‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 12 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Origine et fortune de Témir Ahd-el-Kader. — Son traité avec Desmichels. — Conséquences désastreuses de ce traité. — Incertitude du gouvernement sur Toccupation de l'Algérie. — Inquiétude des Colons. — Envoi d'une Commission. — Rappel de Berihezême et son remplacement par le général d'Erlon. — Faiblesse de d'Erlon. — Insurrection des Arabes. — Victoire de la Sickak par Bugeaud. — D'Erlon est remplacé par Clauzel. — Victoire sur les Adjoutes. — Expédition de Mascara .

Si sobre que je désire être des détails administratifs de la colonie, je ne puis m'empêcher de relater, au point de vue de Thistoire de notre occupation, un fait quia été la cause de Pélévation si rapide de la puissance d'Abd-el-Kader et de la lenteur de la colonisation, le prétexte de presque toutes nos expéditions, et, finalement, des dépenses énormes en hommes et en argent que la France a dû subir, jusqu^au moment où cet homme étonnant a dû enfin, devant la bravoure de notre armée, mettre bas les armes et se constituer prisonnier. On devine déjà que je veux parler du désastreux traité Desmichels.

Quand on aura lu les documents qui vont suivre, on sera facilement convaincu que, sans ce malencontreux traité, jamais Témir ne serait arrivé à ce degré de puissance, qui lui a permis de traiter, d'égal à égal, sans

mesure aucune, avec nos gouverneurs, et de lancer ces paroles insolentes au maréchal d'Erlon : « A toi la mer, à moi la terre ! »

Voici les termes du traité :

Le général Desmichels, commandant les troupes françaises dans la province d'Oran, et l'émir Abd-el- Kaderont arrêté les conditions suivantes :

Article premier. — A dater de ce jour, les hostilités entre les Arabes et les Français cesseront. Le général commandant les troupes françaises, et l'émir, ne négligeront rien pour faire régner l'union et Tamitié qui doivent exister entre deux peuples que Dieu a destinés à vivre sous la même domination; à cet effet, des représentants de l'émir résideront à Oran, Mostaganem et Arzew; de même que, pour prévenir toute collision entre les Français et les Arabes, des officiers français résideront à Mascara.

Art. 2. — La religion et les usages musulmans seront respectés et protégés.

Art. 3. — Les prisonniers seront immédiatement rendus de part et d'autre.

Art. 4. — La liberté du commerce sera pleine et entière.

Art. 5. — Les militaires de l'armée française qui abandonneront leurs drapeaux, seront ramenés par les Arabes ; de même les malfaiteurs arabes qui, pour se soustraire à un châtiment mérité, fuiraient leurs tribus et viendraient chercher un refuge auprès des Français, seront immédiatement remis aux représentants de l'émir résidant dans les trois villes maritimes occupées par les Français.

Art. 6. — Tout Européen qui serait dans le cas de voyager dans l'intérieur, sera muni d'un passe-port visé

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par le représentant de Témir à Oran, et approuvé par le général commandant. »

La convention que nous venons derapporter est celle qui fut envoyée en France, et que Ton regarde comme officielle ; mais les contractants signèrent en outre des articles secrets qui réglaient d'une manière spéciale les intérêts des Arabes, et leur concédaient de nombreux avantages. L^existence de ces articles, non avoués par le général Desmichels, ignorés même du gouvernement français, donna naissance à des récriminations sans nombre qui, de prime abord, rendirent intolérables nos rapports avec Abd-el-Kader.

En voici le texte :

Article premier. — Les Arabes auront la liberté de vendre et d'acheter de la poudre, des armes, du soufre, enfin, tout ce qui concerne la guerre.

Art. 2. — Le commerce de la Merza (Arzew), sera sous le gouvernement du prince des croyants, comme par le passé, et pour toutes les affaires. Les cargaisons ne se feront pas autre part que dans ce port. Quant à Mostaganem et à Oran, ils ne recevront que les marchandises nécessaires aux besoins de leurs habitants, et personne ne pourra s'y opposer. Ceux qui désirent charger des marchandises devront se rendre à Merza.

Art. 3. — Le général nous rendra tous les déserteurs, et les fera enchaîner. Il ne recevra pas non plus les critninels. Le général commandant à Alger n'aura pas de pouvoir sur les musulmans qui viendront auprès de lui avec le consentement de leurs chefs.

Art. 4. — On ne pourra empêcher un musulman de retourner chez lui quand il le voudra.

Sur la foi de la première partie du traité, plusieurs

négociants d^Alger s'empressèrent d^établir un comptoir à Arzew ; mais quelle ne fut pas leur surprise, lorsqu'ils se virent soumis au monopole qu'Abd-el-Kader prétendait exercer dans cette place ! A l'exemple du pacha d'Egypte, dont il avait étudié la politique lors de son voyage à La Mecque, l'émir s'était constitué le seul négociant de ses États ; il avait interdit aux Arabes de traiter directement avec les Européens, et prescrit de livrer leurs denrées à son oukil, moyennant des prix fixés par lui. L'oukil revendait ensuite aux marchands européens, à un taux exorbitant.

Le commerce se trouvant entravé par le manque de libre concurrence, un représentant des maisons françaises à Arzew, porta plainte au général Desmichels qui ne répondit que par des paroles évasives. Plus tard le sous-intendant civil d'Oran, reproduisit les mêmes griefs, au point de vue de l'intérêt public; mais le mal était fait, et le général se retrancha encore derrière des faux-fuyants.

