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COIM'E i; 1 CANIIIUll., l'KlMS l' A K IHliniS. (Muhéc du Louvre et iMu-^ée de hnuellrs.l
DOURIS. Il
nous (levons descondro d'nn degré et recourir aux l'abricanls de vases pour entrevoir ce que fut l'art pictural aux beaux (emps de la Grèce classique.
ÎMais ici se pose une autre question. Parmi les nombreux noQis d'arlisles qui se présentent à l'esprit, quand on veut traiter de la céramique grecque, celui de Douris est-il le plus important? Il fait partie de la pléiade qui, entre l'expulsion du tyran Uippias (olO av. J.-C.) et les guerres médiques : 490-470), a porté à son point culminant la fabrication de la poterie athénienne; cependant, à côté de lui, on cite des émules comme Euphronios ou Brygos, qui passent pour plus habiles ou mieux inspirés dans leurs créations. Pourquoi faire à Douris Thonneur peutêtre inattendu de le choisir comme le type le plus expressif du peintre grec?
En voici la raison. Nous connaissons actuellement une centaine de noms de fabricants ou de décorateurs de vases. Ceux qui nous ont laissé les plus nombreux spécimens de leur industrie, pendant la période du beau style, sont Euphronios, Douris, Hiéron et Brygos. En laissant de coté les simples fragments et en ne comptant que les morceaux propices à une élude sérieuse, du premier on possède dix ccuvres signées, du troisième vingt, du quatrième huit. De Douris on en connaît vingt-huit.
La supériorité du nombre légitimerait déjà notre choix. Mais une autre considération, plus importante encore, s'ajoute à la précédente. Les fabricants de vases ont diverses façons d'estampiller leurs produits. Ils tracent
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au pinceau leur nom sur la panse du vase ; ou bien ils l'incisent en fines lettres sur le pied ou sur l'anse. La formule dont ils font suivre leur nom est variable : « un tel a fait » ou bien « un tel a peint ». Il ne peut pas y avoir d'incertitude sur le sens de la dernière phrase : il s'agit du décorateur qui a exécuté les tableaux ornant le vase. Mais cette expression est beaucoup moins fréquente que la première, qui a prêté à de nombreuses discussions. Un tel a fait? Est-ce une façon plus elliptique de désigner le décor? ou bien est-ce le potier qui parle, par opposition au peintre décorateur? Ou encore, est-ce le môme qui a façonné le vase et qui ensuite l'a décoré? Est-ce le patron, le chef d'atelier, qui dirige l'ensemble de la fabrication et qui, après avoir fait exécuter, sous sa surveillance et d'après ses plans, les différentes opérations du façonnage, du décor, de la cuisson, appose sur le produit sorti de sa maison une sorte d'estampille commerciale? Toutes ces opinions ont été successivement soutenues. On ne peut pas dire que le problème soit complètement éclairci. Il en résulte que pour beaucoup de céramistes on risque fort de se tromper en disant que telle peinture est de leurs mains, quand le vase ne porte pas la mention explicite qui a trait aa décor.
La conclusion inéluctable est que, pour raisonner avec certitude sur les peintres de vases, nous ne devons nous fier qu'à une formule : un tel a peint. Or, dans le groupe le plus en vue des céramistes du v* siècle, Douris est celui
Douais. is
qui remplit le mieux celle condition et nous débarrasse de toute inquiétude à ce sujet. II est fabricant et peut façonner ou l'aire façonner sous sa direction une j)olerie : le musée de Bruxelles possède un canthare que '< Douris a fait » (lig. 1). Mais il est surtout dessinateur et il exécute lui-même le décor, car les vingthuit vases dont nous avons parlé, y compris le canthare de Bruxelles, portent la mention : « Douris a peint ». Euplironios luimême, auquel M. Klein a consacré un livre qui a rendu cet artiste célèbre, et qui pour beaucoup de gens représente le peintre de vases par excellence, n"a signé comme dessinateur que trois ou quatre vases et sept comme fabricant. Il ne présente donc pas, comme peintre, des éléments d'étude aussi nombreux et aussi variés que Douris dont on peut suivre, en quel({ue sorte, loule la carrière, à travers une étonnante diversité do styles et de compositions. Dolier et peintre, Douris réalise la dualité nécessaire à un chef de fabrique ; peintre et dessinateur avant tout, il répond le mieux au désir que nous avons de trouver dans le décor des vases peints un rellet du grand art contemporain. Voilà pourquoi il nous a semblé que le choix de son nom s'imposait.
