‹ Dorine, Chèvrefeuilles sauvagesChapitre 11 sur 13 · L^ "PETITE VILLE · texte numérisé non relu

L^ "PETITE VILLE

Elle aussi est restée la même, avec ses rues solitaires inondées de soleil, où le vent soulève des tourbillons de poussière, et où les arbres, bordant les trottoirs, élèvent leurs ramures poudreuses jusqu'au niveau des toitures de tuile. Les maisons, dont toutes les persiennes sont hermétiquement closes, lui donnent, aujourd'hui comme jadis, l'air d'une cité que la peste a désolée et dont tous les habitants sont partis. Entre les quais déserts où frissonnent des rangées de peupliers d'Italie, la rivière coule sans bruit. Çà et là, dans le silence, monte la voix traînante d'une jardinière qui pousse sur sa brouette des charpagnes pleines de choux, de poireaux et de salades. Devant le Café du Commerce^ cinq ou six voyageurs désœuvrés vident des bocks ou bâillent sur la gazette locale. Dans la rue qui mène au tribunal, un juge vêtu de noir s'achemine seul d'un pas grave, portant, avec importance, sa serviette bourrée de dossiers ; et sur la chaussée aveuglante de soleil, sa silhouette

trapue se détache solennellement. Un boutiquier scrupuleux arrose méthodiquement le trottoir de son magasin, puis se renfonce dans l'ombreuse solitude de ses casiers et de ses comptoirs, et le quartier reprend sa physionomie de ville abandonnée.

Pourtant, le long de ces rues muettes, dans ces maisons basses aux persiennes closes, il y a une vie latente et qui, pour être cachée, n'en est pas moins inquiète.

D'ailleurs, il ne faudrait pas trop se fier à l'apparente indifférence de ces logis fermés. Les persiennes aux lames baissées sont traîtresses; derrière elles, des gens curieux font le guet, des oreilles écoutent et recueillent des lambeaux de la conversation des passants. Au fond de ces demeures provinciales, murées ainsi que des maisons mauresques, il y a un remuement sourd de passions, de jalousies et de convoitises. Tout cela tourne dans un cercle étroit et monotone comme la roue où danse un écureuil; mais ce n'en est pas moins une agitation humaine. Des jeunes filles y rêvent au mariage, des jeunes femmes y songent aux tendresses défendues. On s'y aime et on s'y déteste comme partout ailleurs. Pour mesquines qu'elles soient, les haines y couvent violentes et

tenaces, surtout les haines politiques. On ne se salue plus entre voisins, parce qu'on ne pense pas de même au sujet des écoles laïques...

Cependant, le jour tombe, le soleil descend derrière les vignes et, avec le crépuscule, une sorte de réveil se manifeste dans les rues. Les fenêtres s'entrebâillent, les boutiquiers viennent s'asseoir sur le seuil de leurs magasins fermés. Làbas, au fond du parc, des cuivres résonnent : c'est la musique militaire qui y joue deux fois par semaine. Autour du kiosque municipal illuminé, où l'on exécute des valses et des pas redoublés, des ombres confuses circulent dans l'obscurité, buvant à la fois un peu d'harmonie et un peu d'air frais. Avec la régularité de chevaux de manège, les groupes de flâneurs tournent ainsi pendant une bonne heure. Puis, du haut de la tour de l'Horloge, une cloche à la voix pleine sonne le couvre-feu. Les cuivres se taisent, les musiciens empaquettent leurs instruments et la foule se désagrège. Pendant quelques minutes encore, une rumeur remplit les rues avoisinantes. Peu à peu, chacun rentre en sa chacunière et s'y claquemure, pour recommencer le lendemain une existence toute pareille. La ville redevient muette; on n'y entend plus, çà et là, au seuil des boulangeries.

que le refrain monotone des cris-cris, hôtes familiers des fournils où Ton pétrit le pain.

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Si la ville est endormie, ennuyée et vieillotte, en revanche, aux entours, la nature est vivace, verdoyante et toujours jeune. A une demi-lieue du faubourg, la forêt commence. Montueuse et moutonnante, elle couvre de taillis et de futaies tout le plateau. Des combes profondes y évasent leurs flancs plantés de hêtres et de chênes; des allées herbeuses s'y enfoncent et descendent sous bois jusqu'à une vallée voisine, qui vous donne la sensation du frigus opacum et des eaux susurrantes de la Tempe vîrgilienne. — Cette sinueuse vallée a l'intimité et le charme d'un coin des Vosges. L'un des versants, drapé de vignobles jusqu'à mi-hauteur, se couronne d'une futaie; l'autre est entièrement boisé. Entre les deux, la prairie s'étend, entrecoupée çà et là de quelques carrés d'avoine blonde.

Au milieu, une minuscule rivière, la Saulx, serpente capricieusement sur un lit de cailloux,

parmi des bouquets de saules. A chaque détour, l'œil est égayé et rafraîchi par une harmonieuse variété de verdures nuancées : le vert phosphorescent des vignes, les colorations plus foncées des hêtres, le velours tendre des mousses et des herbes, le vert argenté des saulaies, le moelleux floconnement des halliers enguirlandés de clématites. Partout, l'odorat est réjoui par des senteurs de regains. De loin en loin, un pont à dos d'âne mène à un village dont on voit le massif clocher pointer entre les noyers, et le moulin virer au soleil ses roues ruisselantes. — L'un de ces villages porte le nom original de Rupt-aux-Nonnains.

Des nonnains et du moutier qu'elles habitaient, il n'y a plus trace; mais près du pont qu'ombragent d'énormes tilleuls, se dresse une hospitalière auberge où l'on a conservé le secret des plats savoureux cuisinés jadis par ces dévotes et friandes personnes. L'auberge est tenue par deqx aimables demoiselles, expertes en l'art de préparer des nourritures exquises. A cinq lieues à la ronde, les chasseurs du pays sont leurs clients; les fonctionnaires de la petite ville viennent chez elles dissiper le brouillard d'ennui qui leur embrume le cerveau. Heureuse auberge! elle a tout à sa portée : la rivière poissonneuse coule à deux pas.

et l'approvisionne de truites fraîches, d'écrevisses grouillantes; le verger attenant lui donne des panerées de fraises, de reines-claude et de raisins, suivant la saison. Les deux avenantes hôtesses possèdent un tour de main génial pour préparer et assaisonner à point poissons et gibiers. La chère est délicieuse et, pour Tarroser à souhait, le cellier renferme un certain vieux pineau de Bazincourt qui n'a pas son pareil dans la contrée. Si une bonne fortune vous amène à l'hôtellerie de Ruptaux-Nonnains, faites-vous servir une bouteille de ce vin vénérable, dont les raisins ont mûri sous un chaud soleil, en terre légère et caillouteuse, et quand vous aurez bu de ce précieux sang de la grappe, vous entendrez, comme disent les Allemands, (( des violons chanter dans le ciel ^d.