Pendant que nous subissions les conséquences de l'impériticdiplomatiquedu général Desmichels, l'émir, de son côté, en butte aux rivalités de plusieurs chefs arabes, était sur le point de voir s'écrouler l'édifice encore fragile de sa puissance ; bien certainement, s'il n'avait prévu Tinfluencc et la puissance que ce traité lui faisait entrevoir dans l'avenir, il aurait succombé à l'effort combiné de ses compétiteurs, dont l'un, Mustapha-Ben-Ismaël, chef des douers, avait été Aga, sous la domination turque. Homme très intelligent, celui-ci jouissait, depuis de longues années, d'une influence considérable dans toute la province d'Oran. Issu d'une des plus grandes familles du pays, la position de ses parents et celle qu'il avait acquise lui-

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même, par ses hautes qualités, ne lui permettaient pas, disait-il, de se soumettre à un pâtre^ fils lui-même de pâtre.

L'autre, compétiteur d'Abd-el-Kader-, était Kadouër- Ben-el-Morli, chef des Bordjia : cédant à Pinfluence de ces deux hommes, les Beni-Amer, tribu la plus populeuse de la province d'Oran, se refusèrent de payer l'achour à Témir, sous le prétexte que la cessation de la guerre rendait cet impôt inutile. Abd-el-Kader, émii de ce refus, mais non vaincu, résolut de s'en venger ; mais, en homme rusé, il ne voulut pas leur déclarer la guerre avant de s'être assuré le concours de quelques cheiks des Beni-Amer même ; et, afin de les lier plus intimement a ses projets, il réunit le plus grand nombre de cheiks, dans une mosquée de Mascara. Là il leur fit comprendre combien tous les musulmans étaient liés par rimpérieuse obligation de contribuer aux charges de l'État, afin de combattre, de vaincre et de repousser l'ennemi commun. Les Beni-Amer payèrent l'achour ; les douers et les ozmelas, habitués par l'appât du pillage, à servir d'instrument au gouvernement turc, avaient déjà commencé les hostilités et les continuèrent malgré l'ordre qu' Abd-el-Kader leur envoya de cesser et de s'arrêter. Mustapha-Ben-Ismaël ne tint aucun compte de cette injonction, et détermina ses partisans à se mettre en pleine révolte contre l'émir. Abd-el- Kader, voyant son autorité méconnue, planta ses tentes sur le territoire des rebelles. A peine installé, Mustapha Ben-Ismaël marcha sur lui et mit son armée en pleine déroute ; et, sans la nuit qui vint trop tôt mettre fin au combat, j'ai entendu Mustapha Ben-Ismaël, pendant une visite que je lui fis, lors de l'expédition de la Tafna avec le généra). Leydet, nous dire que l'émir n'eut

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pu échapper, et qu'il serait tombé en son pouvoir.

Ce succès inespéré encouragea les ennemis de Témir. Sidi-el-Arabi leva à son tour Tétendard de la révolte, et plusieurs autres chefs, mécontents, imitèrent son exemple. Ici se passa un des épisodes les plus remarquables de notre occupation : si nous avions eu à la tête du gouvernement, un chef intelligent, qui eût été seul responsable de la représentation de la France, il eût bien certainement, en profitant de ce qui allait se passer, donné une grande impulsion au progrès de la colonie, tout en évitant les guerres continuelles qui ont eu lieu depuis cette époque.

Dans cette période si troublée et si remplie dMnquiétudes, le brave et intelligent Lamorimon, qui connaissait si bien les Arabes, se dévoua en allant parcourir les tribus voisines d'Alger. Il leur .'apprit le but de sa visite, le désir sincère qu'il avait de connaître, de satisfaire leurs besoins réels, et leur donna l'assurance formelle qu'elles seraient à l'avenir traitées avec justice.

Ces paroles conciliantes ramenèrent la confiance chez ces tribus, et elles se mirent de nouveau à approvisionner nos camps et nos marchés.

Le général baron Voirol vint remplacer le général Avisard et fut chargé de faire l'intérim du général en chef duc de Rosvigo, obligé de rentrer en France pour cause de maladie. Le gouvernement, bercé de l'espoir qu'un prompt rétablissement permettrait au duc de Rovigo d'aller reprendre son poste, ne l'envoyait qu'à titre d'intérimaire.

Ces prévisions ne se réalisèrent pas, l'ancien ministre de l'Empire mourut au mois de juin i833, et cependant la position incertaine du général Voirol resta la mcmc.

Le nouveau chef ne se laissa pas arrêter par ce qu'il y avait d''embarrassant dans sa situation personnelle ; il n'envisagea que s«s devoirs, et s'en acquitta souvent avec bonheur, toujours avec dévouement et intelligence.

Dès son arrivée, il fit poursuivre avec activité le tracé des routes, il créa les sphahis d'Elfahs (aujourd'hui gendarmes maures), destinés à prêter main-torte à notre gendarmerie trop peu nombreuse et à concourir à la défense commune du territoire. Comme complément de cette idée, il isntitua dans la banlieue d'Alger des milices indigènes destinées à garder en été les blockhaus et les postes que leur position malsaine rendait dangereuse pour des troupes européennes.

