CHAPITRE III
Versification, langue, patrie et date du poème '.
Doon de La Roche est écrit en vers alexandrins assonances. La structure des vers, avec la césure après le sixième pied, ne présente rien de particulier. Comme d'ordinaire dans les chansons de geste, les monosyllabes suivis d'un mot commençant par une voyelle, ce, je, ne, que, se (latin si), peuvent faire hiatus : avers ce que il est 56, ne lance ne espe'e 1297, Se // est niés le roi 2046, ce est chose provée 2539, je ai au cuer grant ire 2648. — Une autre licence bien connue* permet la non-élision de Ve posttonique d'un mot polysyllabique quand le mot suivant est un monosyllabe commençant par une voyelle. Cette licence, qui se retrouve dans d'autres chansons de geste % est fréquente chez notre auteur; on dirait qu'il a une prédilection pour les vers ainsi construits. Voici les exemples que nous avons relevés :
7i3 II est molt juenes enfes, si dit quanquë il set.
808 Je ne vuel mie perdre la merë et le fil.
884 Gom or le voit Landris, si commence a rire.
1. Parmi les observations que M. Meyer avait consignées par écrit en vue de l'Introduction, se trouvaient des notes sur la langue du poème, ainsi qu'une table provisoire des assonances : le tout ma été naturellement fort utile. M. Benary a donné, dans son mémoire cité (p. 33 1, note 2), de courtes remarques sur la langue, dont j'ai également profité.
2. Voir Ad. Tobler, Le Vers français, trad. K. Breul et L. Sudrc, Paris, i885, p. 70-71 ; P. Meyer dans son édition de VEscoufle, Introd., p. LU, lui.
3. Par exemple dans la Prise de Cordres, édit. Densusianu, V. 1378, 1730, 1761 (l'éditeur corrige ces vers à tort, Introd., p. cxxxvi). .^î^pt^n
972 Olive la duchesse; n'a plus belë ou mont.
1206 Et fu lez une pile repostë et mucie.
1265 Quant l'entent la duchesse, si plorë et sospire '. 1540, 1647 Car hom de riche cort doit estrë a barné.
1937 Tomilë et Malingre fera les chiés coper.
221 5 Que l'avoient juré Tomilë et Malingre '.
23 1 5 Serjans et chevaliers enmoinnë a grant flote.
2320 Tomilë et Malingre va noncier la parole.
2726 Se je muir par amor, m'arme en en garie.
333o Sire, ce dist li dux, Frobert m'apelë on.
3562 Dont otli dus pitié, si sospirë et larme.
3705 Encontre lor seignor poindre et galoper.
3966 Tomilë en menèrent [lie] a un chalant.
4247 Si dist celé donzelle : « Reveignë ou païs. »
4283 Et sa fille la gente, la belle a[l] cler vis. '•
4298 Pitié ot de s'amie, si sospirë et larme.
4443 En pais tenront latere, des orô en avant.
4469 Monta en .j. destrier qui la cropë ot lée.
4521 Est frerë a sa mère, bien veoir le poez.
4608 A grant peine ont fait entre eus la départie.
On peut encore citer un exemple, où le mot qui suit l'e posttonique non élidé est polysyllabique:
662 Quant vos verrez vo père au pueplë assemblé'. L'i de qui, suivi de voyelle, s'élide parfois :
117 Damedex le confonde, ^u'enla croiz fu penez. 2623 Qw'estoit au roi Dorame remés novelement.
De même l'i de si :
4534 Dis avesques i ot et 5'i ot .c. abez.
1. Le texte imprimé porte : si plore et si sospire. Le second st devrait être entre crochets, vu qu'il manque dans le fragment et dans le manuscrit, mais cette adjonction est inutile. Môme remarque pour le V. 3o38.
2. Le manuscrit porte : a Tomilë et a Malingre, leçon corrigée à tort dans le texte en : a T. et M.
3. Gomp. Jourdain de Blaie, éd. Hofmann : 1008 cui maie flamme arde ; 1701 ne m'en laissé issir, ,,,, ,
INTRODUCTION XXVII
Si me est une fois contracté en une syllabe : 2873 Sim desfia en France Pepin[s] li emperere.
Si on lisait Si me, avec le manuscrit, le vers serait trop long '.
Si les peut de même se contracter en ses (v. i8o5).
Ainsi que nous l'avons dit, les vers sont assonances ; on ne découvre nulle part une véritable tendance vers la rime. Le poème est divisé en i3o laisses, dont 78 masculines et 52 féminines. L'étude des assonances étant le principal moyen de connaître la langue du poète — moyen imparfait, il est vrai, puisqu'elles ne nous renseignent que sur les voyelles — , nous allons les passer en revue.
Assonances masculines.
L'a non nasalisé occupe les laisses XXXVIII et XGVI ; elles ne présentent pas le mélange d'à avec ai, mais c'est un hasard, car nous rencontrons ce mélange plus loin, dans les laisses féminines. Le seul mot intéressant à noter est saus 3356 (lat. sa 1 su s), où Vu se prononçait évidemment comme une semi-voyelle.
A nasalisé se rencontre dans seize laisses : I, IV, VI, XVIII, XXXVII, XL, XLII, XLVI, LXI, LXXX, LXXXIIl, LXXXIX, XCIII, XCIX, CXIII, CXXVI. — Dans ces laisses, le mélange d'an avec en est constant; il n'y a pas de laisses exclusivement en an ou en en. La laisse LXXX (3ô vers) est presque entièrement en en ; les seules exceptions sont garant 26o5 et dolen^ 2629 qu'on pourrait lire dolan^ (le ms. porte dolans). Dans la laisse XCIX, où il y a également une prédominance d'en, on peut noter, au v. 3437, Olivant, cas régime d'Olive ^. — Ai, ei nasalisé n'occupe qu'une
1. Comp. Vie de saint Alexis, v. 220, éd. G. Paris : To^ sui enfers, sim pais por sotte amor.