Régine

ES exceptionnelles, tièdesec lumineuses journées, rayonnant en plein mois de novembre, donnent l'illusion d'un retour de printemps. De cette exquise arrière-saison, on peut dire, avec le poète John Keats : a Ne parlons pas des chansons d'avril; tu as, toi aussi, ta musique, à l'heure où de minces nuages fleurissent la douceur du jour finissant et colorent d'une rose nuance les champs moissonnés. Alors, le choeur mélancolique des moucherons minuscules murmure parmi les saules de rivière, tantôt redressés, tantôt inclinés vers le courant.

selon que la brise s'élève ou meurt. La crête de la colline résonne du bêlement des agneaux déjà forts; les grillons chuchotent dans la haie, et avec un délicat gazouillis, le rouge-gorge ramage dans les massifs du jardin. » — Oui, ce glorieux déclin d'automne a sa musique, et il a également son originale floraison : parmi les pelouses, les primevères blanches s'épanouissent, avec de faux airs d anémones de mars, et des senteurs de violettes s'exhalent au pied des buissons couverts de feuilles sèches. Aux heures du matin et du soir, à travers les ormes dénudés, les levers et les couchers de soleil ont d'incomparables magnificences. Les plus vives, les plus tendres teintes de pourpre et d'or pâle s'y fondent avec une infinie suavité. Au milieu de cette dernière fête de l'année, on en arrive à douter que l'hiver soit si proche, et l'on se demande si ce n'est point le printemps qui recommence. Et comme une surprise ajoutée à tant d'émerveillements, voilà que la nuit elle-même a des éclosions printanières, et que, pareilles à de blancs effeuillements de pétales de lys, du fond de l'Orient se répandent de radieuses pluies d'étoiles filantes.

Insidieux soleils, floraisons hors de leur temps, parfums pénétrants et mélancoliques comme un

adieu, couleurs éclatantes et brèves, lueurs fuyantes d'étoiles, toute cette féerie nous leurre et en même temps nous charme, comme les plaisirs dont on sait d'avance la courte durée. Ces beaux jours d'exception ont pour nous une suggestivité toute particulière. De même qu'ils nous donnent l'illusion du renouveau, ils évoquent le printemps de notre âme. Dans le ciel du souvenir, nous voyons tout à coup les figures chères à notre jeunesse passer semblables à des étoiles filantes. Nous nous hâtons de les contempler à la volée et de jouir de ces fugaces images, comme nous respirons avec délices les senteurs éparses des violettes d'arrière-saison.

Parmi ces éphémères apparitions, j'en retrouve une surtout, qui a la grâce juvénile et le fugitif éclat de ces aubes de novembre dont je parlais tout à l'heure, — une séduisante et fière figure de jeune fille, rencontrée à une époque déjà lointaine, admirée pendant des mois, puis perdue de vue dans ce tourbillon de la vie où tous, pareils aux grains de sable dont parle Pindare, <c nous disparaissons roulés dans les flots des fleuves et de la mer. »

Je la revois entrant dans le salon cosmopolite où je lui fus présenté; — svelte, bien faite et d'à-

ristocra tique tournure; blanche avec d'épais cheveux châtains naturellement ondulés, des yeux d'un bleu foncé presque violet, à la fois impérieux et rieurs. Un nez pur, imperceptiblement arqué, aux ailes mobiles, une bouche spirituelle et dédaigneuse, un menton légèrement relevé complétaient l'attrait de cette tête de vierge qui se dressait, un peu hautaine, sur un cou délicat, comme une fleur rare sur sa tige. Les épaules et la poitrine étaient d'un modelé parfait, la taille avait la souplesse d'un brin de saule. Elle se nommait Régine et, de fait, elle était l'enfant gâtée, la petite reine de ce monde d'oisifs qu'elle charmait par sa beauté, par la musique de sa voix, par l'expressive séduction de ses traits et de ses gestes.

Je me la rappelle dans une pantomime où elle jouait le rôle de Colombine. Vêtue d'une robe de satin lilas très pâle, dont la jupe courte laissait voir la naissance de ses jambes alertes, et dont le corsage décolleté en carré découvrait juste assez d'épaules et de poitrine pour allumer une étincelle de désir dans les yeux des jeunes gens et des vieillards, elle avait piqué dans ses cheveux une rose du même ton que son vêtement. Ainsi accommodée, elle était jolie à sou-

hait; mais ce qui la rendait surtout attirante, c'étaient son talent de mime, la mobile et saisissante expression de ses traits, le rythme poétique de son geste. Les mouvements de son corps, les changeantes lueurs de ses prunelles passant du clair au sombre, les plis de ses lèvres muettes, traduisaient les plus subtiles nuances du sentiment, les plus tendres comme les plus poignantes émotions, et les objectivait aux regards des spectateurs enthousiasmés. Elle était tour à tour ironique et câlinement amoureuse, languissante et colère, suppliante et tragiquement désespérée.

Lorsque les bravos et les rappels eurent cessé et qu'elle eut disparu derrière le rideau baissé, je me mis à sa recherche. Je la retrouvai dans une petite pièce qui servait de foyer et dont la fenêtre s'ouvrait sur une large étendue de mer bleue, piquetée de scintillements lumineux. Elle était seule, accoudée à l'appui de la croisée et encore toute palpitante de la joie du succès. Aux compliments que je lui prodiguais, elle répondait distraitement, tout en maintenant ses yeux fixés sur la nappe azurée qui se déroulait là-bas, avec un murmure sourd.

— Vous avez été adorable, continuai-je, tous

les spectateurs sont ravis, et cependant vous n'avez l'air qu'à demi contente.

— Eh bien! non, répliqua-t-elle, je ne suis pas satisfaite... Tous ces gens-là sont des amis ou des auditeurs bénévoles, qui croient devoir payer leur invitation en applaudissements; mais cela ne me donne pas l'impression du vrai public, de celui qui va au théâtre pour son argent... C'est devant celui-là que je voudrais tenter l'épreuve.

— Vous voudriez être comédienne pour tout de bon?

— Pourquoi pas? répondit-elle avec un regard agacé.

— Parce que vous êtes trop femme du monde pour devenir une femme de théâtre... N'avezvous pas à votre portée un autre idéal que la vie factice de la scène? Navez-vous jamais rêvé d'être aimée et de vous marier?

Elle eut un éclat de rire sarcastique :

— Un mariage riche ou le théâtre, voilà mon idéal, reprit-elle... Seulement je suis trop en dehors, trop brillante, et j'effraye les beaux partis... On flirte avec moi, mais nullement pour le bon motif.. Reste donc le théâtre. D'ailleurs, franchement, des deux alternatives, c'est celle que je préfère... J'ai un besoin inné d'être admirée, en-

censée, applaudie et je ne me sens pas d'humeur à devenir une bonne mère de famille... Je vous scandalise, n'est-ce pas?... "Basra, je n'ai pas Fart de feindre, bien que je grille de jouer la comédie...

Ses prunelles couleur de violette s'étaient de nouveau fixées sur les clairs lointains de la mer céruléenne, tandis que je contemplais silencieusement son profil spirituel, son gracieux corps fait pour l'amour et où ne palpitaient que de vains désirs ambitieux.

— Oui, murmurait-elle comme se parlant à elle-même, le succès au théâtre, les applaudissements de la foule, la gloire!... A quoi bon la vie sans cela?

