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Un soldat de la légion étrangère s'est suicidé

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En consultant ses papiers on a découvert que c'était le comte de L..., ex-capitaine de cavalerie en Hollande. II s'était engagé comme simple soldat sous un faux nom.

Un autre soldat de la même légion a été condamné, comme déserteur et embaucheur pour les Arabes^ à la peine de mort et fusillé.

lo juin. — L'expédition dont on parlait depuis quelques jours pour aller venger le massacre de nos vingtcinq hommes, est partie le matin de bonne heure par mer. Le général en chef Ta accompagnée jusqu'au port où il a prononcé les paroles suivantes: « Adieu mes camarades, rappelez-vous que vous avez vingt-cinq Français à venger. Ne vous inquiétez de rien 5 le pillage, tout vous est permis ; ce sont des têtes qu'il me faut, coupez-en et le plus que vous pourrez; adieu. »

Cet ordre si énergique est bien digne du pays où il faut fatalement se battre à armes égales. Les Arabes Tont échappé belle! car, le soir même, un bâtiment est parti avec ordre à l'expédition de rentrer.

21. — Un bâtiment porte la nouvelle qu'une révolution a éclaté à Paris ; qu'on s'y est battu pendant trois jours ; que les étudiants ayant joué un grand rôle dans ce mouvement, les trois écoles de droit, de médecine et polytechnique auraient été fermées.

22. — A cette nouvelle, le général en chef a fait mettre en prison le capitaine du bâtiment qui l'a répandue et qui a jeté une si grande inquiétude dans la colonie.

Le général de Fcuchèrcs est rentré à Alger ; nous dînons le soir chez M"* la baronne Bondurant en compagnie de l'aimable et spirituel abbé Colin, ex-aumônier du 37e de ligne, récemment nommé Préfet

apostolique. La soirée a été très gaie, quelques dames, nouvellement débarquées et mises à la nouvelle mode, ont fait, en grande partie, les frais de la conversation. Le chapeau Z^eèe remplaçant le chapeau à larges bords, les manches plates comparées aux fameuses manches à gigot que portaient encore nos élégantes à Alger, produisaient, en effet, un contraste frappant qui a beaucoup égayé ces dames et nous aussi.

25. — J'ai assisté aux débats de l'affaire de vingt Arabes arrêtés il y a deux moisàBône sur un bâtiment (chebek), nolisé par Hussein Dey. Les arabes portaient des lettres de ce dernier à l'adresse de tous les chefs de tribus, pour les engager à se révolter contre les roumis, contre tous ces mécréans que le grand prophète a en exécration, v; Ils sont faibles, disait-il, il faut profiter de ce moment pour les chasser d'une terre qu'ils souillent depuis deux ans. Mahomet vous envoie des sabres; servez vous-en et ne les ôtez de leur fourreau que pour faire tomber la tête des Français. Tels sont mes vœux, tels sont aussi ceux de Mahomet qu'il vous transmet par mon organe. De douces et voluptueuses récompenses seront réservées à ceux qui mourront en défendant la bannière de ITslam. Moi j'en réserve de grandes à ceux qui m'aideront à replanter sur la Kasbah d'Alger l'étendard de notre grand prophète... Dans peu j'espère être avec vous. »

Ces conseils, donnés à la révolte, sont loin de ressembler à ceux que Hussein Dey, alors notre prisonnier, donnait à Bourmont sur les Beys de la régence. Mais ici l'Arabe vaincu s'humiliait devant le vainqueur ; là c'était l'Arabe libre reprenant son naturel, oubliant la parole donnée et jurée, et prêchant la ré^'olte contre un gouvernement qui l'avait traité avec trop d'indulgence.

Benzamoum, cheik des Adjoutes a réuni plusieurs tribus et il se dispose à nous attaquer du i5 au i8. Il veut profiter de la position critique où se trouve notre armée à cause du grand nombre des malades (3oi8).

Peu de monde à la soirée *de M""*^ Bondurant; les esprits sont inquiets ; tous les chefs de corps sont réunis chez le général en chef pour une expédition contre Benzamoum.

Épisode de Wagner et de Tofficier tué par les Bédouins.

