‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 14 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La retraite est décidée. — Pénurie de transports pour les blessés. — Passage dramatique du Rummel. — Changarnier. — Danger couru par son bataillon, — Le défilé de Mécènes. — Silos de blé et de fèves. — Perte de mon che\'ai. — Trait de bravoure du capitaine Morice, — Bivouac de Sidi-Tamtam. — Med-Jez-Amar. — Guelma. — Rentrée à Bône. — Expédition du Bey de Tunis contre Constantine en 1806.

Les deux attaques ayant échoué, les vivres manquant tout à fait et les munitions de l'artillerie étant réduites à i5 kilogrammes de poudre, le maréchal se résigna à battre en retraite. Quelques officiers dévoués au maréchal disaient que, quatre heures de plus devant la ville, les portes nous auraient été ouvertes, c Les habitants, d'après eux, avaient déjà organisé la députation qui devait en apporter les clefs. » Cétait là une erreur, comme nous le dirons plus tard. La brigade de Rigny reçut Tordre d'aller joindre la colonne sur le plateau de Mansourah.

A trois heures, nous étions encore en pleine besogne, et je venais de terminer une amputation, lorsque le commandant Poulie, aide de camp du général de Rigny, vint m'annoncer qu'il fallait se préparer à battre en retraite et à partir au plus vite. Lui ayant fait remarquer le chiffre des blessés et autres malades et mes moyens de transport pour seize hommes seulement, il m'engagea à le suivre chez le général, pour converser

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avec lui sur les mesures à prendre afin de suppléer à cette pénurie et de faire suivre ces malheureux. Le général me demanda ce qu'il pouvait faire, et me déclara qu'il était prêt à mettre tous les moyens dont il disposait à mon service. Je lui dis qu'il serait possible de charger un grand nombre de malades sur les chevaux, et il donna immédiatement l'ordre au colonel, commandant le 3" chasseurs, de mettre à ma disposition tous les chevaux nécessaires au transport des blessés qui pourraient profiter de ce moyen. Quant aux hommes plus sérieusement blessés, le 17^ léger reçut Tordre d'envoyer un détachement avec des couvertures. Chaque blessé avait huit hommes, quatre pour le porter et quatre de rechange. Tous les blessés, excepté quatre, partirent dans cet état, qui à cheval, qui sur des couvertures, et quittèrent l'ambulance. Au moment où je voulais faire charger les quatre derniers blessés sur les chevaux des chasseurs, pendant que les balles sifflaient déjà autour et au-dessus de nous, le colonel Duvivier, commandant des Turcos et de l'arrière-garde, vint me dire, d'un air un peu bourru, que j'eusse à partir au plus vite, qu'il n'était plus maître de soutenir les Arabes sortant de la ville et repoussant fortement Tarrière-garde. Je lui répondis : «Mon colonel, et ces blessés ? /> Sans me répondre, il me quitta en disant: «Je ne réponds plus de vous.» Un sergent que je croyais blessé mortellement d'une balle qui lui avait traversé la poitrine, d'où le sang coulait à flot, se fit hisser derrière un chasseur à cheval. Quant à moi, je grimpai sur mon coursier et pris, au galop, le sentier qui devait me conduire au Rummel. Je rencontrai bientôt le lieutenant d'artillerie Bertrand, qui médit: « Docteur, allons vite, le temps presse!... »

Nos chevaux, lancés à fond de train, n'eurent pas plus tôt pris la descente qui conduit au Rummel, que nous entendîmes derrière nous le cri des cavaliers arabes qui criaient et nous serraient de près. Mon cheval, devançant celui de Bertrand, j'arrivai au Rummel un peu avant lui ; le cheval de Bertrand reçut un coup de yatagan à la queue. Arrivés au Rummel, nous y trouvâmes le brave commandant Changarnier qui en protégeait le passage, en tenant les Arabes à distance. A peine arrivés, nous entendîmes le cri plaintif de quelques soldats poursuivis par les Arabes, lesquels poussaient, eux, des cris de joie féroce. C'était un poste de dix ou douze hommes qu'on avait oubliés et qui furent tous tués sous nos yeux. Quelle scène navrante, de voir ces malheureux fuyant comme un gibier que le chien poursuit et tombant sous le feu du chasseur ! Tous y passèrent. Pour ma part, j'en vis trois tomber et rouler, après avoir subi plusieurs coups de feu. Si ce poste a été oublié, il ne faut pas en faire remonter la responsabilité au général de Rigny, comme on s'est plu à le faire, mais bien au chef du corps auquel ces hommes appartenaient.

L'autre scène, qui se passait à côté de nous, n'était pas moins émouvante. Nos pauvres blessés, portés en cacolets, sur des braocards ou sur des chevaux, purent franchir le torrent. Mais quant à ceux qui étaient sur des couvertures, portés ou mieux traînés par quatre hommes ayant, dans ce courant rapide, de l'eau jusqu à la ceinture, on devine facilement ce qu'ils devinrent. Ici le spectacle était navrant, et tel que je n'essaierai pas de le décrire. Il est vrai qu'à la guerre l'égoïste personnalité et le sentiment de sa propre conservation sont poussés à un si haut degré, que chacun

ne songe qu'à soi, et qu'on fait même des efforts pour rester insensible à tout ce qui ne compromet pas votre existence. J'ajoute même que la guerre ne serait pas possible si les militaires, en faisant leur devoir, ne s'exonéraient pas, en grande partie, de tout sentimentalisme. Les atrocités que l'on est obligé de commettre et de subir ne pourraient s'accomplir si Thomme, obéissant aux exigences forcées de la situation, ne descendait du piédestal intellectuel où la civilisation et rinstruction Tont placé, pour se livrer aux actes les plus inhumains. Mais j'étais jeune alors, mes émotions étaient vives, et mon cœur saignait à la vue de ces malheureux que le courant arrachait de la couverture, pour les entraîner dans le gouffre de Téternité.

