A PROPOS DE LA SAI NT-SYL VBSTRE
lement persécuteur. Sylvestre poussa Constantin à traiter les hérésiarques, comme les Césars, ses prédécesseurs, avaient traité les chrétiens. Sous son pontificat, les schismatiques Donatistes furent pourchassés, proscrits ou livrés au bras séculier. Le nouveau pape étouffa Thérésie, ainsi qu'on écrase du pied une torche enflammée. Sa gloire en fut accrue, et, comme récompense, il obtint de Constantin la donation fameuse sur laquelle s*est fondé le pouvoir temporel du Saint-Siège. Il mourut après vingt et un ans de pontificat, et heureux jusqu'au bout, fut canonisé après sa mort. Enfin, chance dernière, l'Église rhonore le 3 1 décembre, ce qui fait de lui un des saints les plus connus de l'almanach.
La Saint-Sylvestre clôt Tannée, et la place qu'elle occupe à la fin du calendrier empreint la physionomie de ce bienheureux saint d'une majesté à la fois solennelle et mélancolique. C'est le patron des regrets et des craintives espérances. Il sonne gravement l'agonie des années expirantes et en même temps il entre-bâille mystérieusement la grille qui s'ouvre sur les routes inconnues de l'an nouveau. En cette journée finale, blanche de neige ou voilée de brume, à mesure qu^on avance dans la vie, on se sent pé-
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nétré d'une confuse angoisse. On repense amèrement aux jours qui se sont envolés et qui ne reviendront plus, aux heures gaspillées, aux amis disparus, aux tendresses perdues et, les yeux fixés sur l'obscur chemin qu'on va parcourir, on se demande, inquiet, quelles surprises ou quels désenchantements nous y attendent.
Que de veillées de Saint-Sylvestre j'ai déjà vues ainsi s'achever dans le rêve et dans l'attente : ce Saints-Sylvestres passées au milieu du tumulte d'un bal ou au fond d'un village enfoui en plein bois; Saints-Sylvestres bruyantes de la jeunesse ou recueillies de l'âge mûr!... Toujours elles m'ont laissé troublé et anxieux, sauf au temps de mon enfance, alors qu'en cette nuit du 31 décembre, je m'endormais dans mon lit d'écolier en rêvant aux étrennes du lendemain; et quand j'étais soudain doucement réveillé par la musique lointaine des clairons et des tambours, allant de porte en porte donner aux habitants l'aubade de la nouvelle année. Ces musiques de fête se rapprochaient de plus en plus de notre maison, et je les écoutais, le coeur battant, comme le joyeux présage d'une journée pleine de cadeaux et de festivités.
Maintenant, les aubades démodées du i^^ jan-
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vier ne résonnent plus dans la rue. Mes veillées de la Saint-Sylvestre se passent à remuer les cendres froides des vieux souvenirs, et à envisager craintivement la venue redoutable de cette nouvelle année qui m'acheminera un peu plus vers la caducité; et je me- prends parfois à souhaiter de revenir au temps jadis, à ce matin de l'adolescence où l'annonce de l'An Neuf, avec l'accompagnement des aubades tambourinantes et claironnantes, n'éveillait en moi que d'allègres espérances. — Souhaits aussi inutiles qu'imprudents, car à supposer que nous pussions retourner en arrière, il nous faudrait pour jouir de ce rajeunissement, y retourner avec l'intégrité de notre moi, avec la sensibilité, les souvenirs, les façons de penser, qui constituent notre actuelle personnalité; et vous rendez-vous compte du dépaysement que produirait pour nous cette soudaine transplantation dans un monde d'enfants ou de jeunes gens devenus étrangers à nos sentiments, à nos passions, à nos idées; concevant autrement que nous le plaisir, l'amour, l'art, l'idéal — tout ce qui fait le sel de la vie? Vous imaginez-vous un romantique de 1830 ou un humanitaire de 1848, replacé par miracle au milieu de la jeunesse analyseuse, désabusée, à la fois scep-
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tique et très pratique de l'an 1897? Songez combien il s'y trouverait péniblement désorienté et quel exil ce serait pour lui!
Non, quand bien même, pendant cette mystérieuse nuit de la Saint-Sylvestre, une fée malicieuse et toute-puissante viendrait nous proposer ce rajeunissement, il faudrait nous garder d'y consentir, car ce serait un marché de dupe. Les vieux arbres doivent se contenter de vivre avec leur antique sève et leur cime déjà découronnée. Sans songer à d'impossibles recommencements, nous avons assez à faire de nous accommoder aux exigences de la vie présente et de nous préparer avec une vaillante sérénité aux épreuves des années survenantes. — Quand j'y repense, ces aubades de clairons et de tambours, qui célébraient dans mon enfance l'aube de l'An nouveau, avaient une signification symbolique que je ne démêle bien qu'aujourd'hui. Elles nous conviaient à marcher bravement dans la bataille de la vie; elles sonnaient gaiement la charge et nous invitaient à nous apprêter intrépidement pour les assauts que chaque jour tient en réserve ; elles nous disaient qu'il ne s'agit pas de retourner en arrière, mais de s'élancer toujours plus avant dans la mêlée. En ce temps-ci où le sym-
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bolisme est en vogue, j'aime à croire que cette interprétation ne peut manquer d'être favorablement accueillie. Je suis persuadé que le patron du jour, le bienheureux saint Sylvestre lui-même, serait de mon avis, car il fut un pape militant; il triompha de l'hérésie et sut par surcroît conquérir à la pointe de Tépée le domaine temporel du Saint-Siège. Donc, en cette veillée d'armes du dernier jour de l'année, donnons, comme il est juste, un mélancolique regret aux jours qui ne reviendront plus, mais songeons surtout à remplir dignement et pleinement les jours qui viendront. Souvenons-nous de ce que chantaient les Anges du Seigneur dans la nuit de Noël : ce Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! »
Soyons bons et sachons vouloir. C'est la grâce que je souhaite, en guise d'étrennes, à tous mes lecteurs.
^i décembre i8p6.
Paysages de Province