CHAPITRE VIII
Première expédition de Constaniine. — Départ d'Alger le 8 Novembre i836. — Yousouf nommé Bey /« partibus. — Tempête violente qui oblige le bateau le Phare à relâcher. — Séjour à Bougie. — Le mont Gourahia et les Singes. — Arrivée à Bône. — Camp de Drehan. — Camp de Guelma. — Le Summa de triste mémoire. — Passage de l'oued Bou-Merzouk. — Le Coudiat-Aty. — Temps affreux et manque de vivres.
Depuis notre conquête, le Beyde Constantine nourrissait Pespoir que nous quitterions volontairement le pays. Il espérait que la France se trouverait satisfaite de la prise d'Alger, de son trésor, de la chute et de Texil du Dey. Dans cet état psychologique et confiant, il se tint à Técart de tous les événements qui se passèrent pendant les deux premières années de notre occupation, épiant, avec son esprit rusé, la tournure qu'ils allaient prendre et attendant le moment propice d'une intervention favorable à son ambition. Il rêvait, en effet, la succession du Dey d'Alger, au cas où nous abandonnerions forcément ou volontairement ce pays. Dès qu'il s'aperçut que la France était fermement décidée à y rester, il prêta son concours à Benzamoun, ainsi qu'à tous les chefs de la province d'Alger qui se soulevaient sans cesse contre nous. Inutile d'ajouter combien les sympathies d'Achmet étaient favorables à ces derniers et combien elles entretenaient leur rébellion. Achmet ayant constamment refusé de faire sa
soumission, on comprit, dès i835, la nécessité d'aller la lui arracher à Constantine, même par la force. Mais Constantine était loin dans les terres ; l'accès en était très difficile et le Bey Achmet possédait une armée avec laquelle il fallait compter, eu égard au peu de troupes dont pouvait disposer le gouverneur. Puis les chambres étaient mollement disposées en faveur de notre conquête. Quelques députés, à la parole facile, n'avaient pas d'expressions assez énergiques pour la critiquer et demandaient son abandon ; d'autres, non moins éloquents, ne prévoyant aucun avenir pour ce pays, demandaient l'occupation restreinte des ports d^Alger, d'Oran et de Bône. Dans ces conditions, le gouvernement de Juillet, qui n^était que le parrain de la conquête, et qui ne péchait pas par Ténergie, laissait dire et ne faisait rien lui-même. Pendant que les Chambres discutaient, et que Tarmée d'Afrique en était réduite à se tenir constamment sur la défensive, Abd-el-Kader organisait son armée, tenait tête à nos généraux et obtenait avec eux des arrangements toujours à son avantage, La paix avec le général Desmichels mit le comble à notre faiblesse et à notre condescendance, en accordant à Témir un port où il pourrait se procurer les munitions qu'il jugerait convenables. L'armée et la population civile furent indignées de cette malheureuse concession. Abd-el-Kader, en homme habile et prévoyant, profita de cette faculté en faisant venir d'Espagne, d'Angleterre et de partout, le plus de munitions et de provisions possibles. Il avait la conviction, comme il le disait plus tard à M' Warnier, que la France ratifierait difficilement le traité qui avait été tout à son profit. Aussi vit-on Tarmée de Témir prendre rapidement les allures d'une armée régulière. C'est pour en
arrêter les progrès que rexpédition de Mascara tut résolue en i835. Le prince, duc d'Orléans,' devait en faire partie ; les Chambres et le gouvernement accordèrent, non sans quelques débats, les moyens nécessaires pour en assurer le succès.
Pendant ce temps, le Bey de Constantine, quoique jaloux de la puissance d'Abd-el-Kader, voulut profiter de la diversion qu'il opérait en attirant notre armée dans la province d'Oran. Il essaya de soulever les tribus de la province de Bône et de Constantine. Un personnage qui a joué un certain rôle par la confiance qu'il avait su inspirer, présenta au gouverneur une solution, soi-disant facile, qui décida une expédition sur Constantine ; au dire du colonel Yousouf, elle devait être suivie d'un succès certain et rapide. Par les relations qu'il avait avec quelques habitants de cette ville, il avait appris que le Bey était détesté; et il pensait que, pour peu qu'il fut appuyé par une faible armée, les habitants lui ouvriraient les portes de la ville et le nommeraient avec enthousiasme Bey, en remplacement d'Achmet. Il dut présenter des faits bien positifs et bien évidents pour convaincre un homme de la trempe du maréchal Clauzel. Nous n'avons pas à entrer dans plus de détails à ce sujet. Toujours est-il que, malgré l'opposition des Chambres, l'expédition fut décidée, et la confiance dans le succès était telle, que le maréchal, ayant nommé Yousouf, Bey de Constantine, in partibiis, celui-ci établit aussitôt son quartier-général à Bône.
Avec le goût qui le distinguait, le nouveau Bey, si merveilleusement improvisé, composa splendidement sa maison ; le tout était assaisonné d'un harem et d'une musique appropriés. Cependant un grand tiraillement
existait entre le ministre de la guerre et le gouverneur qui, malgré les promesses faites, ne pouvait obtenir les moyens quMl demandait et que le ministre lui refusait. Enfin, de guerre lasse, confiant dans le succès, et impatient d'aller installer le nouveau Bey de son choix, le maréchal Clauzel répondit au ministre quMl se contentait d'une simple autorisation et qu'il pouvait entreprendre cette expédition avec les forces dont il disposait. Mal lui en prit, comme on le verra plus tard. Le maréchal aurait mieux fait, pour lui, pour Tarmée et pour la France, de donner plutôt sa démission. Mais il avait eu la faiblesse de s'en rapporter aux simples renseignements de Yousouf et de ne pas les faire contrôler, ce qui eut été facile, par quelques chefs indigènes, nos alliés. L'expédition résolue, on concentra le plus de forces possibles à Bône et au cap de Dréan. Lorsque les préparatifs furent assez avancés, le maréchal prévint son état-major du jour du départ. La veille, je passai la soirée au palais du gouvernement, et la maréchale, d'un air un peu soucieux, me recommanda la santé de son mari, qu'il négligeait trop, disait-elle. Je lui répondis en riant qu'elle pouvait compter sur mon dévouement, que j'espérais bien revenir avec le maréchal, sain, sauf et victorieux de cette expédition.
