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derrière son dos et pencha un peu la tête de côté pour lire sur le visage de cet interlocuteur trop gaL^^
Pierre et Sophie s'approchèrent aussitôt, prêts à partager l'hilarité du jeune homme. Mourief n'eut pas besoin d'ex])lication : l'attitude de sa cousine lui pai*ut suffisamment éloquente.
— Dosia a dit une bêtise ! fit-il d'un air charmé. Enfin ! j'attendais ça depuis ce matin.
La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet.
— On n'attend pas les tiennes si longtemps !
— Bravo ! s'écria Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son sérieux. Tu es touché, Pierre.
Celui-ci s'inclinait gravement, chapeau bas.
— J'ai trouvé mon maître ! dit-il à Dosia. Trèshonorée cousine, à partir de ce jour je dépose les armes devant vous. Je ne suis pas de force. Voua m'avez trop malmené depuis midi ....
— C'est bien ! fit Dosia en levant la tête d'un air de reine. Vous avez gi'andement raison : cette conduite indique chez mon cousin une crainte salutaire, qui est le commencement de la sagesse.
Ils étaient dans un espace découvert, au bord du lac, non loin de l'endroit où ils avaient vu les régates ; la lune s'était levée et les éclairait d'une lumière blanche si intense, qu'elle faisait mal aux yeux sur le gi-avier blanc.
— Quelle belle soirce î murmura la princesse eu s'assoyant auprès do son frtTi'.
— Un temps fait à souhait pour les amoureux 1 répondii Platon. Nous autres profanes, nous devrions resttT chez nous, indignes que nous sommes.
— Son œil glissait sur Dosia, t'piant l'efifet de ces paroles. Mais la jeune fille, le nez en Tair, étudiait sérieusement les taches de la reine des nuits.
— Où est le temps, soupira-t-ello, où je croyais à l'homme dans la lune ? C'était le bon temps.
— Quel âge pouviez-vous avoir ?
— Neuf ans.
La société se remit à rire ; mais Doaia n'était pas d'humeur à s'en formaliser ce jour-là.
— Oui, reprit-elle, c'était le temps où mon père m'apprenait à monter <à cheval sur son beau Négro, qu'il avait ramené du Caucase ; un cheval qui avait appartenu à une princesse géorgienne, et qui ramassait un mouchoir jeté à terre sans interrompre son galop ! La belle et bonne béte ! Je n'ai jamais été si heureuse. Nous nous promenions à cheval le soir, papa et moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu'il y avait une porte, et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que nous faision.s. Mon Dieu ! que de fois, en marchant dans nos allées, je suis tombée à quatre pattes pour avoir regardé en Tnir !
— Que d'autres ont fait comme vous ! dit Platon à demi-voix, presque pour lui seul.
Dosia le regarda ; son visage enfantin changea d'expression, et elle répondit soudain d'une voix plus grave :
— Il est beau de tomber pour avoir trop regarde le ciel.
Platon, surpris, leva les jeux à son tour ; le visage de Dosia, sérieux et doux, lui parut transfiguré.
— Le croyez-vous? dit-il sans élever la voix.
Sa sœur expliquait h, Mourief un mécanisme trèscompliqué de batteuse automobile pour les travaux des champs.
— Mon père me le disait, et j'ai toujours cru aveuglément à ce que me disait mon pjre, répondit la jeune fille. Il m'a répété cent fois : Ne te laisse jamais décourager par les obstacles : ne t'arrête jamais à une pensée mesquine ; lève toujours les yeux plus haut ....
— Votre père était un homme de bien, répartit Platon.
Dosia posa doucemennt sa main gantée sur la main du jeune homme et la pressa fortement comme pour lui dire merci.
Ils restèrent silencieux pendant un moment.
— Je parle bien rarement de mon père, reprit Dosia très-bas. A la maison, je n'ose pas .... ma mère se
met c\ pleurer .... mes sœurs ne s'en soucient pas .... J'étais sa Benjamine ....
— Nous parlerons de lui tant que vous voudrez, répondit Platon. Je serai heureux do connaître un homme de cœur par la trace qu'il a laissée dans la mémoire de son enfant préférée.