Condition sociale d'un peintre de vases a Athènes.
On n'attendra pas de nous une biographie de Douris. Aucun auteur classique n';i j;iiiiais l'ait à un de ces céra-
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mistes l'honneur de mentionner même son nom. Quelques brèves allusions au métier, quelques inscriptions rappelant leurs ch^dicaces dans les sanctuaires, voilà tout ce que la littérature antique nous a laissé. Les vases euxmêmes et les inscriptions qui y sont tracées sont encore les plus clairs témoignages que nous possédions. Là encore, il faut cheminer avec prudence et ne pas glisser sur la pente facile du roman. Un savant allemand a supposé quEuthymidôs, potier en renom du v^ siècle et contemporain de Douris, devait être mort jeune, tandis que son rival Euphronios avait fourni une longue carrière et était parvenu à un âge avancé. Il oublie que le hasard seul des découvertes restreint ou augmente le nombre des vases signés que nous plaçons sous le nom de tel ou tel artiste, et que nous sommes fort loin d'embrasser d'un coup d'oeil la production complète d'un fabricant. Euthymidèsa peutêtre beaucoup plus produit qu'Euphronios ; seulement nous n'avons gardé de lui que sept poteries. Une enquête sur la vie des peintres de vases ne peut envisager que les conditions générales de celte existence. Toute déduction sur des faits particuliers est forcément Imaginative et romanesque.
Un fait important, que les historiens modernes ont bien mis en lumière, c'est qu'à Athènes, comme dans d'autres cités grecques, le commerce était surtout entre les mains de ceux qu'on appelait les nv'tèques^ c'est-àdire les étrangers domiciliés dans la ville et admis à certains droits politiques que réglaient des lois spéciales.
DO U [lis. 19
Athènes passait pour avoir un régime particiilic'^rcment doux et favorable aux niulèqucs, et dès le temps deSolon, au dire de Plutarque, les étrangers aflluèrent dans cette cité libérale qui leur olïVait de sérieux avantages d'installation.
Ou calcule qu'au temps de la guerre du Péloponnèse (431 av. J.-C), le nombre 'des métèques devait s'élever à 96 000 contre 120000 citoyens, ce qui est une proportion énorme. Nous pouvons donc croire que beaucoup de fabricants de vases, au commencement du v" siècle, étaient des étrangers ou issus de familles étrangères. Cette hypothèse est d'ailleurs conlirmée par les noms mêmes des potiers, oi^i vibrent parfois certaines sonorités exotiques : Skythès (le Scythe), Lydos (le Lydien), Amasis (nom d'un pharaon égyptien du vi" siècle), Golchos (habitant de la Colchide), Thrax (le Thrace), Sikanos et Sikélos (le Sicilien), Brygos (nom de peuplade macédonienne ou illyrienne), etc. Un lit aussi d'autres noms purement grecs ou attiques : Glitias, Ergotimos, Nicosthénès, Epictétos, Pamphaios, Euphronios, lliéron, Mégaclès, etc- En certains cas, le fabricant fait suivre son nom de son patronymique: Cléoménès est fils de Nicias ; Euthymidès est fils de Polios. Celte mention indique un homme libre et citoyen d'Athènes. On trouve même une fois la mention du démotique : Nicias, Mis dHermoclès, du dème d'Anaphlystos. Nous entrevoyons une société où les citoyens proprement dits se mêlent à de nombreux étrangers naturalisés. Il est vraisemblable qu'ils emploient
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aussi des esclaves ou des atlranchis, dont on devine la présence à travers des sobriquets comme Paidikos (le bel enfant), Smikros (le petit), Mys (le rat). Le nom de Douris ne paraît pas être attique; il est peut-être samien. On l'écrit toujours />or «s sur les vases ; à cette époque la diphtongue ou s'exprimait par un simple o. Le nom de Doris n'existe pas dans l'onomastique des noms d'hommes qui nous est parvenue, tandis que celui de Douris est bien connu et régulier. 11 se pourrait qu'il lut d'origine ionienne.