Le lendemain, nous nous embarquâmes sur le Phare^ bateau à vapeur tout neuf et le meilleur marcheur de cette époque. A dix heures, le bateau leva l'ancre, tira les trois coups de canon d'adieu et glissa rapidement devant le cap Matifoux : la mer était presque calme et nous faisait espérer une heureuse traversée. Cette quiétude fut de courte durée. Vers les six heures, on aperçut à l'horizon des nuages épais et inquiétants qui,
au dire des marins, présageaient un orage. Peu à peu ils s'élargirent, montèrent et, en éclipsant le soleil, répandirent dans l'atmosphère une lueur sombre et sinistre. Le capitaine, prévoyant une trombe de mauvais augure, fit carguer les voiles et forcer la vapeur, avec l'espoir de nous mettre à Pabri dans le port de Bougie, distant de quelques lieues seulement. Mais l'orage marchant plus vite que notre bâtiment, nous eût bientôt couvert de son voile noir. Les éclairs sillonnaient la nue en tous sens, les éclats du tonnerre devenaient plus violents à mesure qu'ils se rapprochaient, et étaient les précurseursd'une grande bourrasque. Une immense rafale, arrivant tout à coup, donna au navire une forte inclinaison qui renversa plusieurs d'entre nous. Les vingt chevaux qui étaient sur le pont trépignaient et avaient beaucoup de mal à garder l'équilibre. Le vent et la pluie augmentant, obligèrent à fermer toutes les écoutilles; le navire, étant ballottécomme une coquille de noix et, tournant comme un tonton, ordre fut donné à tous les passagers de descendre et de rester dans leurs cabines. Les éclairs, la pluie, le vent, l'orage, le piétinement incessant des chevaux formaient un concert infernal. Ceux qui n'ont jamais navigué ne peuvent se faire une idée des émotions qu'on éprouve dans ce réduit à deux mètres au-dessous de l'eau, secoué comme sur une balançoire. Comment trouver un instant de repos au milieu des cris incessants et sinistres des marins, auxquels s'ajoutait le sifflement plaintif que produisait le vent en franchissant les interstices multiples des cordages ? Les vagues déferlaient avec une telle fureur contre le bâtiment, qu'on aurait dit des béliers cyclopéens frappant pour le démolir ; le roulis atteignait les dernières limites de l'équilibre; on avait peine
à croire que le navire put se redresser. De temps en temps la voix de Tofficier de quart nous arrivait au milieu de ce tumulte comme un glas sinistre. Toute la nuit se passa dans ces angoisses. Un moment de calme commençait à nous rassurer, lorsque nous fûmes fort effrayés par un éclair d'une telle intensité, qu'il pénétra dans la cabine malgré l'épaisseur des hublots. Nous craignîmes un incendie et, au bruit strident qu^il produisit, nous crûmes à Técartèlement du navire; les chevaux piétinaient à défoncer le pont. Je crois que, dans ce moment, chaque passager fît tacitement ses adieux à ses parents et à ses amis; pour moi, c'est ce que je fis bien fermement. Enfin l'orage se calma; la mer devint un peu houleuse, le capitaine fit faire une ronde et annoncer aux passagers que tout danger était passé. A cette heureuse nouvelle, les poitrines se dilatèrent, le calme revint, et, malgré les secousses violentes qui venaient de nousémouvoir, nous pûmes enfin goûter un peu de sommeil.
A peine le jour venu, je fus sur le pont et j'appris que le gros événement de la nuit avait été produit par la chute de la foudre à bord du bâtiment. L'étincelle avait glissé par le mât de beaupré sur le pont, traversé les jambes des chevaux, et, sortant par un sabord, avait sombré dans Teau. Elle n'avait heureusement produit d'autres dégâts qu'un câble brûlé et la corne de deux pieds d'un cheval fortement calcinée. Le capitaine, qui était, je crois, M. Ltigeol jeune, nous dit que la fermeture des écoutilles avait préservé le bâtiment d^un grave incendie et nous d'un danger sérieux. Au jour, la mer était encore si mauvaise, qu'une frégate à voiles, qui naviguait à quelques milles seulement de nous, ne put jamais nous laisser voir son bastingage. Quand
elle était au haut d'une vague, nous étions au bas. Ce mouvement de balançoire faisait rager M. Lugeol, qui ne put jamais distinguer la nationalité de ce bâtiment.
L'état de la mer engagea le capitaine à remettre le cap sur Bougie pour aller y attendre que le calme fût rétabli.
Chose curieuse, malgré les secousses du bâtiment et le mauvais état de la mer, il y eut peu de personnes malades. Mon confrère du bord me disait qu'il fallait attribuer cela à la forte émotion ou plutôt à la commotion morale que les passagers avaient éprouvée avant et pendant toute la durée de l'orage. Le mal de mer est, ajouta-t-il, un phénomène purement nerveux siégeant au centre épigastrique. La peur, arrivée à un certain degré, déplace le siège de la sensation, et, le transportant dans les régions cardiaques et céphaliques, fait cesser les phénomènes gastriques et disparaître les nausées, etc.
Nous passâmes agréablement la journée à Bougie avec des camarades qui nous y tirent bon accueil et nous guidèrent dans quelques excursions, entr'autres celle du pic du fameux Gourahïa, renommé par sa hauteur, son acuité et par les singes qui habitent en grand nombre la base de la montagne du côté de la mer.
En leur jetant du pain, ils arrivaient en troupeaux et rien n'était plus amusant quede les voir s'en disputer les morceaux. Celui qui en avait saisi un se sauvait et montait sur un arbre oii il était poursuivi par deux ou trois camarades qui lui disputaient sa proie et la lui enlevaient souvent ; alors c'étaient des querelle^;, des batailles très sérieuses et très amusantes à voir en plein air. Le singe qui avait été le plus favorisé ne manquait
pas, si ses camarades lui en donnaient le temps, de témoigner sa reconnaissance en vous envoyant forces grimaces et en payant ainsi votre générosité en vraie monnaie de sa race. Les soldats du poste les ayant habitués à partager leur pitance, ies singes arrivaient à rheure des repas et attendaient, perchés sur les arbres les plus proches, Theure de la distribution ; aussitôt qu'on faisait semblant de lancer quelque chose, il était curieux de les voir descendre en glissant, ou sauter à terre et venir se placer en rang de bataille, comme des mendiants, en face de vous et attendre avec patience la part désirée et presque toujours donnée.
Nous reprenons la mer à sept heures du soir. Le lendemain, lo novembre, à huit heures du matin, nous débarquons à Bône.
A peine débarqué, je reçois Tordre d'aller rejoindre, au camp de Dréan, à quatre heures, la brigade d'avantgarde, commandée par le général de Rigny et de prendre la direction du service de santé de Tambulance. J'y trouvai les deux sous-aides sous mes ordres MM. Abeille et Compagnon. Le lendemain, la première brigade se mit en marche ; à peine en route, je fus étonné du peu de ressources que nous avions pour parer aux besoins du service : huit mulets à cacolets et huit brancards, total vingt-quatre places. J'en fis aussitôt l'observation à l'aide-de-camp du général qui me répondit que, ne devant pas se battre, ces moyens seraient suffisants. Puis les Arabes n'ayant pas fourni le contingent des mulets que Yousouf avait fait espérer, on n'avait pu accorder que ce nombre à l'ambulance. Le temps était beau, et faisait prévoir une heureuse campagne. Nous bivouaquâmes à Bou-Heutra et le
lendemain à Nechméya, pays très pittoresque couvert de ruines romaines où il m'est arrivé un incident qui aurait pu avoir des conséquences graves ; Tarmée n'avait pas, comme à présent, des moyens de campement pour se préserver du mauvais temps. Officiers et soldats couchaient sur la terre et n'avaient pour couvertures que leur manteau et le ciel bleu étoile, quand il était bleu, ce qui ne nous arriva pas souvent durant cette expédition. En arrivant à ce camp, j'installai mon bivouac entre deux cantines sur un sol aussi égal que possible et gazonné. Une fois couché, je sentis une saillie qui me rentrait dans le dos. Après m'étre tourné et retourné plusieurs fois sans pouvoir l'éviter, j'eus l'idée de la faire disparaître. Mais n'ayant pas le courage de me lever je grattai le sol avec ma main et mis bientôt à découvert une pierre volumineuse. Continuant à touiller tout autour, je finis par l'ébranler et, entàn, par l'enlever. Le vide que fit le trou fut pour moi comme un coussin moelleux que je venais d'ajouter à ma couche. Je me trouvai aussitôt si à mon aise que je dormis jusqu'à la diane sans me réveiller. En me levant, je fus curieux de voir le résultat de mon œuvre nocturne et j'aperçus un trou de quinze centimètres carrés sur dix de profondeur. Un de mes camarades me fit remarquer cinq ou six points noirs dans le fond. C'était six scorpions noirs, de la plus mauvaise espèce, dont les piqûres sont excessivement venimeuses. Ils avaient été engourdis par le calorique qui se dégageait de mon corps et n'avaient pu ainsi songer à mal faire. J'aurais bien voulu les envoyer à notre chirurgien en chef, M.Guyon,très avide de toutes les bétes venimeuses : ne pouvant faire profiter la science de cette trouvaille, je me vengeai du mal qu'ils
auraient pu me faire, et pour les empêcher d'en faire à d'autres, je les sacrifiai sur place.
