‹ DonatienChapitre 8 sur 35 · LE CHANT DES ROSIÈRES · texte numérisé non relu

LE CHANT DES ROSIÈRES

allait , tant la frayeur lui avait ôté l'usage de ses facultés!

Jonas se mit à courir dans la rue, sur les pas du pilote , et Simonne , après avoir hésité un instant à sortir ou à rester , se jeta en sanglotant sur le pied du lit de sa mère.

Une heure après , le vieux pêcheur rentra, sans avoir trouvé Kornic.

LE FIANSÉ.

CHAPTRE XXXI.

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Le lendemain matin, une foule d'habitans, grossie de minute en minute, par les groupes de pêcheurs qui se rendaient à la côte, était réunie devant les ruines de la maison de la mère Josèfe. Le spectacle qui attirait ce concours eût semblé ridi-

g* LE FIANCE.

cule et pitoyable s'il n'eût pas été si touchant et si terrible.

Kornic, le visage décomposé , les yeux errans , les cheveux en désordre, allait et venaifautour de la maison incendiée, comme s'il y eût cherché quelqu'un ou quelque chose.

— Le pilote ! s'écriaient les passans qui l'apercevaient , en s' approchant curieusement pour le regarder.

— Que fait-il là? demandaient les uns.

— Il a perdu la tête , répondaient les autres.

Et en effet , on ne pouvait le considérer quelque temps, sans remarquer dans ses moindres mouvemens tous les symptômes de la folie. Tantôt , il observait avec étonnement les murs noircis qui s'élevaient seuls au dessus des décombres ; tantôt il souriait de trouver ouvertes toutes les portes et toutes les fenêtres, et il se faisait un jeu d'entrer par les unes pour sortir par les autres ; tantôt enfin il s'asseyait sur un débris de meuble ou sur une pierre calcinée , dans l'attitude d'une attente pai-

sible et patiente. Alors, il posait sur ses genoux quelques algues sèches qu'il tenait à la main, et il s'occupait à les arranger soigneusement en bouquet j comme si c'eût été des fleurs rares et précieuses.

Quand il eut fait cela plusieurs fois , il s'approcha des habitans qui le regardaient , et leur dit avec un sourire mystérieux , en leur montrant son bouquet d'algues :

— C'est pour ma fiancée.

— Quelle fiancée ? demanda un pêcheur.

— Simonne, la fille de la mère Josèfe... Elle a été nommée rosière ce matin , et je l'attends ici pour lui offrir le premier mon bouquet, afin qu'elle me choisisse parmi ses amoureux. C'est qu'elle n'en manque pas d'amoureux. Elle en a autant qu'il y a de jolis garçons dans le village. Mais je ne les crains pas. Elle me donnera la préférence sur tous , j'en suis sûr. Nous nous sommes fiancés à la Chandeleur, sans que personne en sache rien.

— Ah! la voilà enfin, ajouta-t-il, en voyant

s'avancer des passans... On l'apporte chez elle en triomphe. . . Elle a la bague et les roses blanches. . . Les roses blanches seront pour moi... Mais où estelle donc? Tiens, je me suis trompé; ce n'était pas elle... Enfin, elle viendra toujours, et j'ai bien le temps...

Et , se rasseyant devant la porte, il se mettait à fredonner à demi- voix :

Voici les roses , Voici le Mai...

Allons , pennères Avec vos mères.

Voici le Mai...

— Pauvre Kornic ! murmuraient les assistans attendris jusqu'aux larmes.

— Oui , heureux Kornic ! reprenait le fou qui entendait ainsi, suivant son idée, et qui se souriait doucement à lui-même, en pressant ses algues sèches sur sa poitrine.

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Tout à coup, il se leva vivement , s'avança vers une jeune fille qui se trouvait près de lui, et lui offrit la main pour l'introduire dans la maison. Mais la jeune fille, effrayée par son regard et sa figure, poussa un cri et se cacha dans la foule.

LE FIANCÉ, Sr-

Kôrnic demeura stupéfait, et parut réfléchir profondément. Puis, il devint triste, et murmura, en retournant vers la maison :

— Pauvre Simonne! elle a perdu sa couronne de roses blanches , sa couronne de rosière , que M. le curé lui a donnée tout à l'heure... Où peutelle être?... Il faut que je la retrouve...

