‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 10 sur 29 · SACERDOCE · texte numérisé non relu

SACERDOCE

Les fonctions du sacerdoce et l'administration de la justice étaient réunies chez les musulmans dans un seul et même corps, le collège des oulémas, à la tête desquels se trouvait placé le muphty. Nous allons simultanément indiquer la situation respective de ces deux institutions à l'époque de la conquête.

L'islamisme, nous le rappelons ici, se partage en

deux grandes sectes : les Schyytes et les Sonnites. Les Sonnites admettent Tautorité des trois premiers Kalifes, et ne reconnaissent au quatrième, Ali, d'autres droits que la libre élection que tirent de lui les compagnons de Mahomet. Les Schyytes, au contraire, refusant d'admettre comme l'élitime Tautorité des trois premiers Kalifes, Abou-Beckr, Omar et Osman, prétendent qu'Ali, cousin et gendre du Prophète, et ses descendants, étaient seuls appelés à lui succéder.

La doctrine sonnite est celle qui prévaut aujourd'hui en Afrique; elle est divisée en quatre rites également orthodoxes qui ne diffèrent que sur quelques points très peu importants. Ils sont désignés d'après le nom des imans qui leur ont donné naissance.

Le rite hanifite (de riman Hanifi), que suivent les Turcs ;

Le rite malekite (de Timan Malek) que suivent les Arabes.

La différence qui existe entre ces deux rites porte sur diverses interprétations du Sidi-Kretil (le livre de la loi). Les marques apparentes de cette différence consistent dans la manière de poser les mains en priant. Les malékites portent les mains ouvertes à la hauteur de la tête, et les hanifites les croisent sur la poitrine.

Les deux autres rites de la doctrine sonnite sont : rhanbalite, principalement suivi en Egypte, et celui de Chafei, qui prédomine à Bagdad.

Les Oulémas consacrés au service du culte sont divisés en quatre classes : 10 les scheikhs. Ce titre correspond au mot latin senior, et représente l'idée des anciens dans la loi juive ; il se donne habituellement aux prédicateurs des mosquées, Les muphtisetleskadis même prennent ce titre, parce qu'ils en peuvent rem-

plir et en remplissent sans doute les fonctions. Les sheiks, dans leurs exhortations du vendredi, ne se bornent pas toujours au dogmes ou à la morale; souvent leur zèle fougueux s'en prend aux hommes puissants et même au souverain.

20 Les khatebs. Ce sont ceux qui président à la prière solennelle du vendredi et récitent la khosba.

3o Les imans, qui assistent aux cinq prières, et font la lecture quotidienne du koran, à l'exception du vendredi. Le premier des imans remplit en quelque sorte les fonctions d'officier de Tétat-civil, car il n'assiste aux différents actes de la vie civile que pour faire des prières et appeler les bénédictions du ciel sur la famille. C'est à ce titre qu'il est présent à la circoncision, au mariage et à la sépulture des croyants.

40 Enfin, les moeddins (vulgairement muezzins), chantres des mosquées. Ce sont eux qui, du haut des minarets, appellent les fidèles aux cinq prières de la journée.

En Algérie, comme dans tous les pays musulmans, les frais du culte, qui comprennent le traitement des ministres, sont acquittés sur les revenus des biens immeubles qui appartiennent aux mosquées ou oratoires, en vertu de libéralités ou d'institutions à titre de wakf ou liabous, faites par les fondateurs des mosquées ou par d'autres donateurs. Les imas reçoivent aussi les dons des fidèles pour les actes qui intéressent l' état civil des familles; c'est le casuel de nos églises.

Au dehors des villes, le culte musulman n'existe pas, du moins publiquement; le défaut de mosquées exclut naturellement le concours des ministres du culte. Les populations sont abandonnés à des marabouts {morabethin^ liés ou dévoués), personnages qui participent

de Permite et du religieux, sans autre caractère que celui que leur prête la multitude. Par leur piété et leurs vertus, quelques-uns de ces hommes méritent la vénération qu'ils inspirent; le plus gnand nombre ne doivent leur autoritée usurpée qu'à l'hypocrisie et à la superstition. Les marabouts d'ailleurs n'appartiennent à aucun titre à la hiérarchie musulmane.