Le succès, la gloire!... Combien déjà de coeurs et de cerveaux féminins ont été hantés par cette chimère? Combien d'adorables jeunes filles aux yeux éblouis ont tenté cette mer pleine de mirages et, parties pour la conquête d'une fabuleuse Toison d'Or, ont sombré tragiquement; depuis la Gunderode qui se tua pour avoir perdu les bonnes grâces d'un pédant allemand, jusqu'à cette charmante Marie Bashkirtseff qui inscrivait en tête de chaque page de son journal: Gloriœ cupido, et qui mourut à vingt-quatre ans. Lorsque

je me remémore toutes celles que j'ai connues et qui ont disparu dans cette course à la gloire, je me sens pris d'une mélancolique pitié. Je les revois jeunes, les yeux pleins d'éclairs, le front rayonnant, s'élançant ainsi que des Valkyries à la poursuite de leur rêve, et la plupart désarçonnées piteusement au milieu de leur chevauchée... Régine aussi s'en alla à la recherche de sa chimère. Quelques mois après, elle nous quitta et j'appris qu'elle était entrée au théâtre. J'ignore ce qu'elle y est devenue. A-t-elle enfin savouré cette capiteuse liqueur du succès qui, suivant elle, donnait seule du goût à la vie? Je n'ai jamais trouvé son nom dans les échos ou les feuilletons des journaux. Peut-être en a-t-elle changé?... Je pense souvent à elle et, ce soir plus particulièrement, je l'ai vue, blanche et hautaine, avec ses yeux attirants, ses lèvres dédaigneuses, passer et repasser à travers les feuilles tombantes, dans le crépuscule empourpré du ciel de novembre.

Mycophîles

'est le nom que se donnent entre eux les amateurs de champignons (du grec mukès, champignon, et philein, aimer). Ces mycophiles sont légion. Malgré les accidents signalés annuellement par les journaux, ils n'en continuent pas moins de récolter et de savourer les mystérieux cryptogames qui foisonnent sous bois, et offrent aux regards des observateurs le curieux assemblage des vertus les plus exquises et des plus détestables caractères. Ce bizarre monde végétal a plus d'une analogie avec la société humaine; les pires scélérats y vi-

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vent côte à côte avec les braves gens et déguisent hypocritement sous d'honnêtes apparences leur naturel pernicieux. Il faut un flair subtil et une savante sagacité pour discerner les bons des méchants dans cette foule bigarrée; mais ce sont précisément les joies de la recherche, la satisfaction de la difliculté vaincue qui aiguisent l'ardeur des mycophiles, leur font goûter des jouissances infinies et donnent un attrait passionnant à la quête des champignons. Les éléments les plus variés entrent dans la composition de ce plaisir: — les péripéties de la chasse, la sensualité gastronomique, et aussi cet obscur stimulant du danger qu'on frôle, et auquel on échappe à force de science et de pénétration. Théophile Gautier prétendait qu'il y a double agrément à caresser un chat: d'abord, la volupté de la caresse, puis le sentiment de pouvoir impunément jouer avec une sorte de tigre minuscule. Il en est de même du charme de la chasse aux champignons; à l'affriolante perspective du plat succulent qu'on accommodera au retour, se joint le délicieux frisson qu'on éprouve à expérimenter sans trop de risque un végétal, que les ignorants croient vénéneux et qui se trouve être finalement un délectable comestible.

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Être empoisonne ou ne pas l'être, en satisfaisant sa gourmandise! Voilà le dilemme qui chaque jour se pose comme un sphinx devant le mycophile, et auquel chaque jour il répond victorieusement, à condition qu'il ait la science et l'expérience nécessaires. Troublés par cette menaçante énigme, les profanes renâclent, se dérobent et s'estiment très sages et proclamant que « les meilleurs champignons ne valent rien. » Pauvres gens! je les plains, pour peu qu'ils soient gourmands; ils se privent par couardise et paresse de déguster une chère exquise qui, si elle est congrûment assaisonnée, réunit l'utile à l'agréable, étant à la fois savoureuse, nourrissante et délicate; réjouissant les yeux, le palais et l'odorat. Le bon champignon a cela pour lui qu'on le trouve partout où il y a des prés et des bois, qu'il peut figurer à la table des riches comme à celle des gueux, et qu'il constitue une alimentation salubre, substantielle et peu coûteuse. Il importe donc d'en propager l'usage et de mettre les gens du monde à même de le récolter et de le manger, sans courir les risques d'un empoisonnement.

Aussi ai-je appris avec grand plaisir que la Société mycologique de France venait d'installer

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pour deux jours, au siège social, une Exposition de quatre cents espèces de champignons, et me suis-je rendu, hier, avec empressement, à l'hôtel de la rue de Grenelle.

Dans une salle malheureusement trop peu spacieuse, un public nombreux se pressait autour des longues tables où Ton avait rangé les quatre cents échantillons de nos champignons indigènes. Quelques espèces manquaient à l'appel : le mousseron et la morille, parce qu'ils ne poussent qu'au printemps; l'oronge, parce qu'elle est excessivement rare aux environs de Paris; mais les absents étaient remplacés par des images reproduisant très fidèlement leurs formes, leurs caractères et leurs couleurs. Des étiquettes de nuances diverses — blanches pour les espèces comestibles, rouges pour les vénéneuses, vertes pour les sujets suspects ou indifférents — donnaient le signalement scientifique de chaque individu.

Les champignons ressemblent aux morts de la ballade de BUrger, ails vont vite», et quelques-uns entraient déjà dans un état de décomposition qui rendait ce signalement fort nécessaire.

Néanmoins, la foule s'intéressait vivement à

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cette exhibition et se livrait devant les échantillons, amoncelés sur des assiettes, à d'attentives et utiles comparaisons. Cette studieuse curiosité des visiteurs prouvait à elle seule combien la Société mycologique avait été bien inspirée en mettant sous les yeux du public les produits variés de la flore cryptogamique. Je me permettrai pourtant deux légères critiques : — Il me semble qu'on aurait pu procéder à un classement plus méthodique et facilitant mieux les recherches. Les genres les plus différents se trouvaient confondus un peu à l'aventure; les bolets coudoyaient les clavaires et les hydnes; amanites, lactaires, polypores et pratelles étaient éparpillés dans tous les coins. En outre, j'aurais souhaité qu'indépendamment des noms scientifiques qui ne disent pas grand chose au commun des mortels, les étiquettes indiquassent le nom vulgaire des champignons vénéneux ou comestibles. Pour un botaniste, il est intéressant de savoir que Vagaricus compestris appartient à la tribu des pratelles ; mais les simples amateurs seraient satisfaits d'apprendre que les paysans ont baptisé ce délicieux champignon des noms de houle de neige et de potiron blanc. 'De même pour la chanterelle (cantharellus cibarius), très connue en province

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SOUS les appellations de girole et de chevrette. Enfin, j'aurais désiré qu'on renseignât, autant que possible, les visiteurs sur la nature du sol et la région où les sujets exposés avaient été récoltés. Mais j'avoue que c'est beaucoup exiger pour une première exposition, qui a dû forcément être organisée avec une grande rapidité; je préfère constater que cette tentative a eu un vif succès et féliciter la Société mycologique de sa courageuse initiative.