Il est arrivé, il y a deux jours, un homme de la légion étrangère qui faisait partie des 29 soldats qu^on croyait tous massacrés entre la Ferme et la Maison- Carrée. Voici son aventure telle qu'il la raconta au général en chef.

Les 29 hommes placés sous les ordres d'un souslieutenant, furent attaqués par cinq ou six cents Bédouins, et résistèrent tant qu'ils eurent des munitions de guerre. Le commandant S..., qui se trouvait là avec une faible escorte, il est vrai, eut à peine aperçu le danger où il allait se trouver, qu'il donna l'ordre à l'officier de faire charger les armes et s'en fut. Le souslieutenant, malgré deux blçssures graves qu'il venait de recevoir était toujours à la tête de ses hommes, les excitant par son courage vraiment héroïque. Une troisième balle traversa la cuisse de ce brave officier sans amoindrir son courage et son sang-froid. Tout à coup les munitions manquent ; aussitôt, il donne l'ordre de croiser la baïonnette, d'attendre dans cette position l'ennemi et de se défendre jusqu'à la dernière goutte

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de sang. Le malheureux ne s'apercevait pas qu'il avait rempli sa tâche et que le sang sortant de ses blessures l'avait presque épuisé. Au moment où Tennemi approchait, il chercha, par un dernier effort, à encourager les siens; mais ks forces l'abandonnant, il tomba. Ses soldats étaient entourés detouscôtéset n'avaient aucun espoir de salut; ils n'étaient plus que douze. Les Bédouins fondent sur eux avec rage, en décapitent trois ou quatre et demandent aux autres s'ils veulent les suivre dans la montagne et se faire musulmans. Cette question fut adressée d'abord à l'officier, qui, bien que ses blessures ne fussent peut-être pas mortelles, répondit qu'il était chrétien, et qu'il était venu pour défendre la cause de la France, Tout son sang, dit-il, appartenait à cette nation ; une grande partie avait déjà été versée pour elle et il ne voulait pas que le peu qui lui restait servît à le déshonorer auprès d'une puissance qui, après lui avoir accordé l'hospitalité, lui avait fait la faveur de l'admettre au rang de ses braves défenseurs. Il préféra la mort et la reçut sur-le-champ. Le même sort fut réservé à ceux qui suivirent son exemple. Quatre seulement déclarèrent qu'ils voulaient embrasser l'islamisme. Ils furent emmenés dans la montagne dans une tribu, située à trente lieues à peu près d'Alger, où ils trouvèrent sept ou huit de leurs camarades qui avaient déserté de la légion étrangère. On commença par les circoncire, leur raser la tête, et faire des ablutions pour les purifier; enfin on les initia aux mystères de Mahomet. Le premier jour se passa en prières, le deuxième en questions diverses sur les Français, le troisième et les suivants en coups de bâton. Tous les matins, ils étaient conduits aux champs à grands coups de verges et obligés de travailler depuis le matin jus-

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qu'au soir sans discontinuer, sous un soleil brûlant. Le soir, ils trouvaient, pour tout délassement, un morceau de pain fait avec du son et très peu de farine, de Teau et des coups de bâton qui se renouvelaient d'ailleurs aussi souvent dans la journée, selon les bons caprices du maître. — Tous quatre résolurent de s'en aller et de partir pendant la nuit. Ce projet ayant été dévoilé ou seulement soupçonné, deux d'entre eux furent décapités en présence des deux autres. Walier, effrayé de ce cruel châtiment, résolut, la nuit même, de mettre fin à son esclavage, ou par la mort, ou par la fuite. Celle-ci lui a réussi. Il a marché pendant neuf nuits, vivant de racines, de fruits tels que figues de Barbarie, jujubes, etc., etc. Le jour, il se cachait dans la toutîe de makis la plus épaisse qu'il trouvait. Après tant de fatigues, il est arrivé sain et sauf jusqu'à nos avant-postes ; et, après avoir échappé à mille dangers dans son long et pénible voyage, il a failli trouver la mort au milieu de ceux pour qui il avait souffert tant de privations et tant de fois exposé sa vie, afin d'avoir le bonheur de les revoir et de les embrasser! Aussi son plaisir fut grand en revoyant la tranchée qu'il avait contribué à creuser et qui devait bientôt établir entre son ennemi et lui une barrière sûre.