Le 12, partis à six heures du matin, nous atteignîmes à huit heures le col de la montagne de Mouelfa^ d'où en regardant du côté de Bône, on jouit d'une vue splendide et très étendue ; après avoir traversé le territoire des Beni-Faiichal^ nous arrivâmes aux bains romains de Hamman el Berdaa. On y remarque une grande piscine circulaire assez bien conservée, remplie d'une eau claire, se renouvelant sans cesse, d'une température de 26 à 270 centigrades et ombragée par un groupe de tamaris, de lauriers-roses et d'orangers. Les romains qui se connaissent en confortable, avaient bien choisi ce site, où nous aurions désiré passer quelques instants, dans la piscine. Pendant que nous admirions ces ruines, tambours, clairons et trompettes donnèrent le signal de la marche. Nous traversâmes bientôt la Seybouse et à une heure nous entrâmes dans les murs de Guelma. Je dis nous entrâmes, car la vieille enceinte est encore bien conservée; on ne peut pénétrer dans l'intérieur que par les anciennes portes et quelques brèches que le temps y a produites.
Le i3, le temps fut beau jusqu'à midi ; mais à une heure, un orage diluvien se déchaîna et inonda le bivouac d'une affreuse manière. Nous étions dans un vrai lac ; on avait de la peine à trouver un point oii mettre les pieds hors de l'eau. La pluie, continuant toute la nuit, rendit l'installation impossible et très pénible. Ceux qui étaient en haut du camp, purent trouver un sol plus hospitalier; la nuit fut horriblement fatigante pour tout le monde.
Le 14, le temps s'étant amélioré, nous en profitâmes
pour visiter les ruines et faire le tour de cette cité qu'on dit être l'ancienne Calania. Ces ruines encore très importantes, se composent d'une vaste enceinte flanquée de plusieurs tours carrées dont une grande partie est encore debout (i). Près des murailles est une source d'eau très claire donnant naissance à TOuedel-Deheb. Nous y remarquons aussi les restes d'un théâtre, des colonnes ayant appartenu à un temple quelconque et plusieurs inscriptions.
Le Bey Yousouf était entré la veille à Guelma avec tout son goum ; il avait établi son campement à la partie supérieure du camp, ou les ruines, mieux conservées, pouvaient offrir quelque abri.
Le i5, le maréchal et le duc de Nemours arrivèrent à Guelma : le corps d'armée bivouaqua de l'autre côté de la Seybouse. Le maréchal, après avoir visité notre camp et poussé une reconnaissance sur la route que nous devions suivre, laissa ses ordres de départ pour le lendemain.
Le i6, au matin, le colonel Corbin, commandant le 178 léger, faisant fonction de chef d'état-major d'avantgarde, vint me dire de me préparer au départ. Je lui fis observer que nous avions à l'ambulance 85 malades et des moyens de transport pour vingt-quatre seulement ; si nous disposons ainsi de nos moyens en partant, ajoutai-je, comment ferons-nous pour les besoins qui ne manqueront pas de se produire? Le colonel, tout étonné, me dit de l'accompagner chez le général de Rigny à qui il communiqua, en ma présence, ces observations. Le général, très surpris, courut aussitôt
(1) Aujourd'hui les ruines ont disparu et ont été remplacées par une jolie ville en pleine prospérité.
à rétat-major et en revint en me disant que le maréchal désirait qu^on emmenât les malades et qu'ils seraient mieux soignés à Constantine. Mais ne pouvant les transporter tous, on fut bien forcé de les laisser à Guelma, avec une certaine quantité de munitions et un bataillon pour les garder, sous les ordres de mon ami le commandant Filipi.
Nous nous mîmes en route, précédant le corps d''armée. Nous étions nous-mêmes devancés par Yousouf qui tenait l'extrême avant-garde, en déployant ses bannières aux couleurs variées et en faisant tambouriner sa musique du matin au soir. A midi, nous fîmes une longue halte à Medjez-Amar, où se produisit un incident très pittoresque.
Jusqu'ici le pays était boisé et procurait facilement du bois pour le besoin de l'armée. Mais là, on apprit au maréchal que, depuis ce bivouac jusqu'à Constantine, le sol était complètement nu et dépourvu entièrement de tout élément combustible et qu'il serait prudent d'emporter autant de bois que cela se pourrait. Après maintes réflexions, voici ce qu'on fit : chaque homme eut ordre de faire un petit fagot qu'il attacherait au-dessus de son hiivre-sac, déjà garni de la couverture, puis de cueillir une branche aussi droite que possible et longue de deux mètres, de l'émonder, et de ne garder que la hampe.
Cette opération dura quelque temps et retarda d'autant le départ ; lorsque tout fut prêt on se remit en marche. L'armée présenta alors un aspect tout à fait original. Chaque bâton dépassant les hommes de 40 centimètres, l'armée semblait composée de vrais pèlerins ; si au moins la gourde pleine avait été attachée à ces bâtons, elle aurait donné du courage à nos
DOUZE ANS EN ALGERIE 2o5
pauvres soldats qui faisaient déjà peine à voir étant chargés comme de vrais baudets et marchant sur un sol où on enfonçait jusqu'à la cheville. C'était pourtant une sage et prévoyante mesure : on avait calculé qu'en employant ce bois, selon le rationnement qui en avait été fait, d'avance, il pourrait facilement suffire aux premiers besoins de l'armée, jusqu'à Constantine. L'ensemble de ces travaux donna une grande animation au campement. Nous apprîmes, le soir seulement, que le retard apporté dans le départ du matin et dans la marche du corps d'armée provenait de ce que cent mulets de transport chargés de provisions avaient disparu pendant la nuit, heureusement sans leur chargement. En outre, les Arabes qui s'étaient engagés à en amener un grand nombre d'autres, avaient fait complètement défaut. Ce désappointement, arrivant au début de la campagne, causa une certaine inquiétude et jeta du doute sur l'état moral des populations indigènes à notre égard. Cependant le bey Yousouf, interrogé sur cet incident fâcheux, donna toujours les mêmes assurances. Jusqu'alors l'absence de toute apparition d'Arabes lui donnait, il est vrai, une apparence de raison. L'artillerie, par suite de cette réduction de moyens de transport, dut laisser cent cinquante mille cartouches et quantité d'autres munitions qui furent déposées aux ruines de Guelma et confiées à la garde du bataillon et des cent cinquante à deux cents écloppés qu'on n'avait pu emmener. Afinde renforcer cette piètre garde, ordre fut envoyé au bataillon du Sg'^'' qu'on avait laissé à Bône, d'aller à Guelma. Le 17, l'armée se mit en marche à huit heures seulement, à cause des travaux que nécessita le passage de la Seybouse, dont les berges, un peu abruptes, avaient I. ~ Douze ans en Algérie. 12
été endommagées par des éboulements que la pluie y avait produits. Heureusement le temps était beau; mais le sol, détrempé par le mauvais temps, était glissant et fatiguait beaucoup hommes et chevaux. Nous nous trouvâmes bientôt en face du Raz-el-Arba, montagne élevée dont la crête se montrait à nous depuis deux jours; ayant aperçu quelques Arabes qui s'y dessinaient en silhouettes, le maréchal envoya une reconnaissance pour sonder le terrain et les intentions de ces indigènes. Bientôt le Bey Yousouf, qui suivait une autre route, apparut sur la montagne avec son goura, bannières et oriflammes déployés et toujours au son des tams-tams et des iou-iou. Les Arabes se dispersèrent tranquillement, sans avoir communiqué avec Yousouf. Cette abstention n'était pas de bon augure. On nous dit qu'ils n'étaient venus que pour nous voir et entendre la musique du nouveau Bey. On fit une halte assez longue à côté des ruines bien conservées de Fancienne anouna des Romains ; le glissement du sol rendit cette montée bien fatiguante. A trois heures, ayant atteint la crête de la montagne, nous remarquâmes un fait curieux et rassurant, bien fait pour continuer les illusions que Yousouf avait répandues et entretenait dans l'esprit de l'armée et surtout du maréchal : c'est que depuis notre départ de Bône, les Arabes n'avaient pas quitté leurs douars et que les troupeaux paissaient tranquillement à côté de nous. On comprend que l'armée se garda bien d'abuser de cette confiance vraie ou apparente que les Arabes nous donnaiemt ou feignaient de nous donner. Les plus incrédules, car il y en avait, furent frappés de ce spectacle, et devinrent les plus convaincus ; des éloges sortaient de toutes les bouches à l'adresse de Yousouf.