Mais le général Voirol, qui n'était qu'un chef intérimaire de la province d'Alger, se trouva en présence d'un autre chef de la province d'Oran, muni aussi de pleins pouvoirs ; c'était le général Desmichels, et celui-ci, pour ne pas contredire les stipulations qu'il avait contractées avec Abd el-Kader, empêcha l'acceptation des propositions qui nous furent faites par les chefs indigènes.

Voici ce qui se passa :

Après la défaite d'Abd el-Kader, les chefs de la petite armée victorieuse, prévoyant qu'ils ne pourraient résister à la puissance que l'émir s'était déjà acquise, et que le traité Desmichels avait si fortement consolidée, se réunirent en assemblée ; et, d'un commun accord, résolurent de taire une complète soumission aux Français. Pour s'assurer notre appui, ils proposèrent au général Voirol,. puis au général Desmichels, de se reconnaître sujets de la France, promettant sûrement, à l'aide de quelques secours, le renversement d'Abd-el-

Kader, Cette proposition, si loyalement faite, fut repoussée, non par le général Voirol, qui trouvait là une belle occasion de l'accepter, mais par le général Desmichels. Celui-ci fit plus encore ; il se transporta à quelque distance d'Oran, afin de protéger Témir et d'en imposer à ceux qu'il aurait dû protéger de toutes ses forces.

Abd-el -Kader, trouvant un auxiliaire aussi débonnaire, recommença la lutte, et n'eut qu'à se présenter pour vaincre. Les chefs insurgés, se voyant ainsi abandonnés par le général, se dispersèrent sagement à l'approche de l'armée de l'émir. Cette victoire, si facilement gagnée, remit Abd-el-Kaderen possession de toute sa puissance ; Tlemcem, qui était dévouée aux chefs insurgés, en apprenant leur échec, fit sa soumission à AbJ-el-Kader, et le reçutavec enthousiasme. C'est donc à nous qu'Abd el Kader dut le relèvement de sa puissance ; les événements ultérieurs ont prouvé comment il nous en a récompensés.

Maître, sans conteste, de toute la province d'Oran, depuis le Shélif jusqu'à l'empire du Maroc, Abd-el- Kader donna un essor illimité à ses projets ambitieux; il eut aussitôt la pensée bien naturelle de placer sous sa domination les provinces d'Alger et de Titery, en attendant le tour de celle de Constantine. La faiblesse que nous déployions à son égard, et le mirage que sa puissance croissante exerçait sur tous ses coreligionnaires, dont les chefs étaient déjà à moitié déconsidérés, lui permettaient bien d'aspirer à la domination générale de toute la Régence ; et, nouveau Jugurtha, plus heureux que lui, il dut rêver notre expulsion.

Après son succès, l'émir eut l'audace d'annoncer sa victoire au général Voirol, en lui disant que, grâce à

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son alliance, toute la région occidentale de l'Algérie était calme et soumise ; et, en chef supérieur, dominant le général, il engagea celui-ci à ne faire aucun acte de répression sur les tribus de l'Est. Il se proposait d'y aller lui-même, sous peu de jours, et d'y mettre tout en ordre. On ne peut être plus impudent, et on peut juger par ses paroles de Topinion qu'il se faisait de notre gouvernement. Heureusement, le général Voirol était seul, et n'avait à côté de lui aucun collègue qui put affaiblir ou arrêter sa pensée. Aussi s'empressa-t-il de répondre à Abd-el-Kader : « Votre limite, à vous, lui dit le général, c'est le Shélif ; au delà vous n'avez aucune autorité ; et je vous crois trop sage pour entreprendre un voyage qui changerait immédiatement la nature de nos rapports. » Cette réponse brève et énergique porta juste ; Abd-el-Kader renonça à sa mission de pacifier tout le pays. Mais l'Emir, qui n'était pas homme à se laisser abattre si facilement, avait son homme : c'était le général Desmichels, auprès duquel toutes les ressources de son génie diplomatique trouvaient un accès si facile. Le général l'écouta encore peut-être avec trop de bienveillance et de facilité; mais apercevant, quoique un peu tard, l'abîme dans lequel l'émir voulait l'entraîner, il repoussa, d'accord avec nos chefs d'armée, les propositions de l'émir et déjoua ses nouveaux artifices.

La prise d'Alger avait provoqué en France un immense enthousiasme ; il n'y avait alors qu'un cri pour la conservation et la colonisation de ce beau pays. Le gouvernement de Juillet s'y montra d'abord très sympathique, et le témoigna en envoyant le général Clauzel remplacer le maréchal de Bourmont. Clauzel, en etîet, s'était montre à la Chambre et partout grand

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partisan de la colonisation. Mais les insuccès qu'il éprouva dès son début ou d'autres causes inconnues l'ayant fait rappeler, firent suspecter les intentions du gouverneur. Le bruit courut alors d'engagements pris avec les puissances étrangères, et l'opinion publique s'en étant indignée, la conservation d'Alger devint un point d'honneur national. Le gouvernement, flottant sans cesse, et n'osant prendre une résolution franche et décisive, afin de donner satisfaction à l'opinion qui se manifestait d'une manière générale, crut devoir nommer une grande commission, composée d'hommes spéciaux pour chaque chose, et attendre son rapport avant de se prononcer. En agissant ainsi, il se dégageait de toute responsabilité, et reculait, pour quelques temps, toute décision définitive. Cette commission, composée d'hommes ayant occupé avec distinction de hautes positions administratives, fut accueillie avec ]oie par tous les partisans de l'occupation. En Afrique, pas un habitant, civil ou militaire, ne pouvait douter de l'impression favorable que le pays produirait sur chacun des membres dès qu'il l'aurait vu. Seulement, l'armée et les colons, qui habitaient Alger depuis quelque temps, trouvèrent bien extraordinaire que le gouvernement, après quatre années d'occupation, après les sacrifices que la France s'était déjà imposés depuis la conquête, et après les documents nombreux qui avaient dû lui parvenir par la voie civile et militaire, en fût réduit encore à réclamer de nouveaux renseignements, et osât manifester, en face de l'Europe entière, des doutes sur cette occupation.