Jetons un voile sur ce douloureux épisode. Je dirai seulement qu'en traversant moi-même le Rummel, je tournai la tête en amont, afin d'éviter la vue de ce que le courant emportait en aval. Une fois passé, je me hâtai de rejoindre le quartier-général pour prendre les ordres. Chemin faisant, je rencontrai le capitaine Rebell, officier d'ordonnance du maréchal. Après nous être donné une affectueuse poignée de mains, le capitaine descendit de cheval pour ramasser à terre un biscuit couvert de boue. Ce fait de la part d'un officier d'ordonnance du quartier-général expliquera, mieux que tout ce qu'on pourrait dire, la pénurie où nous nous trouvions. A la vue de ce biscuit, mes yeux le dévorèrent; le capitaine s'en étant aperçu me dit: « Cher docteur, vous avez faim? » et il me donna le biscuit. A cet acte de générosité, mon cœur se serra, mes larmes coulèrent d'émotion et mon bienfaiteur ému lui-même, partit au galop, me laissant avec son cadeau sans que je pusse le remercier. Dieu sait pour-

tant si les remercîments étaient dans mon cœur ! mais ils ne purent, en cet instant d'émotion, arriver assez vite jusqu'aux lèvres. Resté seul, j'essuyai le biscuit, que j'aurais bien voulu partager avec mon cheval ; la pauvre bête, depuis quatre jours, n'avait mangé que quelques centimètres du tronc d'un figuier où elle était restée attachée au Coudiat-Aty. Après avoir contemplé cette trouvaille et craignant de la dévorer trop vite, car nous n'avions pas de ration en perspective, et il fallait songer au lendemain! je brisai le biscuit en plusieurs menus morceaux que je mis dans ma poche, et n'en mangeai qu'un de temps en temps, assez pour donner seulement une légère satisfaction à l'estomac. Toute l'armée, officiers, soldats et animaux même, se trouvaient dans les mêmes conditions, à peu d'exceptions près.

J'arrivai au quartier-général juste à temps pour suivre le mouvement de retraite, Le Coudiat-Aty fut évacué, et le Rummel passé sous la protection du 2" léger, commandant Changarnier, qui s'acquitta de cette mission difficile avec un courage et un calme qui marquèrent le début de la carrière si brillante qu'il a parcourue en Afrique. Nous rejoignîmes ainsi le corps d'armée, qui était dans le plus grand désarroi. Le maréchal dut même user, dit-on, de son autorité pour y ramener un peu d'ordre.

Le bataillon d'Afrique, formant l'arrière-garde , quitta, le dernier, Coudiat-Aty et fut assailli par l'ennemi, qui, encouragé par le succès, se ruait avec rage sur les tirailleurs; mais l'intelligent et si calme lieutenant colonel Duvivier soutint bravement le choc, malgré ses deux blessures, et arriva tout près de Mansourah en bon ordre. Les zéphirs, se sentant plus à

Taise, et ayant aperçu les tentes et les bagages du Bey Yousouf qui n'avaient pu être emportés, faute de moyens de transports, se ruèrent dessus et prirent tout ce qu'ils purent enlever. Nous aperçûmes en passant deux voitures de blessés qui, abandonnées faute de moyens d'attelages, devinrent fatalement la triste proie des Arabes.

L'assaut du côté d'El-Cantara avait aussi complètement échoué. Comme au Coudiat-Aty, la première porte fut enfoncée; mais la deuxième résista et l'intervalle des deux portes devint le théâtre d'une cruelle hécatombe pour nos malheureux assaillants. Le brave et sympathique général Trézel qui était à la tête de l'attaque, faillit y perdre la vie. Heureusement, il en fut quitte pour une blessure grave au cou, qui le força à quitter son poste et à abandonner la mission périlleuse qu'il remplissait avec tant de courage. La porte d'El-Cantara ayant résisté, on ne fit aucune tentative sur d'autres points de la ville. Il existait pourtant au moins deux rues qui aboutissaient au ravin sans fermeture ; elles communiquaient directement au pont par un sentier étroit, c'est vrai, mais praticable aux piétons.

Il est bien étonnant que le Bey Yousouf, qui prétendait être si bien renseigné, n'ait pas indiqué cette particularité si importante au maréchal. Il est bien permis de supposer, que, vu les relations fréquentes j

qui existaient entre les habitants de Constantine et "

ceux d'Alger, il eut été facile d'avoir, moyennant salaire, des renseignements précis, d'autant plus que ceux-ci étaient à la portée de tout le monde et surtout des Arabes qui avaient séjourné à G3nstantine, et qui étaient nombreux à Alger. Mais il était écrit qu'un échec attendait cette expédition, conseillée et encou-

ragée par la pensée ambitieuse d'un homme intelligent, je le veux bien, mais dont les antécédents n'étaient pas à la hauteur de la confiance si exclusive d'un maréchal de France. Ce dernier aurait dû se morttrer plus prudent, dans une entreprise qui engageait si fort sa responsabilité, ainsi que Thonneur de son pays, et, qui compromettait par-dessus tout, le prestige et la gloire de l'armée, en face du peuple qu'on avait Tintention de soumettre. Loin de moi la pensée de vouloir diminuer le mérite de Yousouf, que f ai beaucoup connu et avec qui j'ai eu des relations suivies et amicales. Si on n'a pu savoir exactement d'où il venait et quels avaient été ses antécédents, on apprit bien vite que c'était un homme intelligent, excellent et beau cavalier, d'une physionomie sympathique et courageux à l'excès : ce sont là des qualités essentielles pour réussir. Il possédait parfaitement l'italien et l'arabe, ces deux langues qui permettent de dire si agréablement aux uns ce qu'on pense, et de charmer les autres en leur disant ce qu'on ne pense pas, et savait assez de français pour interpréter ces deux langues dans tout ce qui pouvait lui être favorable. Toutes ces qualités le posèrent immédiatement comme un homme dévoué à notre cause et pouvant nous être essentiellement utile, au moment de notre arrivée dans un pays où tout nous était si complètement étranger.

Le colonel Duvivier dut rappeler ses hommes et reformer bien vite le bataillon, afin de tenir en respect l'ennemi qui se précipitait en masse sur l'arrière-garde ; il le fit avec courage et succès jusqu'à ce que l'armée pût commencer son mouvement régulier de retraite. Sitôt en marche, le bataillon d'Afrique fut remplacé par celui du 2^ léger.

L'armée témoignait ostensiblement de l'impatience pour se mettre en marche. Le maréchal, avec un calme qui contrastait singulièrement avec cette agitation, donna l'ordre formel d'attendre le moment qu'il jugerait opportun. Ce moment arriva lentement : mais que de regrets on laissait derrière soi, en pensant aux pauvres soldats qu'on avait dû forcément abandonner, et qui étaient devenus déjà les victimes de nos cruels ennemis 1... L'armée se mit enfin en mouvement. Notre brigade, qui avait été d'avant-garde en allant, formait Tarrière-garde, le bataillon du 2e léger, l'extrême arrière-garde. Les troupes du Bey Yousouf marchaient en avant pour éclairer la marche.

