'il fut réveillé par deux cris poussés en même temps dans la rue et dans la chambre de la mère Josèfe. Son premier mouvement fut de courir à la chambre ;
mais, réfléchissant aussitôt qu'on ne l'avait point appelé, il craignit d'entrer indiscrètement; et, comme des coups frappés à la porte extérieure avaient suivi le cri poussé en dehors, il se décida à aller ouvrir de ce côté.
Il n'eut pas plus tôt tiré la barre de la porte \ qu'une main brusque la poussa en dedans, et qu'une femme haletante se précipita dans la maison.
C'était la Divroëte.
Suivant la recommandation de Jeannic, maître Jonas l'avait prévenue, en revenant du Phare, que son fils était à Piriac et qu'elle pouvait l'attendre sans inquiétude. Mais, au lieu de l'attendre, elle vait voulu aller le chercher tout de suite ; et , prenant sa cape et son bâton , elle avait précédé le vieux pêcheur au village.
Sa première idée , en revoyant son fds , fut de l'examiner et de le tâter en quelque sorte des pieds à la tête , comme pour s'assurer que c'était bien lui et qu'il était encore vivant. Depuis le matin, qu'elle le cherchait vainement sur toute la côte , elle avait
tellement désespéré de le trouver, qu'elle croyait qu'on le lui avait tué ou ravi.
— Mon fieux! répétait -elle , en s'abandonnant au bonheur de le regarder et de l'embrasser.
Puis J quand elle se fut bien convaincue qu'il était sain et sauf, passant des craintes qu'elle avait eues pour lui au souvenir du mal qu'elle-même avait souffert pendant son absence :
— Malheureux ! lui dit-elle d'un ton de reproche affectueux, comment t'es-tu échappé, ainsi sans me prévenir, dans l'état où tu étais , et pour...
Elle s'arrêta, et promena autour d'elle un regard farouche.
— Pour la Maudite , acheva-t-elle , en choisissant ce nom, comme le plus doux que sa haine pût trouver.
Jeannic ne fit pas semblant d'entendre , et pria doucement sa mère de s'asseoir dans le grand fauteuil de Jonas.
— Nous allons partir, dit la Divroëte.
! — Reposez- vous auparavant , ma mère.
— Nous nous reposerons à Gastelli ; viens , mon fieux.
— Tu n'es resté que trop long-temps dans cette
maison fatale, ajouta-t-elle , en regardant de travers la porte de la chambre où elle savait qu'était couchée la mère Josèfe.
— Viens vite , répéta-t-elle , une main sur la porte , et l'autre dans celle de son fils.
— Ma mère , répondit Jeannic \ j'ai promis à Jonas de garder sa maison jusqu'à son retour. Je dois tenir ma promesse.
Il ne parlait point de Josèfe, ni de Simonne, parce que, sans connaître la profonde haine que leur portait la sorcière, il savait que leurs noms ne produisaient qu'un effet fâcheux sur son esprit. Mais sa mère, qui lisait clairement dans son ame, devina son intention réelle, sous le prétexte qu'il alléguait pour rester , et lui dit d'un ton aigre-doux :
— Ce n'est pas à cause de Jonas que tu veux demeurer, mon enfant; c'est à cause de Simonne,
qui est là avec sa mère, grâce à toi, et malgré tout le village, sur lequel elle va appeler la colère du ciel. Mais quand tu resterais ici jusqu'à demain , que peux-tu faire pour cette Maudite?
— La bénir et la consoler , répondit le jeune homme, en tournant son regard angélique vers la porte de la chambre.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, si mes pressentimens ne me trompent pas , la Maudite pourra bien ne plus l'être en sortant d'ici.
— Que dis-tu ? fit la sorcière, avec un mouvement d'effroi, que Jeannic prit naïvement pour un signe d'intérêt.
— Je dis, poursuivit-il, que la mère Josèfe a fait venir près d'elle le pilote et sa femme , que cela ne peut pas être sans bonne intention , et qu'elle va sans doute les réconcilier avant de mourir.