Cette conduite tortueuse explique la fausse position des généraux qui ont gouverné l'Algérie pendant cette période, et doit excuser, en grande partie, les

fautes qu'ils ont pu commettre, à cause du manque des moyens que le gouvernement leur refusait, et parce que leurs actes étaient forcément commandés, à quelques exceptions près, par les agissements des Arabes. • ^

Du reste, comme tout le monde s'y attendait, les hom.mes intelligents qui composaient la commission, après avoir visité les points occupés, recueilli les documents spéciaux qui leur avaient été préparés, et s'être assuré par eux-mêmes de leur véracité, firent un rapport très afïirmatif sur le maintien de cette colonie et son annexion à la France.

Le ministère ne s'en tint pas là ; le rapport, sous la présidence du duc Decazes, subit à Paris une nouvelle révision de la part d'une assemblée qui ne comptait pas moins de dix-neuf membres, et celle-ci, en fin de compte, confirma, par dix-sept voix contre deux, le jugement de la commission. Après ce double vote, on aurait pu croire que le gouvernement se trouverait sufïisamment éclairé, et que des mesures énergiques serafent prises pour parer aux besoins civils et militaires qui pourraient naître en Algérie dans l'intérêt de l'occupation.

Il n'en fut pas encore ainsi. Les événements qui surgirent successivement prouvèrent, malheureusement pour la France, que le ministère, ou mieux les bureaux, conservèrent le même doute, sinon la même opposition. C'est ce dont on pourra se convaincre par ce qui va suivre.

Le seul résultat du jugement de la commission fut de concentrer les affaires de l'Algérie sur un seul personnage, et de faire cesser le dualisme, qui ayant régné jusqu'alors, avait produit les plus fâcheux effets. L'in-

tendant civil, qui jouissait des mêmes prérogatives que le général commandant en chef, fut supprimé, et le pouvoir concentré sur un général qui prit le nom de gouverneur général de nos possessions d'Afrique.

CY'tait un progrès ; seulement cette mesure exigeait le choix d'un homme expérimenté, intelligent, et assez Jeune pour que ses facultés eussent encore Ténergie nécessaire pour lutter et résister à Pinfluence d'un personnage qui avait déjà donné des témoignages évidents d'une ambition démesurée et d'une finesse intellectuelle si remarquable. Ce personnage c'était Abd-el- Kader. Entre tous les militaires et les civils qui s'appelaient le duc Decazes, le duc de Mortemart, Clauzel, et Danremont, le gouvernement donna la préférence au comte Drouet-D'Erlon, officier général de mérite, et sans contredit l'une de nos gloires militaires les plus pures et les mieux éprouvées. Mais, les quinze années d'inactivité qu'il venait de passer, pesaient un peu sur sa personne, et avaient en outre rouillé ses ressorts militaires ; sans vouloir porter en rien l'intégrité de ses facultés, on pouvait bien douter un peu de l'énergie qu'il aurait nécessairement à déployer en présence des fonctions épineuses et importantes qu'il devrait avoir à remplir : il avait soixante-dix ans.

En arrivant à Alger, le nouveau gouverneur aurait voulu conserver, comme commandant en chef de l'armée, le général Voirol, qui, connaissant le pays, avait fait preuve de grandes capacités administratives et militaires. Mais celui-ci ne crut pas devoir accepter un poste secondaire, après avoir été le chef suprême.

Telle était notre situation politique et militaire en Algérie, vers le milieu de Tannce 1834.

Malgré certaines hésitations, faciles à comprendra, Tadministration du général Voirol avait plus avancé nos affaires que celle qui l'avait précédée. Mise en regard de celle du duc de Rovigo, elle prouva, qu'entre la rigueur et la faiblesse, une gestion modérée et ferme devait et pouvait avoir des résultats plus satisfaisants. Mais le général Voirol laissait trop voir qu'il n'osait pas franchir les limites qu'il croyait fixées par ses pouvoirs intérimaires. Sans cela, son intelligence et son caractère résolu, mais conciliant, lui eussent bien certainement fait secouer le joug que l'intendant civil Pichon sut habilement lui imposer ; il aurait ainsi mis à exécution des projets administratifs et militaires sérieux qui eussent capté la confiance du gouvernement et changé son mandat provisoire en mandat définitif. Son départ fut un malheur pour la colonie, puisqu'il devait être remplacé par l'intègre mais trop débonnaire général d'Erlon.

L'armée et la population civile appréciant le caractère conciliant du général Voirol, et les services qu'il avait déjà rendus pendant son intérimat, firent des démarches actives pour l'engager à rester. Il persista dans la résolution de donner sa démission et quitta le pays en n'y laissant que des regrets. Le gouverneur perdit en lui un bon conseil qui lui aurait évité très probablement bien des faiblesses; l'armée, un bon général ; la colonie, un administrateur habile, et un défenseur dévoué.