DOUZR ANS KN ALGlsRIE 10'/
De cette crête, on a deux points de vue bien différents ; du côté d'où nous venions, le pays est escarpé, accidenté et boisé; mais du côté où nous devions continuer à marcher, c'était une pJaine à perte de vue, légèrement mamelonnée et ne présentant aucune trace de végétation. Pas un arbre, pas une plante ne troublaient la monotonie harmonieuse du sol grisâtre et sillonné presque partout par la charrue. A voir cette nature de la terre, on devinait facilement que nous étions dans une contrée fertile en céréales, continuant à mériter le nom de grenier d'abondance de Rome, qu'elle avait porté autrefois.
Le i8 novembre, la montée du Ras-el-Arba étant très difficile pour les voitures, il fallut travailler à adoucir les aspérités du sol. Le départ n'eut lieu qu'à deux heures seulement ; le ciel se couvrait et faisait craindre un changement de temps. Après une descente d'une heure et demie environ, nous traversâmes le joli petit ruisseau de l'Oued-Zenati, bordé de lauriersroses et de tamaris. Tout à coup quelques coups de fusils tirés à une grande distance impressionnèrent mal nos oreilles. On les attribua à quelques maraudeurs que le goum de Yousouf aurait provoqués. Nous passâmes bientôt et à peu de distance du fameux marabout du Santon, un des plus vénérés de la régence. C'est là que nous campâmes. Mais bientôt le ciel s'obscurcit ; un vent glacial se leva et fut suivi d'une pluie froide, serrée, mêlée de temps en temps de vrais glaçons. C'est ici que commencèrent les misères qui affaiblirent un peu les illusions des optimistes. Ce campement fut très froid. Le lendemain l'armée se mit en marche de bonne heure ; tout le monde était impatient de quitter ce bivouac de boue et d'eau glacée. Les approches de
Constantine et l'accueil qui nous y attendait ranimaient un peu notre courage et aidaient Farmée à supporter ces intempéries qui n'étaient, hélas ! qu'à leur début. Les chemins, ou mieux les sentiers sinueux, tantôt rocailleux et plus souvent boueux, à peine possibles pour les piétons, devenaient très difficiles pour les chevaux et impraticables pour les voitures. A tout instant il fallait s'arrêter et attendre l'arrivée de l'artillerie et du train des équipages. Puis on était si mal renseigné qu'on faisait à tout instant fausse route ; et cela par une pluie froide et continue. Les troupes de Yousouf étaient campées un peu plus loin auprès d'un douar considérable du nom de Bou- Aoun, où elles trouvèrent du bois et autres ressources. Si, avec moins de confiance dans les Arabes, nous avions prévu ce qui nous attendait, on aurait pu prélever d'autres provisions qui eussent été les bienvenues. Mais nous marchions d'illusions en illusions et nous devions, sous peu, en avoir un exemple bien comique, qui, malgré l'état de misère où nous allions nous trouver, nous fit pourtant beaucoup rire. Enfin cahotant par ci, cahotant par là, glissant d'un côté, trébuchant de l'autre, mais toujours immergés d'importance, à chaque crête que nous attaquions, nous cherchions à voir Constantine, cette terre promise qui nous réservait tant de compensations agréables. Mais nous avions beau regarder, rien n'apparaissait encore. Au moins si, nous avions pu dire comme sœur Anne dans Barbe-Bleu : nous voyons les prés qui verdoient et la terre qui poudroie. Ici, au contraire, on n'apercevait que de l'eau, de la boue et toujours de la boue. Puis la pluie tombait si épaisse qu'elle empêchait de voir même à une faible distance.
Le jour tirait à sa fin quand on parvint au lieu nommé So77ia ou Summa, dont le nom véritable pourrait bien être Cemâa (le Minaret). C'est un plateau très dominant, où s'élèvent les ruines d'un éditice antique attribué à Constantin. Ce monument solitaire est composé d'un Dé de puissante dimension; au-dessus et à chaque angle se tiennent encore debout quatre pilastres que surmontait probablement une pyramide quadrilatère. Les faces de ces piliers offrent un enfoncement de la forme d'un disque oii s'encadraient sans doute des médaillons, des emblèmes que le temps a détruits. Le choix du lieu, d'un aspect sévère, est digne du monument, dont l'effet est grave et imposant. Quels souvenirs rappelle-t-il ? Sont-ce là les vestiges de la victoire ou des débris funéraires ? les vigoureuses aigles romaines ont-elles ici battu des ailes et poussé le cri de triomphe ? ont-elles pleuré en ce lieu?... J'inclinerais vers cette dernière pensée; mais peut-être, en jugeant ainsi, j'obéis aux impressions douloureuses que j'ai ressenties dans ce sinistre bivouac et qui ont jeté leur lugubre crêpe sur ce que j'y coU' templais.
Les premières troupes de l'avant-garde parvinrent à Summa un peu avant la chute du jour, et purent, entre deux ondées, apercevoir Constantine à trois petites lieues de distance. Le gros de l'armée n'arriva au même point qu'à la nuit tombante et par un redoublement de vent, de pluie furieuse et de neige épaisse, qui ne permit pas d'établir le bivouac avec régularité ; les corps bivouaquèrent où ils s'étaient arrêtés d'eux-mêmes.
On fixa en arrière l'emplacement de ceux qui étaient encore en marche ; de ce nombre, et en dernière lii^ne,
étaient le régiment d'arrière garde {63'') et les voitures qui ne rejoignirent que tard et avec de grandes difficultés, toutefois en ordre. L'arrière-garde avait rassemblé et ramenait bon nombre de traînards de tous les corps ; j'ignore comment elle était parvenue à recruter tout un escadron d'ànes, de mulets et de mauvais chevaux ; elle avait ainsi réussi à fournir une monture à la plupart de ces malheureux. Cette triste cavalerie, dont le spectacle était douloureux, me sembla déjà porter avec elle de bien sinistres présages.
L'armée n'avait fait guère plus de vingt kilomètres, comme je l'ai dit; mais le jour eut- il duré davantage, je crois qu'elle aurait été hors d'état de pousser plus loin ; elle était vraiment accablée par une marche lente, très pénible, dans des terres fortes et profondément détrempées. Sur un sol oii. de pied ferme, on enfonçait jusqu'à mi-jambe, et sous des raffales incessantes de pluie et de vent, les haltes fréquentes n'étaient, ellesmêmes, qu'une fatigue. Cependant les souffrances que la nuit nous préparait devaient dépasser de beaucoup celles de la journée. On n'avait pas trouvé un fétu de bois pour préparer des aliments ou pour réchauffer ses membres mouillés et engourdis. Pas un feu, pas une lueur ne brilla durant ce sinistre bivouac. Le terrain n'était que fange et aspérités de rochers ; la bise soufflait avec colère; une pluie glacée ne cessa de tomber à torrents, et fut mêlée de nuages épais de neige à gros flocons, ou d'ouragans de grêle.