Grâce à cette utile exhibition, les mycophiles ont eu une vue d'ensemble des espèces alimentaires ou dangereuses, et ont pu, par de minutieuses comparaisons, analyser les détails qui différencient certains champignons d'aspect similaire, mais de propriétés bien distinctes. Pour mon compte, j'ai tiré de cette visite plus d'un enseignement salutaire. En constatant, par exemple, combien les lactaires et les russulis, nuisibles ou comestibles, ont de points de ressemblance, j'ai été pris de la crainte qui est le commencement de la sagesse, et j'ai formulé in petto cette règle de conduite :

oc Quel que soit ton désir d'enrichir d'un nouveau champignon le catalogue gastronomique, quand tu seras en présence d'un lactaire ou d'une

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russule, abstiens-toi. Borne ta récolte aux espèces déjà expérimentées et dont les caractères bien déterminés ne permettent pas de périlleuses confusions. »

Et à cette règle, j'ajouterai volontiers un axiome : ce Pour le champignon, il n'y a pas de belle vieillesse; dès qu'il n'est plus jeune, il doit être rejeté. »

Après avoir étudié les nombreux cryptogames exposés par les soins de la Société mycologique, je me suis amusé à examiner les curieux empressés autour des tables. Les dames y étaient en minorité, les jeunes filles surtout étaient fort clairsemées. Pour elles, à ce qu'il semble, ce genre de sport ne vaut pas la bicyclette; et puis, sachant peut-être que le champignon se reproduit de lui-même, comme le phénix renaît de ses cendres, elles méprisent ce symbole du célibataire obstiné. C'est dommage, car je connais peu de passe-temps plus gais et plus excitants que la chasse aux champignons en compagnie de jeunes et jolies personnes. En revanche, les visiteurs masculins étaient nombreux: — graves et calmes savants à la boutonnière décorée de rouge ou de violet; — pharmaciens de la banlieue dissertant avec nervosité sur leurs

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découvertes mycographiques: — chasseurs, surtout, et coureurs de bois au teint hâlé, à la tournure rustique, à Taccent provincial. Le caractère général et typique de cette foule était une confraternité et une familiarité touchantes. Tous ces braves gens, étrangers Tun à l'autre, semblaient soudain unis par cette sympathie que développent spontanément les mêmes passions et les mêmes études. Les groupes se mêlaient, s'interpellaient, se confiaient leurs impressions et leurs scrupules. On échangeait des appréciations sur l'habitat favori de telle ou telle espèce; on se communiquait des recettes culinaires. On ne s'était jamais vu, et cependant on avait Taîr de se connaître depuis des années.

Deux heures, passées dans cette atmosphère imprégnée de l'amour et du parfum de la forêt, avaient réveillé mes instincts de boisier et de chasseur de morilles. Aussi, ce matin, suis-je parti dans le brouillard pour les bois de Verrières. Les chemins humides se jonchaient déjà de feuillesjaunes. Autour des cépées de châtaigniers, les bolets devenaient rares; mais sur la terre noire des futaies, les hydnes couleur d'abricot s'arrondissaient en demi-cercle. Et, soulevant mon

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chapeau, j'ai salué avec émotion ces honnêtes champignons d'automne, dont le léger parfum d'anis me rappelait les vagabondages de ma jeunesse.

Premières Communions

EPUis trois semaines, les rues de Paris et les chemins de la banlieue sont égayés par les robes blanches des prenaières communiantes. Dans Fair léger, les cloches d'églises sonnent en volée et, par ce joli printemps un peu sec mais si vivement ensoleillé, les tulles neigeux, les voiles virginaux s'harmonisent avec les bouquets de noce des aubépines et la pâleur des muguets. Les fillettes ont des airs de petites mariées et les garçonnets, décorés du brassard, légèrement engoncés dans leur vêtement neuf, prennent des mines importantes de jeunes

néophytes. Ce matin, je regardais Tun de ces derniers s'acheminer vers le porche de l'église, où le suisse, costumé de rouge, chamarré de broderies d'or, s'épanouissait au soleil comme un magnifique coquelicot. Le jeune garçon, tenant d'une main son cierge, de l'autre, son paroissien, marchait sur les pavés ainsi que sur des œufs; il semblait absorbé également par le souci de préserver de toute malencontre son cierge fragile, et par la préoccupation de garder une attitude pieusement recueillie. La touchante gaucherie de ce petit bonhomme au brassard blanc m'a remis soudain en mémoire mes propres émotions de premier communiant, et je me suis revu cheminant, en habits de fête, vers l'église carillonnante de ma petite ville de province.

Il y a de cela, hélas ! une longue suite d'années. C'était à l'époque ou le bisaïeul du duc d'Orléans actuel régnait encore aux Tuileries. En ce tempslà, on dansait avec fureur la polka, la nouvelle danse en vogue, et Ton chantait dans tous les salons Gasti'^elia, Vhomme à la carabine, la fameuse romance du compositeur Hippolyte Monpou, dont j'aperçois en ce moment, de mes fenêtres, la villa environnée de vieux arbres. — J'avais pendant une semaine fait une dévote re-

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traite chez les soeurs de la Doctrine chrétienne, où Ton ne nous entretenait que de l'horreur du péché, des tourments de l'Enfer et des terribles conséquences de la confession sacrilège. Aussi, le samedi, je m'étais pieusement nettoyé la conscience. Une fois l'absolution reçue, j'étais sorti du confessionnal, blanc comme neige, plein de ferventes résolutions. Je me traçais d'avance un sévère règlement de vie : je me promettais de communier tous les huit jours et d'étonner la ville par le spectacle de ma piété.

Néanmoins, cette belle ardeur ne m'empêcha pas de me rendre chez le coiffeur et de lui recommander de me tailler les cheveux à la dernière mode, c'est-à-dire à l'Enfant d'Edouard. Mais, une fois cette toilette parachevée, je quittai la boutique, tracassé par un lancinant scrupule. Cette mondaine préoccupation de ma coiffure n'étaitelle pas une incitation du Démon, et mon âme, si nette tout à l'heure, n'était-elle pas déjà chargée d'un péché de vanité? La crainte de communier en état de péché mortel me tracassa pendant la nuit et me gâta l'aube éclatante du dimanche. Elle me poursuivit durant le trajet de la maison à l'église, côte à côte avec mon compagnon de première communion. Celui-ci était un gros garçon.

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fils d'un riche quincaillier. Il n'avaic pas les mêmes scrupules que moi et, très fier de son costume cossu, il m'humiliait en comparant la grosseur de son cierge à la maigreur du mien, sur lequel ma famille avait lésiné. A mes transes morales s'ajoutait une souffrance toute physique : mes bottines trop étroites me torturaient les pieds.

Une fois entré sous la nef pleine de fleurs, j'avisai un vicaire et je me hâtai de lui confesser mon cas de conscience. Il ne parut pas s'en émouvoir : a C'est bon, dit-il, allez à votre place. » Et me voilà sur mon banc, dans le chœur, tout entier à mes élans de dévotion. Les garçons étaient alignés à droite ; en face de nous, à gauche, les filles assises formaient comme un blanc nuage frissonnant de tulles immaculés. Les orgues ronflaient; avec l'encens, les cantiques montaient allègrement sous la voûte. Je me plongeai en une angélique extase d'où je fus péniblement tiré par une première malechance : mon cierge, heurté par un voisin, se brisa un peu au-dessus de la poignée; je le sentais osciller désagréablement dans ma main. Or, je devais lire devant les fidèles l'acte de foi et j'étais très fier de cet honneur, mais quand je m'avançai près de la grille du chœur, en face de la foule attentive, la préoccu-

pation de mon cierge branlant m'enleva toute liberté d'esprit et je m'embrouillai piteusement dans ma lecture.

Cette déconvenue mélangea d'amertume ma pieuse allégresse, et je reçus l'eucharistie dans de médiocres dispositions. De retour à mon banc, je devins plus distrait, moins détaché des spectacles profanes. Quand la jeune fille, chargée de réciter l'acte de grâce, apparut dans le chœur, toute blanche, avec un suave profil de vierge, encadré de cheveux châtains, je la contemplai avec trop d'attention. Elle se nommait Suzanne et lisait l'acte d'une voix argentine qui me chatouillait le cœur. Je la trouvais jolie et j'avais grand'peine à chasser de mon cerveau une coupable pensée; je me disais que ce serait un délice de pouvoir l'embrasser à travers son voile. Et ce fut le second accroc que je fis à la frêle et candide étoffe de ma piété.