En attendant, Abd-el-Kader ne perdait pas son temps. Il avait soin d'entretenir son influence sur les provinces d'Oran et de Titery, et le nouveau gouverneur perdit, presque en arrivant, une bonne occasion d'affirmer sa puissance. Les Adjoutes, tri' a remuante,

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guerrière et très influante, mécontents de leur Caïd, en demandèrent un autre au gouverneur, et celui-ci, après avoir consulté TAga, garda le silence et ne leur répondit pas. Pendant que les Adjoutes attendaient une réponse, un vol de bestiaux important fut commis près d'Alger. Il paraissait naturel, après un acte qui pouvait être isolé et spécial à quelques individus, de faire des investigations, de rechercher les coupables et de les faire punir sévèrement par leurs coreligionnaires. Au lieu de recourir à ce moyen légal et rationnel, le gouverneur voulut, probablement sur de mauvais conseils, faire acte d'autorité en envoyant une expédition et en faisant une razia sur les Adjoutes qu'il croyait être les coupables. Cette opération eut un résultat fâcheux, celui de nous aliéner des tribus amies, ou du moins qui avaient manifesté l'intention de l'être et qui avaient cessé de nous être hostiles. Irritées de Tacte qu'on voulait exercer sur elles, alors qu'elles étaient innocentes, les deux tribus bravèrent notre autorité, tombèrent inopinément sur nos villages et massacrèrent indistinctement tous les Européens qu'ils rencontrèrent dans la plaine. Un grand nombre de tribus, qui ne demandaient pas mieux que de s'insurger, se joignirent à elles ; la révolte devint générale sur toute la plaine, et s'étendit jusqu'aux environs d'Alger. Les colons, effrayés, quittèrent leurs propriétés, heureux de pouvoir rentrer à Alger avec leurs femmes et leurs enfants, et laissant à l'ennemi, qui ne s'en tit pas faute, la liberté de mettre le feu à leurs demeures. Tous les établissements de la plaine qui étaient encore modestes, il est vrai, furent incendiés. On prétend que cet insuccès impressionna vivement le gouverneur, et le rendit très réservé dans I. — Douze ans e.s Algérii;. 1 1

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les décisions qu'il eut ultérieurement à prendre. Ces événements eurent pour résultat d^augmenter considérablement le pouvoir d'Abd-el-Kader, surtout dans la province d'Oran. Le comte d'Erlon s'en étant aperçu en attribua la cause principale au traité Desmichels, et s'en montra d'abord très irrité. Abd-el-Kader, instruit de ses dispositions hostiles à l'endroit de ces conventions, lui dépécha son secrétaire intime, Miloud- Ben-Harach, homme intelligent, rusé comme tous les Arabes, et d'une remarquable stature. Ce chef eut, à ce qu'il paraît, le talent de calmer le ressentiment du gouverneur, car il quitta Alger comblé de présents. Abd-el-Kader, encouragé par cette réception et peutêtre aussi étonné d'un résultat qu'il était loin d'espérer, se livra plus que jamais à ses projets d'agrandissement. Certain de ne plus rencontrer d'oppositions sérieuses, il envoya des émissaires dans toute la province de Titéry, et même dans celle d'Alger, afin de prévenir les tribus qu'il se rendrait incessamment auprès d'elles pour étudier leurs besoins et faire constater sa puissance. Le comte d'Erlon, instruit des agissements de l'émir, et imitant ici le général Voirol, lui intima l'ordre de ne pas dépasser le Shélif. Abdel-Kader, surpris d'un langage aussi impératif, qu'il était loin de supposer chez Je vieux gouverneur, comme il l'appelait, voulut passer outre parla voie des armes. Mais effrayé par le choléra qui faisait des ravages affreux par toute la contrée, et obéissant aux conseils de Ben-Harach, il resta tranquille. Après de mûres réflexions, provoquées par le changement qui semblait s'être opéré dans les dispositions du gouverneur à son endroit, il résolut de placer auprès de lui un de ses défenseurs. Dès qu'il en eut obtenu la permission, il

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choisit, pour le représenter, le juif Ben-Durand, homme habile, intelligent et astucieux au dernier degré. Elevé en Europe, connaissant Tltalie et la France, il parlait le français presque avec distinction. Avant notre arrivée à Alger, il remplissait les fonctions de premier drogman du Dey. A peine arrivé à Alger, il ne tarda pas à exercer sur Tesprit honnête du gouverneur une influence qu'on peut dire illimitée, tant il était parvenu à capter sa confiance. Le palais du gouvernement lui était ouvert à toute heure ; il sut créer entre lui et d'Erlon, une telle intimité, que celui-ci ne pouvant plus se passer de lui, il devint, sinon son contrôleur, du moins son conseiller intime. Tout le monde, militaires et colons, connaissant le caractère du rusé enfant d'Israël, déplorait son funeste voisinage et tous le voyaient avec peineaccompagner le gouverneur en voiture dans ses promenades quotidiennes ; en comparant la figure modeste et placide du comte d'Erlon à côté de le tête haute, et de la figure arroj^ante de Ben-Durand, on aurait pu croire facilement que le chef n'était pas celui qui Pétait réellement.