Ce lieu voulait-il nous apprendre ce qu'avaient peut-être eu à y supporter les soldats de la vieille Rome !... Et le monument lui-même n'y aurait-il été érigé que pour en perpétuer le triste souvenir ?...
A peine arrivés dans cet affreux cloaque, un ordre
DOUZE ANS EN ALOéRIE 21 I
du jour, préparé bien certainement d'avance, fut distribué à Tarmée, probablement dans le but très louable de relever son moral. On lui faisait croire qu'elle irait peut-être coucher le lendemain à Constantine.
Cet ordre du jour dictait la conduite à tenir dès notre entrée dans la ville promise et si désirée. « Défendre les désordres, respecter les hommes et les femmes, etc., etc.; ne pénétrer dans aucun magasin ou autre établissement sans ordre. Il divisait déjà la place en quatre quartiers assignés au premier logement des différents corps. Le général Trézel était tout spécialement chargé de l'exécution de ces mesures ; en un mot, il était nommé commandant de place. » Comme je l'ai déjà dit, la confiance dans le succès et dans l'empressement que mettraient les habitants à nous recevoir était si complète, que le colonel d'état-major, Boncedu-Verger, avait ordre d'asseoir les logements, surtout celui destiné au prince, le duc de Nemours. Le bivouac fut horriblement mauvais : le vent, la pluie, la neige et la grêle faisaient assaut d'intensité ; on enfonçait jusqu'à mi-jambe dans le sol détrempé ; la boue était glaciale. Toute la nuit, on entendit des cris de détresse poussés par les hommes obligés de rester debout et ne pouvant ni se coucher, ni faire du feu. Nous-mêmes ne pûmes que très difficilement dresser la tente des malades, les piquets n'étant pas assez longs pour atteindre la partie solide du sol.
Le 59' régiment, qui couvrait le quartier-général, put profiter de quelques branches de figuier arrachées à l'enclos voisin. Le 63" régiment, plus éloigné, fit la soupe avec ses coffrets de giberne et les planchettes de ses sacs, ressource d'un repas à laquelle n'avaient certainement jamais pensé ceux qui inventèrent
ragencement des hâvre-sacs et des gibernes (i).
2 2 Novembre. — Le jour reparut, mais chargé d'épais nuages ; la neige avait recouvert la boue. Je n'ai rien vu de plus sombre et de plus glacial que cette matinée, si ce n'est la physionomie de chacun. Rien n'était plus alarmant que les gros nuages qui venaient lourdement à la file, si ce n'est les chuchotements de détresse qu'on échangeait à demi voix et qui trahissaient dé)à l'état moral du corps expéditionnaire. Ce dernier reste de retenue ne fut même pas observé jusqu'à la fin.
Heureusement, cet ordre du jour avait été lancé à propos ; car il relevait un peu le moral du soldat en faisant miroiter les douceurs que nous promettait l'étape du lendemain. La nuit se passa dans d'atroces souffrances. Enfin, le jour tant désiré parut. Le colonel du Verger reçut Tordre de prendre un officier de chaque corps et de partir avec une escorte pour Constantine, afin de mettre à exécution les dispositions prescrites dans Tordre du jour de la veille. Quand vint le tour de l'ambulance, nous désignâmes un de nos aimables camarades, M. Lartigue, vrai cordon bleu émérite, qui maniait avec talent et succès la casserole. Nous lui recommandâmes de nous préparer surtout un bon déjeûner sans fixation de prix.
Le détachement se mit en marche, accompagné des vœux de toute l'armée. Deux heures après, nous fûmes tous très étonnés de le voir revenir. Le colonel apprit au maréchal que la rivière de Bou-Merzouk, sortie de son lit, inondait toute la vallée et était complètement
(i) Les petits fagots étaient déjà éçuisés et les hampes étaient devenues si gênantes qu'elles avaient été brûlées ou abandonnées.
impraticable. Le maréchal, doutant de cette impossibilité, envoya un de ses officiers d'ordonnance, avec quelques hommes, pour y chercher un passage ; cet officier fut Napoléon Bertrand, un des fils du maréchal, dont le courage ne connaissait pas de difficultés ; parvenu sur les bords de la rivière, il y lança deux fois son cheval sans pouvoir la traverser, et faillit même être entraîné par le courant ; il revint donc comme son colonel.
Tout espoir d'aller bivouaquer le soir aux portes de Constantine fut perdu et l'armée se trouva condamnée à patauger encore toute une nuit dans le cloaque où la nuit précédente dix ou douze hommes étaient morts de froid au milieu de la boue. La déception fut cruelle ; tous, nous envisagions avec angoisse cette nuit, qui fut bien plus horrible que la première; on n'entendait que des cris plaintifs arrachés par le froid. La neige ne cessa de tomber ; les rafales étaient si violentes qu'elles soulevaient et culbutaient les quelques tentes que l'on était parvenu à dresser, etc.. Presque tout le convoi, surpris par le vent et embourbé dans un terrain détrempé, était resté en arrière. Le colonel X..., qui le commandait, ne pouvant vaincre ses obstacles envoya au quartier-général pour demander du renfort.
Le lendemain, 23 novembre, plusieurs hommes, vingt au moins, étaient morts de froid et un grand nombre étaient incapables de marcher et de se lever, ayant les pieds glacés. Les visages même des mieux portants, faisaient peine à voir, tant ils exprimaient la souffrance. Les chevaux tremblaient sous leurs cavaliers; la neige était tombée si serrée qu'elle tenait et défiait la pluie.