En résumé, le Céramique d'Athènes devait former un quartier à part, un petit monde où se coudoyaient toutes sortes de gens appartenant à des races et à des sociétés différentes : le patron, directeur de la fabrication et homme de métier, capable de façonner le vase comme de le peindre, composant les modèles des formes, des ornements et des sujets; ses collaborateurs, admis parfois aux honneurs de la signature, occupés sous sa direction au façonnage et au décor de la poterie (parmi eux prenaient même place des femmes, comme nous le voyons dans une jolie peinture de vase (fig. 2) qui sera décrite plus loin); enfin les ouvriers, les manœuvres employés au pétrissage des argiles, à la préparation des vernis et dés couleurs, à la surveillance des fours, au transport de matériel, etc. Que l'on compare l'organisation d'une industrie céramique moderne: on y trouvera à peu près les mêmes éléments et ces trois couches superposées.
Il faut naturellement se représenter les choses en Grèce
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sous un aspect [)lus modeste : l'entreprise est montée à beaucoup moins de frais, les capitaux sont plus faibles, le personnel réduit au strict nécessaire. Surtout il faut considérer que la division du travail est beaucoup moins rigoureuse dans l'antiquité que chez nous. Le même homme était capable de besognes diverses; suivant son intelligence et sa capacité, on devait l'employer à plusieurs taches. Il n'y avait rien de ce « machinisme » qui, aujourd'Iiui, a passé des engins à l'homme môme et qui, pour plus de précision et de rapidité, isole l'ouvrier dans un coin de la fabrication, sans lui faire connaître le reste. Sans doute, la hiérarchie sociale existait et pesait lourdement sur l'individu : être citoyen, métèque ou esclave, représentait des conditions d'existence profondément dissemblables qui élevaient entre les classes des barrières autrement formidables que les nôtres. Mais, dans l'exercice de l'art ou de l'industrie, la vie des anciens se présente sous un aspect singulièrement démocratique ; l'ouvrier devait participer beaucoup plus que les nôtres aux besognes intellectuelles et s'initier à tous les détails du métier. C'est aussi ce qui assure à l'art industriel des Grecs une supériorité marquée. Si modeste que soit l'œuvre, on y sent vivre une intelligence. L'histoire des vases, en particulier, est suggestive à cet égard. Nulle part on n'y trouvera la froideur d'un travail mécanique, la banalité de la copie répétée à satiété. Tous ne sont pas des chefs-d'œuvre, tant s'en faut. Aucun n'est complètement dénué de personnalité, et la meilleure preuve, c'est que
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deux vases peints grecs, absolument identiques, n'existent
pas.
Métèque ou citoyen, nous pouvons nous représenter Douris comme un de ces fabricants qui, par leur savoir et leur travail, avaient conquis une place importante dans la cité et dirigeaient dans le quartier du Céramique, près de la porte du Dipylon et aux abords mômes de la nécropole, quelqu'une de ces florissantes fabriques, dont les produits allaient porter au loin le renom du goût attique.