Qu'il était doux pour lui, après avoir été pendant neuf jours et neuf nuits tourmenté par les idées terribles de la mort brandissant à chaque pas un glaive sur sa tète, de pouvoir dire : je vais encore vivre. — Que de sensations il dut éprouver, lorsqu'il foula aux pieds l'endroit encore teint du sang de son officier et de ses braves compagnons d'infortune! Ce que la crainte de tous les châtiments qu'il avait reçus, et de la mort même n'avait pu produire chez lui, l'aspect seul

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de cet endroit Fopéra en un seul instant. Il pleura. Caché au milieu d'un buisson pour éviter la rencontre des Bédouins, venant d'Alger, et accablé parla fatigue, les privations et plus encore par les émotions diverses qui depuis un instant bouleversaient son âme, il s'endormit. Le lendemain matin, au moment où il se disposait à rejoindre un blockhaus, il fut aperçu par une patrouille de sa légion étrangère. Son costume, sa barbe, etc., l'ayant fait prendre pour un Bédouin, ses camarades tombèrent sur lui et, sans lui donner le temps de parler, l'un d'eux lui porta un coup de baïonnette. Le malheureux blessé à la tête ne fut reconnu, malgré ses cris allemands (la patrouille était allemande), qu'après avoir détourné un second coup qui allait directement au ventre. Il fut alors conduit chez le colonel du régiment qui l'envoya bientôt au général en chef à qui il fit ce récit.

Deux bataillons de la légion étrangère furent réunis pour écouter les renseignements que ce soldat donna sur la malheureuse position où se trouvaient leurs camarades déserteurs. Ce récit fit une grande impression sur tout le monde.

Le commandant Duvivier expédia au général en chef la nouvelle suivante :

Tous les cheiks des tribus de la plaine et de la montagne voisine ont été réunis, sous la présidence de Benzamoum, à cinq lieues environ du camp de Boufarick. Dans cette conférence, Benzamoum a prononcé un discours plein d'énergie, à la suite duquel tous les cheiks ont juré une haine éternelle aux Français. Ils ont crié plusieurs fois Allah cl kebir, et ont juré de se battre contre nous jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Benzamoum, après ce serment solennel,

a fait apporter un pain; il Fa divisé en plusieurs morceaux, qu'il a trempés dans Peau, et en a donné un à manger à chaque chef. C'est un engagement sacré de garder le serment. Le Bey de Constantine, n'ayant pu se trouver à cette réunion, s'est fait représenter par un de ses cheiks et a promis à Benzamoum de lui envoyer six mille hommes. L'attaque doit commencer lundi prochain. Un déserteur de la légion étrangère aurait même dit à Benzamoum, que, vu le nombre de malades, et le faible contingent que nous pouvions mettre sous les armes, il fallait nous attaquer par trois points différents : Par la Maison-Carrée, Del-Ybrahim et le Boudjareah. Trois feux, allumés la veille sur les trois points de la montagne, annonceraient le jour de l'attaque.

Cette nouvelle avait mis les colons en grand émoi , ils attendaient avec une grande anxiété cet événement, contre lequel le général en chef n'avait qu'un faible contingent à opposer.

Tout était préparé, lorsque, heureusement, vint un courrier de la plaine, annonçant au général en chef que le colonel Duvivier avait été mal renseigné : aucun soulèvement n'avait eu lieu et la plaine était partout tranquille.

22. — On décapite deux Bédouins qui avaient tué le jeune enfant d'un colon.

24. — On fusille un soldat déserteur de la légion étrangère qui venait embaucher des hommes.

Je quitte le service de l'hôpital pour aller au d']'' de ligne, comme attaché au bataillon qui doit partir demain pour les avant-postes, à Birkadem.

26 août i832. — Nous partons par un temps très chaud. le siroco on simoun souffle aVec force, il soulève

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une poussière brûlante qui étouffe, obscurcit l'atmosphère et donne à tous les objets un aspect rougeâtre simulant un vaste incendie.