Le muphty obtint à la longue la première place parmi les oulémas, et il en est demeuré le chef à Constantinople. où on lui donne le titre de Scheik-el-islam (rancien de l'Islamisme). Le muphty d'Alger jouissait du même privilège ; mais sa suprématie lui était contestée. Il avait la prééminence spirituelle sur ceux qui pouvaient être appelés à des fonctions analogues dans les provinces de l'Afrique septentrionale, et étaitle supérieur reconnu de tous les Kadis.

Toutefois, pendant la durée de la domination des Turcs en Algérie, il y eut dans la capitale deuxmuphtis qui représentaient les deux rites ; mais le muphty hanitite passait le premier. Depuisl'occupation française, le muphty malekite est prédominant, la côte septentrionale de l'Afrique ayant exclusivement adopté la doctrine de Malek. Il y avait également à Alger deux Kadis un pour chaque rite, et, en outre des Kadis spéciaux attachés à l'institution du Beit-el-Mahl et à la fondation de la Mecque et Medine, pour juger seulement les contestations dans lesquelles ces deux établissements étaient intéressés.

Dans chacune des villes principales, la justice comptait, selon leur importance, un ou plusieurs Kadis, dont la juridiction s'étendait soit sur la généralité de la population, soit seulement sur les ridèles de leur secte ou les intérêts particuliers confiés à leur vigilance.

Chaque centre de population auquel un hakem (gouverneur) était préposé avait son Kadi. La simple tribu avait pour juge son sheik (ancien) dans les affaires ordinaires; quant aux contestations importantes, il en était référé au Kadi de Touthan.

Dans cette organisation, si simple et cependant complète, le juge ne manquait jamais au justiciable. Les Kadis ne relevaient pas les uns des autres, il n'y avait qu'un seul degré de juridiction, quoique dans Tordre hiérarchique ces magistrats ne fussent point égaux entre eux. Le Kadi d'Alger était reconnu supérieur à ceux des principales villes de la régence ; ceux-ci à leur tour dominaient les Kadis des villes du dernier ordre, au-dessous desquels venaient encore se placer les Kadis des outhans. Quand les lumières manquaient à ces derniers, ils avaient recours à ceux du degré plus élevé.

BERtHEZEME

Le général Berthezème était peu partisan des expéditions nombreuses : voici ce qu'il en pensait et comment il s'est exprimé dès son arrivée à Alger : « Sans contester, disait ce général, l'inutilité des expéditions et quelquefois leur utilité, il est permis de penser qu'elles doivent être moins fréquentes qu'on ne le pensait ; car, outre l'inconvénient de fatiguer les troupes, d'appauvrir leur masse et d'augmenter considérablement le nombre des malades, elles inquiètent les Arabes^ et les tiennent dans des états continuels d'agitation et de méfiance. » Ce ne fut donc qu'après de grands efforts qu'il se décida à faire l'expédition de Médéah, expédition qui n'avait uniquement pour but I. Douze ans en Algép.ir 9

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que cCobéir au désir exprimé par le Bey que le maréchal Clauzel y avait placé ; ce Bey ne pouvait, disaitil, se maintenir, à cause de Tagitation que le Bey déchu entretenait dans la contrée, et demandait que Ton vînt à son secours ; l'expédition fut donc décidée.