Pendant que les choses se passaient ainsi à Alger, les colons français d'Arzew se plaignaient du monopole que l'émir y exerçait. Quand d'Erlon en parla à Ben-Durand, celui-ci lui répondit que son maître était obligé d'agir ainsi ; et, afin de convaincre le gouverneur, il lui montra le traité secret fait avec le général Desmichcls. D'Erlon resta stupéfait ne pouvant croire qu^un chef secondaire eût pu se permettre de faire de pareilles concessions, sans en instruirele gouvernement. Il demanda aussitôt le rappel de Desmichels et le remplaça par le général Trézel, son chef d'état-major.

Le rappel de Desmichels contraria vivement, comme

on peut le penser, Abd-el-Kader; la fausse position où s'était mis ce général lui garantissait sa neutralité, mieux que cela encore, son appui. Mais il avait, auprès du comte d^'Erlon, son rusé représentant et il espérait qu'il serait assez habile pour le ramener à de meilleurs sentiments.

Ces événements n'étaient pas de nature à ramener et à entretenir la confiance en Algérie. A ce moment, le maréchal Clauzel, qui avait quitté à regret Alger, faisait force démarches pour y revenir. Comptant sur ses bonnes et intelligentes intentions, il avait à coeur la conservation et le progrès de notre colonie. Thiers, à qui il s'était ouvert et qui partageait les mêmes idées à l'égard de l'Algérie l'encourageait ; et, pendant que Bugeaud battait Abd-el-Kader à la Sickak, Clauzel plaidait chaudement auprès des Chambres la cause de notre jeune colonie. Son retour à Alger fut résolu. Toutefois, comme il avait manifesté des doutes sur le bon vouloir des chambres et même du gouvernement, Thiers, président du conseil, le rassura par ces paroles : « Non seulement nous vous donnerons en hommes et en matériel tout ce qui vous manquera, mais, dès que vous serez à l'œuvre, si dix mille soldats vous sontnécessaires pour triompher plus rapidement et plus complètement, demandez-les et nous vous les enverrons.» Un plus grand obstacle reste encore à surmonter, dit Clauzel, c'est le mauvais vouloir des bureaux de la guerre ; Dieu sait, ajouta-t-il, si jamais les Arabes ont si bien défendu leur pays que certains Français le font pour eux. » Le plan du maréchal était d'envahir en même temps les trois provinces, d'occuper les villes principales, d'y laisser une garnison et des postes suffisants. Il comptait sur une armée de quarante mille

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hommes qui lui avait été promise; il aurait pu, en effet, avec ce chiffre, accomplir le résultat obtenu plus tard par Bugeaud avec 80,000 hommes. Au moyen de ce contingent, il aurait empêché la puissance de Témir de se développer, avancé ainsi les progrès de la pacification du pays et économisé de grands frais à la France.

Abd-el-Kader, enivré des succès inespérés qu'il avait obtenus et de ceux que semblait lui promettre le présent, ne connaissait pas de limites à son ambition ; il se faisait même gloire de divulguer ses projets ; les officiers français, qui avaient été détachés auprès de lui, supportaient difficilement le caractère hautain et protecteur qu'il prenait à leur égard. En voici du reste une preuve : Au mois de Juin, le gouverneur s'étant rendu à Oran, Fémir lui souhaita la bienvenue, en lui disant qu'il était charmé de le voir dans^on royaume! L'insidieux Ben-Durand proposait en même temps au comte d'Erlon de régulariser et de compléter le traité conclu avec le général Desmichels. Le comte d'Erlon, fasciné par cet homme astucieux, aurait peut-être accédé à sa demande. Heureusement le général Trézel, qui était là, combattit vigoureusement toute concession nouvelle. Ce refus du général Trézel, rapporté à Abdel-Kader, fut bien certainement l'origine du malheureux combat de la Macta. Mais, si désastreuse qu'ait été cette affaire, le général Trézel a bien racheté son échec paroles services qu'il a rendus à la France et à l'Algérie, en s'opposant aux concessions que Ben- Durand aurait arrachées certainement à la faiblesse du gouverneur. Tous ceux qui ont connu le général Trézel ont pu apprécier son caractère ferme et loyal, son intelligence et surtout son sentiment très élevé de

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la dignité nationale. Irrité de la conduite d'Abd-el- Kader et de son audace à notre égard, il ne put résister à la nécessité de l'arrêter ; et après avoir sollicité en vain du renfort auprès du gouverneur, il se décida à courir les chances d'une défaite ou d'une victoire, convaincu que c'était le seul moyen d'appeler l'attention de la France sur la faiblesse du gouverneur, et sur l'influence dangereuse pour la colonie qu'acquérait tous les jours Abd-el-Kader.

D'Erlon fut rappelé en France et remplacé par le maréchal Clauzel qui débarqua à Alger, le 8 juillet i835. Dès son arrivée il s'aperçut combien notre influence s'était amoindrie sous la faible administration du comte d'Erlon. Encouragés par notre faiblesse, les Adjoutes et les Isser avaient repris leur brigandage. Maîtres de toute la plaine, ils arrivaient jusqu'aux massifs d'Alger et y égorgeaient nos postes. Sidi-Ben- Harach, notre ancien aga et ami, était devenu bey de Milianah sous les ordres d'Abd el-Kader. Ayant manifesté des sentiments hostiles avec des forces considérables, le maréchal Clauzel crut devoir mettre ordre à ses dispositions belliqueuses. Il réunit les quatre ou cinq mille hommes dont il pouvait disposer, alla au devant de l'aga, et le mit complètement en déroute, en refoulant tous les Arabes dans les montagnes. En se retirant, Clauzel profita de l'occasion pour traverser le territoire des Adjoutes et détruire tout ce qu'il rencontra de gourbis et de moissons. Les habitants avaient fui à son approche. Cette leçon, quoique peu importante, produisit l'effet qu'on pouvait en attendre. Les Arabes, s'aperçurent que le gouvernement était entre les mains d'un homme qui saurait faire respecter son autorité.