Il rentra dans la masure par une brèche de la muraille , et se mit à chercher dans les ruines. Il parcourut toutes les pièces des anciens appartenons de la mère Josèfe et de Simonne 7 encore indiquées par des restes de murs. Il visita tous les angles , fouilla dans tous les coins , souleva tous les décombres y et s'arrêta enfin devant un monceau de cendre et de poussière, qu'il creusa avidement avec ses mains, jusqu'à ce qu'il fût arrivé au sol.

— Point de couronne! soupira-t-il alors d'un air découragé.

Et il resta debout devant le trou qu'il venait de faire , les bras croisés et les yeux fixés droit devant lui.

Cependant les [spectateurs de cette triste scène échangeaient leurs avis sur les causes qui avaient pu égarer à ce point la raison du pilote.

— C'est le regret de son bonheur , disaient les uns. Il aimait tant sa femme !

— C'est peut-être le remords aussi , répondaient les autres. Il croyait avoir causé la mort de Donatien , et il se la reprochait comme un crime.

— On dit que depuis huit jours il ne parlait à personne, ne dormait plus , mangeait à peine , et passait seul dans son canot les jours et les nuits. En voilà plus qu'il n'en faut pour perdre la tête.

— Sans compter les réflexions qu'il devait faire à part lui pendant tout ce temps-là!...

— Vous ne parlez point de la Divroëte, fit observer une femme. C'est elle qui a révélé à Kornic le péché de Simonne. Elle lui a peut-être donné un philtre pour le rendre fou.

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— Qui sait s'il ne le lui a pas demandé lui-même,4 afin d'oublier son malheur en perdant la raison?

LE FIANCÉ, 8fr

— Vous n'y êtes point , et vous vous trompez tous, dit une voix forte et sévère, qui se faisait en^ tendre pour la première fois.

Tout le monde se détourna du côté d'où elle partait, et on reconnut le vieux pêcheur qui avait désapprouvé, la veille, l'introduction de Simonne auprès de sa mère.

Il arrivait en ce moment devant la maison , et il parlait du ton d'un homme qui apporte des nouvelles sûres.

— Voici, reprit-il sentencieusement, voici pourquoi le pilote est devenu fou. C'est qu'il a passé la nuit chez maître Jonas. Je le sais. Or, la maison de maître Jonas est abandonnée de Dieu , depuis que la Maudite en a franchi le seuil. Il devait donc y arriver un malheur. Je l'avais dit hier au soir. Vous voyez que ce malheur ne s'est pas fait attendre. Il est tombé sur Kornic.

Cette observation fut un oracle pour tous les assistans..

— C'est la faute de la Maudite , s'écrièrent plusieurs voix.

90 tE FIAISCE.

— Oui! oui ! répondirent vingt autres.

— Est-ce qu'elle est encore dans le village?

— Toujours ! dit le vieux pêcheur. Elle n'a pas

quitté la maison de Jonas.

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Il faut qu'elle en sorte...

— Elle fera mourir sa mère après avoir fait affoler son mari...

— Allons la chasser !

— Allons ! cria la foule en se précipitant vers la

* place de l'église , comme une vague emportée par

le vent.

La rue fut balayée en une seconde, et il ne resta avec Kornic, devant la maison brûlée , que quelques vieillards et quelques enfans, que leur âge mettait hors d'état de suivre les autres.

Arriver chez maître Jonas, y pénétrer de vive force , arracher de la chambre de Josèfe la Maudite et son enfant , les pousser jusqu'au rivage, au mi-

LE FIANCÉ. 9i

lieu des clameurs et des menaces, tout cela fut pour les habitans l'affaire d'un quart d'heure» Surprise par eux, lorsqu'elle s'endormait d'épuisement, Simonne eut à peine le temps de recueillir ses esprits , et elle se trouva sur la côte , avec sa fille dans ses bras , se demandant si elle n'avait pas fait un rêve.

— Hélas! s'écria-t-elle, en se laissant tomber sur le sable, voilà donc la réparation qui m'attendait ce matin , et votre faute n'est pas assez expiée encore, ô ma mère !

Elle resta long-temps affaissée sur elle-même , sans autre force et sans autre pensée que celles de serrer son enfant contre sa poitrine.

Tout à coup, elle sentit une main se poser doucement sur son épaule , et une voix timide l'appeler par son nom.