On sait, en effet, que la grande majorité des vases grecs ont été recueillis dans les nécropoles d'Etrurie où, après avoir servi à l'usage des familles dans les banquets et dans les cérémonies religieuses, ils formaient le mobilier des morts. Sur beaucoup d'autres points du monde antique on a fait des découvertes du même genre : dans les îles, en Sicile, à Rhodes, à Milo; sur la côte d'Afrique, en Cyrénaïque ; en Chersonèse de Thrace et jusqu'en Crimée. Mais nulle part, on n'a fait de plus riches trouvailles qu'en Etrurie : ce fut le marché préféré des Attiques pendant tout le vi° et la plus grande partie du v* siècle. Après la désastreuse guerre de Sicile, quand les communications furent coupées avec la mer Tyrrhénienne, ils se rabattirent sur l'Italie méridionale, les îles, l'Afrique et les colonies scythes. Le commerce des poteries ne se bornait donc pas à une vente sur place, aux clients d'Athènes et des environs. La partie la plus importante et la plus fructueuse de cette industrie consistait en exportations lointaines. Ce que
FK;. 5. — KTAI.\(.E DE VASES ET ACllETEUU.
(Coupe (le l'Iiiiilins. au Musée de Mallimore.)
DO U RI s. 27
nous appelons aiijoiinriiui « l'article de Paris », répandu en tous lieux, rappelle un peu la faveur dont jouissaient les produits atticjues de cette époque. On y devait réaliser do très importants bénélices.
Ajoutons que ce commerce était lié à d'autres industries prospères. On aurait tort de considérer le vase peint comme un bibelot, ime sorte de potiche destinée à récréer les yeux de dilettantes et d'artistes, comme aujourd'hui les porcelaines de Chine et les grès du Japon. Il n'y avait pas de bibelots chez les Grecs. On peut même dire qu'il n'y avait pas d'amateur d'art ni de collectionneur. L'utile a été la base unique de l'art ; il en fut la force et la santé. Je ne crois même pas qu'au v' siècle on ait jamais fait une statue pour le seul plaisir de créer une œuvre belle. Chaque objet d'art avait une destination pratique et n'existait qu'en vertu d'un besoin : oITrandes aux dieux, consécrations de victoires, ustensiles dans la maison, ex-voto dans les laraires et dans les tomlieaux. X plus forte raison, l'art industriel était lié intimement à des raisons de nécessité pratique. L'amphore, qui apparaît dans l'industrie céramique d'Athènes comme une spécialité, recevait l'huile renommée qu(^ l'on récoltait dans la plaine qu'ombrage encore aujourd'hui le fameux bois des oliviers, ou le vin venu du Parnès. Nous savons de façon positive que les amphores panathénaïques, données en prix dans les fêtes en l'honneur d'Athéna, contenaient l'huile savoureuse que produisaient les plants sacrés, propriété de la déesse. Les vainqueurs les emportaient comme trophées dans
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leur pays. Il n'y a aucune raison de croire qu'on n'ait pas agi de môme avec les autres vases et qu'on ait fait voyager à vide les amphores peintes, sorties des aleliers de Corinthe, de Chalcis ou d'Athènes, qu'on trouve en abondance, dès le vi*" siècle, dans les nécropoles étrusques : elles ont dû d'abord renfermer un produit de choix que les habitants de Caeré ou de Volsinii prisaient sans doute encore plus que la beauté des sujets peints sur leurs flancs. C'est dans la suite que, accoutumées à ce beau décor qui était comme une estampille des produits grecs, les riches familles d'Italie firent venir d'Athènes de véritables « services », dont on usait surtout dans les banquets et dans les fêtes religieuses. Ils comprenaient non seulement des récipients à huile et à vin, amphores, cratères, lécythes, des carafes à vin comme l'œnochoé, des ustensiles pour l'eau comme l'hydrie, mais des vases à boire, comme la coupe, le canthare, le skyphos, et même des plats et des assiettes. A partir du v" siècle, Athènes avait réussi à tuer toutes les autres concurrences; elle était devenue comme le centre unique de ce commerce. Alors la qualité d'art conquit une importance décisive : la fabrication de la coupe, qui était par essence l'instrument de joie et de gaieté, qui circulait dans les banquets de main en main et que chacun admirait au passage, prit un essor jusque-là inconnu.
