‹ Douris et les peintres de vases grecsChapitre 6 sur 9 · C. — Si/Jrf:> familiers · texte numérisé non relu

C. — Si/Jrf:> familiers

Ici encore il convient do tairo deux parts dans la production de Douris : tantôt il a, comme tous les fabricants, utilise' de vieux sujets en les modifiant à peine; tantôt il a mis en circulation des motifs inédits et cherclié des nouveautés. Ce sont ces dernières qui, naturellement, retiendront surtout notre attention.

Une remarque générale s'impose d'abord : l'œuvre de Douris, telle que nous la connaissons actuellement, accuse une prédilection marquée pour les sujets réels. Sur ses quatre-vingts tableaux, nous en comptons dix-sept consacrés à des sujets mythiques, vingt-deux à la vie militaire, quarante et un à des scènes familières ; la proportion en laveur de la vie contemporaine est de plus des trois quarts. Comparons avec les produits signés dans l'atelier d'Euphronios (quinze sujets mythiques, deux guerriers, huit familiers), dans l'atelier de Brygos (dix-sept mythiques, un guerrier, six familiers) : on constate que chez les deux plus importants émules de Douris la proportion estrenversée. Par conséquent, nous pouvons noter chezlui ce trait de caractère, qui lui est commun avec un autre grand fabricant, Hiéron (vingt-trois mythiques, trente et un familiers). Tous deux préparent l'avènement du tableau de genre qui régnera en ninitre dans la seconde partie du v" siècle et qui fera de la femme et de l'enfant le sujet préféré des peintres.

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Parmi ces sujets, les plus fréquents sont les scènes de palestre (fig. 6). Des éphèbes luttent, courent, sautent avec des haltères en main, lancent le disque; les paidotribes ou professeurs de gymnastique, baguette en main, prêts à fouailler les paresseux ou à réprimer les brutalités, surveillent ces ébats. Parfois une calonnette, une vasque destinée aux ablulions, une pioche ou un javelot jetés dans le champ indiquent où la scène se passe. C'est là seulement ce que le dessinateur grec se permet comme décor extérieur. Tout entier à l'homme, à l'étude des mouvements et des formes vivantes, il ne cherche pas comme nous à prêter du sentiment aux choses qui l'entourent. Le paysage, qui nous émeut, le laisse indifférent. Mais quelle science du corps humain et quel amour du contour et de la ligne ! Son pinceau court agile et délié sur l'argile, semant les traits ténus, simplifiant les musculatures et n'y marquant que l'essentiel, brisant ou étalant les longs plis des étoffes, faisant saillir les échines souples, dessinant les mains nerveuses, les profils graves au menton fort, à la lèvre grasse. Il s'acharne aux difficultés dont l'archaïsme n'a pas encore triomphé, aux raccourcis, aux poses de trois quarts dont un grand peintre de la fin du vi' siècle, Cimon de Cléonées, avait démontré la puissance. Il s'attaque encore à un autre problème, qui est la structure de l'œil, essayant de modifier l'éternelle et gauche convention des anciens temps^ l'œil de face dans une figure de profil; il essaie diverses formes, rondes, triangulaires, ouvertes d'un côté. On sent sous

Fi(.. 2 0.

nul' LITE GHEC ET I' (> in E - E TEND A K D l'EKSE. (^Coiipe de Douris, ;iu Musée du Louvre.)

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ses doigts naître la soliitioii ([iii sera désormais celle de tous les dessinateurs. VoiKà ce que suggère l'étude de ces jolis tableaux, où Douris n'a pas beaucoup inventé, car toule l'école (jui l'a précédé, celle d'Epictélos, de Paidikos et de Chachrylion, offre des études du même genre, mais où il déploie un constant souci de perfectionner les formes.

On observe aussi chez lui une façon ingénieuse et économique de dessiner plusieurs personnages au moyen d'un petit nombre de modèles. Dans ses scènes de palestre, les figures sont souvent au nombre de dix ou douze : en réalité, il n'y a que deux modèles, un homme barbu et un éphèbe, qu'on voit sous des aspects divers. Beaucoup de contemporains usent du même artifice. On y saisit la preuve que dans ces épisodes, le peintre a use plus souvent qu'ailleurs du modèle vivant : c'est un camarade, un apprenti qui a posé et qu'on a retourné sous toutes les faces. Il en résulte que la composition est plus lâche, plus banale que dans les tableaux mythiques, inspirés par des modèles supérieurs.