Parlerai-je du moral de l'armée en ce moment critique, alors que son avenir tenait à si peu de chose ? Nos soldats étaient entourés d'une armée nombreuse dont ils entendaient les cris de joie et le bruit des tamtams. Cette armée composée d'hommes dispos, bien nourris, enivrés d'un succès de nature à tripler leur courage, eût pu, en ce moment suprême, nous écraser; tandis que nous, on peut bien l'avouer, nous étions tous sous le poids d'un sentiment qui n'était pas précisément celui de la victoire, à peine même celui de l'espérance. On aimait à être seul avec ses pensées et à se recueillir de temps en temps ; puis on recherchait un appui chez son voisin, qui saisissait cette occasion avec le même empressement. Les figures étaient calmes, mais tous étaient bien décidés à vendre chèrement leur vie à l'ennemi, dont l'attaque générale paraissait à tout instant imminente ; elle n'était douteuse pour personne, tant elle paraissait dans la logique des événements et de la situation militaire. Heureusement pour nous, un chef capable de comprendre les deux situa-

tions a manqué à rennemi et celui-ci n^osa pas attaquer tant que Farmée resta au repos. Mais, sitôt qu'il s'aperçut d'un commencement de marche, on vit ses fantassins et ses cavaliers s'avancer en toute hâte pour tomber sur Farrière-garde. La ligne des tirailleurs eut quelque mal à se former. On eût en ce moment trouvé peu de volontaires, en dehors des hommes que leur tour de service appelait : ayant horreur des distances, les tirailleurs se rapprochaient trop de leurs camarades. Un instant même pour remplir les intervalles qu'ils laissaient, et faire nombre, les officiers sans troupe, armés d'un fusil, allèrent se placer sur la ligne des tirailleurs. Il y eût, alors, des craintes très sérieuses et bien motivées.

Une nuée d'Arabes se rua, en criant, sur l'arrièregarde, ayant l'air de vouloir tout enfoncer. Le moment parut très critique. C'est alors que le commandant Changarnier, qui était à l'extrême arrière-garde, voyant s'avancer au galop cette avalanche de cavaliers et de' fantassins,. ne vit de salut pour son bataillon et pour l'armée, que dans la formation du carré. A peine eut-il le temps de le former, qu'une fusillade bien nourrie retentit de part et d'autre ; presque au début de ce combat acharné, le commandant reçut un coup de feu au cou qui lui fit faire un mouvement de tète. Aussitôt le bruit se répandit parmi ses braves qu'il était blessé. Le commandant craignant l'effet que pouvait produire cet accident, s'écria d'un ton ferme : Ce n'est rien, mes amis, Vive le roi! et en avant! Tout le bataillon répéta le cri de : Vive le roi ! et fut si bien en avant qu'il repoussa vigoureusement l'ennemi et put reprendre, sans être trop tourmente, le déploiement de ses hommes. Je n'étais pas très éloigné

du bataillon, puisque je vis la formation du carré. Quant aux paroles du commandant, je les tiens du sergent-major, Paillés, qui me les a répétées le soir même, et du chirurgien-major Mestre. La blessure n'était heureusement pas grave : une simple égratignure de la peau au devant du cou.

Ce fait d'armes, qui fait le plus grand honneur au bataillon et surtout à son commandant qui reçut une récompense bien méritée, eût le double avantage de donner une verte leçon aux Arabes et de nous démontrer leur pusillanimité à avancer contre not baïonnettes. En s'imposant, en effet, le sacrifice d'une centaine d'hommes, ils auraient pu culbuter et anéantir, avec leur nombre un bataillon déjà exténué, et tomber ensuite sur nous et sur toute notre pauvre et si piteuse armée. En somme, ce succès releva le moral et redonna de la confiance. Bientôt on ne parla que du bataillon du 2e léger et de son brave commandant. Quoique l'ordre de marche fut un peu rétabli, le mouvement de retraite se présentait sous des aspects très effrayants, d'autant plus que jusqu'alors le mauvais temps, la pluie et la boue avaient considérablement altéré le moral de tous. Fort heureusement, le soleil, qui était resté si longtemps caché, apparut sur l'horizon, et ses rayons vivifiants vinrent dissiper un peu les sombres nuages. Les soldats, dont un rien suffit pour ranimer le courage, saluèrent avec joie cette apparition par une exclamation très pittoresque. « Chacun son tour, dirent-ils ; Mahomet a été trop lontemps de semaine, il est juste que Jésus-Christ commence les siennes. » Plusieurs hommes étaient morts de faim et de froid. Quelques-uns ne pouvant plus se soutenir, et manquant de moyens de transport, furent forcement

et malheureusement oubliés ; se voyant perdus, ils se couchaient, et se couvraient la tête, attendant le yatagan qui devait terminer leurs souffrances. Les Arabes, stimulés par la promesse d'une prime de dix piastres par chaque tête de Français, décapitaient les morts, les mourants et même les blessés.

Tout en cheminant, j'aperçus un artilleur qui tirait un beau biscuit de son sac ; je courus à lui comme un affamé et lui demandai s'il voulait me le vendre et s'il en avait d'autres. — Major, je peux vous en vendre deux seulement. — Combien ? — Ce que je les ai vendus ce matin au colonel X..., vingt francs chaque. — Je donnai deux pièces de vingt francs et rejoignis mon poste avec joie. J'avais dans ma poche deux biscuits pas boueux du tout, bien jaunets, et provenant de la marine encore ; c'était là une trouvaille miraculeuse et je ne Pavais payée que quarante francs ! Ce n'était rien pour la bourse, rien, et beaucoup pour mon pauvre estomac qui se montrait dans cette circonstance bien tolérant... Aussi que de promesses je lui faisais pour le dédommager, si nous pouvions nous trouver un jour en face d'un meilleur couvert ! On voit que mes deux biscuits, tout en me satisfaisant modestement pour le moment, réveillaient des idées plus ambitieuses pour l'avenir.