Après le déjeuner en famille, on retourna aux vêpres, on se rendit solennellement aux fonts baptismaux, puis les larges portes de l'église s'ouvrirent et, processionnellement, les garçons et les filles sur deux files, bannières en tête, escortés d'un épais cordon de curieux, s'égrenèrent à travers les rues montantes de la ville, en chantant

2l8 PREMIÈRES COMMUNIONS

des cantiques. Un éclatant soleil dardait sur les pavés et baignait les acacias des jardins. Les garçons, à tue-tête, braillaient :

Je vois, je sais, je crois, je suis chrétien !

Censeurs, je vous méprise, Lance^ vos traits, îance:^, je ne crains rien ;

Mon bras vainqueur les brise /. . .

Et tout au loin, très douces, légères comme une haleine de mai, les voix des filles reprenaient :

Foi de nos pères, Notre règle et notre amour.

Nous adorons, en ce jour, Et ta îttoraîe et tes mystères. . .

En écoutant ces voix jeunettes et limpides, une joie fondante se répandait en moi, — joie malheureusement troublée par le supplice de mes bottines trop étroites et les oscillations menaçantes du cierge brisé. En rentrant à l'église, je me sentais vanné et maussade. Ce fut avec un indicible soulagement que je me débarrassai de mon cierge entre les mains du sacristain, et alors ma maussaderie s'égaya peu à peu à la perspec-

tive d'un souper de gala qui devait avoir lieu chez le père de mon compagnon de première communion.

Le repas était servi en plein air, dans le jardin du quincaillier, illuminé pour la circonstance avec des verres de couleur. On y avait convié le ban et Tarrière-ban des cousins et des cousines. Le menu était plantureux : truites de FOrnain, écrevisses de la Meuse, tartes et nougats, le tout arrosé du vin rose du cru, avec du Champagne au dessert. A table, mon joufflu compagnon, qui m'avait déjà notablement agacé tout le jour par ses airs de supériorité, acheva de m'irriter par de mauvaises plaisanteries sur mon cierge cassé et sur la façon dont j'avais bredouillé l'acte de foi. Ètaisje énervé par le vin de Champagne ou avais-je rhumeur peu endurante? Je ne sais plus, mais à un certain moment, je lui lançai une gifle; il me la rendit avec usure et, au grand scandale de la compagnie, nous roulâmes sous la table, en nous bourrant de coups de poing.

Et ainsi cette journée de fête, qui avait commencé au milieu d'une aube de paix et de ferveur mystique, s'acheva dans la colère et l'orage. On nous sépara avec de tendres reproches et je crois même que nous nous embrassâmes finale-

ment; n'importe, j'avais laissé sous la table un lambeau de ma ferveur pieuse et, dès ce soir-là, mes aspirations à la vie dévote se fanèrent dans leur prime fleur.

Respect humain

vingt-cinq ans, Firmin Pommeret fut pourvu d'un emploi à Tours, dans l'administration des finances. Le poste était modeste, mais Firmin se disait que l'important est de mettre le pied à Tétrier et qu'avec du savoir-faire, de l'entregent et de la tenue, on arrive à tout. Sévèrement élevé par une famille bourgeoise, il était joli garçon, très correct et scrupuleusement respectueux des conventions sociales. Intelligent, assez cultivé, il avait quelque lecture et faisait volontiers de Balzac son livre de

chevet. A l'instar des Vandenesse et des Rastignac, il rêvait de se pousser dans le monde, en charmant quelque grande dame qui se chargerait de son initiation et de sa fortune. Cette ville de Tours où l'on aime le luxe et le plaisir, et où les belles patriciennes ne manquent pas, lui semblait un champ préparé à souhait pour la satisfaction de ses rêves ambitieux. En attendant, comme il était pauvre et médiocrement appointé, il se voyait obligé d'inventer d'ingénieuses combinaisons afin de parvenir à nouer les deux bouts.

Il avait pris pension à l'un des meilleurs hôtels de la ville, parce qu'il espérait y faire d'utiles connaissances; mats il se rattrapait en économisant sur son gîte, où personne ne viendrait le voir. Il s'était logé sur un des quais de la Loire, en face de Saint-Cyr, chez un peintre d'enseignes. Sa chambre, étroite et basse de plafond, ne possédait qu'une fenêtre ouvrant sur la radieuse et large perspective des arbres et de l'eau. Le soir, il se consolait de l'exiguïté de son logis en contemplant, au delà de la Loire, les parcs ombreux et les blanches villas qui décorent les molles ondulations du coteau de Saint-Cyr. Il pouvait y faire évoluer, en imagination, les

nobles dames sur lesquelles il comptait pour la réussite de ses projets. Il jouissait, en outre, d'une récréation moins chimérique : parfois, à la fenêtre voisine, il voyait se pencher l'agréable silhouette de la locataire de l'appartement contîgu : — une jeune femme blonde, au teint clair, avec de caressants yeux bleus et un aimable sourire. Peu farouche, elle semblait disposée à lier connaissance, mais Firmin Pommeret, tout entiché de ses idéales duchesses, se tenait sur la réserve et se bornait à de convoiteux et furtifs regards.

Un jour, la jeune femme ne paraissant plus à sa fenêtre, depuis une semaine, Firmin apprit qu'elle était atteinte d'une angine. A travers la cloison mince, il entendait, le soir, les plaintes enfantines de la malade et la voix plus mâle du médecin, qui l'exhortait à la patience. Le jeune homme se souvint que le docteur Bretonneau, — celui-là même qui servit de modèle au Bianchon de Balzac — affirmait que l'angine se gagne à une portée de fusil. Il ne se souciait pas de s'exposer à la contagion; le lendemain, il donnait congé et louait, pour la semaine suivante, une chambre située à l'autre extrémité de la ville. Il n'était déjà plus temps, et cette peu

courageuse précaution ne lui servit de rien.

Deux jours après, la fièvre l'empoignait, sa gorge s'enflammait, et le docteur appelé à son chevet lui déclarait qu'il était à son tour envahi par l'angine diphtérique.

Il resta deux semaines alité dans son obscure chambre basse, en tête à tête avec une sœur de l'Espérance, et ruminant de lugubres pensées, car l'angine avait un mauvais caractère et résistait aux cautérisations. Néanmoins, une médication énergique le tira d'affaire, et il entra en convalescence.

Dans l'intervalle, sa blonde voisine s'était guérie. Dès qu'elle sut que Pommcret souffrait du même mal qu'elle, sa pitié féminine s'émut, et elle s'ingénia à le consoler par de délicates attentions. Elle lui envoyait des consommés et des tisanes rafraîchissantes; lorsqu'il se leva, elle fit transporter chez lui un bon fauteuil, afin qu'il pût s'y installer confortablement. Peu à peu, des rapports quotidiens et quasi-familiers s'établirent entre les deux voisins, et Firmin Pommeret, avant de quitter le logis où il avait passé de si maussades journées, alla remercier sa voisine. Il la trouva dans une gaie petite chambre tendue de bleu. Elle avait repris de fraîches couleurs, ses

yeux souriaient, et elle accueillit presque tendrement son compagnon de souffrance. La conversation devint très vite amicale. Elle lui conta qu'elle avait joué la comédie en province et qu'elle s'appelait Angèle de son nom de théâtre. Firmin, très touché de la bonne grâce et de la joliesse de cette aimable fille, lui exprima avec effusion sa reconnaissance et la quitta à regret, en se promettant bien de la revoir.