Nulle part cette impuissance à grouper les personnages dans les scènes familières ne se marque mieux que dans une coupe du Louvre, toute pleine cependant de détails humoristiques et de jolies silhouettes. Quoi de plus gracieux que la figure de V Ephèbe an Lièvre (fig. 21) ? Assis sur un tabouret et s'appuyant sur une canne, il considère avec tendresse le léger animal que les Athéniens aimaient à apprivoiser et qui rôdait dans les maisons, comme les chats chez nous. C'était en même temps un

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symbole amoureux, et l'on voit souvent, sur les peintures céramiques, de graves personnages s'avancer, tenant par les oreilles ce cadeau frétillant qu'ils oiïrent à de jeunes garçons. Le Banquet àc Platon nous renseigne suffisamment sur ce trait bien connu des mœurs grecques. Douris fait de fréquentes allusions aux rencontres et entretiens qui mettaient en tète à tète ces amis d'âge inégal. Sur le pourtour de l'intérieur, encadrant YEphèbe au li'^vre comme un médaillon central, court une zone qui comprend dix fois le même groupe, répété à peu près sous la même forme : un homme barbu, appuyé sur sa canne, paraît adresser d'amicales paroles à un jeune garçon assis devant lui, l'un louant une lyre, l'autre un lièvre, d'autres frileusement enveloppés dans leur manteau. Des sujets analogues ornent les deux revers. On compte en tout trente-trois personnages; en réalité, il n'y a que deux acteurs d'une même scène. C'est comme une métope à deux figures qu'on aurait constamment reportée, avec quelques variantes, sur toutes les parties libres du vase. Chaque groupe, dans le détail, est d'une exécution pleine de saveur et d'esprit ; mais la composition n'existe pas. C'est encore le défaut qu'offre la coupe du musée de Berlin, qu'on peut considérer comme le chef-d'œuvre de Douris dans le genre familier, V Intérieur cl école (fig. 22). Mais le sujet est pour nous si intéressant, il éclaire d'un jour si vif la vie des écoliers grecs qu'on ne songe plus aux imperfections ni à la froideur systématique des groupements. Ici encore, Douris se montre original et

FIG. 21. — KPIlKHi: ASSIS, TENANT UN LIÈVRE. (Coupe de Uouris, au Musée du Louvre.)

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initiateur focond. Laissant de côté les représentations cent fois répétées de la palestre et des exercices gymnastiqiies, il nous emmène dans l'intérieur du gymnase, là où les maîtres de musique et les grammairiens donnent leurs leçons : sur un des revers, leçon de récitation et leçon de lyre ; sur l'autre, leçon d'écriture et leçon de flûte. Dans l'intérieur, une simple figure d'éphèbe nu, rattachant sa sandale, nous fait voir le jeune garçon, délivré de sa tâche et se préparant à aller jouer. C'est une sobre et charmante peinture, nous dirions aujourd'hui un « instantané » d'un coin de vie qui nous attire tout spécialement. Comment élevait-on la jeunesse à Athènes? On a écrit là-dessus de gros livres. Comme l'a montré M. Paul Girard dans son Education atltéiiienne, la coupe de Douris nous renseigne encore mieux que les textes. On y voit l'importance de l'enseignement musical chez les Grecs, Le mot << musique» exprimait l'éducation entière, études littéraires et études de chant ou d'instruments. La musique marchait de pair avec les lettres et la gymnastique. Platon allait jusqu'à dire que cet art, pénétrant par le chant jusqu'à l'âme, inspirait le goût de la vertu. 11 rejetait certains modes ioniens ou lydiens, comme amollissants et voluptueux. 11 faut songer que le plus souvent, comme on le voit sur la coupe de Berlin, la musique était surtout faite pour accompagner le chant et que les paroles importaient plus que la mélodie : prières, invocations, chansons de guerre, sentences morales, tout contribuait à faire de la musi(j[ue un instrument puissant d'éducation,

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et l'on s'explique le mot en apparence paradoxal du vieux Damon, disant qu'on ne pouvait changer les règles de la musique sans ébranler l'Etat lui-même.

La coupe de Douris répond bien à ces préoccupations. La littérature y est représentée d'un côté par un rouleau écrit que tient le maître de déclamation et où se lit le commencement d'un poème épique que l'élève doit réciter (fig. 22), de l'autre par une page d'écriture que trace un jeune maître, tandis que l'écolier debout sapprête à recevoir le modèle à recopier. Pendant ce temps, assis sur des tabourets, les précepteurs des jeunes gens attendent que la leçon soit terminée pour les ramener à la maison. Aucun artiste ancien ne nous a mieux fait pénétrer dans l'intimité de la vie athénienne. Ce que nous appelons « la peinture de genre » est né. C'est la dernière et peut-être la plus féconde création que nous présente l'œuvre de Douris. Elle nous permet d'admirer encore la souplesse d'un talent qui, parti des sujets religieux et héroïques, exécutés dans le style sévère de VEos et Memno7i, arrive aux gracieuses et spirituelles compositions de VEphèbe im lièvre et de Yfnténeur d'école.

On peut encore placer à côté de ces tableaux un amusant croquis de l'atelier d'Euphronios, qui montre le maître d'écriture penché sur sa chaise, dans un mouvement de véhémente apostrophe, l'index levé et menciçant, comme s'il grondait la marmaille confiée à ses soins (fig. 23).

DOUlUS. Ho

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