Le général Berthezème, et malheureusement aussi nos troupes, payèrent cher cette expédition qui fut plus désastreuse encore que celle du général Clauzel : elle fut assaillie par un temps abominable : neige, pluies, etc. ; les munitions ayant manqué les Arabes qui n^entendaient plus riposter, s^enhardirent peu à peu, et venaient saisir les hommes de Tarrière-garde, qui avaient de la peine à se tenir debout sur un terrain si glissant et si inégal. Plusieurs de nos malheureux soldats furent saisis par leurs sacs et poussés au fond du ravin. Heureusement nous n'étions pas trop éloignés de la ferme de L^Aga, où on avait laissé quelques provisions. Le général, en apprenant ce qui se passait derrière l'armée, commanda une halte, et envoya un détachement pour chercher les munitions qui arrivèrent en quelques heures. A Taide de ce modeste secours, distribué spécialement à Tarrièregarde, le corps expéditionnaire put continuer sa marche sous le feu de Tennemi, tenu, cette fois, un peu à récart.

Arrivé à la ferme, on respira un peu à l'aise, espérant que la plaine de la Médidjah nous offrirait une marche facile. Le corps expéditionnaire y séjourna deux jours, pour se remettre en ordre et se reposer.

Mais à peine l'expédition s'est-elle mise en marche pour reprendre la route de Blidah, le général apprend que Bcnzamoum, le chef des Aljoutes, s'était révolté et avait entraîné avec lui Bogdani, autre chef très in-

fluent. Le contingent de ce dernier, réuni à celui de Benzamoum, faisait un total de dix à douze mille hommes qui furent conduits devant Blidah, sur les rives de la Schiffa, pour nous disputer le passage de cette rivière. Ces deux chefs, afin d"'exciter le courage des Arabes, avaient promis cent houres aux parents de celui qui se ferait tuer dans une lutte, et mille à celui qui tuerait le plus de chrétiens; iin nommé Sidi-Sadi fut envoyé par l'ancien Dey d'Alger qui habitait Livourne, auprès de Benzamoum pour exciter les deux chefs contre nous.

Le général Berthezème, comprenant les difficultés et même le danger que présentait une pareille armée, attendu que Benzamoum avait fait sa soumission, dut réfléchir sérieusement sur le parti à prendre. Il fut assez habile, et il faut avouer qu'il sortit plus heureusement qu'on ne pouvait Tespérer, d'une situation aussi critique. Trompant Tennemi par une adroite manœuvre, il put faire franchirla rivière aune grande partie de l'armée sans être presque inquiété. Les Arabes, surpris et craignant d'être tournés abandonnèrent la partie, et se bornèrent à inquiéter l'arrièregarde.

Ils nous suivirent avec rage, jusqu'à Birkadem. La population d'Alger était plongée dans une très grande inquiétude. Instruite de la révolte de Benzamoum et de Boddadi, qu'on savait très courageux et à la tête d'une armée considérable, elle croyait l'armée de Berthezème presque anéantie. Aussi, fut-elle très surprise malgré l'insuccès de l'expédition, en la voyant rentrer* dans un état peu agréable à voir, il est vrai, mais ayant relativement perdu peu de monde. La position du général Berthezème, devenant très critique, il es-

sava de combattre le fanatisme des Arabes, par leurs propres armes. Il avait auprès de lui, à Alger, un homme influent, qui avait donné des preuves certaines de ses sympathies aux Français. Cet homme se nommait Sidi-Adji-Maïdin-ben-Sidi-Ali-Ben-Bass. Il habitait Coléah, où il était grand propriétaire. Le général le nomma Aga. Sidi-Adji hésita quelque temps à accepter cette mission fort délicate, et il fallut Tinfluence de Achmet-Bouderba, pour l'y décider. Ce fut pour le général et pour la colonie une heureuse opération ; car, elle eut pour résultat immédiat de détacher de Tarmée de Benzamoum et de Bogdadi plusieurs tribus et de diminuer d'autant leur contingent, qui se montait, disait-on, au chiffre considérable de plus de 20,000 hommes.

Le Prince de Joinville arriva en rade pendant cette émouvante situation ; il devait débarquer le 18 ; mais les Arabes ayant renouvelé avec vigueur Tattaque de la ferme et de la Maison-Carrée, le matin, de bonne heure, le général fit prier le prince de différer son débarquement. Puis, Benzamoum ayant été repoussé et mis en pleine déroute, le Prince débarqua le lendemain, 19. On lui fît, bien entendu les honneurs d'une revue et il repartit aussitôt pour Mahon.

