‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 15 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Expédition de laTafna. — Départ d'Alger sur la corvette la Diligente, commandée par l'amiral Lapierre. — Arrivée à Oran le i3 mai. — Dîner chez le général en chef Bugeaud. — Incident curieux de la mission d'Allegro. — Départ d'Oran. — Mezerguin. — Singulier mirage. — Flamands pris pour des cavaliers. — Tlemcen. — Misère des habitants et état pitoyable de la garnison commandée par Cavaignac. La Tafna. — Entrevue de Bugeaud et d'Abdel-Kader pour le traité de paix. — Aspect pittoresque du paysage. — Mécontentement de l'armée. — Punch donné par le maréchal à l'occasion du traité.

Pendant que nous épuisions nos forces et nos moyens dans une expédition si mal conçue et si mal réussie, Abd-el-Kader ne perdait pas son temps. Il en profitait pour organiser son armée, créer une fonderie à Mclianah, avec un personnel recruté parmi les prisonniers ou les déserteurs de la légion étrangère, qui étaient presque tous Allemands. Il mettait le plus à profit possible les concessions que le général Desmichels lui avaient accordées par son traité. Ce général avait eu la faiblesse de permettre à l'émir, comme je l'ai dit, de faire entrer par le port d'Arzcw toutes les provisions de guerre qu'il jugerait convenable. Le général Trézel à peine nommé à Oran, en remplacement de Dcsmichels, ne tarda pas à s'apercevoir de la faute commise par son prédécesseur et à prévoir la puissance et l'influence morale qu'elle devait forcé-

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ment donner à rémir. Son intelligent patriotisme ne lui permit pas de supporter plus longtemps l'exécution, si fatale à notre colonie, de ce traité. N'écoutant que son courage et ayant la conviction d'être utile à son pays, il voulut tout au moins diminuer l'abus queTémir faisait des libertés qu'on lui avait concédées ; de là la guerre qui éclata entre les deux chefs. Abd-el-Kader voulant rester, malgré les observations du général, dans l'esprit du traité, résolut de mettre obstacle au libre passage des convois qui se rendaient dWrzew dans l'intérieur, à la barbe de notre armée qui rugissait de cette liberté accordée à notre plus implacable ennemi.

Trézel décida de s'y opposer par la force. Mais il avait trop compté sur le courage du peu de monde qu'il avait sous ses ordres et trop peu sur celui de son ennemi qui avait, lui, plus de cinq ou six mille hommes à sa disposition et des munitions en quantité. Le général Trézel, surpris à la Macta par une armée six fois plus nombreuse que la sienne et acculé dans un ravin où sa cavalerie ne pouvait se mouvoir, y subit un échec complet, mais non sans gloire. Cette défaite eut pour conséquence heureuse de désiller les yeux de Tadministration supérieure ; elle fit comprendre au gouvernement la faute commise par Desmichels et la nécessité de la réparer, tout en vengeant la défaite de la Macta.

Le général Bugeaud, bien connu d'Abd-el-Kader, depuis la défaite qu'il lui avait fait subir, en détruisant sa cavalerie dans les gorges de la Sickac, fut choisi pour commander l'expédition contre l'émir. Celle-ci fut décidée pour le mois d'avril ou de mai iSSj, et je fus désigné pour diriger le service de

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santé de Tambulance de rétat-major général. Presque en même temps Je reçus, par la voie officielle, de M. le commissaire-rapporteur du conseil de guerre siégeant à Montpellier, l'ordre de me rendre à cette ville pour déposer, comme témoin, dans l'affaire du général de Rigny qui avait demandé avec instance à se disculper des accusations du maréchal Clauzcl, devant un conseil de guerre.

L'époque de cette convocation coïncidant avec celle du départ de l'expédition, M. le gouverneur m'envoya de suite' à Montpellier, avec un pli pour le colonel, commissaire-rapporteur, en le priant de recevoir ma déposition rogatoire et de me renvoyer le plus tôt possible à Alger, afin que j'eusse le temps de me rendre à Oran, pour prendre le service qui m'était confié. Je restai quatre jours seulement à Montpellier et, ma déposition faite, je repris le chemin de Toulon, où je m'embarquai sur le premier bateau en partance pour Alger. Heureusement, la traversée fut très heureuse et très rapide. Un jour de plus, je manquais l'expédition. A peine arrivé à Alger, à midi, je dus me préparer à repartir le lendemain. Tout le personnel était déjà rendu à Oran depuis plusieurs jours. Je m'embarquai sur la petite corvette à voile, La Diligente, commandée par l'amiral Lapierrc, homme aussi aimable qu'intelligent avec lequel j'eus l'honneur d'entretenir des relations très sympathiques. Il portait avec lui des dépèches importantes pour le général Bugeaud et était, lui aussi, très pressé d'arriver. En quittant Alger, le vent fut favorable. S'il continue ainsi, disait l'amiral, nous serons bientôt arrivés. Quelques heures après, le vent cessa complètement, et un calme plat nous força pendant une partie de la journée à rester sur place et à