Nous arrivons au camp, exténués, couverts de poussière et inondés de sueur. En descendant de cheval, je suis piqué à la jambe par un insecte qui détermine une douleur vive, et un gonflement immédiat considérable. Je cautérise aussitôt avec Palcali. Le lendemain tout était presque dissipé. Les tentes installées, il est impossible de rester dedans à cause de la chaleur. La nuit a été horrible ; la force du vent et Félévation de la température empêchaient le sommeil et arrêtaient la respiration. Officiers et soldats se promènent dans le plus simple appareil, cherchant inutilement un peu d'air frais. A peine le jour passé, j'ai l'idée de me faire construire un petit palais de verdure, dans l'espoir d'y respirer plus à mon aise. Sitôt pensé, sitôt exécuté. Quatre hommes vont couperdu bois et se mettent aussitôt à l'œuvre, sous ma direction. Quatre piquets de deux mètres de hauteur fixés au sol en carré, à deux mètres de distance l'un de l'autre, devinrent la base de l'édifice. Les cloisons furent composées de branches et de feuillage de lentisque, de palmiers nains, chaînerons, et de tamaris. Une ouverture y fut ménagée, et fut fermée avec une porte également en feuillage fixée au poteau par des liens d'herbe tordue. La couverture finie, un des ouvriers, un artiste comme le 6je en comptait beaucoup, fut cueillir des fleurs de laurier rose, de tamaris et d'oranger, et en fit un superbe bouquet qu'il fixa avec orgueil dans l'angle le plus élevé de son chef-d'œuvre. Il savait bien ce qu'il faisait ; il craignait qu'avec la chaleur qui excitait et séchait la bouche, je n'oubliasse mes devoirs de propriétaire. Le

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monument rini, je fis enlever la poussière et les herbes; j'y fis jeter beaucoup d'eau et je fis battre le sol, afin de le débarrasser, autant que possible, des bêtes liliputiennes qui fourmillaient dans tout le camp. Cela fait, je fus, avec mes hommes, loin du camp, couper de rherbe pour confectionner mon lit. Pas un clou n'a été employé à cette construction, dont la solidité suffira, ce me semble, à la circonstance; pourvu, cependant, qu'il ne pleuve pas, qu'il ne vente pas fort, et que les chèvres surtout ne viennent pas y brouter ; car mon abri résisterait difficilement à ces trois agents destructeurs. Un quatrième, le feu, le détruirait bien plus vite ; car l'eau, rare et éloignée, aurait de la peine à lutter contre la température, ce puissant auxiliaire de l'incendie. Mais j'espère que Dieu protégera mon installation comme il protège la France.

L'abri et le lit étant trouvés, restait le mobilier. C'était plus difficile ; les marchands de meubles à notre usage se trouvent difficilement dans les magasins musulmans ; à plus fortes raisons dans un camp, et en pleine campagne, dans des parages habités par quelques Arabes éloignés et logés dans de sales gourbis. Comment faire ? moi qui ne sais écrire, et encore fort mal, que sur une table ! L'idée me vint que mon ami Poul, comptable des vivres-viande, avait son magasin à une lieue seulement du camp. Sitôt mon service fini, je monte à cheval et vais lui demander à déjeuner. Après le repas je mendie une planche ; il n'en avait pas, mais il me permit de défoncer une barrique vide, et d'emporter le bois que je voudrais. Je pris les deux fonds de la pièce, qu'un soldat me porta, et avec lesquels je pus facilement confectionner un banc et une petite table, sur laquelle j'ai écrit ces

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souvenirs. Mon installation était bien rustique. Eh bien ! Je ne crois pas que le plus somptueux palais ait fait éprouver à ses Sardanapales, un bonheur pareil à celui dont je me suis enivré en me prélassant dans l'intérieur de mon'odorante et fraîche cabane.

Le chef-d'œuvre fini, le commandant Huchet vint m'y faire une longue et agréable visite. Le trouvant de son goût, il s'en fit construire un pareil, mais plus grand ; successivement les officiers en firent autant : et bientôt tout le camp ressembla à un grand village verdoyant ou à un nouveau clan croate. Peu après, les architectes, rivalisant de zèle et de science, donnèrent à leur construction des formes plus élégantes. Réellement on y était infiniment mieux que sous la tente, où la chaleur se concentre, tandis que dans une cabane, l'air se tamisant à travers le feuillage, y laisse la poussière dont il est saturé, ainsi qu'une partie de son calorique, et devient plus respirable.