A huit heures, le temps se leva ; le soleil, qu'on n'a-
vait pas aperçu depuis trois jours, nous gratifia, quelques heures seulement, de ses bienfaisants rayons. La colonne se mit en marche bien péniblement. La distance qui nous séparait de TOued-el-Nadgira n''était pas grande : cinq ousix kilomètres. Mais le mauvaistemps, l'état endolori des hommes et des animaux, la couche de boue dont ils étaient badigeonnés, présentaient un aspect qui faisait peine à voir. Arrivés sur les bordsdu torrent, tout le monde fut effrayé de sa largeur; de la force et de la rapidité de son courant. Après avoir reconnu les deux points praticables, on y installa deux cincenelles. La pluie reprit de plus belle, les averses vinrent s^ajouter à cette traversée froide et glaciale ; Teau arrivait à la ceinture des hommes. La surexcitation et l'impatience d'arriver augmentaient à chaque averse \ Tensemble de ce tableau, dans des conditions moins pénibles, eût présenté à un simple spectateur un coup d'œil bien pittoresque. Les cincenelles, ne suffisant pas à leur impatience, la plupart des hommes passèrent ou essayèrent de passer seuls. Les plus malins s'attachaient à la queue des chevaux, des mulets et même des pauvres bouriquets qui, chargés outre mesure, avaient de la peine à se tirer eux-mêmes du torrent. Mon cheval étant très vigoureux, je fis trois fois la traversée pour offrir successivement sa queue à quatre officiers du 17e léger. Un ou deux hommes se noyèrent dans le torrent ; pas mal de chevaux d'attelage et de charge furent entraînés, entre autres des mulets d'ambulance dont les caisses d'ustensiles ou de médicaments furent perdues ou très avariées. Cette pénible traversée finie, l'armée se trouva sur l'autre rive dans le plus grand désordre, ou du moins dans une grande confusion ; il fallut quelque temps avant
que les corps pussent se reconstituer. Moi-même, ayant perdu beaucoup de temps en faisant les trois traversées pour être agréable et utile à mes camarades, j'eus beaucoup de mal à rejoindre mon poste ; Tavantgarde ayant passé la première, et en bon ordre, était déjà arrêtée à une grande distance, attendant avec impatience le corps d'armée. La montagne venant se perdre presque à pic sur la rive droite de la rivière, il fallut faire de grands travaux pour établir un passage surtout aux voitures de Tartillerie. Le maréchal, un peu impatient aussi, prit les devants et poussa une reconnaissance avec les troupes de Yousouf, pour aller voir la ville, cette terre promise où il devait recevoir une si sympathique hospitalité. Les fâcheux contretemps qui occasionnaient dans Tarmée un si grand désarroi, n'étaient pas de nature à entretenir complètement nos illusions ; d'un autre côté, on s'expliquait difficilement qu'Achmet, resté à la tête du gouvernement, n'eût pas envoyé là quelque mille hommes qui, du haut de la montagne, eussent facilement défendu le passage de la rivière et nous eussent fait éprouver de grandes pertes sans craindre les représailles ; l'artillerie, embourbée, était réduite au silence, et la cavalerie, sur un terrain aussi défoncé et aussi accidenté, ne pouvait se livrer à aucune manœuvre importante. Un ennemi qui ne profilait pas d'une aussi belle occasion dévoilait entièrement son impuissance. Cet état mental et confiant permit à l'armée d'être un peu rassurée sur Tavenir et de continuer à marcher avec un certain calme. La route, unie et bonne en temps ordinaire, se trouvait tellement boueuse, que voitures et chevaux ne purent y passer qu'avec les plus grandes difficultés. Enfin, l'avant-garde arriva au pied du Mansoura, ou
2lb DOUZE ANS EN ALGERIE
le maréchal nous avait précédé. Les i" et 2' brigades reçurent Tordre d'aller occuper le Coudiat-Aty. Quelques hommes ayant signalé Constantine, tout le monde voulut contempler cette cité tant désirée. On fit queue pour aller jouir du coup d'oeil qui ranimait tant d'espérance, et promettait tant de compensations. La marche reprit avec un entrain qui faisait plaisir à voir. Les officiers optimistes se disaient : nous touchons à la fin de nos misères ; encore quelques heures et nous savourerons dans un café maure le kavs'a, assaisonné d'un bon londrès. Enfin, chacun, moi le premier, faisait son petit projet et arrangeait le genre de vie que lui promettait la vieille Cirta. Les troupes du bey Yousouf, profitant comme nous, et plus que nous, de cet état de quiétude, avaient déployé étendards et oriflammes ; les musiciens, par l'ardeur qu'ils mettaient à faire résonner leurs hautbois criards et leurs tam-tams témoignaient de leur joie et de leurs espérances. Je suis certain que le nouveau Bey in partibus préparait, lui aussi, son discours et la manière dont il ferait son entrée dans le palais Beylical.
Pendant que ces rêves se faisaient à l'avant-garde, quelques coups de fusil furent entendus tout à fait au loin, à l'arrière-garde ; on n'y fit aucune attention. Nous dûmes descendre un petit ravin, et bientôt nous retrouvâmes TOued-el-Hadjira, qui s'appelle ici Bou- Merzouck, et qu'il fallut passer de nouveau. Heureusement les eaux étaient un peu basses, mais bien encaissées. A peine franchi, nous nous trouvâmes dans la p>itite et gentille vallée du Rumel. Nous y cheminions tranquillement lorsqu'un coup de canon partit de la ville. Nos cœurs bondirent d'étonnement ; on ■s'interrogeait pour savoir ce que cela voulait dire.
Quelqu'un dit que c'était un signe de réjouissance ou de bienvenue, et on continua à marcher ; mais arrivés au gué, que nous allions passer, un second coup partit ; quelques-uns affirmèrent avoir entendu le boulet ; les incrédules furent plus nombreux, et on continua les préparatifs de passage avec la plus grande confiance. Une ligne de tirailleurs, appartenant au 1 7° léger, était à peine déployée de l'autre côté, qu'un troisième coup se tit entendre, et un fourrier eut la tête littéralement enlevée. Impossible de définir l'impression douloureuse de Tarmée à la vue de cet incident si inattendu, qui venait renverser tous les rêves. Ce fut un coup de foudre moral indescriptible. Le plateau du Coudiat- Aty fut aussitôt couvert de Turcs et de Bédouins sortant de la ville pour venir nous disputer cette occupation. Il fallut s'en emparer d'assaut ; c'est ce que firent les régiments de Turcos, commandés par le colonel Duvivier, une compagnie du 3<= bataillon d'Afrique, commandée par Bidon, lieutenant, et le ij^ léger, commandé par le colonel Corbin. Le passage du Rummel, au courant encaissé et rapide, dont le fond est composé de gros cailloux roulés, fut très difficile et même dangereux, surtout pour les chevaux ; plusieurs y tombèrent et furent entraînés. Le mulet qui portait ma cantine fut de ce nombre. Cet accident malheureux fut pour moi la source de beaucoup de misères et de privations.
Le passage fut très lent ; l'ennemi, ne voyant paraître que peu de troupes, eu égard au temps écoulé, s'enhardit, fit en masse une sortie de la ville, et fondit avec rage sur la première ligne de nos tirailleurs, qui fut un instant repoussée. Quelques hommes blessés étant restés au pouvoir de l'ennemi, furent hachés sous I. — Douze a.ns en Algérie. 13
les yeux de leurs camarades. On dit même que les femmes et une foule d'habitants sans arrhes marchaient derrière les combattants pour les encourager. Bientôt un escadron du 3^ chasseurs, secondé par un bataillon du 17* léger, ayant atteint la hauteur du plateau, ht une charge et repoussa en désordre cette masse humaine, qui avait de la peine à rentrer en ville, tant elle se pressait aux deux portes. Les optimistes disaient que, si en ce moment nos troupes avaient suivi ce mouvement, elles seraient entrées en ville sans coup férir et en auraient été maîtresses. Je crois, au contraire, que si elles y étaient entrées, elles n^en seraient plus sorties et y auraient été massacrées. C^est du moins ce que j'ai appris des habitants à la deuxième expédition.
L'ennemi, promptement chassé d'un premier mamelon, tint bon et ferme à un second, où il se sentait protégé par le canon de la place. Le 17"^ léger eut l'ordre d'y marcher à la baïonnette et le 3e chasseurs à cheval de suivre avec une charge à fond. Mais l'ennemi, s'étant aperçu du mouvement, n'attendit pas cette double attaque et se sauva en désordre, partie dans la place et partie dans la montagne. Accablés par celte journée de marche constante dans les terrains boueux et par le passage de cinq rivières, nos malheureux soldats et nos non moins piteux chevaux ne purent poursuivre l'ennemi. Après cette charge, le plateau fut complètement abandonné par les Arabes et occupé par nous. On apercevait la cavalerie d'Achmet Bey couronnant toutes les crêtes des montagnes voisines et épiant nos mouvements.
Notre installation ne fut pas relativement trop mauvaise ; après celles que nous venions de subir pendant
la route, nous nous estimâmes très heureux de pouvoir nous mettre un peu à couvert.
L'ambulance fut établie au milieu du cimetière, dans un marabout assez grand, entouré d^une cour agrémentée par un énorme figuier, où je pus attacher mon cheval. Les malades qui nous arrivèrent aussitôt furent placés dans l'intérieur, et nous installâmes notre bivouac dans une galerie à jour, où nous étions un peu à l'abri de la neige qui tombait toujours. Aussitôt que Parmée fut installée tant bien que mal sur le plateau, la curiosité nous vint de jeter un coup d^œil sur la ville, mais en ne dépassant la crête du mamelon que de la tête, afin de voir et de ne pas être vu de ses défenseurs, dont les coups de fusil ne discontinuaient pas.
