CHAPITRE I
« — Cest la prière d''un vieillard. Ne la « repoussez, point !
)» — Je demeure. »
Le sire Roger, descendu de son estrade , avait reconduit ses vassaux jusqu'au bout de la grande galerie du Val des Ombres , en leur adressant quelques mots insigni-
fians sur les redevances du hameau. Les ombres s'étendaient sous le ciel. L'oiseau chantait sous la feuillée. Le pèlerin , resté seul à récart, au fond de la salle de justice, regardait en ce moment avec une vague distraction les pampres de lierre que le vent du soir agitait contre une des croisées du castel. Venu de loin, non sans danger, il commençait à lutter en vain à la fois contre la lassitude de ses membres et Tépuisement de ses idées ; appuyé contre le dossier d'un vieux banc, il défaillait d'ame et de corps.
Hélas ! il avait déjà tant souffert à l'entrée de la vie!... Se sentait-il découragé? Non: l'héroïsme était sa nature. Oh ! il fallait du moins que ses réjflexions fussent bien lourdes, car elles avaient courbé ce front superbe que jamais, à aucune époque, n'avait vu plier aucun homme.
CHAPITRIi II. 55
« — Où suis-je? et quel est ce vieillard? » se disait-il tout bas à lui-même. Pourquoi » me retient-il près de lui ! quel intérêt lui » inspiré-je! me connaît-il? est-ce un ap- » pui que la Providence m'envoie? JVn » aurais bien besoin, je le sens, car me voilà » seul aujourdliui , seul à ma vengeance , » à mes haines. Je n'ai plus rien, moi pauvre » exilé , rien que de brûlans souvenirs ; » Roger en a aussi d'implacables : je les ai » sentis dans son sein , qui venaient en frères » à moi. Tout m'a abandonné sur la terre:
» il m'aimera peut-être, cet homme!
» Oh ! m'élancer vers un cœur noble , et y )) trouver un abri consolateur ! Quitter la » route où l'on maudit pour le sentier où » Ton console! c'est là mon seul désir, c'est » mon rêve. Ouvre-toi, port du naufragé!
■') je t'appelle; y serais-je? non. »
Ce dernier mot , sortant de ses lèvres ,
achève de briser ses forces. Il a levé ses yeux vers le ciel. Les guerres sacrées, dont Thonneur avait entouré sa jeunesse, bienqu\iyant troublé sa raison, nVvaient pu altérer sa foi. Le malheur a tant de leçons ! Ah ! quel est l'être , ici-bas , coupable , égoïste , athée même, qui sous la main de fer du destin, saisi d'une immortelle pensée, ne songe au tombeau de ses pères, et parfois ne dise : « Mon Dieu ! »
Raymond priait d'où vient qu'il tressaille ! Le léger accord d'une lyre a traversé le champ des airs — Le son passe, fuit et s'éteint. On eût dit un soupir des anges. Raymond, un instant hors de lui, a cru ouïr un appel des cieux.
Soudain, à travers les vitraux brisés de la fenêtre, une ligure blanche et aérienne se glisse au pied des murs en ruines. Quelques