‹ Double règneChapitre 43 sur 137 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Hakem était debout près de lui. Un désir de révélations extraordinaires auquel paraissait se joindre un intérêt inconnu venait de se manifester, à Timproviste , dans cette nature africaine où tout était brusque et heurté, soit vengeance soit dévouement, soit inimitié soitamour. Ses yeux, pour s'attacher à Raymond, semblaient saillir de leur orbite. Que lui veut ce guide lugubre? d'où sort cette noire ligure? Est-ce un des esprits familiers du nécromant de la t)}aiso7i foîie? Estce une des apparitions de la fameuse salle du. roc^ Ses regards sont pleins de paroles, mais pas un mot ne sort de sa bouche.

Le comte se tourne vers lui.

't — N'as-tu rien à me dire? esclave! »

Le maure a répondu par un geste.

Et ce geste signifiait.

« — Ce n'est pas Theure encore. Plus » tard. ))

Le pèlerin n'a pas compris.

« — Explique - toi plus clairement !

)> Parle ! »

Hakem ouvre la bouche. Il s'était approché d'une lampe... O terreur ! sa langue est coupée.

» — Ne peux- tu tracer quelques mots?

» reprend le guerrier avec trouble. Ici... » des caractères écrits.... »

L'Africain a tiré sa main droite d'un gantelet de peau de chamois couleur de fer : elle est mutilée ; point de doigts.

ClIAriTUE m. KM

Une larme , de regrets sans doute , a mouillé la joue de Tesclave ; il Ta essuyée lentement. Sa main se lève vers le ciel. Un genou en terre devant le jeune comte, il s'est comme voué à sa personne. Raymond, comprenant sa pensée, a reçu le

muet serment. Hakem se relève il a

fui.

Le noble pèlerin est seul. Il s'assied auprès du foyer dans un énorme fauteuil à dossier de cuir : les sculptures et tapisseries de la salle représentaient des martyrs livrés aux tortures. Les uns se roulaient, les membres rompus , dans les convulsions de Fagonie; les autres, décharnés et livides, opposaient un front calme aux supplices. De la bouche des bourreaux sortaient des rubans déroulés sur lesquels se lisaient des paroles à arrêter le sang dans les veines , des me-

naces à dresser les cheveux sur la tête '. Les lampes et le feu , jetant des nappes de lumière sur ces bas-reliefs et ces tentures, semblaient en animer les personnages. Raymond croit les voir s^agiter ; son œil rencontre des regards , et sa rêverie prestigieuse leur donne mouvement et vie. Martyrs, bourreaux, saints et démons , ont l'air de l'appeler du geste. Leurs lèvres , affectant le rire , ont des grimaces ironiques : il y a du sang dans leurs gaités , de l'insulte dans leurs angoisses. Le comte n'est plus à lui-même ; l'exaltation de ses esprits est devenue telle, qu'une assemblée en chair et en os lui paraît s'avancer vers lui. Il croit aussi marcher vers elle, et pourtant il ne bougeait pas ; il s'imagine qu'il lui parle, et pourtant sa bouche était close ; il se figure

» Monteil, Mœurs du XIV siècle, t. l, p. 102.

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