Nous cheminâmes tant bien que mal, escortes par une nuée d'Arabes, jusqu'au plateau de Mécènes. Avant d'y arriver, nous fûmes témoins d'un bien triste spectacle. J'ai dit plus haut que les prolonges de l'administration, chargées de vivres, s'étaient embourbées et qu'elles n'avaient pu être traînées plus loin ; l'escorte fut assaillie par un ennemi nombreux et qui, certain de ne pas rencontrer de résistance, se rua sur elle avec

rage ; il y eut probablement un sauve qui peut. Ceux qui ne purent fuir furent impitoyablement massacrés et les voitures pillées. Les véhicules embourbés étaient entourés de cadavres, on en voyait dessus, dessous, sur les roues, affectant encore des attitudes défensives ; beaucoup d'autres, étaient perdus dans la boue: on devinait leur présence par quelques membres qui apparaissaient au-dessus du cloaque. La plupart avaient été décapités ; comme je viens de le dire, beaucoup se perdaient dans la boue, et il nous fallut passer sur leurs corps. Nos cœurs étaient navrés d'un pareil spectacle ; mais il fallait fuir et songer au lendemain. Oh ! la guerre ! la guerre !...

La nuit, sur le plateau de Mécènes^ fut mauvaise. On savait que le lendemain nous avions à traverser un défilé étroit, difficile, qui serait gardé par Tennemi et que nous aurions probablement bien du mal à le franchir. On dormit peu et on réfléchit beaucoup. A tout instant, on était tenu en éveil par des coups de fusil tirés aux avant-postes. Enfin, après cette nuit d'angoisses, le jour parut. Heureusement le maréchal dormit encore moins que nous. Avant le jour, il avait pris ses dispositions et donné les ordres ; devançant Pennemi, il avait fait occuper les points qui dominaient le ravin et fait placer des tirailleurs aussi loin que possible de la colonne, pour tenir Tennemi à une distance respectueuse. Cette mesure intelligente sauva Tarmée probablement mieux que l'affaire du bataillon carré du 2e léger. Ici encore, les Arabes se présentèrent, en faisant preuve d'une grande pusillanimité ; car quelques mille hommes bien résolus eussent suffi pour balayer nos tirailleurs, peu confiants en ce moment, et tomber sur la colonne qui, ne pouvant se

défendre au fond de ce défilé étroit, aurait été presque à leur merci. C'est alors, je crois, qu'un personnage qui avait suivi l'armée, comme attaché au prince, fut saisi d'une frayeur un peu trop justifiée, et se présenta devant le maréchal dans un simple appareil, mais armé d'un fusil de chasse, v; Ah ! Monsieur le maréchal, lui dit-il, Dieu nous fera-t-il la grâce de nous tirer de ce mauvais passage? » Le maréchal lui répondit de Tair le plus calme : « Vous pouvez être tranquille, Monsieur, je vous en sortirai sans que Dieu s'en mêle. »

Nous en sortîmes, en effet, non sans que nos braves soldats aient eu à déployer un courage que la vacuité de leurs gasters ne permettait pas d'espérer. Ce défilé, qui tenait toute l'armée en haleine, une fois franchi, tout le monde respira plus à l'aise. Le terrain devenant plus découvert, on avait moins à craindre les surprises ; une batterie ennemie nous envoya quelques coups de canon dont les boulets, passant sur la colonne, firent peu de mal. En même temps, Tarmée du bey Achmet se présenta à une grande distance, étendards et oriflammes déployés, précédée de sa musique qui jouait et faisait résonner à tour de bras des tams-tams. Elle prenait sa revanche sur celle de Yousouf qui, ayant abandonné ses tambours et ses flûtes dans les grottes de Mansourah, en était réduite à écouter et à subir celle de son adversaire.

Le brave commandant de Richepansc, porté sur un brancard par huit hommes de bonne volonté du i j'' léger, mourut ce jour-là.

Après ce passage si émouvant, le terrain devint moins accidenté et plus à découvert. Aussi apercevaiton au loin, à notre droite, les troupes d'Achmet qui I. — Douze a.ns en Algérie. 14

nous suivaient, en ayant Tair de vouloir camper à côté de nous, pour être le lendemain plus rapprochées et nous attaquer au réveil. Un instant même elles parurent se rapprocher assez près pour faire craindre une attaque. Nous étions en ce moment dans une immense plaine remplie de chardons et surtout d'asphodèles à tiges très élevées ; le soleil était à ,son déclin et ces hampes isolées et espacées produisaient un effet fantastique.

C'est ici que se produisit un événement grave, qui a coûté cher à un général qui commandait Tarrièregarde oii je me trouvais. Je ne me permettrai pas de l'apprécier, puisqu'il Ta été par un conseil de guerre. Cependant, au point de vue de la vérité et de l'histoire, Je ne puis m'empêcher, et j'en ai même le devoir, de raconter ce que j'ai vu de mes propres yeux. On a dit à tort que ce général aurait pris dans un moment d'hallucination ou de faiblesse ces hampes végétales pour des Arabes venant nous attaquer. J'ignore si le général eut cette pensée : mais ce que je puis assurer, c'est qu'elle vint à l'esprit de bien d'autres militaires. Voici dans toute sa simplicité ce qui survint : avant de s'engager dans le défilé' très étroit de Mécènes et pendant ce difficile passage, l'armée fut sous l'influence de la crainte, bien justifiée d'ailleurs, d'y être sérieusement attaquée. Une fois sortis sains et saufs de ce mauvais pas, étonnés du silence si incompréhensible de l'ennemi, et se trouvant dans une contrée découverte où les Arabes n'apparaissaient qu'à une distance respectueuse, nos soldats respirèrent plus à l'aise : chacun éprouva le besoin de rompre son rang, de prendre un peu de liberté et de causer avec ses voisins. Mais ce déplacement n'a jamais été jusqu'au désordre, comme on l'a

prétendu. Un temps superbe favorisait ces échanges d'émotion ou mieux de vraie satisfaction. Bientôt, vers les dix heures du matin, on aperçut débouchant à notre droite, à une bonne distance, Tarmée d'Achmet Bey, qui marchait parallèlement à nous, oriflammes déployées, La musique dont* nous pouvions entendre les tams-tams, avait Pair de venir de notre côté. En la voyant se rapprocher, il était bien permis de supposer qu'Achmet ne l'avait pas envoyée pour nous faire honneur-,16 général put donc croire un instant qu'elle avait l'intention d'attaquer Tarrière-garde, selon l'habitude arabe. La colonne se trouvait très longue et peu compacte à Tarricre-garde où un grand nombre de traînards avaient de la peine à suivre, tandis que Tavant-garde et le centre pressaient peut-être un peu trop le pas pour atteindre, avant la nuit, l'emplacement du bivouac, prés de rOued-Telaga. La brigade d'arrière-garde ne pouvant, à cause de ces impedimenta et du manque de transports, suivre ce mouvement, resta un peu isolée de la colonne principale. Pendant ce temps, les troupes d'Achmet Bey avaient l'air de venir à nous, tout en nous régalant toujours de leur musique qui ne cessait de tambouriner. C'est en ce moment que le lieutenant Bertrand vint dire, je crois, au général de Rigny de hâter la marche : le général lui répondit qu'il ne pouvait faire l'impossible et l'engagea à prier le maréchal de ralentir un peu la sienne, ou de faire une halte, pour donner le temps aux écloppés de rejoindre la colonne, ajoutant que si lesArabcs venaient l'attaquer dans cette situation, il ne se croyait pas en état de se défendre. Bertrand partit. Le général, ne recevant aucune réponse, envoya son aide de camp, le capitaine Pow//e, pour faire les mêmes