Ainsi, c'est parce qu'elle était en rapports étroits avec le commerce d'exportation et avec les deux grandes industries de l'huile et du vin, que la céramique
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a reçu à Alhônes un dévcloppemont si particulier. On comprend que les industriels y aient trouvé souvent l'occasion de gains considérables. Les historiens nous disent, en eiïet, que les grosses fortunes commerciales étaient à Athènes entre les mains des métèques. On ne s'étonne pas que de très riches offrandes aient pu être consacrées sur l'Acropole par des industriels dont quelques-uns sont des potiers. Sur une base ayant servi de support à une offrande on lit le nom du potier Euphronios. Une stèle votive, d'un archaïsme délicat, représente en bas-relief un fabricant de vases assis, tenant deux coupes d'une seule main : une grande partie de l'inscription est malheureusement mutilée, mais on distingue la fin d'un nom en ios qui pourrait être celui d'Euphronios : le style de la sculpture s'accorderait bien avec les dates adoptées pour ce céramiste.
La plus belle statue archaïque qu'on ait trouvée aux abords du sanctuaire porte la signature d'un grand sculpteur du vi'' siècle, Anténor, et une dédicace faite par un certain Néarchos qui pourrait être le fabricant de vases à figures noires dont nous avons gardé une œuvre. L'identification n'est malheureusement pas certaine; mais elle est admise par plusieurs archéologues et n'offre, en elle-même, aucune invraisemblance. Si l'on pouvait prouver d'une façon définitive que le céramiste Néarchos avait commandé à un sculpteur en renom une ujuvre aussi importante et l'offrit à la déesse Athéna comme dîme de ses bénéfices, on aurait là un témoignage des plus pré-
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cieiix sur la condition sociale de ces industriels et leur situation de fortune.
Un autre document curieux sur le train de vie que menaient certains potiers nous est fourni par un vase du musée de Bruxelles. Le peintre s'y est représenté luimême, sous les traits d'un jeune homme, couché sur un lit de banquet et festoyant en joyeuse compagnie avec des amis et des hétaïres (hg. 3). C'est un contemporain de Douris; il se nomme Smikros. Voilà un jour jeté sur les divertissements de ces camarades d'atelier, quand, la bourse bien garnie par quelque bonne commande, ils mettaient à profit les plaisirs faciles que leur offrait la ville.
Si par ces renseignements on est porté à considérer la situation pécuniaire des céramistes comme assez brillante, peut-on en conclure que leur éducation ait été semblable à celle de la haute société athénienne? Je crois utile de réagir ici contre une opinion courante. On se plaît d'ordinaire à prêter aux peintres de vases des qualités véritablement géniales d'invention : on leur attribue tout le mérite de leurs compositions, on loue leur choix des sujets, leur adresse à grouper les personnages, leurs créations d'attitudes et de mouvements. Un des auteurs qui ont le mieux étudié les coupes grecques du v^ siècle, M. llartwig, va, dans son admiration, jusqu'à repousser comme chimérique tout rapprochement entre les œuvres de ces industriels et les produits du grand art contemporain. D'après lui, que les peintres de vases se copient entre eux, soit ; qu'ils s'empruntent réciproquement des
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sujets (le décor et môme des personnages, passe encore. Mais que leur domaine leur reste incontesté, et qu'on ne clierclie pas chez eux le rellet d'œuvres célèbres.
