‹ Dorine, Chèvrefeuilles sauvagesChapitre 5 sur 13 · RÉCONCILIÉS · texte numérisé non relu

RÉCONCILIÉS

pardonna, ec il y eut alors un grand soulagement dans les consciences marvilloises.

Quelques semaines après, en flânant par la forêt de Massonge, qui jouxtait un petit bois appartenant à M. La Grêlie, je débouchai sur une charmille où je trouvai en tête à tête le juge et sa femme, dînant comme deux tourtereaux à une table bien servie. La Grêlie paraissait rasséréné et quasi-rajeuni. Madame, vêtue d'une robe légère, avait, dans ses yeux d'Espagnole, une lumière plus caressante et plus émoustdlante. Us me firent bon accueil. Le juge me donna une part de tarte et sa femme m'embrassa gentiment. Son regard velouté et son baiser me grabôuiilèrent jusqu'au fond du coeur; je me pourpensais, en la guignant à la dérobée» qu'il eût été grand dommage qu'une dame aussi jolie et embobelinante fût réduite à pleurer dans la solitude, et, ma foi, en mon pardedans, je me réjouissais, comme tous les gens de Marville, de savoir les époux La Grêlie réconciliés.

Jours d'Eté

E souvenir est un embellisseur. Certains épisodes d'autrefois, colorés par la lanterne magique de la mémoire, m' apparaissent maintenant avec le charmé de ces belles matinées de juin, ensoleillées et chantantes, où le ciel est limpide, l'air léger, où la grâce des fleurs sauvages s'épanouit en plein bois.

Au temps de ma vingt-sixième année, j'habitais la Touraîne et j'avais fait deux parts de ma vie : j'occupais l'une à ruminer des vers; l'autre,

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à courir les champs. Un jour de la fin de mai, je tombai dans le logis de mon ami La Guyonnière, chez lequel j'entendais souvent de bonne mu-' sique, et qui, à son talent de violoniste, joignait une humeur vagabonde semblable à la mienne.

— Mon cher, lui dis-je, notre camarade Tristan m'écrit qu'il va ce soir à une noce de campagne et me convie à y venir danser avec lui. Naturellement, je t'emmène, toi, ton cheval et ta voiture... En marchant bon train, nous arriverons juste pour la première contredanse.

— Mais... je ne suis pas invité!

— Ni moi... Peu importe, Tristan nous présentera... Les amis de nos amis sont nos amis... D'ailleurs, emporte ton violon; tu passeras pour un virtuose en tournée, et les artistes sont partout reçus à bras ouverts.

La Guyonnière se laissa séduire. Il aimait comme moi les aventures, et cette partie de bal improvisée n'érait pas pour lui déplaire. — Nous dînons lestement, on attelle l'américaine et, fouette cocher! nous voilà roulant sur la route de Pressigny. Le crépuscule veloutait doucement les coteaux boisés et le chemin bordé d'acacias en pleine floraison. L'odeur des grappes blanches nous enveloppait et achevait dans notre cerveau

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la griserie commencée par une bouteille de vouvray que nous avions vidée au dessert. Nous plaisantions à voix haute sur la surprise de Tristan, quand il nous verrait deux au lieu d'un, et d'avance nous escomptions les plaisirs et festivités cette nuit de bal. Bref, au moment où le premier quartier de la lune montrait sa corne audessus du svelte donjon de Pressigny, nous débarquions chez Tristan, fort émoustillés et riant à larges éclats.

Pour une surprise, oui, c'en était une. — Mon ami ne m'ayant pas vu descendre de Tomnibus à l'heure du dîner, ne m'attendait plus. A l'aspect de La Guyonnière en habit, et après avoir constaté notre eihilarante excitation, — nous lui chantions à tue-tête le la ci darem la mano du 7)011 Juan, de Mozart, tandis que La Guyonnière balançait sa boîte à violon comme un encensoir, — Tristan écarquilla ses yeux bleus, resta bouche bée et nous considéra avec l'mdulgente pitié d'un homme à jeun qui écoute les divagations de deux aimables pochards.

— Ah! ça, lui criai-je, tu n'es pas prêt!.,. A quelle heure donc commence le bal?

— Le bal?répéta-t-il, en étouffant un bâillement... Au fait, je n'y pensais plus... Je ne te

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voyais pas venir, j'ai cru que tu y avais renoncé et j'allais me coucher.