La province d'Oran était tombée dans un état dé-

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plorable de faiblesse ; Abd-el-Kader y était devenu le maître souverain. Le général D'Arlanges, réduit presque à Pinaction parla faiblesse de la garnison, repoussait avec peine, de ses retranchements, les attaques et les insultes des tribus non soumises. Heureusement, l'expédition de Mascara fut résolue; des renforts assez considérables ne tardèrent pas à arriver à Oran et à donner un peu de liberté et de sécurité aux assiégés. L'armée expéditionnaire, forte de 11,000 hommes, quitta Oran, le 25 novembre. Elle avait parmi les officiers généraux, le vaillant et si sympathique prince, le duc d'Orléans, qui avait voulu s'associer à l'expédition destinée à venger le revers de la Macta. Cette expédition eut l'avantage de battre l'émir, et de le chasser de Mascara. Mais elle n'eut qu'un résultat bien imcomplet. puisqu'en ne le poursuivant pas on lui laissait tous les moyens et toutes les facilités pour réorganiser son armée. Des officiers de mérite, faisant partie de cette expédition, prétendaient que l'armée était en état de faire davantage.

C'était aussi, disait-on, l'avis du prince. Le maréchal, après avoir quitté Mascara, se dirigea sur Tlemccn oii il entra, sans coup férir, et y laissa une trop faible garnison dans le Méchouard sous les ordres du commandant Cavaignac. Nous y retrouverons celui-ci, en racontant l'expédition de la Tafna par le général Bugeaud.

Dans les temps anciens, Tlemcen faisait partie de la Mauritanie césarienne. C'était la Trémitia colonia des Romains. Les Maures en firent plus tard le siège du royaume. Elle reconnut pendant quelque temps, au xvi(= siècle, la domination espagnole ; puis, les Turcs s'en emparèrent, et le dey Hassan la détruisit en 1670.

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Les environs et toute la vallée de PYsser sont d'un aspect délicieux; le paysage surprend agréablement les personnes qui viennent de traverser le pays aride et accidenté qui sépare Tlemcen d'Oran. La ville est placée auprès du Djebel-Tierné et du Haniff qui s'élèvent de plus de six cents mètres au-dessus de la mer, et qui lui procurent un abri très salutaire contre le vent du désert.

Le maréchal Clauzel, arrivé le 12 décembre à Mostaganem, repartit presque immédiatement pour Oran, d'où il espérait pouvoir s'élancer sur Tierncen après avoir donné deux ou trois jours de repos à ses troupes. Mais il avait calculé sans les nécessités des immenses approvisionnements que comportent les armées régulières et les lenteurs qu'ils entraînent. Pris tout à coup d'un excès de découragement, le maréchal, qui venait de promulguer peu de jours auparavant l'arrêté qui divisait en trois beyliks la province que le traité Desmichels avait cédée à Abd-el-Kader, se décida à entrer dans la voie des négociations avec ce même émir, dont moins d'un mois auparavant il repoussait les avances, et dont il n'y avait pas huit jours il annonçait la destruction dans une proclamation datée de Mostaganem. Quelle idée Abd-el-Kader devait-il se faire d'un pouvoir qui agissait avec une pareille inconséquence ! Ne devait-il pas se convaincre, de plus en plus, qu'à force de le fatiguer, il parviendrait à l'entraîner à abandonner l'Algérie, ou du moins à n'occuper comme les Espagnols au Maroc, que quelques villes du littoral ? Ces négociations n'aboutirent point, non pas qu' Abdel-Kader eût refusé d'y prêter la main, mais parce qu'il fut oblige de se porter brusquement sur Tlemcen, afin de protéger cette ville contre les Angades arrivant du

Sud au secours de Moustapha-Ben-Ismaïl. Ainsi Témir se trouvait avoir simultanément sur les bras une armée française, les nombreux contingents d'une des plus puissantes tribus sahariennes conduite par le fils de ce même El-Ghomari qu'il avait fait traduire, peu d'années auparavant, devant un tribunal et condamner à mort pour trahison, enfin les défenseurs du méchouar.

Mais Abd-el-Kader a calculé qu'il a le temps de frapper un grand coup sur les Angades avant que nos troupes aient pu se mettre en mouvement. Il s'avance donc à marche forcée sur Tlemcen, met en pleine déroute les contingents d'El-Ghomari, qui est lui-même blessé à mort. Tranquille désormais de ce côté, il n'a plus à se préoccuper que de l'armée française et des Kouloughlis du méchouar. L'occupation de cette espèce de citadelle par Moustapha-Ben-Ismaïl dérangeait singulièrement les plans qu'Abd-el-Kader aurait pu former. Il ne pouvait songer à défendre la ville, comme il avait tenté de le faire pour Mascara, car avec le méchouar qui ouvrira ses portes aux Français, avec le méchouar d'où l'ennemi pourra tirer sur ses troupes, la résistance est impossible. Il ne lui restait donc qu'un parti à prendre : faire le vide devant notre armée et évacuer la ville.