La première nuit, dans ma nouvelle et fraîche habitation, n'a malheureusement pas répondu à mes souhaits, A peine étais-je mollement étendu sur cette couche d'herbe épaisse et moelleuse qu'un éclair, suivi d'un coup de tonnerre, me réveille. Je me lève en sursaut , et, entrevoyant déjà un grand désastre, j'attends, dans une anxieuse immobilité, les suites de l'orage. Heureusement le vent, changeant de direction, éloigna l'ennemi ; foudre et éclairs vomirent leur colère dans la plaine. Le calme et la sécurité revenus, je repris la position horizontale et me rendormis. Mais, fatalité ! au plus fort du sommeil, une, deux, trois et plusieurs détonations me réveillèrent de nouveau, des coups de fusils partis sur la ligne des avantpostes provoquèrent le cri sinistre : aux armes ! poussé

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par les sentinelles avancées. Tout le camp fut aussitôt en l'air et nous restâmes ainsi une heure dans l'attente. Le silence absolu qui se fit pendant une demi-heure ramena le calme, et chacun rentra dans son trou. La nuit se passa en dormant seulement d'un œil. Décidément, la vie de camp, en face de Tennemi, n'est pas couleur de rose. Le lendemain, de bonne heure, les sentinelles aperçurent, à une grande distance, quelques Arabes qui s'éloignaient.

28. — Le général de Brossard me fait demander à sept heures du matin ; je monte aussitôt à cheval et me rends chez lui ; j'y trouve mon ami Manuel. Bientôt arrive le général Dalton qui, ayant appris le mouvement que faisaient les Adjoutes, allait, avec une escorte, pousser une reconnaissance jusqu'à la ferme et dans la plaine. Celle-ci aperçut une patrouille adjoute qui en faisait autant de son côté. — Le général Buchet vient prendre le commandement de la brigade. Nous lui faisons une visite de corps ; il m'engage à aller le voirie lendemain pour causer de l'état sanitaire du pays. C'est un homme instruit et sympathique, ayant fait quelques études médicales. — Un soldat qui s'était éloigné trop avant dans la direction de la plaine a été décapité par les Adjoutes.

29. — Je reçois de bonne heure un planton avec un mot du général m'invitant à déjeûner avec le commandant Huchet ; le repas fut très gai et une causerie longue et sérieuse roula sur l'hygiène des troupes dans les pays chauds. Cette causerie fut interrompue par un cavalier arabe qui vint annoncer qu'un mouvement des Adjoutes s'apercevait dans la plaine aux environs de Boufarick. Immédiatement ordre fut donné à chacun de prendre son rang de bataille. Comme

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cela arrive souvent, et trop souvent, la journée se passa en allées et venues. On observait les Adjoutes faisant de leur côté la même manœuvre. Ces malins lançaient de temps en temps, quelques cavaliers qui venaient au galop décharger leur fusil à longue distance; en hommes rusés, ils espéraient ainsi nous attirer vers eux et nous faire tomber dans un piège préparé d'avance : manœuvre qui leur a trop souvent réussi.

Une tempête se lève ; le ciel s'obscurcit, le vent est si fort que toute ma cabane en frémit. La porte est décrochée ; je la fais remettre en rattachant plus solidement.

29. — A sept heures, sitôt mon service fini, j'éprouve le besoin de m'éloigner du camp et de ne pas entendre constamment tambouriner et trompeter. Muni d'un aimable et instructif compagnon, la vie des plus illus~ très philosophes de V antiquité par Fénélon, je vais au hasard, chercher un ombrage où je puisse me livrer à mon aise et avec calme à cette lecture. La chaleur était déjà excessive. Après avoir traversé une propriété mauresque je m'engageai dansunpetit sentier encaissé, entre deux haies d'énormes cactus, qui me conduisit sur un plateau couvert d'orangers, de citronniers et de grenadiers, resplendissants de fleurs et de fruits. Ces arbres étaient assez rapprochés pour jeter un épais ombrage sur le sol gazonné. Seuls, quelques rayons solaires, les plus ardents, se faisant jour à travers cet écran feuille, venaient se perdre, en scintillant, sur la pelouse d'un vert émeraude et y formaient des éclaircies de formes très bizarres. Une modeste source, dissimulée au pied d'une touffe de lentisque, jetait un peu de fraîcheur dans ce petit eldorado. Elle resterait inaperçue sans un tout petit filet d'eau qu'elle laisse