Ils s'enfoncèrent dans les souvenirs de Dosia.
Pendant ce temps, Pierre était le plus heureux des hommes. Assis auprès de la princesse, il l'écoutait décrire les machines de son exploitation agricole, et le nombre des vis et des boulons prenait pour lui une importance extraordinaire.
Il était pénétré d'admiration pour ces belles via et ces heureux boulons qui tenaient les pièces ingénieuses de ses superbes machines. Il se sentait fondre de tendresse à l'idée que ces chefs-d'œuvre de l'industrie avaient l'inestimable bonheur de fonctionner .sous les yeux de la princesse quand elle allait dans ses domaines ; et soudain l'idée qu'elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer.
— Partez-vous bientôt ? dit-il an milieu de la description d'un système de ventilation perfectionm*.
— Dans cinq jours. Je ramènerai votre cousine chez sa mère et, de là, j'irai dans mon bien.
— Pour longtemps? demanda Pierre consterné.
— Pour un mois.
— Un mois ? Mon Dieu ! que ferai-je pendant tout oe temps-là ?
— Que faisiez-YOUS au temps cliaud? dit la princesse avec une douce raillerie.
— Dans ce temps-là, répondit Pierre, je ne vous connaissais pas ; jo n'étais bon à rien.
— Je vous laisserai des livres ....
La voix de la princesse avait imperceptiblement baissé pour dire ces mots .... Le silence régna un moment sur le banc.
— Il est tard ! dit tout à coup la princesse. Allons! messieurs, il est temps de rentrer.
Les jeunes gens accompagnèrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On prit gaiement une tasse de thé, et l'on se sépara.
— Platon, dit tout à coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne, ta sœur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sensée, si pratique et si bonne.
— Il n'y en a qu'une au monde, répondit Platon en souriant, comme il n'y a qu'une Dosia Zaptine. Seulement, ma sœur n'a pas de prophète, elle n'a que des adorateurs.
Pierre baissa la tête comme s'il avait reçu une semence et ne dit plus rien-
Quolqnes jours apr^s, la dormense de la princesse dt'}>osait les deux voyageuses sur ce fameux perron oii Pierre avait ramené Dosia à sa famille ébahie.
La même famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la bienvenue, et la princesse Sophie se trouva, cinq minutes après, assise devant une tasse de thé.
— Vous a-t-elle donné bien du mal ? demanda
timidement la bonne madame Za})tine, sans désigner autrement sa fille.
Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel avec une visible satisfaction.
— Mais, ch(Te madame, elle ne m'a pas donné * de mal du tout ! répondit Sophie.
Une rougeur de plaisir coumt le visage de Dosia. Mais elle garda le silence.
— Est-il possible ? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en faire !
Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée, et la satisfaction disparut de ses yeux.
DOSL\. 117
Te crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation que vous avez employé avec elle n'était pas tout à fait celui qui lui convenait. . . . Madame Zaptine leva les yeux et les mains au
ciel.
— Je n'ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela à me reprocher.
— Précisément, répondit Sophie sans rire ; je crois qu'un système bien ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés ....
— Mon mari avait horreur des systèmes, répondit madame Zaptine en portant son mouchoir à ses yeux. C'est lui qui a commencé l'éducation do cette malheureuse enfant .... Que n'a-t-il vécu pour achever son œuvre ?
La princesse vit que cette oreille-là était inabordable. Dosia n'avait pas l'air contente ; Sophie se décida à emi)loyer les p;i'ands moyens.
— Je pars demain, dit-elle ; on prétend que la nuit porte conseil : chère madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire, et donnezmoi réponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour cet hiver ? Je me charge d'elle jusqu'au moment où, comme h. l'ordinaire, vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors dans le monde ....
Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se précipita au cou de la princesse.
lis DOiSlA.
peudaut qu'uu délugo de thé <\ la crt'ine se répandait sur la table autour de la tasse renversée.
Toutos les sœurs poussèrent une exclamation d'horreur.
— Vous voyez, princesse ! dit piteusement madame Zaptine.