Comme tant d'autres, cette opinion me paraît contenir une vérité et une erreur. Il est exact qu'on aurait tort de chercher dans les peintures de vases une reproduction banale du grand art; beaucoup de sujets sont strictement liés à la destination du vase, à la forme même que présentent les surfaces, et tirés des scènes de vie familière que les dessinateurs avaient sous les yeux, scènes de palestre et de banquets, armements militaires, défilés de cavaliers, etc. Gomment imaginer un dessinateur grec qui ne ferait rien d'après nature? INIais, d'autre part, comment supposer qu'un ouvrier d'art aussi raffiné que le céramiste athénien reste indilférent aux leçons des grands artistes? qu'il ne remplisse pas ses yeux et son cerveau de tous les chefs-d'œuvre qui faisaient des édifices publics et des sanctuaires de véritables musées en plein air? Et, dans ce cas, quel règlement étrange lui interdira d'emprunter beaucoup de sujets et beaucoup de personnages à ces modèles supérieurs ? Ce seront des extraits, des arrangements libres, des adaptations, mais pourtant des emprunts.
De plus, ce que nous venons de dire des fabricants de vases les range dans une classe populaire qui ne devait pas briller par l'instruction. Commerçants de condition libre, métèques, affranchis ou esclaves, ne constituent pas un monde comparable à celui oîi vivaient les Poly-
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gnote et les Phidias. « Qui oserait, dit dédaigneusement Isocrate, comparer Phidias à un modeleur de terres cuites, Zeuxis et Parrhasios à des peintres d'ex-voto? » Il en eût dit autant, sans doute, des peintres de vases. Et, de fait, nous constatons que beaucoup de ces exécutants sont complètement illettrés: il y en a qui se contentent de tracer des simulacres de lettres ou des lettres juxtaposées, sans signification, à la place des inscriptions usuelles. Beaucoup font des fautes grossières ou mêlent les dialectes de leur pays à celui d'Athènes. Quelquesuns ne savent même pas orthographier le nom du potier pour lequel ils travaillent et l'écrivent de trois ou quatre manières différentes. Tous ces petits faits contribuent encore à nous donner l'idée d'une société de condition inférieure. Y chercher des grands artistes, même des philosophes et des penseurs, des émules de Pindare et d'Eschyle, comme de Polygnote et de Phidias, c'est aller contre toute vraisemblance. Si Euphronios, Douris ou Brygos ont eu du génie, c'est dans leur domaine, qui est celui d'habiles décorateurs, guidés et intluencés par de très beaux modèles, doublés en même temps d'hommes d'affaires et de commerçants avisés. L'idée de les hausser au rùlo de créateurs et d'inventeurs eût sans doute bien étonné les Athéniens.
En résumé, la nature et la réalité vivante, les œuvres des maîtres et les enseignements du passé, voilà la double source à laquelle tout artiste, dans tous les temps, a toujours puisé. Il me semble difficile d'exclure de lune ou
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(le raiilro ios pciiUr(^s de vases grecs. Quand on les étudie, ou sent, au contraire, que, si leur condition sociale est humble, si leur éducation privée est médiocre, ils sont surtout grands par l'activité de leur sens artistique toujours en éveil, toujours en lutte avec la concurrence des comi)éLiteurs ou des chefs-d'œuvre environnants, en lin par cette qualité maîtresse que le Grec porte en lui, la sensibilité à toutes les formes belles de la vie. Ouvriers d'art, industriels, commerçants, métèques, ils se meuvent dans une sphère inférieure de la cité. Mais rien ne montre mieux la puissance du milieu que de voir, dans cette Athènes devenue la capitale spirituelle de la Grèce, le monde ouvrier se hausser sans etl'ort et de plain-pied jusqu'à la vie intellectuelle des classes élevées : phénomène d'autant plus remarquable qu'il se produit dans une société antique, c'est-à-dire à une époque oîi les démarcations sociales étaient d'une inflexible rigueur. Puissent les démocraties modernes s'inspirer de cet exemple et comprendre que l'éducation populaire vient de l'élite : une foule n'aura jamais l'àme haute, si ceux que le sort a placés au-dessus d'elle sont vils.
L'atelier et l'outillage de Douris.
11 y a deux hommes à envisager dans Uouris: le fabricant, l'artiste.