Il la revit, en effet, mais dans d'autres dispositions d'esprit. Une fois installé en son nouveau gîte, il s'était renseigné. On lui apprit qu'Angèle, au sortir du théâtre, était devenue notoirement la maîtresse d'un jeune fabricant de soieries. Les jeudis, jours de musique militaire, il l'apercevait sur le mail, très élégante, assise à l'écart et fort isolée au milieu de la foule bourgeoise ou mondaine assidue à ces concerts aux cuivres retentissants, qui, selon l'expression de Baudelaire,

. . . Dans ces soirs d*or oti Von se sent revivre, Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

En cette ville de province chacun connaissait la position sociale d'Angèle et les jeunes gens

bien cotés se gardaient de l'aborder en public.

La première fois que Firmin se trouva près d'elle, sur le mail, il eut un battement de cœur. Elle le regardait avec ses yeux riants et semblait compter tout au moins sur un amical signe de tête. Le premier mouvement du jeune homme fut de la saluer; mais il regarda autour de lui, ec toujours féru de l'idée de conquérir une duchesse, craignit de se disqualifier aux yeux des gens respectables.

La fausse honte l'emporta sur la gratitude, et, tout en se traitant de lâche, il passa près d'Angèle sans faire mine de la reconnaître. Il avait des remords, cependant, mais un sot respect humain le paralysait; lorsqu'il rencontra une seconde fois la jeune femme, il se dit qu'il était trop tard pour réparer la faute commise, et de nouveau il la traita en étrangère. A la suite de cette grossière récidive, il s'endurcit dans sa sécheresse de cœur, évita Angèle et insensiblement l'oublia.

L'année d'après, en janvier, un ami emmena Pommeret à un bal masqué qui se donnait à la salle de spectacle. Il était minuit; les loges commençaient à se garnir; les masques : pierrots, sauvages et incroyables, se trémoussaient en çom-

pagnie d'une trentaine de laitières, de marquises et de bergères aux épaules décolletées et suantes. Les danseurs étaient inélégants, les danseuses avaient la voix rauque et le geste canaille. Firmin, trouvant cette joie vulgaire, indigne de lui, traînait languissamment son ennui dans les couloirs. Devant la porte d'une loge, il aperçut son ami en train d'aguicher deux dominos rigoureusement encapuchonnés et masqués. A son tour, il lia conversation avec Tune des deux femmes, qui portait un costume entièrement noir, garni de nœuds de satin blanc, — conversation peu animée, car son interlocutrice ne répondait que par signes; — mais si elle demeurait muette, ses grands yeux bleus, en revanche, étaient fort éloquents. Pommeret les voyait s'agiter derrière les trous de velours noir comme deux oiseaux prisonniers qui se débattent contre les barreaux d'une cage. Il redoubla d'agaceries et s'enhardit jusqu'à tendre le bras pour enlacer la taille du domino aux nœuds blancs. Mais la dame masquée se dégagea vivement, puis se retournant vers lui :

— Vous êtes bien fier, vous, dit-elle d'une voix mordante, depuis que vous n'êtes plus malade!...

— Ah I s'écria Pommeret interdit, pardon !

Il avait reconnu Angèle et tout à coup se sentait pincé au cœur, à la fois par le remords de son ingratitude et par le désir de rentrer en grâce. Il suivait le domino en balbutiant des excuses et en essayant de se disculper...

— Trop tard! murmura Angèle, laissez-nous!

Et rentrant dans la loge avec son amie,

elle en referma la porte au nez de Pommeret ébaubi.

Brusquement, il quitta le bal et alla promener sa déconvenue sous les froides étoiles du ciel d'hiver. Humilié, vexé, tout en s'avouant que son ingratitude méritait cet accueil glacial, il se sentait maintenant pris d'une soudaine passion pour les yeux bleus et la grâce souple de la jeune femme, ce Je suis un sot, songeait-il; elle était belle, elle s'intéressait à moi qu'elle soupçonnait d'être pauvre, oublié de tous, et pour la récompenser, je l'ai injurieusement et lâchement reniée... Elle m'a jeté ma platitude au visage, c'est bien fait!... Maintenant, je l'adore et elle a raison : il est trop tard!...

Aujourd'hui, Firmin Pommeret est à la retraite. Il n'a pas rencontré la duchesse de ses rêves et il est demeuré un obscur célibataire.

Dans rarrière-fond de son cœur, comme l'odeur aigre et pourtant douce qui s'exhale d'un vieux flacon, il lui reste le remords de son stupide respect humain, et le regret de cette unique occasion d'amour perdue. ,

Plages Normandes

ALAISE d'Aval. — Depuis des années, hôte assidu de la Corniche ou des lacs suisses, je n'avais plus revu les côtes de la Manche. Je les retrouve aujourd'hui avec bonheur. Cette mer sonnante, toujours en mouvement sur sa plage caillouteuse, a quelque chose d'autrement allègre, tonique et réveillant que la Méditerranée ou les lacs. Les couleurs y sont moins opulentes, mais aussi moins violentes, plus tendrement fondues et caressantes à l'œil. Et puis, ces côtes escarpées et crayeuses, où tournoie le vol des guillemots, ces bancs de galets, où

2p PLAGES NORMANDES

la vague déferle, tantôt lamentable et tantôt joyeuse, me rappellent les jours vagabonds d'autrefois, alors que je cheminais d'un pied léger à la crête des falaises qui vont de Cayeux au Tréport, et il me semble que le vent du large me souffle au visage des revifs de jeunesse.

Ce matin, au sommet de la falaise d'Aval, j'ai joui pleinement de cette impression de rajeunissement. Un clair soleil, un vent gai, et au-dessus de ma tête, des virevoltes d'hirondelles, de bruyantes envolées d'étourneaux. Dans l'échancrure du fond, Êtretat à peine visible parmi la verdure des jardins, s'éveille sous un flottant voile de fumées bleues. Devant moi, la mer montante moutonne à perte de vue, une mer d'un vert glauque où l'écume des vagues et la toile des barques sèment des taches blanches, ou l'ombre portée des nuages rapides fait courir de changeantes moires d'azur foncé.

Du côté de la terre, à l'horizon, des îlots de feuillées marquent la place des fermes éparses dans la campagne. Sur le versant abrupt d'un pâtis, un troupeau de moutons dégringole sous la conduite d'un pâtre; plus loin, parmi les éteules, j'aperçois les clôtures du parc vide et la maisonnette roulante du berger, à quelques pas

des meules en forme de soupière, qui luisent au soleil. La récolte est enlçvée à peine, et déjà le paysan normand songe aux semailles. Là-bas, des claquements de fouet résonnent; l'attelage, la charrue et le laboureur s'enlèvent en silhouettes sur le fond laiteux de la mer. Çà et là, des vaches vautrées ruminent dans Tévasement d'une valleuse et, comme un rappel des flâneries rustiques de ma vingtième année, je découvre dans le gazon toute une bande d'agarics des prés, épanouissant en cercle dans l'herbe plus drue et plus foncée, leurs chapeaux couleur de neige...