L'ennemi harcelant sans cesse nos troupes, les blessés arrivèrent successivement à l'ambulance ; c'est alors que nous nous aperçûmes de la pauvretéde nos moyens; il fallait y suppléer. Le manque ou TinsufiRsance d'abri nous obligea à laisser les blessés sous la galerie ouverte à tous les vents. Les vivres manquaient déjà ; nous attendions avec impatience un convoi annoncé depuis trois jours.
La nuit arrivant, je fis installer nos malades, qui faisaient peine à voir, tant ils étaient déjà, abîmes par la misère et la fatigue. Le bois faisant défaut, on put à peine faire du feu pour leur donner une boisson chaude. Quanta nous, nous couchâmes sur le sol nu, nous tassant les uns contre les autres pour nous réchauffer mutuellement ; nous aurions peut-être passé une assez bonne nuit, si les chants aigus et continuels des Mouczins, les cris poussés par les habitants de la ville et ceux de nos vedettes : Sentinelles! Prenez
garde à vous ! Teussent permis. Mais, n'importe, nous n'avions pas le droit d'être difficiles, et nous nous trouvions relativement heureux de n'avoir pas une couche boueuse- comme nos pauvres soldats. Le 22, au matin, nous fûmes réveillés de bonne heure par un grand mouvement que produisit un ordre du général de Rigny de mettre les armes en état. A cette époque les fusils, étant encore à pierre et à bassinet, avaient été abîmés par la pluie et l'humidité. Mais le soldat n'eut pas le temps d'obéir ; l'ennemi, caché dans les ravins environnants, que la nuit n'avait pas permis de reconnaître, tomba sur l'avant-garde avec furie ; des cris partant de la ville et ceux des Turcs eux-mêmes, encourageaient les combattants, surtout les cavaliers. Pendant que nos troupes combattaient et repoussaient l'ennemi du côté de la montagne, la ville fit une vigoureuse sortie sur le derrière et menaça sérieusement notre installation. Mon ami, le capitaine de Froidefond, du 17e léger, soutint vigoureusement le choc; il y reçut un coup de feu qui lui brisa l'extrémité inférieure du radius. Heureusement des secours purent être envoyés à nos soldats, et l'ennemi fut repoussé à la baïonnette. La position se présentait sous un aspect d'autant plus critique que peu de fusils se trouvaient en état de faire feu.
Cependant, malgré les combats incessants de la journée, nous eûmes relativement peu de blessés; mais les provisions de toute nature commençaient à manquer sérieusement, et les distributions qu'on attendait n'arrivant pas, répandaient une inquiétude qu'augmentait l'absence de toute nouvelle du quartier général ; pour surcroît de malheur, on finit par nous apprendre que les prolonges du train qui portaient les vivres s'é-
talent embourbées en route jusqu'aux moyeux, qu'elles n'en pouvaient être sorties par les attelages, et qu'elles avaient dû être abandonnées. Cette triste nouvelle jeta dans notre brigade la plus grande consternation ; heureusement le moral restait ferme, car il y allait de la vie de tous.
Le colonel Lefèvre, qui commandait le grand convoi, ■ne sachant à quel saint se vouer dans une pareille détresse, fit demander quelques secours au quartier général. L'exprès disait que les voitures n'avançaient pas, que les Arabes se rassemblaient en grand nombre et allaient attaquer, a Rien de mieux, dit le maréchal, « s'il en est ainsi, je vais conduire l'armée où est le « convoi, puisque le convoi ne peut pas venir où est o l'armée. Dites à votre colonel qu'il faut qu'il t/enne, a me comprenez-vous ? et qu'il m'amène les voitures.»
Cependant il donna Tordre au commandant Yousouf de rassembler ses spahis et de courir de suite soutenir ou dégager le convoi. « Je pense, disait le « maréchal, que lorsque l'arrière-garde aura avec elle « autant de cavaliers qu'elle en a devant elle, et de la « même espèce, elle se rassurera. »
Un second envoyé succéda presque aussitôt, réclamant du secours, disant que Tarrrière-garde allait être enlevée, que le 62' n'avait pas plus de 3oo hommes.
Alors le maréchal s'écria : « 3oo hommes ! Qu'avez- « vous fait des autres? La pluie les a-t-elle fondus? a Ou bien vous avez peut-être combattu? Avez-vous « eu mille hommes hors de combat ? Cela ne peut pas a être et je n'ai pas de renfort à envoyer. »
Cette dernière phrase n'était que trop vraie : les quatre petites brigades, partagées en deux camps, étaient séparées par un large ravin et une rivière;
elles occupaient de Coudiat-Aty à Mansourah, une ligne qui aurait beaucoup mieux convenu, par son étendue, à une armée de 20,000 hommes qu'à un corps de 4,000 faibles baïonnettes. Aussi, de bons esprits blâmaient-ils, et à Juste titre, un tel développement, comme une témérité. Mais ce n'est pas par là que l'affaire a mal tourné.
Le maréchal, tout en rudoyant le porteur d'un avis inquiétant dont l'exactitude ne lui paraissait pas vraisemblable, expédia immédiatement un de ses officiers, en lui ordonnant de faire une extrême diligence : il le chargea de prier le colonel Lemercier, demeuré à Tarrière-garde avec les troupes du génie, de faire acte de tout son zèle et de toute sa puissance d'entraînement, de mettre en oeuvre tous les efforts imaginables pour faire cheminer, vite ou lentement, ses prolonges et celles de l'administration ; il le chargea de transmettre au colonel du 62'' régiment l'ordre de tenir ferme à toute extrémité, et de ne pas abandonner une seule voiture, quoiqu'il arrivât. L'officier partit et fit hâte. Malheureusement, tout était trop vrai.
Au Coudiat-Aty, nos malheureux soldats et officiers se battaient du matin au soir, par un temps abominable, contre un ennemi bien nourri qui pouvait, lui, se renouveler tandis que nos soldats, manquant de vivres, n'avaient pas la perspective d'en recevoir. Ils ne poussaient pourtant aucun cri de détresse et supportaient avec silence et résignation cet état de dénùment et de misère. Quelle horrible situation !... En place de vivres, il nous arriva deux pièces d'artillerie de montagne, commandées par le lieutenant d'artillerie Bertrand, pour enfoncer la triple porte contre laquelle on voulait agir. Mais bientôt, jugeant l'insuffi-
sance de ces petits engins, vrais joujous d'enfants, en présence des obstacles contre lesquels il fallait lutter, le maréchal se décida à nous faire expédier une pièce de huit. Mais arrivée au Rummel, on essaya vainement de lui faire franchir la rivière ; la profondeur et le défoncement des rives de celle-ci rendirent le passage de la pièce tout à fait impossible ; force fut de l'abandonner. L'officier d'état-major et le colonel De Tournemine, qui l'escortaient, vinrent seuls jusqu'à nous, annoncer au général De Rigny et à Bertrand qu'il fallait se préparer à l'assaut pour le soir. Le général était soucieux, en présence des difficultés qu'il prévoyait et du peu de moyens dont il pouvait disposer pour y faire face. Bertrand engagea le brave colonel De Tourncmine à déjeûner, et m'invita aussi ; il savait que je manquais de pain ; mais possédant un peu de vin, je promis d'en apporter. Disons quelques mots de ce déjeûner homérique. L'amphytrion s'était procuré un grand morceau de filet de cheval qu'il fallait faire cuire. A défaut d'autre bois, on chercha à faire du feu avec quelques branches vertes de figuier, élément très rebelle à la combustion. Cependant à force de souffler, on obtint quelques braises. On traversa le filet d'une baguette de fusil et deux hommes le tinrent sur le feu, au milieu d'une fumée épaisse. Enfin, grâce à la puissance du soufflet, le filet finit par cuire un peu et par s'enfumer beaucoup. Il fallut le manger tel quel, l'officier, pressé de retourner au quartier-général de Mansourah, n'ayant pas le temps d'attendre.
