CHAPITRE VII
») eût conlitiué ses refus, le comte de Boulo-
» gne était roi' ; et celui-là monté au trône ,
» adieu repos , gloire et bonheur. Envahie
» par les étrangers , ou dévorée par Tanar-
» chie , la France tombait dans Tabîme.
» Enguerrand a vu Tavenir, il sVst sacrifié
I) au présent.
» — Ne préjugeons rien : attendons. »
Une extraordinaire nouvelle a circulé tout à coup , dans rassemblée, d"'un bout de la galerie à Tautre : le plus puissant des chefs du royaume , sans avoir annoncé sa visite, arrive au castel de Coucy. Chacun s'*interroge, on se presse ; la multitude cu-
> Voyez Histoire de saint Louis , in-4 , par de Sacy, t. 1, p. 85. — Mezcrai , in-fnl. , t 4, p. 571. — Anqiietil, t. 2, p. 140, et les auteurs déjà cités.
rieuse afflue aux portes de la salle; un nom court sur toutes les lèvres.
Qui donc est ce nouveau personnage?
C'était le comte de Boulogne , frère du dernier roi de France , oncle du jeune Louis IX.
Des héraults d'armes devançaient le prince. Ses gardes étaient armés de massues; et les ménétriers de son palais, qui, munis de leurs trompettes d'argent , raccompagnaient habituellement dans ses voyages, faisaient entendre au loin leurs fanfares '.
Les vêtemens du comte de Boulogne étincelaient d'or et de pierreries. Son port était majestueux ; et , à l'éclat de son
' Voyez Monlcil , ^îœurs du moyeu âqc , t. 2, \). lôy.
CIUriTRE VIL 223
cortège , on eût pu crier : « C'est ie roi ! »
Engnerrand , descendu de son estrade , et se portant à sa rencontre , l'a salué avec respect. Le comte de Boulogne Tembrasse. L'air retentit d'acclamations à cette accolade flatteuse. Le premier prince du royaume , sanctionnant le choix de la ligue et détrônant le fils de son frère, vient couronner lui-même Enguerrand ^
Raymond s'était perdu dans la foule.
' Or a après le décos de Louis VIII , les Français, qui » éiaient accoutumés d'être conduits et gouvernés par » grands et magnanimes seigneurs , n'eurent au com- » meiicement nullement pour agréable la personne du » jeune prince Louis IX, et, du consentement de ses » propres oncles , ils élurent et ordonnèrent pour roi le » sire de Coucy comme prince généreux, sage, ver- » tueux, extrait du sang royal et impérial, proche » parent du roi de France , etc. » Lallouettc , Ilisloirc de la maison de Coucy, 1. ."j, p. 455 cl 150.
224 iX)UBLE RÈGNE.
Une main amie et familière a frappé légèrement sur son épaule. C^était le comte de Brienne.
(( — Qu'en dis-tu ? dit le chef railleur : te semble-t-il que ce rare et merv^eilleux tumulte soit maintenant bruit vague k mourir dans le vide comme sons de cloche et psalmodies de verset? Non :
Téclat aura des échos : le coup décisif est porté. Te voilà content ! je Tespère ; la bannière de la révolte est ouvertement arborée : plus de ténèbres ni de doutes. Le vaisseau de Fusurpation a levé Fancre; en face est le navire ennemi : orage en tête , gouffre aux pieds. Où est la vaillance ? partout ; où est la justice? quMmporte. A tort ou à raison, aux armes ! forbans ou non , à Fabordage ! )>
CHAIMTRK VJI. 225
■Et Roberl riait aux éclats.
Mais sa gaité facétieuse , dans une circonstance aussi grave , a paru au comte de Toulouse une espèce d^insulte générale aux arrêts de Topinion et aux principes de la morale.
« — Brienne ! répond-il froidement. Le » ciel a d'équitables vengeances.
» — Et toi , faisant partie du ciel , a
» répliqué le paladin , tu as tes justices
» à rendre. Moi, pauvre hère , je Ta voue ,
» je n'ai ni états héréditaires à conquérir,
)» ni peuple hérétique à défendre, ni fla-
» gellation paternelle à venger. Mon fei-
)) ne s'est tiré de sa gaine que par aver-
» sion du repos , fantaisie de rébellion , et
» velléités de désordre. Je rêve combats ,
»« guerre et victoires , non par amour pour 1. 15
22(i DOUBLE RÈGNE.
)> celui-ci , non par haine pour celui-là ,
» mais parce que j'ai ennui de notre monde
n tel qu'il est , de nos lois telles qu'on les a
)) faites, de nos coutumes telles qu'elles sont :
» au rebut, ces décrépitudes ! je voudrais
» tout changer de face. Mutations^ voilà
» ma devise : nouveauté^ voilà mon idole. »
Raymond s'éloignait , indigné.
u — Mon beau sire ! a repris Robert :
)) Regarde donc Boulogne et ses pompes !
)' il s'incline, bouffi d'orgueil , devant des
» poitrines courbées, comme on salue des
» têtes hautes. Echange touchant de bas-
» sesses ! C'est dommage en vérité que ce
» ne soit pas lui qui usurpe le diadème :
» Qu'il se fût bien vautré sous la pourpre !
)) — Combattra-t-il avec nos preux? »
demande Raymond d'un ton grave.
(( — Si Enguerrand , répond Brienne ,