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Imaginons d'abord ce que pouvait être la fabrique de Douris. Les documents dont nous disposons sont encore des peintures de vases ou des plaquettes de terre cuite ayant servi d'ex-voto : on y voit des ouvriers en train de tourner ou de peindre des poteries, des fours allumés, des étalages de vente, etc. Sur une hydrie à figures noires de Munich (fig. 4) figure l'intérieur d'un établissement divisé en deux parties : à gauche, l'atelier oîi l'on tourne, oii l'on façonne et oii l'on polit les vases; à droite, sous la direction d'un homme âgé qui paraît être le patron, d'antres ouvriers transportent les poteries terminées pour les faire sécher et les cuire; à l'angle extrême se dresse le four, de forme haute, orné d'un masque de Silène. Nous voici, avec un vase de Ruvo, transportés dans l'atelier de peinture (fig. 2) : trois peintres, tenant leur pinceau à pleine main, tracent des ornements sur la panse ou le col de deux cratères et d'un canthare ; d'autres vases, posés par terre, attendent leur toui' ; à droite, sur une estrade, une femme badigeonne l'anse d'un grand cratère ; au-dessus d'elle, d'autres petites poteries sont accrochées au mur. La composition se complète d'une façon spirituelle par l'entrée en scène de deux Victoires et d'une Minerve casquée, la lance en main, qui viennent solennellement couronner les ouvriers courbés sur leur ouvrage : symbole poétique qui glorifie le renom de la fabrication athénienne.
Sur des fragments de coupes où l'on assiste à l'opéra-
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tion (le la peinture, on peut éLu<licr la forme du pinceau à pointe très effilée que manie l'artiste (llg. 25). Enfin, quelques plaquettes corinthiennes nous montrent des ouvriers tournant des vases, surveillant ou activant la cuisson, la coupe du four avec les poteries entassées à l'intérieur. Une d'entre elles représente môme un navire marchand avec sa cargaison de poteries, œnochoésou petits vases à parfums, qui vont être expédiés vers quelque pays d'outre-mer. Signalons encore une coupe du peintre Phintias, où figure l'étalage du marchand, un lot de vases déposés sur le sol, et un éphèbe penché, une bourse à la main, en train de choisir son emplette (fig. o).
Toutes ces petites scènes sont comme des tableautins de genre : tels les Barbiers et les Dentellières des Hollandais du xvu^ siècle. Elles nous renseignent sur les détails essentiels de la profession céramique.
Un établissement de ce genre suppose plusieurs bâtiments. 11 faut séparer dans deux locaux les tourneurs de vases et les peintres; il faut placer un ou plusieurs fours dans une cour, avoir quelque liangar pour conserver les matières premières, pétrir et apurer l'argile; enlin, supposons des chambres d'emmagasinement et une salle de vente, attenantes à la fabrique, sans compter les logements <lu patron et des surveillants de nuit. Si modeste que soit le personnel, on peut l'évaluer à quinze ou vingt personnes, en comptant non seulement les préposés à la fabrication, mais les hommes de peine et les chauffeurs. Sur riiydrie de Munich (lig. 4j, on compte déjà huit
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personnes dans un tableau nécessairement restreint. Sur le vase de Ruvo (fig. 2), l'atelier comprend quatre ouvriers, trois hommes et une femme, exclusivement occupés à la peinture. Pour évaluer l'ensemble du personnel, il faudrait au moins tripler ce nombre.
C'est donc la direction d'une véritable fabrique, représentant une entreprise commerciale de certaine importance, qu'un potier comme Douris doit assumer. Qu'on ne s'imagine pas un artiste, libre de son temps et de son inspiration, qui, dans un atelier solitaire, ébauche à loisir des sujets et des formes de vases, quitte à les faire exécuter par d'autres. N'oublions pas que c'est un industriel. Cette condition pratique doit peser d'un très grand poids dans l'opinion que l'on se fait sur la nature de ses recherches, sur sa façon de composer, sur le gain qu'il attend de sa production.