Sophie ne put s'empêcher de rire.
— C'est un détail, tit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir près d'elle ; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prétention do remplacer une mère de famille émérite
— Moi non plus, murmura madame Zaptine.
--Mais, continua la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a passé six jours chez moi, et elle n'a rien cassé, rien renversé.
— C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une sœur aînée.
Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du clan des filles à marier. Elle allait répliquer : sa bonne amie la princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia somit et se tut, — ce qui ne l'empêcha pas de tirer un petit bout de langue à ses sœurs dès que la princesse eut détourné les yeux.
Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil La pKîrspective de voir Dosia parfaite était bien séduisante, mais la délicatesse de la bonne dame répugnait
à tlonner à la princesse une tâche qui lui paraissait la plus rude des corvées.
Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses scrupules en lui promettant de lui renvoyer sa fiUe à la première incartade.
Ce grand point obtenu, la princesse eut encore à négocier avec Dosia. Elle s'efforça de lui inculquer un esprit de concorde et de charité à l'égard do ses sœurs, mais elle s'arrêta bientôt, et se borna à exiger de Dosia sa parole d'honneur " de ne pas commencer." La jeune indisciplinée promit et tint parole, mais non sans peine.
L'automne était vouu ; maigre les efforts des jardiniers, les feuilles mortes, éparpillées par les venta d'octobre, couvraient le lac de taches jaunes et rousses ; Tsarskoé-Sélo était presque désert ; les ^fonctionnaires attachés à h\ cour continuaient seuls à loger dans les maisons de bois, si riantes en été avec leurs péristyles de verdure, si tristes, quand \âent l'hiver, avec leur mobilier de perse dont les fleurs bigarrées semblent grelotter sous la bise qui se glisse par les portes mal jointes.
A son retour, la princesse fixa ses pénat(M à Péter»bourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son ami. La lil>erté, le désœuvrement de la vie d'été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues ; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du même œil les visites du jeune officier?. . . .
S'examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, béte, ignorant, et se demandait comment une
personne aussi distinguée que la princesse Sophie, avait pu supporter sa conversation.
Le rc'giment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au sein de sa famille, après avoir hésité pendant quarante-huit heures, franchit pourtant le Ruhicon et se rendit chez la princesse Sophie, par une après-midi pluvieuse, afin de la trouver plus sûrement chez elle.
Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqué, jetait des bouffées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pide, le cœur battant très-fort. La princesse recevait, — il entra.
Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'année, deux dames jouaient à quatre mains.
Le piano s'arrêta, la princesse se leva et vint audevant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu'il ne convient à un ofiScier de cavalerie, — dans la garde encore ! — s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprimée, et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'épais abat-jour rabattait la lumière en un cercle étroit sur la table.
La dame restée au piano n'avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme ; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire ; trop d'idées confuses se heurtaient en lui ; le besoin de
SAUvor les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l'oct'an île perplexités qui renvaliiRsait. D parla, ii tort et à travers, de rOjx'ra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delà porto ot de ma<lame Pasca, se proclama amoureux d'une étoile de septième grandeur aj>parue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse, il n'avait pas rue.
La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en avant, l'écoutait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification î n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait
Un silence se fit. Pierre était îi bout de ressources. La dame assise au piano derrière lui, qui n'avait pas bougé, semblait la personnification du reproche.
— Est-ce que tu ne vas pas bientôt t'en aller? lui disait cette présence impitoyable.
Le malheureux jeune homme ramena ses éperons sous sa chaise, prêt à partir ; — il n'y avait pas six minutes et demie qu'il était entré, il avait dit au moins vingt bêtises, et il le sentait d'une fa^^on abominablement claire ....
Une note aigu^j du piano grinça tout à coup bruyamment, sons un roup sec du doigt de la dame
DOSL\. 123
muette, donnant un hi fantastique à la troupe de farfadets qui persécutait Mourief.
Le jeune homme sursauta, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever .... La princesse, son mouchoir sur la bouche, était prise d'un accès de fou rire : jamais Pierre ne l'avait vue ainsi ; — il s'arrêta h. moitié fou, halluciné, se demandant si c'était lai ou Sophie qui perdait la tête.