Il faut convenir que la position n'était pas en ce moment bien attrayante pour les touristes ; l'ennemi touchait au port d'Alger et poussait des pointes jusqu'à venir tirer sur les sentinelles. Toute l'armée était sortie ; la garde nationale, sous les armes, campait près de la ville. Tout cela donnait à la faible population coloniale une attitude peu rassurée ; on voyait déjà les figures indigènes rayonnant d'autant d'espoir que les nôtres témoignaient d'inquiétude.

Benzamoum eut heureusement aussi son revers de médaille; il avait fait à ses coreligionnaires la promesse formelle de nous vaincre et de nous expulser d'Alger. L'échec qu'il venait de subir devant la ferme et la Maison Carrée, et ceux qui le suivirent pendant quelques jours, le discréditèrent si bien, que des Arabes, pour lui témoigner leur ressentiment et lui faire sentir sa faiblesse, lui envoyèrent, dit-on, un habillement complet de femme : on ne pouvait lui faire une plus grande injure.

Le général de Feuchères se distingua d'une nianière remarquable, dans une des dernières affaires contre Benzamoum. Enfin, un calme, du moins apparent, se fit sentir et la tranquillité revint, peu à peu, dans tous les esprits. Les colons purent sortir de la ville, rentrer dans leurs propriétés environnantes, et s'y livrer à leurs travaux ordinaires. De leur côté, les Arabes reprirent en sûreté la route d'Alger et approvisionnèrent amplement les marchés.

Le point noir de la situation était les malades; ils étaient si nombreux, qu'on ne savait où les loger. L'armée, en effet, ayant manœuvrépendant deux mois, dans la plaine à côté, ou au milieu des marais très infectieux, s'était trouvée aussitôt aux prises avec la fièvre pernicieuse et la dyssenterie.

2 mai i832. — On apprend que quatorze soldats allemands de la légion étrangère ont déserté avec armes et bagages ; deux d'entre eux, ramenés par les Bédouins, ont été condamnés à mort et exécutés.

22. — Le bruit court que les Arabes se disposent à nous attaquer : on les voit en grand nombre dans la Mitidjah. Des ordres sont donnés pour que les corps

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désignés pour une expédition se tiennent prêts à partir au premier signal.

23. — Une reconnaissance de vingt-neuf hommes et un officier de la légion étrangère, sont tombés dans une embuscade' arabe et ont été décapités. Au reçu de cette nouvelle, quatre bataillons, un escadron de cavalerie et de Tartillerie furent envoyés dans Tendroit du massacre et parcoururent la plaine sans trouver trace d'ennemi. Deux pauvres Bédouins rencontrés par un détachement furent tués impitoyablement ; les malheureux étaient chargés de provisions qu'ils portaient au marché d'Alger. Mais en guerre, et en présence des cadavres que nos soldats venaient de contempler, ces erreurs sont, dit-on, excusables. Il ne faudrait pas Jurer cependant que si ces deux Arabes, portant des légumes, s'étaient trouvés en face d'un seul militaire ou colon, ils ne lui eussent fait passer un mauvais quart d'heure. On peut faire cette supposition sans trop se compromettre.

25. — Des chasseurs chargés de pousser une reconnaissance dans la plaine, s'étant avancés un peu loin et ayant dépassé la tribu des Béni-Moussa, le cheik de cette tribu crut qu'ils voulaient déserter et passer à l'ennemi, et s'empressa de prévenir le général de brigade. Le général en chef averti à son tour, fit partir un détachement avec ordre à l'artillerie d'aller à la rencontre des soi-disant déserteurs. Le détachement était déjà en mouvement lorsque, les chasseurs, ayant pris une autre direction, rentrèrent fort tranquillement au camp sans avoir rien aperçu, ni été aperçus eux-mêmes, et bien étonnés de l'alerte à laquelle ils venaient de donner lieu.

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