Je ne m'arrêterai pas aux questions de technique qui exigeraient un examen trop détaillé et qui soulèvent des problèmes encore mal résolus. Je suppose le matériel réuni sous la main du fabricant: argiles soigneusement choisies et finement épurées, couleurs de couverte et de retouches, lustres destinés à aviver le ton naturel de la terre et les noirs du décor, tours et tournettes, calibres de façonnage, règles et compas, pointes dures pour l'esquisse, pinceaux de tout genre, etc.
De tous ces ingrédients, le plus précieux et le plus employé est le noir, dont on ignore encore aujourd'hui la composition et qui est à base d'oxyde de fer: c'est lui
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qui sert à exécuter le dessin au trait sur l'argile rouge réservée, personnages, accessoires, ornements, et à couvrir les fonds. 11 est pour le Grec ce que l'encre de Chine est pour le dessinateur japonais. Il prend à la cuisson des tons veloutés et chauds, parfois un peu olivâtres, parfois jaunis ou rougis à la llamme. Il est avivé par un lustre éclatant qui le fait souvent resplendir comme un miroir, mais il n'a jamais la froideur etfe ton de cirage qui enlaidissent les imitations modernes des vases antiques. Il est épais et gras, et laisse, après avoir séché, une petite saillie très sensible au doigt. Enfin, il est indestructible, même aux acides, et ne s'altère aucunement avec le temps, si l'épiderme de la terre n'a pas été attaqué en dessous par l'humidité, ce qui le fait sauter par écailles. L'invention de ce noir a été une des belles découvertes de l'industrie antique. 11 pourrait encore aujourd'hui rendre les plus grands services, si on en retrouvait la formule. Dès l'époque qu'on appelle mycénienne, c'est-à-dire antérieure à l'an mille avant notre ère, il était en usage,; mais les potiers y apportèrent dans la suite de grands perfectionnements pour en augmenter la lluidité, l'épaisseur et l'éclat. Au temps de Douris, il avait atteint la limite des progrès à faire et conserva ses qualités jusqu'à la fin du v^ siècle. Après la prise d'Athènes et la ruine des ateliers du Céramique, la recette se perdit ou la préparation en devint plus négligée, car les vases du iv" siècle, trouvés en Béotie et dans l'Italie méridionale, trahissent à cet égard une décadence profonde.
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Après le noir, rinstriimeiit indispensable au peintre athénien est son pinceau. On a beaucoup discuté sur la façon dont il était construit. Sur quelques scènes citées plus haut, on le voit entre les mains des ouvriers occupés à dessiner (fig. 2 et 2o). Il se compose d'une hampe mince, sans doute d'une tige de bois, à laquelle est emmanchée une longue et fine pointe. Pour les uns, c'est une barbe de plume d'oiseau, en particulier une plume de bécasse avec laquelle on peut exécuter tles lignes extrêmement ténues. Pour d'autres, c'est une simple soie de porc. Les pinceaux varient d'épaisseur, suivant qu'ils ont un bouquet de ces poils plus ou moins fourni et suivant que les soies sont plus ou moins grosses. Les Grecs auraient trouvé moyeu de peindre avec un seul brin de soie, ce qui exigeait une patience et une adresse toute particulière pour charger le pinceau de couleur et le promener sur l'argile; mais on peut obtenir de cette manière des traits particulièrement fins et ayant la môme épaisseur d'une extrémité à l'autre. L'expérience en a été faite avec de la couleur ordinaire et elle paraît assez concluante. Il va sans dire que le céramiste dispose d'autres brosses plus fournies e1 plus grosses, avec lesquelles il trace des contours épais. On devait aussi badigeonner les fonds avec de grosses et larges soies. Mais l'ustensile par excellence du dessinateur grec, avec lequel il exécute de véritables tours de force, en juxtaposant des traits d'une légèreté extraordinaire ou en lançant d'une seule volée une ligne dont la rectitude impeccable surprend et charme l'œil,