‹ Dorine, Chèvrefeuilles sauvagesChapitre 10 sur 13 · LE C.A'H.^AL · texte numérisé non relu

LE C.A'H.^AL

PRÈS un brusque coup de sifflet, le train a sensiblement ralenti sa marche. Il se rapproche de la ville et, suivant les courbes de la vallée, glisse tantôt entre une lisière de bois et le canal, tantôt entre le canal et la rivière. Penché à la portière du wagon, je regarde le paysage dont ni les lignes ni les couleurs n'ont changé et qui, après de longues séries d'années, m'est demeuré familier. Entre les deux berges rectilignes, le canal étale son eau somnolente où le ciel et les arbres se reflètent. Les arbres, ormes

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et platanes, ont considérablement grandi. Leurs cimes touffues répandent sur le miroir dormant une ombre plus dense et, par intervalles, d'un bord à l'autre, leurs branches se rejoignent. Les roseaux, les prêles, les joncs et les menthes font courir sur les deux talus leurs marges vertes. Les mêmes êtres, les mêmes bruits qu'autrefois rompent la monotone placidité du canal Un lourd bateau brun traîné par deux chevaux longe lentement Tune des berges; dans les herbes un pêcheur immobile, la ligne tendue, épie patiemment sur l'eau tranquille le flotteur qui s'obstine à ne pas bouger. Au milieu du chemin de halage, un bourgeois en chapeau de paille flâne à petits pas et s'arrête pour voir fuir le train. Ce canal de la Marne au Rhin qui s'en va, sous le ciel et les arbres, depuis la Brie jusqu'à TAlsace; ce canal avec son immuable physionomie m'apparaît comme un ami retrouvé après une longue absence. De frêles et invisibles liens, tissés par l'accoutumance er le souvenir, vont de mon âme à lui. L'abondance fleurie des plantes aquatiques, l'odeur de la terre humide, les risées du soleil et du vent sur le courant à peine sensible, ressuscitent en moi des sensations obscures, de fugaces visions, de lointaines émotions dont je n'avais

plus conscience. C'est un effet analogue à celui que produit une expression patoise du pays natal; on ne l'avait plus entendue depuis des années, et il suffît de la résonnance de quelques syllabes pour nous replonger en plein passé.

Dans l'eau somnolente du canal, je vois surgir de l'ombre et se mêler au reflet des arbres et du ciel, tous les menus incidents de mes années d'enfance, d'adolescence et de jeunesse. J'y retrouve mes angoisses d'écolier pris en flagrant délit d'école buissonnière; les rêveries du temps où j'étais en rhétorique et où je scandais mes premiers vers en écoutant les rainettes chanter à l'extrémité des roseaux; les rendez- vous auxquels je courais plus tard, frissonnant d'émoi. Et à travers les herbes échevelées, les branches mouvantes, les joncs tremblants, il me semble voir les figures à demi effacées des amis disparus, des amoureuses défuntes, flotter au fond de l'eau verte, comme de pâles Ophélies enguirlandées de narcisses et de nénuphars.

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