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sortir comme à regret et que le sol, altéré, absorbe seul, en vrai égoïste, sans songer aux hôtes qui Tombragent ; car eux, aussi, ont soif et attendent avec impatience les effets salutaires de ce nectar si rare et si bienfaisant. Cette oasis isolée, calme et silencieuse convenait parfaitement à Tétat psychologique où je me trouvais et me permettait de donner un libre cours à mes pensées. Je m'assis, le dos appuyé contre un superbe oranger ; après avoir réfléchi quelques instants à ma nouvelle position et donné quelques minutes aux souvenirs de mon pays, et à ceux plus récents d'Alger, j'ouvris au hasard le livre de Fénelon et je tombai sur la page où Cléobule, le philosophe, dit : « Mariez-vous toujours selon vos goûts et surtout votre condition ; car si vous épousez une femme d'une naissance plus élevée que vous, vous aurez autant de maîtres qu'elle aura de parents.

Pendant que je réfléchissais sur cette maxime qui n'était nullement de circonstance, mais qui pouvait trouver peut-être plus tard son application, deux Arabes bien armés, passant lentement à une faible distance de mon btien retira, changèrent l'ordre de mes idées et provoquèrent aussitôt une réflexion suscitée par l'instinct de conservation. Dans ce pays d'assassinat, l'isolement où j'étais, le silence imposant qui régnait autour de moi, me firent comprendre qu'un roumi n'avait pas encore une position normale dans un pays si peu hospitalier et que ma tête, quoique d'une faible valeur, pourrait bien être convoitée par quelque fanatique de l'Islam. Cette pensée dissipa mes rêveries, me fit rentrer dans la réalité et me décida à retourner au camp. Fermer mon livre fut l'affaire d'un instant. Déjà j'aurais voulu être rendu à mon

poste, ou tout au moins entendre le tambour et le son du clairon que j'avais eu tant de plaisir à fuir le matin. Je n'osai reprendre le même chemin. Celui-ci me semblait trop étroit, trop encaissé et surtout trop silencieux : il me semblait aussi que les deux indigènes qui s'étaient dirigés de ce côté auraient bien pu m'y attendre, en s'abritant derrière une des haies si touffues de cactus. Je pris le revers d'une colline en suivant toujours les points les plus découverts dans la direction du camp; fatigué par la chaleur, un peu aussi par une marche au pas accéléré, dès que je fus en vue des sentinelles avancées, je m'assis au pied d'un énorme tamaris tout empanaché de fleurs. Là, à l'abri du soleil et savourant les bienfaits de l'ombrage, je chassai les pensées qui venaient de mettre au grand jour ma prudence ou plutôt ma poltronnerie, et je me tins ce langage : C'est une chose bien singulière que d'habiter une contrée où vous ne pouvez faire un pas sans être exposé, non à voir, cela n'est heureusement pas possible, mais à craindre à tout instant que votre tête, si convoitée des sectateurs de Mahomet, vous soit enlevée; qu'elle soit ensuite portée au bout d'une pique ou jetée au fond d'une sacoche, puis accrochée en triomphe devant la tente d'un chef de tribu, ou à la porte d'un marabout, comme celles, si nombreuses, qui sont arrangées en grains de chapelet, au-dessus de la porte de la Kasbah. On éprouve en ce moment où la pensée erre et se perd dans ces visions sinistres un je ne sais quoi qu'il est impossible de définir (c'est toujours de la peur, mais ce n'est pas tout à tait la peur), on s'imagine voir la mort courir à vos trousses, tantôt armée d'un yatagan et vous tranchant poliment le cou, tantôt avec un simple poignard vous traversam

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délicatement le cœur, tantôt cachée derrière un buisson et vous envoyant adroitement une balle dans la tête. On dira toutcequ^on voudra, les stoïciens auront beau nous prêcher qu'ils ne s'émeuvent de rien et les. hommes, à tout fendre^ qu'ils n'ont jamais peur, cela est possible quand ils fendent, mais quand ils doivent ètrt fendus , il n"'en est plus ainsi !