La dame du piano se leva lentement, émergea do derrière le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumière de la lampe. La princesse riait touj(^urs, et deux larmes provoquées par un rire irrésistible coulaient sur ses joues.
— Dosia ? . . . . s'écria Mourief absolument terrifié. C'est un rêve !
— Dites un songe, mon cousin 1
"Je l'évite partout, partout il me poursuit"
— En français, continua-t-elle, ça s'appelle même un cauchemar ; mais pas dans les tragédies, parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot mal vu, un mot plébéien, vous comprenez ?
Pierre, ahuri, fit un signe de tête affirmatiL
— Et vous êtes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d'aplomb.
— Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.
La princesse avait repris un peu de sangfroid, mais
cette re^ponso la rejeta au fond do son canapé, riant aux larmes et n'essayant plus de se retenir.
— Pour longtemps?
— Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir ! répondit gravement Dosia en ébauchant une révérence ù la paysanne.
— Je .... je vous en félicite ; j'en suis charmé, balbutia Pierre en s'inclinant,
— Ça n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tête et l'index de sa main droite ; mais c'est toujours bon à dire. J'excuse votre mensonge en faveur de la politesse do votre intention.
Et elle s'assit en face do lui.
— Easseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse, qui avait enfin recouvré la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en déroute.
En efî'et, Pierre battait en retraite ; sur l'invitation de la princesse il se rassit et recommenra à dire des bêtises, mais, cette fois, jibsolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s'arrêta net, piteux et effaré.
— Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit Dosia d'un ton modeste ; j'atiribue cet événement à la joie délirante que vous cause ma présence inattendue, et je me retire.
Elle s'était levée.
— Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que
je parle uu fraurais extrêmement classique, que tout adjectif est accompagné de son substantif, et réciproquement. C'est à la princesse Sopliie qu'est dû cet. heureux changement. Puisse cette fée bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos idées grammaticales — et autres, — qui me paraissent en avoir singulièrement besoin !
Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidité silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura que la porte était refermée sur elle et poussa un soupir.
— Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.
— Soulagement! répondit le jeune homme avec élan. Elle me produit un cfiet très-singulier : tant qu'elle est là, il me semble être une cible et avok en face de moi la compagnie prête à tirer.
— C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous ?
— Ah ! cette fois, princesse, je vous prends à témoin que ce n'est pas moi ....
Sophie sourit d'un air si plein de bonté, de tendresse maternelle, que Pierre, ébloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en parut pas choquée.
— Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons
que vous ne faites que d'entrer. Avez-vous lu mes li\Te8 ?
Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toutes les bêtises qu'il avait débitées.
D eut du méiite, car ce n'était pas facile.
Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l'arrêta au passage.
— Traître à l'amitié! lui dit-il, moitié sérieux, moiti»- plaisant, pourquoi m'as-tu caché que Dosia était chez ta sœur ?
— Nous voulions te réserver le plaisir de la surprise.
Pierre secoua doucement la tête.
— Cela ne t'a pas fait plaisir ? fit Platon d'un air innocent.
— Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir!
— Je voudrais bien en être sûr, grommela le jeune sage.
Mourief le regardait, les yeux ronds d'étonnement.
— C'est donc une vérité d'Evangile ? reprit Platon en 8'effon;ant de sourire.
— Absolument ! répondit Pierre avec feu.
— Allons, tant mieux ! vous n'êtes pas faits l'un pour Tautre.
— Oh ! non ! . . . . soupira Mourief d'un ton apaisé, et j'en l^énis le ciel à tous les instants de ma vie.
Mourief, absolument séduit, voyait la princesse presque touH les jours. Dosia ne le gênait plus. Du reste, le plus souvent il était accompagne par Platon clans ses \'isites du soir, et la jeune fille n'accordait plus à son cousin que des malices passagères, bien que lancées d'une main sûre.
Dosia faisait le thé et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents ; mais au bout de quinze jours ^elle accomplissait ses fonctions en maîtresse de maison émérite. Les tartines de beurre lui coûtèrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile à cet exercice que la femme de charge elle-même.
Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondait, et elle recevait ses admonestations avec la douceur d'une colombe.
Un soir, seul avec elle dans la salle à manger, il la chapitrait d'importance avec une sorte d'irritation secrète qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, écoutait ses reproches avec un recueille-
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ment tranquille, avec une sorte de joie apaisée ; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrévérencieux. Que pouvait-il repremlre à sa conduite, ]>ourtant ? La tenue de Li délinquante était irréprochable ! Mû par une colère sourde à la vue de ce visage rosé, presque souriant :
— Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela ! fit-il un peu rudement
Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux :
— J'aime qu;in(l vous me giondez. . . . dit elle d'une voix extraordinairement harmonieuse.
— C'est pour cela que vous faites tant de ... .
Platon s'arrêta ; il sentait qu'il allait trop loin, que rien ne ju.stifiait son agression-
— jS'on .... c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intéressez à moi, reprit Dosia avec une candeur qui d«'-sarma le censeur farouche ; depuis que j'ai perdu mon père, personne ne m'aime assez pour me gronder .... La princesse et vous, seuls, avez ce courage .... Je sens ce que vous faites ; oh 1 oui, je le sens .... et je vous en remercie.
Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l'air qui l'environnait, un frôlement de soie et le frémissement du rideau qui retombait sur la porte in«liquèrent à Platon qu'elle avait disparu.
Le jeune capitaine resta troublé. Certes, il s'in-
téressait à elle ! . . . . Oui, il l'iiimait assez pour la vc'uloir parfaite, pour la corriger .... il l'aimait assez pour la vouloir aimée et respectée de tous !
L'ombre Je Pierre Mouiief parut dans la porte ; — elle était déjà dans la pensée de son ami.
La princesse entrait avec lui pour le thé.
Dosia reparut presque aussitôt, et prit sa place di'vant le plateau chargé de tamises. Ses yeux brillaient d'un feu adouci ; une légère teinte de rose plus accentuée sur les pommettes indiquait son émotion récente.
Elle combla la princesse de prévenances et de Cillineries pendant le cours de la soirée, évitant même de regarder du côté de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu'au fond de son âme ces caresses et ces expressions de tendresse reconnaissante qui s'épuraient en passant par sa sœur avant d'arriver jusqu'à lui ... . Et ce soir-là il fut presque maussade avec Mourief.
— Qu'est-ce que je t'ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue.
— Tu m'ennuies avec tes questions, ré])ondit Platon. Est-ce qu'on n'a plus le droit d'être de mauvaise humeur ? . . . .
Se repentant aussitôt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme.
— Excuse-moi, dit-il ; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux ....
— Bon! bon! répondit l'excellent garçon, j'avais
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peur de l'avoir blesse sans m'en douter
— Non, sois tranquille ; si j'avais quelque chose à te reprocher. . . .
— Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia .... tu n'j vas pas de main morte à la chapitrer!
Platon lui tourna le dos et partit îi grands pas.
Mourief ]>cnsa que son ami devenait de plus en plus quinteux ; mais puisqu'il ëtait comme cela, il n'v avait rien à faire.
£t il alla se coucher.
xvn
— Nous organisons une fête superbe au Patinage anglais, dit un soir Mourief à la princesse : la famille impériale doit s'y rendre, il paraît que ce sera trèsbrillant ; n'y viendrez-vous pas ?
La princesse sourit.
— J'ai renonce aux pompes de Satan, dit-elle ....
— Mais moi, fit Dosia dans le canapé, tout contre sa bonne amie, en se pelotonnant avec une grâce de jeune chat, je n'ai renoncé à rien du tout 1
— Au contraire, murmura son cousin.
Elle le menaça du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse muette ; elle reprit :
— Donc, n'ayant renoncé à rien, je puis aspirer à tout, n'est-il pas vrai ?
On souriait autour d'elle; c'était encourageant, elle continua.
— Et je voudrais bien assister à votre fête, messieurs les membres du patinage. Que faut-il faire pour cela ?
Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carrée et la passa devant le nez mignon de sa cousine.