Saint'Jouin, — La voiture tourne court à l'entrée d'une rue de village aux masures basses, et débouche par une large allée de gravier devant une maison à deux étages où une vigne grimpe parmi des espaliers. C'est oc l'Hôtel de Paris, tenu par Ernestine » — l'accueillante hôtesse tant célébrée par les peintres et les gens de lettres. Le logis a plutôt l'air d'un cottage que d'une hôtellerie. L'intérieur tient à la fois du musée et de la boutique de bric à brac. Les murs sont garnis de toiles signées par des artistes connus, d'autographes laudatifs soigneusement encadrés. Des armoires normandes encombrées de bibelots, des

fauteuils Louis XV, des coffres de mariage, des cuivres et des étains composent l'ameublement. Près de la fenêtre, sous le jour cru qui tombe du jardin, une iemme obèse aux joues hâlées, au nez coiffé de lunettes, converse avec deux Anglais. C'est celle qui fut a la belle Ernestine ». Les impitoyables années, hélas ! ont accompli leur meurtrière besogne. Elles ont alourdi les formes jadis sveltes, empâté les traits et blanchi les cheveux. Pourtant, quand cette massive personne s'anime et sourit, on retrouve encore sur son visage les restes de sa beauté tant vantée. Les yeux sont lumineux et caressants, le sourire de la bouche découvre de jolies dents blanches, les cheveux tordus à la diable ont gardé leur opulente épaisseur. La mélancolie de la vieillesse approchante ne paraît pas avoir mordu sur cette robuste nature normande. Au milieu des portraits et des autographes qui chantent sa beauté du temps jadis, la belle Ernestine ne montre point qu'elle souffre du contraste de ses succès d'autrefois avec les désillusions qu'amènent fatalement les années survenantes. Elle semble accepter son lot en philosophe. C'est avec une aimable sérénité qu'elle nous guide à travers les allées fleuries de son jardin à la française. Elle a conservé intelligemment

PLAGES NORMANDES 33f

à son petit domaine l'originale saveur du terroir. A rextrémité du jardin, s^ouvre un clos où les pommiers plient vers l'herbe drue leurs branches lourdes de fruits. Les arbres poussent leurs frondaisons jusqu'au seuil d'un vaste atelier plein de vieux meubles, de chapes, de crucifix d'argent, de hauts landiers de fer et de lanternes de cuivre curieusement ouvragées. Notre hôtesse nous y introduit et nous laisse entendre qu'elle cède parfois, à prix coûtant, quelques-uns de ses bibelots à des amateurs. La belle Ernestine se console de la fuite des années en collectionnant des meubles anciens — et en les vendant très cher aux Anglais.

Étretat. — Dans ces stations de bains de mer — quasi vides pendant neuf mois et où tout d'un coup, durant quelques semaines, les baigneurs s'entassent au petit bonheur — rien de plus amusant à observer que les détails du campement de ces hôtes d'une saison qui s'abattent par nuées sur les plages à la mode. Les possesseurs de villas étant l'exception, le gros des visiteurs se case où il peut. Les hôtels bondés déversent leur trop plein chez l'habitant et, dans tout le bourg, pas une chambre ne reste inoccupée. De l'apparte-

ment où Texcellent patron de l'hôtel Hauville nous a installés, j'assiste chaque matin, sans le vouloir, au train- train familier de mes voisins; car, ici, la vie privée est loin d'être murée. Baigneurs et baigneuses vivent fenêtres ouvertes et, si peu indiscret que l'on soir, on pénètre bon gré mal gré dans l'intimité de ses vis-à-vis. Curieux, ces réveils des hôtes masculins ou féminins des maisons meublées, tandis que des servantes trimbalent par les rues les plateaux du premier déjeuner! Sur le fond sombre des murs, les pimpantes toilettes de la veille, accrochées aux porte -manteaux, jettent dans l'ombre des notes chatoyantes. On entrevoit la table ronde où la famille prend le thé, le lit défait, le lavabo avec son assortiment de flacons et de brosses. Dans l'encadrement d'une croisée entrebâillée, dont les rideaux volent au vent de mer, on peut lorgner un bout d'épaule nue et un maigre bras de jeune fille tordant son chignon devant la glace; plus loin, un gros homme à tête crépue, à ventre bedonnant, s'exhibe sans façon, tout ruisselant au sortir de son tub. Si sommaire que soit le campement, si banal que soit l'ameublement, l'humeur et les préférences de l'occupant finissent néanmoins par y mettre une couleur personnelle. Ici, une table

encombrée de livres; là, des raquettes de tennis; ou bien un bouquet de fleurs sauvages trempant dans un vase de grès, vous renseignent sur les goûts et le caractère de l'hôte de passage et vous permettent de connaître un peu de son état d'âme.

Ce matin, le hasard d une visite m'a conduit dans l'intérieur d'une artiste du Casino. La maison étroite, en bâton de perroquet, a une pièce à chaque étage ; dans la chambre du rez-de-chaussée, une petite servante ébouriffée dispose des assiettes de faïence sur une table ronde, nappée de linge blanc. La maîtresse du logis, qui chante ce soir au concert pour la dernière fois, a invité ses camarades à un déjeuner d'adieu, et la petite bonne, affairée, vole comme une hirondelle de la table à ses fourneaux. Un lîlet de bœuf, piqué de lardons et tout prêt pour la rôtissoire, s'étale en belle vue sur l'étagère d'un bureau; des partitions et des romans à couverture jaune s'entassent non loin d'un pot de gloxinias roses, et d'une panerée de reines-claude juteuses. Ça et là, un petit paquet de tabac et du papier à cigarettes, des gants longs, une ruche mauve, gisent épars. Un rayon de soleil, glissant à travers le quadrillé rouge du rideau, jette une flambée

de lumière sur ce joli désordre qui rappelle celui de Philine, dans le roman de Wilhelm éMeister. A Tétage supérieur, on entend la voix fraîche et éclatante de l'artiste, qui chante la malaguena de Carmen, tout en activant sa toilette, car on lui a annoncé ma visite intempestive. Du haut de l'escalier en échelle de meunier, la même voix, un instant après, s'écrie : ce Me voici! » En même temps, une petite tête fine et brune comme celle d'une vierge de Luini se montre au-dessus de la rampe, et brusquement la chanteuse dévale le long des marches, dans un envolement de jupes beige...

Vaucones, — Depuis l'église de Vàttetot dont le clocher de pierre émerge d'un massif d'ormes, une route en pente descend entre des talus verts que bordent des alignements de hêtres et de chênes. Le chemin aux rapides tournants se fraie une voie sinueuse à travers des prairies inclinées, des vergers bien affruitéset deshétraiesauxlarges retombées. Sous ces abris verdoyants, des toits de chaume apparaissent, précédés d'un jardinet où rumine une vache café au lait. De-ci, de-là, des villas modestes élèvent leurs toits aigus au-dessus des feuillées abondantes. Et ainsi, de plus en plus encaissée entre de hauts buissons, la route arrive

au bas des falaises où tout à coup une échancrure laisse voir un coin de mer d'un verc bleuissant. Heureuse plage, qui ne connaît encore ni les casinos ni les petits chevaux! Ceux qui vivent dans ce coin vert, n'y sont venus que pour chercher une pacifique fraîcheur. On y rêve d'une colonie de peintres et de poètes, uniquement occupée à des contemplations esthétiques et à de tranquilles méditations. Et pourtant, qui sait? si Ton plantait sa tente dans cette mignonne vallée de Tempe, peut-être y découvrirait-on les mêmes vanités exaspérées et les mêmes rivalités frivoles que parmi les plages à la mode ? Si la paix n'existe pas là sans doute plus qu'ailleurs, du moins on y respire à pleins poumons une exquise odeur de fleurs sauvages. Mêlés aux ronces, les chèvrefeuilles couvrent tout un revers de la falaise. Leurs grappes foisonnantes, capricieuses et grimpantes teignent d'une nuance rose pâle l'épais moutonnement des ronciers. L'air est imprégné de leur senteur vanillée. Cette agreste haleine m'a rappelé les bois de mon pays, et elle a embaumé pour moi le paysage de Vaucottes.