— Tu plaisances!... Mets vite ton habit, nous arriverons en retard !

— Mais... La Guyonnière?

— La Guyonnière est de la fête... Tu le présenteras comme un artiste en voyage.

Le brave Tristan se résignait en rechignant à procéder à sa toilette et à nous guider à travers le bourg, où la maison des noceux, illuminée et résonnante de musique, égayait seule l'obscurité et la sonorité des rues endormies.

Le notaire de l'endroit mariait sa fille et les invités avaient été choisis parmi la fine fleur de la bourgeoisie et de la gentilhommerie des environs. Les deux pièces principales du rez-de-chaussée avaient été converties en salles de bal; les murs étaient tapissés de feuillages verts et le carrelage de briques était pour la circonstance tendu de toile cirée.

Tristan nous introduisit d'un air gauche et penaud. Nous autres, avec un bel aplomb, nous saluions le maître et la maîtresse du logis. A notre entrée, les quadrilles s'interrompaient et les invités notables dévisageaient, non sans méfiance, ces deux intrus que personne ne connaissait.

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Pour s'excuser de la liberté grande, Tristan se faufilait à travers les groupes et vantait tout bas l'immense talent de La Guyonnière — un virtuose de première force sur le violon. — Moi,, je lorgnais les danseuses, et tout d'un coup mes regards émerveillés s'arrêtaient sur une jeune fille assise non loin de l'orchestre.

Elle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans et elle était charmante : taille souple, corsage mignonnement modelé; sa bouche charnue souriait, ses épais cheveux châtains encadraient un teint mat moucheté d'un signe noir au coin de la joue. Avec ses grands yeux bruns mystérieux, elle avait, dans sa robe de crêpe blanc, la pâleur et l'indéfinissable attrait d'une ondine. Les lys d'eau qui fleurissaient sa coiffure aidaient encore à l'illusion. Comme le berger de Virgile, je la vis, je l'admirai, une chaude bouffée d'amour me brûla le cœur et je courus l'inviter pour la première contredanse, qu'elle m'octroya sans se faire prier. Au rebours des jeunes filles bourgeoises, auxquelles leur maman a recommandé de ne répondre que par monosyllabes, elle n'était ni prude, ni guindée, et jasait avec un abandon naïf. Pendant les repos, nous devisions gentiment. Elle m'apprit qu'elle était du pays de

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M™* Sand et que, comme son illustre compatriote, elle se nommait George de son nom de baptême. La singularité de ce prénom me séduisait encore davantage par sa pointe d'étrangeté. Je la trouvais adorablement jolie; elle s'en aperçut et ne s'en offusqua point. Au contraire, elle me prouva qu'elle en était flattée, en me donnant la préférence pour la valse qu'on joua ensuite, et je l'enlevai au nez et à la barbe des. clercs de notaire qui papillonnaient autour d'elle...

Au milieu de la soirée, il y eut un intermède. La Guyonnière, cédiant aux sollicitations de la maîtresse de la maison, consentit à payer son écot en donnant aux invités un échanrillon de son talent. La mariée elle-même l'accompagna au piano. Le grand La Guyonnière, mince et élancé comme un jeune baliveau, les cheveux rejetés en arrière, à la Beethoven, se cambrait et prenait des airs inspirés en exécutant Vc4ve zMarîa de Gounod. Tandis que, toujours crescendo, les notes s'envolaient vers le plafond, je regardais George, assise en face de moi, le coude au genou et le menton dans la main. Je lui trouvais des airs de muse; mes yeux ne se détachaient plus d'elle et parfois rencontraient les siens.

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Alors, nos regards fondus l'un dans Tautre suivaient le courant de la mélodie et voguaient ensemble comme sur un lac enchanté. La musique nous servait à traduire les muettes émotions de nos coeurs.

La Guyonnière termina son exécution au milieu d'un tapage de claquements^e mains; puis les danses reprirent plus bruyantes, plus familières, plus abandonnées, surtout après le souper qui précéda le cotillon. Le petit jour qui s'essayait à poindre, nous surprit, George et moi, intimement accoudés à une fenêtre ouverte sur le jardin, pendant que les dernières étoiles pâlissaient en un ciel couleur de perle. La jeune fille me décrivait sa maison paternelle, une sorte de gentilhommière enfouie parmi les châtaigniers, au bord delà Creuse, et je lui promettais de l'y aller voir.