La viande très grillée, noircie et fumée à la surface, était encore saignante au dedans; mais c'était bien le cas de dire : à la guerre comme à la guerre !... ce filet, quoique filandreux, nous parut très succulent; il est
vrai que nos dents étaient solides et nos estomacs affamés, conditions favorables pour faire honneur à un pareil festin. Eh bien! ce repas, quoique fait sur une tombe, ne fut pas trop triste; nous eûmes même la faiblesse de plaisanter et de rire au milieu de cette détresse générale ; et, chassant pour un instant les émotions du moment et le sombre avenir dont nous étions menacés, nous trinquâmes au plaisir de nous retrouver à Bône si nous y reveniojis. L'oflficier partit aussitôt pour rejoindre son poste ; en nous quittant, il nous dit que c'était une expédition manquée. Nous en avions tous la pensée.
L'ennemi harcelait nos troupes de tous les côtés, et les combattants étant à la périphérie, le centre du camp était presque complètement à découvert du côté de la ville. Si, à ce moment, les habitants avaient su faire une sortie un peu vigoureuse, ils auraient franchi ce mamelon sans trop de difficulté et seraient arrivés jusqu'à l'ambulance que personne n'était capable de défendre.
Appelé au quartier-général pour voir un malade, j'y rencontrai mon ami Alquié qui avait accompagné, en simple amateur, le général de Rigny. Il était seul en présence d'un foyer qui ne pouvait faire craindre de mettre le feu à la maison ; le général et Tétat-major étaient où le devoir les retenait.
Enfin il y eut un peu de relâche : l'ennemi, vivement repoussé avec perte, et éprouvant de son côté le besoin de se reposer, permit à nos soldats d'avoir un moment de répit qui leur était bien nécessaire.
Dans l'après-midi, l'ennemi harcelé et battu partout, abandonna la partie et laissa nos soldats tranquilles. Le silence qui se fit de son côté permit à nos braves
de rentrer au camp. On croirait volontiers, que, dans le vrai sens du mot, ils rentrèrent quelque part, tandis qu'ils ne firent que patauger dans la boue et la neige, comme nous tous. Plusieurs zéphirs, toujours ingénieux, trouvèrent cependant le moyen d'entrer quelque part et de s'y abriter ; bien certainement, les lecteurs ne devineraient jamais le genre d'habitation qui eut Thonneur de les recevoir, si je ne le leur apprenais. Le cimetière était occupé par le 3° bataillon d'Afrique et les hommes en raison de la légèreté de leur caractère, de leur intelligence et de la finesse de leur instinct, avaient été surnommés les Zéphirs ; le bataillon à son tour reçut le même baptême : bataillon des Zéphirs.
Un des hommes de ce bataillon, accablé de fatigue comme tous ses camarades, et ne trouvant où s'asseoir sur un sol boueux, eut l'idée d'enlever l'ardoise qui fermait l'extrémité à jour d'une des nombreuses tombes, pour s'en faire un siège. L'ardoise ou la pierre enlevée, il sentit les pieds d'un squelette ou mieux ses ossements. Grelottant de froid, probablement aussi de faim, il éprouvait un besoin impérieux de dormir ; poursuivant son idée, il se dit que, s'il enlevait le contenu de cette tombe, il pourrait y trouver un refuge favorable contre le mauvais temps et un abri propice au sommeil; c'est ce qu'il fit soudain. Ses camarades, à son instigation, Timitèrent et le lendemain, nous pûmes jouir de l'aspect pittoresque que présentait le cimetière ou, dans un grand nombre de tombes, les restes des légitimes occupants, semés au hasard, avaient été remplacés par de vrais et bons vivants. Plusieurs, n'ayant pu entrer qu'à moitié, laissaient voir leurs jambes qui s'agitaient dehors au milieu de la neige, pendant que le reste du corps, chaudement abrité et
22b DOUZE ANS EN ALGERIE
singulièrement parfumé, savourait les délices d'un sommeil réparateur. Je crois que si l'armée était demeurée là quelques jours, dans les mêmes conditions, toutes les tombes auraient été occupées et le cimetière transformé en vrai dortoir. Mais une pareille situation ne pouvait durer ; il fallait vaincre, mourir ou s'en aller.
Le 23, Tarmée fut sous les armes au point du jour. L'ennemi resta tranquille jusqu'à onze heures. On vit la cavalerie d'Achmet se mouvoir et se diriger de notre côté. Le général n'attendit pas qu'elle vînt trop près; il partit avec le 3' chasseurs, le 2' ou 17" léger ; l'attaque fut si sérieuse que toutes les troupes, excepté le bataillon d'Afrique qui nous gardait du côté de la ville, reçurent l'ordre de marcher. Le combat dura toute la journée, l'ennemi fut encore repoussé de partout. Un faible convoi franchit heureusement le Rummel. Les soldats en revenant du champ de bataille purent recevoir une petite ration de riz et d'eau-devie. Quoique bien modeste, cette distribution obtint un favorable accueil.
A peine rentrés, l'ordre arriva de tenter l'assaut de la ville la nuit suivante. On s'y prépara du mieux que l'on put. A onze heures, le petit corps d'armée se mit en marche dans le plus grand silence ; la ville, comme si elle avait été instruite de ce mouvement et certaine du succès, le laissa arriver sans tirer un coup de fusil. Bientôt le canon de Mansourah se fit entendre et les fusées à la congrève dont on attendait des merveilles, glissèrent sur les maisons comme des serpents de feu sans y produire aucun incendie. L'effet en était pittoresque et bien curieux pour ceux qui, comme nous, étaient de simples spectateurs.
Il me semble qu'ici encore, le maréchal aurait pu savoir que les maisons de cette ville ont, sous leur couverture, une épaisse couche de terre, qui les met à l'abri d'un incendie. Mais, dans cette malheureuse expédition, on paraissait avoir tout ignoré !
Le feu commença de notre côté : à minuit, la ville riposta avec fureur. Malgré le feu croisé de la place, on atteignit la première porte, qui, après des efforts inouïs, finit par céder. Mais la deuxième porte résista et nos hommes, manquant des engins nécessaires, durent, après des pertes considérables, songera battre en retraite.
Les blessés nous arrivèrent, coup sur coup, au nombre de cent cinquante environ, presque tous avec des blessures graves. Le commandant Richepanse avait reçu quatre ou cinq coups de feu ; pas une balle n'était sortie. Je pus seulement en extraire une; une autre resta engagée dans une vertèbre lombaire, après avoir traverse le canal médullaire : la blessure était mortelle. Puis, vint le brave et si intelligent capitaine du génie. Grand, auquel un bel avenir était réservé ; il avait reçu, en plaçant une mine sous la porte, une balle qui lui avait traversé la base du crâne ; il ne survécut que quarante-huit heures. Rien de triste et de navrant comme notre ambulance encombrée de blessés couchés dans la boue, tous demandant avec instance, presque en pleurant, à être pansés. Malgré le zèle et Tactivité que nous y mettions, nous ne pouvions que difficilement suffire aux exigences. Tout le monde se mit pourtant à ma disposition ; car, outre les deux sous-aides Abeille et Compagnon^ Pofiicier d'administration Lartigue, et le lieutenant Cantiget, du train des équipages, cherchaient à s'utiliser le plus
possible, en nous servant d'aides. Qu'on juge des difficultés d'un pareil service, la nuit et par un temps froid; heureusement il n'y avait pas de pluie et le clair de lune était splendide ; mais le vent éteignait à tout instant la lumière des bougies.