Cette évacuation, comme on peut se le figurer, donna lieu à un effroyable désordre, chacun s'efforçant d'enlever ce qu'il avait de plus précieux et les défenseurs du méchouar d'exercer des représailles sur une population qui, depuis trois ans, leur avait fait endurertoutes les souffrances. Mais enfin l'ordre d'Abd-el-Kader fut exécuté, et lorsque, le i3 janvier 1 836, l'armée pénétra dans Tlemcen, elle n'y trouva que les juifs et quelques indigènes kouloughlis pour la recevoir. Quant aux

habitants ils s'étaient réfugiés à quelques lieues de la ville, sous la protection des troupes d'Abd-el-Kader, qui attendait, dans une position formidable, comme il Pavait fait pour Mascara, que les Français abandonnassent Tlemcen.

Trois jours après y être rentré, le maréchal Clauzel, qui, depuîs Oran, n^avait pas rencontré d'ennemis, chargea deux brigades d'attaquer Témir dans sa position d'Achouba. Le gouverneur s'attendait à une résistance désespérée; il n'en fut rien, grâce à Tune de ces circonstances avec lesquelles Abd-el-Kader eut si souvent à compter, et qui exercèrent parfois une influence considérable sur ses projets. Le matin même du jour où les deux brigades Perrégaux et d'Arlanges sortaient de Tlemcen, s'avançani vers Achouba, quelques hommes appartenant à l'infanterie régulière de l'émir s'étaient oubliés à fumer près de la Kouba (Tombeau) d'un marabout située au milieu de leurs campements ; cette inadvertance constituait un manque de respect à l'égard du saint personnage. La nouvelle s'en était aussitôt répandue dans l'armée, qui, dès lors, persuadé que le marabout ne manquerait pas de demander à Dieu la punition de l'insulte qui lui avait été faite, jugea qu'il n'y avait pas de combat possible dans des conditions aussi défavorables. Vainement Abd-el-Kader fait-il appel à ses troupes frappéesd'une terreur superstitieuse; tout est inutile. Son infanterie se débandedans diverses directions, et lui-même se voit forcé de battre en retraite avec sa cavalerie, laissant à notre discrétion une partie de la population de Tlemcen, que nos colonnes poussèrent devant elles et obligèrent à rentrer dans la ville. Les Arabes avaient déjà oublié les serments qu'ils avaient faits à

Abd-el-Kaderau lendemain de notre entrée à Mascara!

Le maréchal Clauzel, qui s'était décidé à faire Texpédition sans autorisation, et dans Tunique but de délivrer les défenseurs du mechouar, avait résolu, avant son départ d'Oran, d'abandonner Tlemcem comme il avait abandonné Mascara. Mais, arrivé sur les lieux, il comprit qu'une telle mesure était irréalisable, qu'il fallait continuer à occuper le mechouar d'où nos troupes venaient d'arracher les Kouloughlis, car autrement c'eut été rendre meilleure la position d'Abd-el- Kader, puisque l'expédition n'avait d'autre résultat que de faire tomber entre ses mains une forteresse dont il avait cherché en vain à s'emparer.

En outre de cette faute le maréchal en commit une autre qui produisit un bien fâcheux effet. Il nomma une commission, présidée par Moustapha-Ben-Mekallech qui, peu de jours après, devait être nommé bey de Tlemcen, dans laquelle figurait un juif indigène ; elle fut chargée de faire rentrer la contribution de guerre imposée. Impuissant à arracher aux glorieux défenseurs du mechouar, ou aux habitants de Tlemcen (car amis et ennemis étaient compris dans la même mesure) la part à laquelle il les imposait arbitrairement, le futur bey de Tlemcen, malgré les supplications adressées par Moustapha-ben-Ismail en faveur de ses soldats, ne craignit point de les soumettre à la bastonnade, et c'est sous les coups du bâton qu'il parvint à leur enlever, non point un or qu'ils n'avaient pas, mais les bijoux de leurs femmes. Assurément, le maréchal Clauzel ne donna pas un pareil ordre, mais il en toléra l'exécution, et la part de responsabilité qui lui incombe pour ce fait est encore assez grande, puisqu'elle l'obligea à se justifier devant la Chambre des députés^ qui, pro-

testant par son vote contre les actes commis à Tlemcen, alloua un crédit de 94,444 francs destiné à rembourser aux victimes les sommes perçues à l'aide de procédés en apparence si peu honorables. On eût voulu servir les intérêts d'Abd-el-Kader, qu'on n'eût pas agi autrement que la commission ne le fît.

Les conséquences, au surplus, ne se firent pas attendre. L'émir fit proclamer partout le récit de ces événements et annoncer que c'était sur les ordres d'un juif que des musulmans avaient été livrés aux mains des chaouchs. Ce fait n'était pas rigoureusement exact ; mais pouvait-on exiger de l'émir de dire que ce personnage avait été beaucoup moins occupé à compter les coups de bâtons infligés qu'à estimer des bijoux qu'il prenait pour son propre compte, sauf à verser dans les caisses du trésor le montant d'une évaluation arbitraire. Ce qu'Abd-el-Kader n'oublia pas, au surplus, fut de faire remarquer aux Arabes que, si nous nous conduisions de cette manière avec nos amis, il était facile de prévoir le sort que nous réservions à nos ennemis.

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