« Vous la reconnaîtrez facilement, me disaitelle avec un confiant sourire, on la voit de la rivière, avec ses deux tourelles grises où une vieille glycine monte jusqu'au premier étage. La fenêtre de la tourelle de droite où grimpent les les plus grosses branches, est justement celle de ma chambre... » J'écoutais son babil ingénu, je me grisais de son sourire qui courait de ses lèvres

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à ses yeux; je croyais déjà contempler la rivière 011 se penchaient les châtaigniers, et la tourelle fleurie de glycines lilas. A mesure que l'aube rosait le ciel de mai, du côté de l'orient, une divine aurore irradiait aussi dans mon cœur. Je murmurais des mots de tendresse et, en les entendant, la jeune fille rougissait à l'égal du ciel empourpré...

O jours d'été de la jeunesse, jours dorés où tout semble facilement réalisable, où à chaque détour s'ouvrent des routes verdoyantes, nous invitant avec leurs filtrées de soleil à cheminer d'un pied allègre et léger vers le pays de Fantaisie!. . La Guyonnière et moi, nous quittâmes Pressigny le lendemain, et, depuis, je n'ai plus revu la jeune fille aux cheveux châtains semés de lys d'eau. Je ne suis jamais allé visiter la maison aux tourelles vêtues de glycines, ni la châtaigneraie qui mire ses ramures dans la Creuse. L'automne suivant, je quittai la Touraine, et mon joli roman d'amour finit là. Tout ce que j'ai su, c'est que George s'est mariée avec un hobereau du voisinage, et qu'en dépit de son nom masculin, elle a eu beaucoup d'enfants...

Le souvenir seul est resté. Le souvenir, cet embellisseur de toutes choses, qui a la suave et

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immatérielle délicatesse du reflet des arbres penchés sur le courant d'une rivière. L'eau s'enfuit et se renouvelle incessamment; mais le reflet demeure, toujours insaisissable et toujours délicieusement tendre.

Un Mauvais quart d'heure

ES villes de certains départements sont un peu comme les plantes de la même famille; elles ont dans leur physionomie des traits similaires qui révèlent la parenté commune. La Haute-Marne a la spécialité des villes haut perchées, silencieuses et rébarbatives, et, parmi ces vieilles cités, L... esc sans contredit celle où les caractères familiaux s'accusent avec le plus d'originalité. Bâtie au sommet d'une colline rocheuse, protégée du côté sud par une citadelle à huit bastions, elle dresse pittoresquement,

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du côté Nord, ses tours, son hospice, sa cathédrale au profil sévère et les noires murailles de ses anciens remparts, où se trouve encastré un arc de triomphe gallo-romain. Elle tient du séminaire et de la caserne. Ses rues froides sont balayées sans cesse par un rude vent de bise. Presque toutes les maisons bourgeoises y sont précédées d'une cour humide et sombre, défendue elle-même contre la curiosité par un haut mur et une porte cochère hermétiquement close. Peu de fenêtres sur la rue; en revanche, de nombreuses ouvertures sur les jardins intérieurs et la campagne. On sent que les habitants ne flânent guère , en dehors et mettent en pratique la devise anglaise : zMy house is my castle.

Les bourgeois de L... sont, en effet, casaniers, peu communicatifs et d'abord peu engageant, ce qui ne les empêche pas, en leur particulier, de posséder un fonds d'humeur gouailleuse et de se montrer à leurs heures fougueusement passionnés, avec une pointe d'exaltation et d'excentricité. Ils ressemblent à leur ville, dont les maisons maussades sont sans cesse battues du vent, mais dont les fenêtres s'ouvrent sur de spacieux et poétiques horizons; — et c'est précisément à ces grands horizons, à ces bises violentes, qu'ils doi*

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vent leur humour, leur verve, leur tour d'esprit indépendant et leur grain de folie.

