‹ Douris et les peintres de vases grecsChapitre 7 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si nous avons réussi à rendre la physionomie assez complexe de Douris, nous espérons en avoir nettement marqué le double caractère. Son talent et son originalité ne s'élèvent pas au-dessus des conditions imposées au monde industriel. On aurait tort de lui attribuer aucun génie. Mais il emprunte sa valeur, d'une part à la disparition de la grande peinture, d'autre part aux qualités natives de la race grecque, qui jusque dans les œuvres populaires a mis de la liberté et de la beauté. L'archéologue danois Julius Lange dit que nous apprécions la peinture grecque d'après les vases, comme nous pourrions juger la lumière du soleil d'après celle que rellètela lune. Mais si l'art industriel est inférieur à ce point aux chefs-d'œuvre perdus, n'oublions pas qu'il est plus près du peuple dont il exprime avec force les pensées. Ainsi les sculptures des imagiers anonymes qui ont décoré nos cathédrales nous révèlent l'àme française du moyen âge encore mieux que les ouvrages des grands artistes.

Avec ces milliers d'esquisses sur une frêle argile, nous pouvons retracer l'évolution qui a duré quatre ou cinq siècles et qui a engendré le dessin tel qu'on le pratique chez tous les peuples modernes. En effet, après de longs efforts, ce sont les Grecs qui ont brisé les conventions

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lyranniques auxquelles s'étaient plies les artistes en Egypte, en Chaldée, en Assyrie. Ils ont renoncé à désarticuler l'être humain, sous prétexte de le montrer sous des aspects anatomiquement vrais. Ils ont substitué à la réalité factice du corps, dessiné partie par partie, la silhouette vivante, saisie dans la rapidité du mouvement, reproduite avec ses inégalités de formes et ses dissymétries. Ce fut la victoire de l'art sur la science. On s'habitua à des trois quarts, à des perspectives, à des parties supprimées ou à demi cachées; on en vint à considérer la nature, non telle qu'elle est, mais telle qu'on la voit. L'orientation de l'art en fut changée complètement.

L'invention du raccourci et celle du modelé par les ombres appartiennent aux Grecs. Elles ont eu sur le monde romain et ensuite sur le monde moderne une portée considérable. On peut assimiler ces découvertes à celles qui en physique ou en chimie renouvellent le domaine scientifique. On aurait tort de croire que le savant seul est capable d'inventions dont l'humanité entière est appelée à jouir. En art les mêmes répercussions se produisent et la solidarité, qui unit le passé au présent, n'y est pas moins puissante. Entre une fresque égyptienne et un tableau à l'huile de Van Eyck, il n'y a guère que des différences de conceptions et de procédés. Entre un dessin de Douris et la Stratonice d'Ingres, on perçoit surtout des ressemblances et comme une sorte de fraternité.

Les dessins de Douris nous font comprendre encore autre chose. La peinture grecque de cette époque s'est

FI G. 2.']. — MAiriiK d'kcoi.e.

(Coupe du MusL-e de lierlin.)

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mise an service fl'une cause que tout le v" siècle a soutenue avec une passion convaincue : l'homme est le but des arts plastiques. Après les admirables créations que les Cretois et les Mycéniens avaient lirées du monde végétal, de la llore et de la faune marines, après les pittoresques études d'oiseaux et de fauves que les Ioniens avaient transmises aux, potiers corinthiens et attiques, nous voyons la peinture grecque éliminer peu à peu tout ce décor pour se consacrer exclusivement à la représentation humaine. Rien ne la détourne de cette voie. Ou'il s'agissedes dieux et des déesses, des héros ou bien des bourgeois, c'est toujours le corps humain sous toutes ses faces, dans toutes ses attitudes, nobles et familières, que le dessinateur observe. Nulle part on n'a vu pareille absorption de l'imagination artistique. Plus tard, après Alexandre, les Grecs eux-mêmes y apportèrent quelque tempérament et songèrent davantage à la nature extérieure. Mais, pendant le siècle de Périclès, le cadre où s'enferma volontairement la pensée grecque demeura rigide. Ce fut, suivant l'expression de Victor Bérard, un jardin d'humanité dont l'homme était lapins belle plante. Nous devons à ce parti pris quelques-uns des plus purs chefs-d'œuvre dont l'humanité s'honore. Ceux de la sculpture sont célèbres en tous lieux. Ceux de la peinture n'étaient pas moins dignes d'admiration, mais nous n'avons plus que les dessins de vases pour en juger. Le Thrs('-e domptant le taiircaii de la coupe (l'Euphronios (hg. 12), le Monnon de Douris ((ig. 8' ou le Zeus enlevant une femme sur une coupe anonyme

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(lu Louvre qui lui est attribuée (fig. 24), {'Aphrodite au C'/gne (fig. 7) d'un artiste un peu plus récent, souffrent la comparaison avec les plus belles esquisses de la Renaissance. Jamais la beauté du corps humain en action n'a été rendue avec plus de joie sincère. Là encore les Grecs ont préparé la voie aux modernes, en enseignant la dignité de l'homme, en le montrant plus important et plus nécessaire à l'art que tout autre élément. Ce n'est plus la nature qui domine et écrase de sa masse l'humanité ignorante d'ellemême. C'est au contraire la pensée humaine qui se projette sur le monde extérieur et qui en prend possession.

Voilà pourquoi nous admirons l'antiquité et pourquoi un dessin de Douris nous dit beaucoup de choses. Sans doute Douris n'y est pour rien. Il ne s'en doutait pas; il ne l'a pas fait exprès. Il a été l'instrument inconscient d'un grand peuple et d'une grande révolution. C'est ce qu'il y a d'admirable dans les œuvres du passé. Le temps seul fait voir ce qu'elles contenaient de beau et de fécond, môme à l'insu de leurs auteurs. La force créatrice qui les anime est en dehors de l'individu; elle jaillit du plus profond de la race qui les a produites. Le sculpteur qui a modelé la Vénus de Milo ne pouvait pas prévoir à quelle fortune serait appelée l'image qu'il exécutait après beaucoup d'autres efligies similaires. Léonard de Vinci serait bien surpris de ce que nous avons trouvé dans sa Joconde. « Chaque génération, dit Anatole France, imagine à nouveau les chefs-d'œuvre antiques et leur communique de la sorte une immortalité mouvante. » Ce n'est pas que nous

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soyons dnpos d'un mirage. Mais le temps a fait son o'uvrc; on marcluint, il a découvert à certains objets des mérites non soupçonnés.

Renan a dit ce mot profond : « L'admiration est historique ". Il faut, en olfet, avoir non seulement le recul, mais l'elTet et l'usure des siècles pour discerner le bon du mauvais, l'éternel du périssable, pour connaître l'importance réelle d'une idée ou d'une invention. Ceux qui aiment à penser et à réfléchir ne perdront pas leur peine en allant regarder au Louvre la coupe (WEos et Memnon. Ils verront s'y refléter ce qui a fait la grandeur et labeauté de la peinture grecque, pendant la période la plus florissante de son histoire, et ils connaîtront dans une de ses plus nobles expressions un art à jamais disparu.

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