observations. Celui-ci ne revenant pas assez tôt, le général s'impatienta, quitta son poste et tut lui-même trouver le maréchal. Il se produisit en ce moment un état psychologique inexplicable ; que se passa-t-il entre le général et le maréchal ?... Ce qu'il y a de sûr et ce dont j'ai été témoin, c'est que pas le moindre désordre ne régna dans l'arrière-garde, tout le monde restant aussi calme que les circonstances le permettaient. Cependant comme il y avait lieu de craindre d'être attaqué ou du moins très inquiété par les Arabes, la prudence commandait de prendre certaines précautions. Ce qui est certain, c'est que cette entrevue eut pour résultat de faire mettre une batterie en bataille en face des Arabes et de l'y laisser jusqu'à ce que l'arrièregarde eût complètement défilé derrière elle et rejoint la colonne. Quant aux troupes d'Achmet, tout le monde put les voir marcher à côté de nous, s'arrêter et dresser leur bivouac parallèlement au nôtre. Le soir, leurs feux bien apparents et bien alimentés, ne se confondaient pas malheureusement avec les nôtres ; nous aurions été pourtant bien heureux de ce mélange si celui des hommes surtout avait pu se faire sous d'aussi salutaires auspices. Nous, nous n'avions d'autres bois que les hampes sèches des chardons et des asphodèles peu propres aux exigences du moment. La nuit se passa avec la préoccupation d'être vigoureusement attaqués le lendemain de bonne heure. Ce fut à ce bivouac et pendant cette nuit que mourut le brave capitaine Grand. Le maréchal, prévoyant une attaque, donna l'ordre de lever le camp k trois heures du matin, sans tambours ni trompettes, pour ne donner aucun signal de notre départ à l'ennemi. Nous fîmes au bivouac de rOued-Télaga une grande trouvaille, celle de deux

OU trois immenses silos remplis de blé, d'orge et de fèves de marais. Tout le monde courut aux provisions ; pour moi, qui avais fini mes deux biscuits, je remplis de blé toutes mes poches ainsi que les sacoches de ma selle. Avec cette provision, j'étais tranquille sur Tavenir. Je comptais sur la qualité de mes dents pour broyer le grain de blé et sur mon estomac pour le digérer sans levain. Cette disette me rappelle l'époque où les Romains, ignorant encore la panification avec le levain, mangeaient le blé comme du riz ; plus tard quelqu'un ayant imaginé de rôtir la graine de blé, le deuxième roi de Rome, Numa Pompilius, ifistitua une fête pour célébrer cette utile invention. Rien de nouveau sous le soleil. Nous n'étions donc pas les premiers à être réduits à manger le blé en nature; seulement les Romains pouvaient le faire griller, ou cuire, tandis que nous, nous étions totalement privés de ce complément préparatoire. A la retraite des dix mille, commandée et racontée par Xénophon, les hommes eurent à subir bien plus de temps encore les mêmes misères.

Au bout d'une heure, je m'aperçus que mon cheval prenait une allure incertaine ; comme il avait été si fort, et si vigoureux, jusqu'alors, malgré le peu de nourriture qu^on avait pu lui donner, sa faiblesse, survenant tout à coup, m'étonna. Peu à peu, ses jambes faiblirent et il s'affaissa complètement sous moi. J'appris alors que mon ordonnance lui avait donné une trop forte ration d'orge; la pauvre bête n'ayant rien mangé pendant deux jours, était devenue /bz^rèwe sous rinfluence d'une trop grande quantité de cet aliment ; elle mourut le jour même et me laissa dans un bien grand embarras. C'était un cheval arabe pur sang, un

des plus beaux et des plus vigoureux de l'expédition. Je reçus une toule de compliments de condoléance pour une aussi grande perte, en cette circonstance surtout. Je quittai" cet animal en pleurant et n'osai me retourner pour lui faire mes derniers adieux, afin de ne pas le voir dépecer; car j'étais certain qu'il ne resterait pas longtemps intact et que nos malheureux soldats se le disputeraient de suite pour calmer leur faim. C'est ce qui arriva instantanément.

Je fus donc réduit à continuer la route à pied. Ma situation devenait critique : je ne perdais pas seulement le cheval, mais l'approvisionnement de blé qui était dans les sacoches ; j'y suppléai le mieux possible, en en remplissant mes poches.

Le 26, la journée commença bien mal ; je n'ai jamais pu savoir si l'administration avait ou n'avait pas été informée de l'heure du départ. Toujours est-il que le chargement des nombreux malades etécloppés ne commença qu'à l'instant où les troupes se mirent en mouvement. Cette opération dut se faire trop à la hâte ; les prolonges chargées se mettaient aussitôt en route, et, à peine parties, je les suivais à pied avec deux ou trois infirmiers. Bientôt, je me trouvai aux prises avec un groupe d'une vingtaine de malades ou blessés qui criaient, en implorant du secours ; tous nos moyens de transport étant épuisés, je me retournai et ne vis autour de moi aucune ressource. Cependant, en apercevant le convoi du génie, je courus implorer quelques places en faveur de ces malheureux ; mais tout le monde passa en silence, et resta sourd âmes instantes supplications. Puis vinrent les fourgons et les équipages de l'artillerie; j'y trouvai la même indifférence. J'étais pourtant convaincu qu'avec un peu de bonne volonté,, il aurait été