L'Amende honorable

ANS tout Anizay-sur-Loire, il n'existait point de plus parfait ménage que celui de M. Êparvier, greffier près le tribunal de première instance. La maison Êparvier passait pour le temple de la fidélité et de la félicité conjugales. Depuis longtemps, on n'avait vu en cette petite ville tourangelle d'époux plus unis, et d'un aspect plus patriarcal, que le greffier et sa femme. Philémon et Baucis, de mythologique mémoire, pouvaient seuls leur être comparés. Depuis leur mariage, déjà vieux de trente années, la communauté n'avait été troublée par

242 l'amende honorable

aucune bourrasque. Les jours coulaient lentement et quiètement pour eux, comme sur un sable doré les eaux de la Loire reflétant la pureté bleue du cieL M. Éparvier était choyé, dorloté et gâté par sa femme ; en quoi celle-ci avait du mérite, car le greffier ne péchait point par un excès de mansuétude et de galanterie.

C'était un homme de stature courte et trapue, à la face de bouledogue. Ses cheveux et sa moustache coupés en brosse, épais et durs comme des soies de sanglier, semblaient symboliser son caractère bourru, hérissé et méticuleux. En ses yeux d'un gris d'acier flambaient de rageuses étincelles. Besognant tout le jour à son greffe, où il faisait endêver son commis et ses petits clercs, il ne connaissait d'autre plaisir que la chasse au bois ou au marais, et il ne rentrait au logis que pour prendre ses repas. Mais là, grâce à la sollicitude de M^^ Êpervier, il ne trouvait jamais matière à exercer son humeur pointue et contredisante. La table était toujours servie à l'heure précise; les assiettes étaient chaudes, le potage substantiel, le rôti cuit à point. M. Éparvier mangeait comme un allouvi, allumait sa pipe au dessert, sirotait son petit verre d'armagnac, puis, sans perdre de temps en conversations oiseuses.

l'amende honorable 243

s'allait mettre au lit et y dormait serré jusqu'au fin matin.

M"^^ Êparvier était une Chinonnaise au sang vif, aux caressants yeux noirs, à l'esprit affable et aux formes amènes. En son jeune temps, elle avait été jolie et appétissante, très brune, avec des joues rosées et fermes comme un brugnon.

A cinquante ans passés, elle gardait encore du charme. Ses cheveux gris, qu'elle poudrait, adoucissaient ses traits et mettaient en valeur la vivacité de son regard. Les gens de son entourage admiraient comment, ayant eu sans cesse à ses côtés un mari assez laid et peu aimable, elle avait pu conserver dans ses prunelles noires et dans les plis de sa bouche un tantinet sensuelle, ce velouté et cette tendresse qui sont d'ordinaire le privilège des femmes au cœur sensible et ayant beaucoup aimé.

Les Eparvier habitaient, sur la levée, une antique et confortable maison, jadis occupée par le maître de poste, à l'époque où les chemins de fer n'avaient pas encore supprimé les malles et les diligences. La principale façade, tournée vers la Loire, ouvrait sos croisées sur un jardin en pente, bien affruité, plein de roses en été et de pêches savoureuses en automne. M™^ Êparvier y vivait

344 l'amende honorable

presque constamment seule. Après avoir entendu la messe de huit heures à Téglise de Saint-Wulfram — car elle était pieuse — elle rentrait au logis, calme, le teint reposé, la conscience sereine, et se consacrait au soin de son intérieur. Pendant la belle saison, on la voyait circuler dans son jardin, un sécateur dans ses mains gantées, très affairée à couper les roses fanées. Dans l'après-midi, elle se tenait au salon, assise près d*une fenêtre et travaillant à quelque ouvrage de tapisserie. Elle lisait peu, mais rêvait parfois. Quand ces accès de songerie la prenaient, elle laissait choir sur ses genoux sa laine et son canevas; elle contemplait le jardin ensoleillé, la Loire où se mirait le ciel léger de la Touraine et où glissaient des chalands aux voiles carrées. Une lueur de mélancolique tendresse éclairait ses yeux, sa poitrine encore belle se gonflait et un soupir entr'ouvrait ses lèvres charnues. La semaine s'écoulait ainsi, laborieuse et pacifique. Chaque dimanche, les Êparvier recevaient à dîner leur fille mariée au notaire de la rue du Chapeaude-Violett€s, leur gendre et quelques amis intimes. On mangeait des choses exquises, on buvait un vieux vin de Bourgueil, puis on organisait un whist ou un nain jaune. Au coup de dix

l'amende honorable 247

heures, chacun prenait congé et rentrait dans sa chacunière. — C'était une vie douce, délicieusement méthodique et qui plaisait à maître Êparvier.

Pourtant, il advint que cette rare quiétude fut tout à coup cruellement troublée. Aux approches de la cinquante-quatrième année, M"^® Êparvier ressentit les atteintes d'une de ces obscures maladies féminines, en présence desquelles les médecins plissent gravement les lèvres, hochent doccoralement la tête et multiplient les termes scientifiques, au lieu d'avouer tout bonnement qu'ils n'y entendent rien. Au bout de quelques semaines, le mal empira si visiblement que le docteur Mahoudeau, vieil ami de la famille, appela deux confrères en consultation. De nouveau, ces doctes Esculapes firent la moue, hochèrent la tête, glosèrent sur le traitement à suivre, puis se retirèrent en déclarant que la situation s'aggravait. De fait, la malade perdait le sommeil, l'appétit et s'affaiblissait à vue d'œil.

Un jour qu'elle se sentait très bas, M™^ Êparvier, seule avec son médecin, lui dit:

— Docteur, ne craignez pas de me parler franchement; je m'attends bien à mourir... Seulement, avant de m'en aller, j'ai certaines disposi-

246 l'amende honorable

tiens à prendre et je voudrais être fixée sur le temps qui me reste... Est-ce une question de quelques semaines?...

— Hélas! chère madame, de quelques jours tout au plus... Dans l'état de cachexie où vous êtes, je ne puis répondre du lendemain...

— Merci, mon bon docteur, j'ai compris...

Alors, elle fit demander le curé de Saint-Wul-

fram et pria son mari de convoquer à son chevet son gendre le notaire; elle retint le docteur près d'elle et voulut également qu'on fît entrer dans sa chambre les domestiques et le commis-greffier. Tout en blâmant cet enfantillage, Èparvier s'exécuta. Mahoudeau ne lui avait pas caché qu'on touchait à un dénouement fatal. Cette perspective de devenir veuf le désorientait et amollissait son cœur coriace.

Donc, vers la tombée du jour, le curé entra dans la chambre de la malade, en compagnie d'Èparvier, de son gendre et du médecin, que suivaient, avec des mines curieusement effarées, le commis et les domestiques. On avait allumé les candélabres et, à cause de la chaleur de cette soirée de juillet, les fenêtres restaient ouvertes; de sorte qu'on pouvait apercevoir encore, pardessus les verdures assombries du jardin, la claire

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