Mon vieux cousin Mélasippe Rousselot habitait L... depuis un temps immémorial. Il y exerçait la médecine et résumait en sa personne toutes les vertus et aussi toutes les bizarreries de ses compatriotes. Grand, sec, froid et d'aspect rébarbatif comme son rocher natal, opiniâtre et passionné dans ses goûts et ses opinions, il avait avec cela de douces manies de collectionneur, d'héroïques chimères et de mignons défauts, comme la gourmandise et une certaine tendance à mystifier le prochain. Fougueux et emporté, il tenait delà nature du sanglier; souvent même, il était courageux jusqu'à la témérité. Il se vantait de n'avoir eu peur qu'une fois, et voici dans quelles circonstances :

En 1870, le département de la Haute-Marne fut envahi dès le mois d'août par les troupes allemandes. Elles en occupaient les principaux points : Saint-Dizier, Chaumont, Bourbonne; mais, bien que L... fût une ville forte, les Prussiens avaient négligé d'en faire le siège. Maîtres de circuler à droite et à gauche, en contournant cette position, ils jugeaient sans doute inutile de perdre du temps et des hommes à l'investir. Aussi, jusqu'au com-

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mencement de janvier 1 871, on n'avait pas encore aperçu un casque à pointe ni échangé un coup de canon. Néanmoins, renvahissement progressait, les communications avec l'extérieur devenaient de plus en plus difficiles, les vivres commençaient à êtres rares et coûteux et, comme on s'attendait d'un jour à l'autre à être assiégé, chacun se rationnait et faisait maigre chère.

On s'aperçut tout à coup que les ambulances allaient manquer de produits pharmaceutiques, et qu'il était grand temps de se réapprovisionner. On savait qu'à une dizaine de lieues, à Recey-sur- Ource, existait une pharmacie militaire protégée par des troupes françaises qui occupaient cette partie non envahie du département de la Côted'Or; mais, pour gagner cette petite ville bourguignonne, on risquait de tomber dans les lignes allemandes. Mon cousin Mélasippe Rousselot faisait partie de l'Association de la Croix de Genève, et il s'offrit très crânement pour aller quérir à Recey la quinine et les antiseptiques qui faisaient défaut.

Un matin donc, décoré du brassard de la Croix-Rouge et bien emmitouflé dans sa pelisse fourrée, il partit, mollement secoué par son antique cabriolet que traînait une jument fort in-

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gambe. La route était libre; pas un Prussien sur les plateaux, ni dans les bois d'Auberive, et il arriva sans encombre à destination. Là, après avoir bourré le caisson de son cabriolet de toute une pharmacie, il gagna la principale auberge et résolut de s'y commander un plantureux dîner.

— Si je dois, se disait-il, me serrer le ventre dans les jours à venir, il est juste et équitable que je m'en dédommage par avance en faisant une petite débauche...

Dans la salle à manger de l'hôtel, il trouva nombreuse et bruyante compagnie : officiers, médecins-majors, délégués de la préfecture, tous gens bien endentés et amateurs de friands morceaux. On s'attabla joyeusement et on fit honneur au menu qui était excellent : — succulentes meurenes de carpe et d'anguille, filets de sanglier aux truffes de Bourgogne, cuissot de chevreuil cuit à point, le tout arrosé de nuits et de corton. — Au dessert, on causa des éventualités militaires et de la marche de l'ennemi. Mon cousin raconta son expédition et dit qu'il avait trouvé le chemin libre depuis L... jusqu'à Recey.

— Ah ! vous venez de L..., docteur, interrompit un des délégués de la préfecture; quand y retournez-vous?

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— Demain madn.

— En ce cas, je vais vous charger d'une dépêche pour le sous-prëfèt... Il y a urgence.

Mélasippe s'empressa de se mettre à la disposition de l'autorité préfectorale. Le conseiller rédigea sa dépêche, la scella dans une enveloppe officielle et la remit solennellement au cousin, en ajoutant d'un ton grave :

— Je vous la recommande... Il s'agit de choses très importantes et je vous serai obligé de la remettre en mains propres au sous-préfet.

Le lendemain, après avoir serré précieusement la missive officielle dans la poche de son veston et après s'être lesté d'une belle rôtie au vin de Bourgogne, Mélasippe Rousselot remonta dans son cabriolet et fouetta sa jument qui partit d'un bon trot dans la direction de L... Il faisait un joli temps clair et sec, le vin de l'hôtelier de Recey avait donné du ton à mon vieux cousin, et il se sentait d'humeur guoguenarde. Aussi, au sortir d'Auberive, voyant un fermier de sa connaissance, qui se tenait, préoccupé, sur le seuil de sa grange, l'inierpella-t-il d'un ton gouailleur :

— Hél Bonjour, père Sausseret, quèque vous faites donc là, tout pantois?... Est-ce que vous attendez les Prussiens?

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