facile de placer quelqu'une de ces victimes sur les fourgons qui ne semblaient pas très encombrés; mes instances furent inutiles. Je revins, ému, désespéré auprès de mes malades, ne sachant comment je m'en séparerais. Parmi eux, se trouvait un des blessés que j'avais eu tant de peine à faire charger au Coudiat- Aty ; il me reconnut, « Major, me disait-il en pleurant, faites-moi charger, je vous en supplie ; les Arabes qui nous poursuivent vont nous couper le cou. » S'apercevant que je faisais un mouvement pour m'éloigner, il saisit Tangle de ma capote et s'y attacha avec la violence du désespoir. D'autres malheureux réclamaient la même laveur et rien absolument ne me permettait de leur donner la moindre espérance. Ma position, comme on le devine, était cruelle ; j'en étais navré ; car ces malheureux, à peine abandonnés, allaient être victimes de la crua,uté de l'ennemi. Aussi, perdant tout espoir et voyant la dernière ligne de tirailleurs s'approcher, suivie par une nuée d'Arabes, qui j'oiiloulaient comme des cannibales, je détournai la tête, et fis une tentative pour m'échapper; je faillis même, pour terminer cette terrible lutte, ôter ma capote et l'abandonner ; mais il faisait froid et elle ne pouvait être d'aucune utilité pour le pauvre blessé. Enfin, l'instinct de conservation aidant, et me trouvant tout à fait impuissant, par un effort suprême que je n'oublierai de ma vie, je fis lâcher prise, en promettant à ces malheureux d'aller rejoindre les cacolets, que je ne voyais pas, dans le lointain, sur la ligne des tirailleurs, et je partis au galop pour rejoindre la colonne. A chaque levée de bivouac, nous étions habitués à voir les Arabes arriver et se ruer sur l'emplacement de l'ambulance pour y chercher tout ce que nous avions abandonné,

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et surtout pour y profaner les cadavres et se partager leurs têtes. La même avidité allait les faire se précipiter sur ce dernier bivouac, où ils allaient trouver matière à assouvir leur férocité.

En gravissant une petite côte dominant le bivouac, nous pûmes distinguer, au milieu des hurlements sauvages que les Arabes poussaient à la vue de leurs victimes abandonnées, les cris de nos malheureux soldats qu'on égorgeait. Le capitaine Mor^ce, du 3e chasseurs à cheval, qui commandaifun peloton d'arrière-garde, entendant les cris d'allégresse de ces cannibales, ne put résister au sentiment d'humanité provoqué par un si horrible spectacle. N'écoutant que la. voix du cœur et de son courage, il partit au galop, sans ordres, avec ses hommes. A ce départ, prompt comme l'éclair, comme la pensée qui l'avait provoqué, nous crûmes qu'il ne reviendrait pas et que lui et son faible peloton allaient grossir le nombre des victimes. En le voyant arriver au bivouac et charger à l'arme blanche cette nuée d'Arabes qui se ruaient sur nos pauvres malades, nous, simples spectateurs de ce drame, nous n'osions respirer, tant l'événement qui allait s'accomplir nous émouvait : heureusement, la scène changea très vite. Nos chasseurs, animés et excités parla bonne action qu'ils allaient accomplir, chargèrent l'ennemi comme des lions: les Arabes, à la vue de nos cavaliers qui, au premier choc, couchèrent par terre plusieurs des leurs, prirent la fuite et s'éloignèrent assez pour permettre à nos cavaliers de saisir quelques malades, et de les ramener à l'ambulance. Le capitaine perdit seulement un honime et n'eut pas d'autres blessés. Ce trait de haute humanité et de bravoure fit le plus grand honneur au capitaine Morice ; il fut le point

de départ de la carrière brillante qu'il a parcourue, et lui ouvrit la route qui le conduisit rapidement au grade de général.

On a beaucoup crié contre le général de Rigny accusé, bien à tort, d'avoir abandonné les blessés au Coudiat-Aty, alors qu'il n'y en avait que quatre seulement. Dans le bivouac de Telaga, on en avait laissé plus de vingt ; à qui incombe cette énorme responsabilité ? On a dit que l'intendant avait fait commencer ce chargement trop tard ; mais les malades devaient-ils en être responsables et payer de leur vie cette négligence purement administrative? Est-ce que le devoir du dief d'état-major ne consiste pas à s'assurer, avant de lever le camp et de se mettre en marche, si tout est prêt et, par dessus tout, si les malades sont chargés et l'ambulance en état de suivre le mouvement ?... Ce triste épisode témoigne, comme celui de Guelma en allant, et celui du Coudiat-Aty, de l'incurie qui avait présidé au début et durant le cours de cette expédition. Une heure après le départ, un homme du 17e léger vint me prier d'aller voir un de ses camarades qui ne pouvait plus marcher et était exténué de faim et de fatigue ; je le trouvai couché le long d'une haie et lui fis boire quelques gouttes d'eau-de-vie qui se trouvaient au fond de mon bidon. Puis, j'allais appeler quelques hommes pour l'aider à marcher, ou le porter, lorsque le vieux duc de Caraman, avec ses soixante-seize ans, passa à cheval ; en me voyant à pied prodiguer mes soins à un malade, il s'arrêta ; après quelques questions, il descendit et m'offrit son cheval, pour porter ce malade jusqu'à Fambulance, en tenant lui-même la bride pour conduire l'animal. Nous causâmes beaucoup de cette expédition, les sujets ne faisant malheu-

reusement pas défaut pour alimenter la conversation. Entre tout ce qu'il me dit, je n'ai jamais oublié ces paroles : « Docteur, il y a, au-dessus de tous ces malheureux événements, une chose qui m'étonne et qui me transporte d'admiration pour l'armée : c'est la résignation avec laquelle le soldat supporte ses misères ; il n'a rien à manger ni à boire, il se bat du matin au soir, se couche, s'il le peut, dans la boue, ou y meurt même d'inanition et de douleur; pas une plainte ne sort de sa bouche ni de celle de ses camarades : c'est admirable. » Le duc était venu à cette expédition pour y voir un petit-iils et lui donner un bon exemple d'humanité, de courage et de dévouement.

Le temps continuait à être magnifique et se maintint ainsi jusqu'à Bône. Nous arrivâmes, vers les quatre heures du soir, à l'extrémité basse de la vallée, au marabout de Sidi-Tamtam, lieu choisi pour le bivouac, près de l'eau et à côté de silos nombreux qui nous fournirent leurs ressources. Le maréchal, voulant faire respecter la petite mosquée qui recouvre le tombeau de ce saint personnage, y avait envoyé un officier et fait mettre une garde. Mais il ne fut pas possible de maintenir cette protection contre les besoins de toute l'armée. Sidi-Tamtam finit par céder charitablement, pour faire bouillir la soupe de nos soldats, le toit du logis où il reposait, bonne œuvre digne d'un saint dans toutes les religions. Les croyants indigènes lui auront rendu promptement sa toiture.