Je n'étais plus qu'à un kilomètre du camp lorsque j'aperçus un groupe d'Arabes venant de mon côté sur le même sentier. Je m'arrêtai et je reconnus que c'était des femmes bédouines et leurs enfants portant des paniers à provision. Je continuai à marcher courageusement, bien certain que je ne serais ni assassiné ni enlevé. Les femmes arabes sont, d'ailleurs trop habituées à faire les volontés de l'homme et à satisfaire ses caprices pour oser commettre une mauvaise action, même sur un roumi. Fier de cette réflexion je marchai hardiment en face de mon ennemi. Parvenu à une faible distance, les femmes évitèrent mon regard en couvrant leur visage et marchèrent quelques instants à côté de moi, ne me lorgnant que d'un œil, mais quel œil! les Bédouines sont richement dotées de ce côté.

Les trois garçons ayant aperçu à une faible distance un noyer chargé de fruits, laissèrent aller les femmes et furent cueillir des noix. L'un d'eux se détacha et vint me dire bonjour Tebib. Etonné de cet acte de politesse, je demandai à ce garçon s'il méconnaissait, il me répondit qu'il m'avait vu à Alger et qu'il me reconnaissait à mon uniforme. L'un des gamins monta sur l'arbre en faisant tomber des noix ; des deux restés à terre, l'un les mangeait à mesure qu'elles tombaient, l'autre en remplissait ses poches, oubliant ainsi la part

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qui devait revenir à celui qui était sur l'arbre. Je restai pour voir corn nient la chose s'arrangerait. Ce fut comme d;;nj Thistoire des trois larrons. Une querelle s"'ensuivit et je pris plaisir à l'envenimer ; voyant qu'elle allait prendre une tournure un peu dramatique, j'intervins en leur montrant quelques pièces de monnaie. A cette vue, le calme se rétablit. Je donnai quinze centimes à celui qui n'avait pas eu de noix et cinq seulement aux deux autres. Je repris ma route et un quart d'heure après j'étais au camp. En arrivant, j'aperçus, à travers les tentes de feuillage, un chapeau de femme, de dame, ma foi. Je n'en pouvais croire mes yeux; car une dame, au milieu d'un camp si mal établi et si près de l'ennemi, c'était un événement d'autant plus saisissant, que peu de Françaises avaient touché encore le sol algérien depuis notre arrivée. Le contraste frappant de cette toilette, au chapeau empanaché, avec l'aspect si prosaïque du paysage qui l'entourait et les allures de ceux qui l'habitaient, faisait comprendre que le sexe aimable n'était pas fait pour le camp, ni le camp pour lui. C'était la femme, bien courageuse et bien dévouée, d'un capitaine, récemment débarquée, et qui venait passer la journée avec son mari. Il n'y avait rien à dire et son apparition au camp était toute naturelle. Nous la félicitâmes d'avoir eu le courage de braver la chaleur, la poussière et les mauvais chemins pour oser venir si près de Fcnnemî. Elle nous répondit en riant : Eh bien ! si je suis en danger et attaquée, j'espère pouvoir compter d'abord sur mon mari, puis sur vous tous, messieurs, pour me défendre : on ne pouvait mieux dire.

Accablé par la chaleur, je me disposais à faire une sieste en règle, mais messieurs les Arabes en avaient

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disposé autrement. Contrairement à leurs habitudes, au lieu de suivre et de pratiquer les exhortations du mouezin sous Tombrage de quelque oranger, ils vinrent à rimproviste se livrer à une fusillade qui mit tout le monde sous les armes. Deux heures après, nous rentrâmes au camp avec deux blessés seulement.

Pendant mon court séjour au camp de Birkadem je fus invité par la tribu des Beni-Moussa, à assister à une fête de nuit donnée à l'occasion de Topération de la circoncision sur Fenfant d^un chef. On trouvera les détails de cette fête si originale au deuxième volume.

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