C'était son ange gardien qui venait reprendre sa place. C'était Jeannic.

no I

Après avoir reposé pendant la nuit dans un sommeil profond, son esprit et son corps engourdis par

les fatigues et les émotions de la veille, la première pense'e du fils de la Diyroëte , en s' éveillant, avait été de retourner au village, pour s'informer de tous les événemens dont les souvenirs se heurtaient dans sa tête , sans qu'il y vît encore distinctement autre chose que le malheur de Simonne. Mais deux obstacles également puissans s'étaient opposés à son intention : d'abord, la volonté de sa mère , et puis, la perte de ses forces. Il s'était senti le courage de vaincre le premier empêchement, tout grave qu'il fût pour lui , mais le second l'avait long-temps effrayé. Ses forces étaient épuisées d'autant plus complètement, que l'excitation qui les avait momentanément fait renaître avait été plus violente et plus prolongée.

— Ma mère , avait-il dit à la Divroëte, avant de lui annoncer son projet , je me sens bien, très bien, seulement je suis un peu abattu ; n'auriez-vous rien à me donner qui me ranimât ?

La sorcière avait fait semblant de ne pas l'entendre, et lui avait parlé d'autre chose. Mais son idée était trop arrêtée dans sa tête pour qu'il en pût être détourné par aucune diversion. Il avait continué de chercher en lui-même les moyens de

la réaliser , tout en laissant croire à sa mère qu'il y renonçait, afin d'être moins gêné par sa surveillance. En effet, la Divroëte, se fiant à l'impossibilité où elle le voyait de sortir de la cabane, l'avait quittée elle-même, pour aller faire dans son jardin une conjuration secrète , destinée à obtenir de Satan la continuation du malheur de ses ennemis. Alors, Jeannic était péniblement descendu de son lit, s'était traîné jusqu'à l'étagère enfumée où sa mère rangeait ses herbes et ses philtres, y avait pris une fiole remplie d'un élixir rouge , dont il l'avait souvent vue verser les gouttes précieuses aux vieillards et aux malades qui demandaient à être ranimés , en avait avalé une forte dose , et s'était rejeté vivement sur sa couchette, pour y attendre la révolution favorable, qui n'avait pas tardé en effet à s'opérer dans tout son être.

Il avait éprouvé d'abord une sorte d'ivresse accompagnée d'éblouissemens et de vertiges ; puis, de sa tête , son sang avait doucement reflué vers son cœur, d'oùjil était allé rendre la vigueur à tous ses membres, si bien qu'il s'était relevé sans effort, et qu'en rentrant la Divroëte l'avait trouvé habillé et prêt à partir... C'est alors qu'un nouveau combat avait commencé pour lui. Mais cette fois il

^ LE FIAINCE.

avait vaincu facilement avec une arme plus puissante que l'autorité de sa mère, avec son amour! La sorcière avait employé vainement tous les moyens imaginables pour le retenir près d'elle. Elle avait bientôt compris qu'il eût fallu l'y attacher ; et cédant à un pouvoir qu'elle subissait pour la première fois , elle avait dû laisser son fils courir au secours de ses ennemis et porter en quelque sorte des remèdes aux maux qu'elle-même avait faits. Heureusement, elle avait rendu ces maux assez incurables pour que sa vengeance demeurât en pleine sécurité , et que sa tendresse maternelle eût seule des inquiétudes.

Quoi qu'il en fût , Jeannic , après avoir promis, pour toute concession , de rentrer avant la nuit , s'était acheminé rapidement vers Piriac, en suivant le bord de la mer jusqu'à la chaussée du môle; et c'est là qu'il avait rencontré Simonne.

Elle lui raconta comment elle avait été chassée de chez Jonas par les habitans , et elle lui demanda s'il avait vu Kornic... Il répondit qu'il ne savait pas ce qu'il était devenu.

— Pauvre Kornic ! s'écria-t-elle avec désespoir,

c'est au moment de retrouver le bonheur qu'il perd la raison ! Occupez- vous de lui plutôt que de moi Jeannic. Tâchez de le voir et de le calmer ; car tous mes maux comme tous les siens ne finiront qu'avec son délire.

Le jeune homme proposa d'aller chercher le pilote au village , et y courut à l'instant même.

Il trouva le malheureux insensé dans la maison en ruines qu'il n'avait pas quittée depuis le matin, et il eut besoin de recueillir tout son courage pour ne pas s'enfuir à son aspect. Du reste , Kornic le reconnut dès qu'il le vit, et lui adressa le premier la parole.

— C'est toi, bon Jeannic? lui dit-il amicalement.

— Tu n'as pas de bouquet?., ajouta-t-il, en montrant ses algues sèches, qu'il avait attachées à son côté.