La Divroëte frémit, à l'idée de se voir enlever sa vengeance , comme une lionne qu'on menacerait de lui arracher ses petits. Elle lança un coup d'œil affreux vers la porte qui la séparait de ses ennemis, et fut tentée de l'ouvrir, pour se précipiter
entre eux, et les disperser de nouveau de son souffle empoisonné. Mais elle se contint; et, cherchant dans les yeux de son fils quelque raison de douter de ce qu'il venait de dire :
— Simonne et Kornic réconciliés ! articula-t-elle lentement; non, non; c'est impossible. La femme est infidèle , et le mari est inexorable. Il y a d'ailleurs entre eux un fruit de l'adultère...
— Et le fantôme d'un mort, ajouta-t-elle , en faisant allusion à la disparition de Donatien.
— Dieu en sait plus que nous , ma mère.
— Oui, mais Satan y voit clair aussi, mon fieux.
— Que voulez- vous dire ?
— Rien.
En ce moment, le cri étouffé qui était déjà parti de la chambre y retentit de nouveau , et Jeannic Fécouta en frémissant , tandis que sa mère le recueillait avec un sourire, comme une musique douce à son oreille. Après ce cri, vint un silence,
puis des paroles entrecoupées, puis enfin des supplications et des pleurs..,..
Jeannic était tenté d'aller voir ce que c'était, et la Divroëte , n'osant pas entrer elle-même , osait moins encore laisser entrer son fils , de peur que sa présence ne fût bienfaisante à ceux dont la douleur était sa joie.
Maître Jonas arriva sur ces entrefaites. En voyant le jeune homme et la vieille, debout et l'oreille tendue, près de la porte de la chambre , il alla écouter comme eux , et il entendit ce qu'ils avaient entendu.
Bientôt, soit qu'il trouvât ces bruits plus Inquié* tans qu'ils n'avaient semblé à Jeannic , soit qu'A fût plus résolu ou moins discret que ce dernier, il frappa deux petits coups d'avertissement à la porte, et il l'ouvrit.
Alors, voici ce que Jonas, la Divroëte et son fils virent dans la chambre, à la lueur incertaine de la lampe de nuit. La mère Josèfe , toujours plongée dans son assoupissement 3 était immobile sur son lit, la bouche muette , les yeux clos et les bras
alongés. Kornic se tenait assis sur une chaise, à quelque distance, et Simonne, agenouillée à ses pieds , semblait chercher à attirer ses regards et à obtenir de lui quelques paroles.
A l'aspect de ce groupe, l'idée de réconciliation, émise par Jeannic, revint douloureusement à l'esprit de la sorcière ; et cette idée lui parut d'autant plus vraisemblable, qu'elle vit le pilote se lever en s'appuyant sur l'épaule de sa femme , lui prendre la main d'un geste affectueux, et la mener en face de la lumière, comme pour la contempler à son aise. À ce dernier mouvement , la vieille en fit un pour s'élancer sur le jeune homme et la jeune femme , et les séparer par une malédiction. Mais elle s'arrêta , en remarquant que les yeux de Kornic étaient ouverts sans voir, et que l'expression de son visage n'avait aucun rapport avec la démarche qu'il faisait. Tout à coup, il frémit, passa une main sur son front, lâcha brusquement celle de sa femme, la regarda fixement dans les yeux pendant une minute , recula comme si elle lui eût fait peur 9 et sortit de la chambre, après avoir crié trois fois :
— Maudite! maudite 1 maudite!
Simonne tomba sur une chaise , abattue de dés-
espoir et glacée d'épouvante; Jeannic alla timidement vers elle, et Jonas s'approcha du pilote avec inquiétude, tandis que la Divroëte observait celuici d'un air curieux et avide.
Kornic laissa venir le vieux pêcheur jusqu'à lui, le considéra avec étonnement , puis avec admiration , se mit à genoux pour lui adresser des paroles d'amour , et s'élança dans la rue en entonnant le chant des rosières :
Voici les roses Toutes écloses ; Voici le Mai.
Allons, pennères, Avec nos mères Et notre aimé; Voici les roses Toutes écloses ; Voici le Mai.
Jonas et Jeannic se regardèrent en silence. Ils ne comprenaient rien à ce qu'ils venaient de voir , mais ils frissonnaient des pieds à la tête.
— Ne voyez-vous pas que cet homme est fou ? dit tranquillement la sorcière, en dissimulant à peine le sourire intérieur qui trahissait sa joie.
Elle mit sa cape , reprit son bâton, et sortit avec son fils , qui se laissa emmener sans savoir où il