CHAPITRE XVI. 14t
goûts de tous genres. Des vins précieux le suivaient ; il s'entourait de filles de joie. Il avait ménestrels et flatteurs : encens double, musique et prose. Chaque jour avait ses rapines, chaque nuit avait ses débauches. C^était glorieux comme une révolution , ad-^ mirable comme un désastre, majestueux comme une dégradation.
Parmi les belles de son camp, Eudes préférait Bernardine. Il Tavait ravie à son père, vieux laboureur, en lui parlant franchises 'publiques, La jeune fille, séduite, avait pensé qu'en effet le joug paternel était rude, qu'il était juste et beau d'être libre : et Eudes l'avait enchaînée.
Bernardine était une de ces femmes mélancoliques et superstitieuses qui atlachenl
un présage heureux ou funeste à tous les objets qui les frappent. Certaines harmonies de la nuit , certains reflets de la lune , certains jeux de la nature, lui étaient des voix du destin , des révélations de Favenir : aussi n^avait-elle pas tardé à se repentir de son enthousiasme pour la rébellion. De mystérieux avertissemens , des signes infaillibles à ses yeux, étaient venus jeter dans son cœur les alarmes et les remords. Mêlée aux ribaudes du camp , la belle et douce villageoise n^ avait plus ni joies ni repos. Eudes pourtant lui était cher : c^était un prince à formes guerrières , qui pour elle était tout amour. Elle tachait de cacher ses larmes , elle s^efforçait même de prier; mais , dégradée à tout jamais, Bernardine , esclave soumise , bien qu^au désespoir sous ses chaînes, eût craint de s'affranchir cette fois.
Le joug horrible avait ses charmes.