Le pauvre enfant pâlissait et tremblait , sans trouver rien à répondre , et pouvait à peine soutenir le regard brillant et glacé du pilote.

— As-tu vu Simonne? Sais-tu où elle est? lui demanda le fou avec mystère , tandis qu'il lui pre-

naît la main et cherchait à l'attirer hors de la masure.

— Oui, je l'ai vue, s'empressa de répliquer Jeannic ; je viens vous chercher pour vous mener à elle.

— Vraiment ?

— Suivez-moi. Elle n'est pas loin d'ici.

— Bon Jeannic !

— Allons vite.

— Allons...

Et le malheureux se laissa conduire au gré du jeune homme , croyant aller au devant de sa chimère, et répétant tout le long du chemin :

— Ma Simonne! ma fiancée!... ma rosière avec sa couronne blanche ! C'est moi qu'elle aime , moi seul. Elle me Fa dit , et elle m'a donné sa foi. Et aujourd'hui, elle va me donner sa main... Qu'elle était jolie , ce matin, quand M le curé lui a mis les roses sur la tête, en la nommant la plus chaste et la plus vertueuse! Et c'est la vérité !.., Depuis

qu'elle m'aime et m'a promis de n'épouser que moi , elle ne m'a pas seulement laissé prendre un baiser sur sa main... Aussi, que je vais êlre heureux et fier, et envié de tout le village!.. Ah! j'en

deviendrai fou!...

En disant cela , il sautait de joie et chantait son refrain :

Voici les roses, Voici le Mai...

— Es-tu bien sûr, au moins , que nous la trouverons, mon Jeannic? reprenait-il en pressant le pas.

— Soyez tranquille , lui répondait le jeune homme , heureux de le voir dans ces dispositions, et convaincu que sa femme ne pouvait lui apparaître dans un moment plus favorable.

Dès qu'ils furent à portée de l'apercevoir , il la lui montra sur la côte, en disant :

— La voici... c'est elle.

— Qui? demanda le pilote, dont le visage changea subitement.

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— Simonne.

— Ma fiancée !

'< II prononça ce mot avec ravissement , et s'élança

vers la jeune femme en lui tendant les bras. Mais quand il fut près d'elle, il s'arrêta court, la considéra d'un air stupéfait, et balbutia tristement :

— Ce n'est pas ma fiancée. . . Elle n'a pas sa robe ni ses roses blanches... Ce n'est point Simonne!

— Si , mon ami , dit tendrement la jeune femme ; je suis bien Simonne ; viens , mon Kornic! viens.

— Non î non ! fit-il en s'éloignant d'elle et en fixant un œil hagard sur son pâle visage, sur ses vêtemens en désordre et sur son enfant suspendu à son cou.

— Tu n'es point ma fiancée, ajouta-t-il avec un cri terrible ; tu es la Maudite ! ! î

Et il remonta en courant vers le village ? tandis que Simonne tombait éperdue dans les bras de Jeannic.

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Pendant toute la journe'e ; il essaya vainement de la faire rentrer à Piriac , et ce ne fut qu'à la nuit tombante qu'il put la reconduire chez maître Jonas.

Josèfe reprit connaissance aussitôt que sa fille fut près d'elle. Elle rouvrit les yeux en souriant avec douceur, comme une personne qui s'éveille après un beau rêve... Son front était calme, son regard serein, son visage radieux : la paix d'une conscience satisfaite respirait dans toute sa physionomie.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle en levant les yeux sur le crucifix ; mon Dieu ! qu'une faute expiée devient légère , et qu'il y a de consolations dans un devoir rempli!...

Puis se tournant vers Simonne et lui prenant la main:

— Ma fille, lui dit-elle, vous m'avez pardonné tous les deux , n'est-ce pas ? Ton mari t'a bénie , et votre bonheur va recommencer pour n'avoir plus de fin?... Ah! il me semble que je ne dois plus mourir!

Au ton dont ces paroles étaient prononcées ? Simonne comprit que sa mère pouvait renaître en effet, dans la pensée que tous leurs maux étaient réparés par sa confession, tandis que ïa nouvelle du contraire la tuerait infailliblement. Poursuivant donc jusqu'au bout sa filiale immolation d'elle-même , et cachant ses larmes pour montrer un sourire à leur place :

— Oui , ma mère , dit-elle à Josèfe ; oui , tout est réparé. Revenez à la vie, ma mère, pour recueillir le prix de votre sacrifice et pour voir votre fille heureuse et bénie !

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