Une précaution, qui avait été négligée jusqu'alors, fut prise : les corps reçurent ordre de fournir, chacun selon sa force, un certain nombre de couvertures pour le service de l'ambulance; car les nuits étaient très froides.

Tous les chefs de corps ou de service et un officier général furent convoqués le soir, dans la tente du maréchal ; la France a retenti de ce qui s'y passa.

27 novembre. Ce jour-là d'assez grandes difficultés restaient encore devant nous. A mesure qu'on avançait à travers des périls sans cesse surmontés, vers le Ras-el-Arba, celui-ci grandissait dans les imaginations et devenait un épouvantail de plus en plus menaçant ; sitôt que, malgré les pressentiments de quelques-uns, on se fut passablement tiré d'affaire dans le voisinage de Constantine, la partie craintive et jaseuse de Tarmée (incapable de retenir des réflexions qui, cependant, lui faisaient peu d'honneur), avait dit autour d'elle: « Mansourah n'a pas été notre tombeau, il est vrai; « mais ceci n'est encore rien, nous n'avons eu là sur « les bras que des cavaliers, des Turcs et des habitants « de la ville et nous avons résisté à cette multitude, tt Attendez : les Kabyles de Bougie sont autrement a guerriers, et farouches, autrement redoutables et ira résistibles que ces cavaliers et cette infanterie. Que tt deviendrons-nous alors ? »

La journée, quoique fatigante, fut moins agitée. Les Arabes nous suivaient en nombre, mais à une distance moins agaçante. Il en fut de même jusqu'à Med-Jez-Amar ou l'ennemi, repoussé constamment depuis notre départ de Constantine, crut se venger de sa faiblesse par un acte de cruauté qui touchait bien plus ses coreligionnaires que nous. Avant d'arriver à Mcd- Jez-Amar, il fallait traverser un grand douar, ou passer à côté de lui. Eh bien ! les Arabes, pour arrêter ou du moins contrarier notre marche et détruire tout moyen de ravitaillement, imitèrent microscopiquemcnt Rostopchine à Moscou ; ils mirent le feu sur plusieurs

points du village en même temps, et nous donnèrent ainsi le spectacle d'un magnifique incendie. Ce ne fut pas malheureusement le seul phénomène qui donna à cette expédition quelque ressemblance avec celle de Moscou ; toutes les deux étaient aussi mal conçues et ne présentaient qu'une différence de nombre. Mais les misères sont toujours les mêmes, qu'elles s'appliquent à un seul ou à un million d'hommes. Le campement de Med-Jez-Amar fut très agité. Les Arabes, sentant que leur proie allait leur échapper, voulurent nous laisser un dernier souvenir de leur fureur et de leur faiblesse. Cachés au milieu des taillis ou derrière les arbres qui entouraient le camp, et espérant qu'on n'irait pas les déranger de leur position, d'un. difficile accès, ils ne cessèrent de tirailler et de nous tenir sur nos gardes. En attendant, tout se préparait pour leur faire la chasse le lendemain de bonne heure. Mais les reconnaissances qu'on fit trouvèrent le terrain complètement abandonné. Nous pûmes alors respirer un peu à Taise et nous préparer lentement au départ. C'est ici que parut le fameux ordre du jour qui visait le général de Rigny. Je vais en donner une copie exacte.

« Honneur soit rendu à votre courage, soldats! 'Vous avez supporté avec une admirable constance les souffrances les plus cruelles de la guerre. Un seul a montré de la faiblesse ; mais on a eu le bon esprit de faire justice de ses propos imprudents ou coupables qui n'auraient jamais dû sortir de sa bouche. Soldats ! dans quelque position que nous nous trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec honneur; recevez-en l'assurance de votre général en chef. »

Cet ordre du jour auquel personne ne s'attendait

fut comme un coup de foudre. Ceux qui n'étaient pas initiés au mystère qui s'était accompli sous la tente du maréchal, entre lui et le général de Rigny, en furent d'autant plus surpris qu'aucun acte ostensible ne semblait avoir pu motiver un pareil blâme.

L'armée se mit en marche; le maréchal, voyant Tennemi disparu, et jugeant sa présence moins nécessaire, prit les devants pour aller visiter le camp de Guelma et vint nous rejoindre au camp de Houmman Birda, où nous arrivâmes de bonne heure vers midi. Quant au général de Rigny, aussitôt l'ordre du jour paru, il quitta l'armée et se rendit directement à Bône, accompagné de son aide de camp et d'une faible escorte.

Pour la première fois depuis notre départ de Bône, nous reçûmes une distribution de quelques vivres, surtout de riz. Sitôt pris, sitôt mis au feu, tout le monde attendait sa cuisson avec une impatience fébrile. Enfin, on nous en servit un immense chaudron autour duquel nous nous mîmes dix pour y puiser à même. Rien de curieux comme ces dix affamés attendant avec impatience que ce plat pantagruéliste, servi bouillant, et dont la fumée épaisse laissait en passant une odeur appétissante, fût un peu refroidi.

Quelques convives trop pressés ayant voulu devancer le moment opportun, se brûlèrent et nous ne tardâmes pas à les suivre. Jamais mets n'a été trouvé si bon et si bien assaisonné. Oh I comme la faim rend indulgent ! Le riz étant encore très chaud, les bouches délicates qui ne pouvaient le supporter demandèrent à se numéroter, afin qu'elles pussent avoir la part qui leur revenait : la mesure était prudente, car quelques convives, à bouche caoutchoutée, engloutissaient plus I. — Douze ans en Algérie. Ij

que leur ration. Nous n'étions qu'au commencement du repas lorsque le commandant Filippi, que nous avions laissé au camp de Guelma, me fit signe et m'invita à venir de suite avec lui pour partager son déjeuner, à vingt minutes du camp. Il me fit prendre un chemin détourné dans la crainte d'être suivi par quelque camarade. Arrivé dans sa tente, on nous servit du bœuf à la mode dont l'odeur me mit en extase et dont le goût me représenta tous les bonheurs culinaires. Je ne mangeais pas, je dévorais; me rappelant cependant la cause de la mort de mon pauvre cheval qui avait trop mangé d'une bonne chose, j'eus le courage de me contenir, afin de ne pas devenir à mon tour fourbu.

Un incident assez comique survint pendant le repas que nous faisions au milieu des ruines romaines du Temple. Le colonel anglais qui avait suivi l'expédition et qui venait visiter les ruines de Guelma, passant à cheval devant nous, s'arrêta pour me saluer. Filippi m'autorisa à lui offrir un verre de vin, chose rare en ce moment. Le colonel accepta volontiers, mais en me voyant lui verser du vin rouge, il me dit : Non, docteur, du vin blanc, je l'aime mieux ; à cette observation je faillis laisser tomber la bouteille d'indignation ; je ne comprenais pas qu'en ce moment de disette et de pénurie on put avoir le courage et l'impertinence d'oser faire acte d'une semblable raffinerie. Je lui répondis, presque indigné^ que je n'en avais pas, mais qu'il n'avait qu'à suivre la muraille, et qu'il trouverait tout à fait au bout des ruines, une auberge oti il pourrait s'en faire servir. Il me remercia et continua son chemin : il chercha longtemps le cabaret. Le commandant me gronda un peu de lui

avoir donné cette direction, dans la crainte qu'il ne trouvât, quelque Arabe embusqué dans les ruines isolées et que celui-ci lui envoyât un peu de plomb, en place du vin blanc.

Le repas fini, je pris congé de mon aimable amphytrion, en lui adressant, bien entendu, force remercîments, et en lui donnant rendez-vous à Alger. Je rejoignis le camp, d'où le maréchal et le prince étaient partis, se rendant directement à Bône, en brûlant les camps de Nechmëya et de Dréan. Je me rappelai Thistoire des scorpions, en allant, et j'eus bien soin de ne plus toucher aux pierres sur lesquelles j'étais couché. Le 3o, nous arrivâmes à midi au camp de Dréan. Le silence et le calme qui se faisaient autour de nous annonçaient Téloignement de l'ennemi et le rapprochement de nos camarades, c'est-à-dire la fin de nos misères. Le temps était beau et se mettait de la partie pour fêter notre retour. L'arrivée au camp de Dréan fut saluée d'une joie qui nous émut profondément, mais ne nous ôta pasTappétit; je descendis chez le comptable des vivres qui nous avait fait préparer un succulent déjeuner. Pendant que celui-ci s'apprêtait, nous eûmes la mauvaise idée d'entrer dans une pièce remplie de pains de munition. Personne ne put résister au plaisir d'en manger, et nos appétits féroces le trouvèrent même si bon que pas un de nous n'eût le courage de s'arrêter. Nous dévorions et les pains disparaissaient comme des biscuits à la cuillère. Nous en primes tant et si bien que, lorsqu'on vint annoncer le déjeuner, deux d'entre nous seulement eurent la force daller se mettre à table ; les autres ne demandèrent qu'à se coucher, pour faciliter le travail de l'estomac que nous venions de soumettre

à une si rude besogne. Tout passa parfaitement et après trois ou quatre heures d'un bon somme, sur un matelas, nous pûmes, avec un peu d'exercice, nous préparer au repas du soir, auquel nous fîmes l'honneur qu'il méritait. Le lendemain nous rentrâmes à Bône, terme de cette triste campagne, j'allais dire de cette équipée qui ne devait pas ajouter un fleuron bien glorieux à la couronne de celui ou de ceux qui l'avaient conçue et entreprise dans de si mauvaises conditions.

Cette expédition se termina par un trait, qui fait le plus grand honneur au duc de Nemours. Ce prince malgré l'indisposition qu'il éprouva durant toute l'expédition, n'avait cessé de suivre à cheval le général en chef.

Avant ou pendant le campement de Med-Jezmar, Yousouf avait réussi à faire prisonniers plusieurs blessés qui n'avaient pu fuir. Ils furent conduits auprès du maréchal. Au lieu de la mort qu'ils redoutaient et qu'ils avaient méritée, ils furent bien étonnés de voir que le chirurgien du prince, M. Baudens, mon ancien maître et ami, îeur donna ses soins, comme il savait les donner. Quand ils furent pansés, le maréchal, sur le désir de son altesse royale, leur rendit la liberté, en les engageant à publier et à répéter que tout Arabe qui ramènerait un soldat français recevrait la somme de cent francs. On dit que quelques prisonniers nous furent ainsi rendus.

En 1806, il y avait eu contre Constantine une expédition qui eut une étrange ressemblance avec la nôtre.

Ali-Ben-Mouftah, Moustha-Inglis la conduisait. Elle était composée de Tunisiens, et partit de Tunis

par le chemin de RifF, traînant derrière elle, outre un matériel considérable, toute une population dWrabes nomades qui la suivaient et lui donnaient l'aspect d'une de ces grandes migrations barbares du quatrième et du cinquième siècle. Soixante mille hommes, femmes, enfants, vieillards, marchaient sur les flancs et à la queue de l'armée avec leurs bestiaux.

Cette masse de monde s'établit sur le Mansourah, et Tartillerie mise en position, tira sur la ville ; mais soit, la distance, soit l'inhabileté des pointeurs, le feu, si bien nourri qu'il fût, causa peu de dégâts ; aussi les Constantinois prirent-ils leur siège en patience et attendirent-ils les secours qu'ils avaient fait demander à Alger. Au bout d'un mois et demi on annonça deux armées, une de terre et une de mer. Les Tunisiens allèrent au devant de Tarmée de terre Jusqu'à TOued- Zenati ; arrivés là, ils aperçurent la tête de la colonne turque, et sans attendre Tennemi, battirent en retraite.

Trois jours s'écoulèrent en combats de tirailleurs et d'avant-postes. Enfin, le quatrième jour, les Turcs abordèrent les Tunisiens à Tarme blanche, et sans tirer un coup de fusil les battirent complètement.

Alors toute cette multitude s'enfuit au hasard et sans suivre de direction, comme une immense bande d'oiseaux effarouchés, laissant, tant sur le champ de bataille que sur le Mansourah, quarante pièces d'artillerie, parmi lesquelles se trouvaient des mortiqrs de i3 pouces et des pièces de 24 et de 3o.

C'était une prise importante que celle de cet immense matériel ; aussi les Turcs auraient bien voulu l'emmener à Alger, d'abord à cause de sa valeur, et ensuite à cause de h force qu'un pareil butin devait

donnerai! Dey. Mais la difficulté du transport était telle que bon gré malgré il fallut laisser ces quarantes pièces de canon où elles étaient.

Bône étant encombré de troupes, je profitai le lendemain du premier bateau en partance pour Alger.

La traversée de Bône à Alger fut plut heureuse que la première; la mer nous devait cette compensation bien méritée. Arrivé à Alger, je repris aussitôt mon service cà l'hôpital du Dey et mes fonctions de démonstrateur d'anatomie à l'hôpital d^instruction.

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