attendre la levée d'une brise quelconque : la vapeur n'avait pas encore remplacé la voile. Le commandant frappait du pied, regardant à tout instant si la mer moutonnait; mais le plumeau restait immobile. C'est alors que j'ai pu juger de l'avantage des bateaux à vapeur sur les navires à voile ; être pressé et ne pouvoir bouger, alors qu'avec un vapeur nous eussions déjà atteint notre but, c'était impatientant. Il fallut passer la nuit et pendant ce temps nos esprits, celui du commandant surtout, ne furent pas aussi calmes que la mer. Tout le monde était sur le pont au point du jour, pour consulter le fameux plumeau dont Timmobilité faisait le désespoir de tout le monde. Enfin, la vigie annonça quelques brisants, moutonnant dans le lointain, et, peu d'instants après cette heureuse découverte, le plumeau s'agitant du bon côté, l'amiral ordonna de se préparer à larguer les voiles. Les matelots grimpèrent à leur poste comme des souris en haut et en travers des mâts, et, au commandement de larguer, lancé par le lieutenant du bord, toutes les voiles furent déployées pour recevoir le vent qui venait les frapper en plein grand-largue. Peu après, lèvent fraîchit si fort et le bâtiment navigua avec UKje telle inclinaison, qu'il était impossible de s'y tenir debout sans saisir un bout du cordage. Nous filions à merveille, et La Diligente, justifiant son nom, sautait d'une vague à l'autre, sans toucher le fond de l'intervalle qui les séparait. Si, tout à l'heure, je faisais la comparaison des bâtiments à voile et à vapeur, au point de vue de la vélocité que la machine donne en tout temps au mouvement, j'ai pu aussi établir la différence de marche d'un bâtiment à voile bien dirigé et poussé par un vent favorable. Ici, pas de se-

cousses ni de trépidations, surtout pas d'odeur ni de chaleur. C'est une véritable glissade ondulée sur l'inégalité des vagues. Sur le steamer, au contraire, si beau que soit le temps, on est soumis à des trépidations continuelles, ainsi qu'aux odeurs et à la chaleur qui se dégagent sans cesse des fourneaux et de la machine. Mon intention n'est pas de faire la guerre à la vapeur, mais seulement de montrer qu'il ne faut pas, comme le font ceux qui ne l'ont jamais connue, jeter la marine à voiles par-dessus bord. A part la régularité et la facilité des mouvements, une traversée sur un bâtiment à voiles est bien plus agréable et plus poétique.

Nous débarquâmes à Oran, le i3 mai à dix heures du matin. Dès que je fus à terre, je me hâtai d'aller à l'état-major général pour annoncer mon arrivée. Il était temps : une partie de l'armée campait déjà à Mézerguin et l'autre à Brédéah, à quelques lieues d'Oran. Le général Bugeaud me fit l'honneur de m'inviter à dîner; en attendant, je vis l'intendant et le personnel qui composait l'ambulance et je préparai mes cantines. Tout le matériel était, d'ailleurs, en état de partir. Je fus étonné, en le comparant à celui que nous avions eu pour l'expédition de Constantine, de voir que, au lieu de nous permettre de transporter seize malades seulement, il nous donnait cent places. Je suis heureux de rendre ici pleine justice à la mémoire du général Bugeaud. Aucun général jusqu'à lui ne s'était occupé ni préoccupé de l'organisation de tous les services, comme il le faisait. Quand il s'agissait d'une expédition, après les ordres donnes, et lorsque tout devait être prêt, il appelait à lui successivement tous les chefs de service et leur demandait si

chaque chose était en état. Il m'adressa en arrivant la même question, ce Passez une dernière revue, me disait-il, et s'il vous manque quelque chose, vençz vousmême me le dire. » C'était la première fois qu'un général en chef ou tout autre commandant d'une expédition s'occupait de ces détails aussi je me permis, le soir, après le dîner, de lui en exprimer mon étonnement. Il se mit à rire et, d'un ton familier, il me dit qu'en agissant ainsi, chaque chef devenait plus responsable de son service, et se sentait moins autorisé à faire des réclamations, si ce service présentait quelques lacunes.

Le dîner fut très gai ; le général Bugeaud était un convive aimable, un conteur agréable ayant dans son sac de nombreuses anecdotes. Au nombre des convives, se trouvaient le grave et sévère général Ruillères, que j'avais beaucoup connu quand il était colonel du 3 5" de ligne, le général Leydet, esprit pétillant mais un peu sarcastique^ le brave colonel Combes, commandant le 47" de ligne, etc. L'amphytrion amena la conversation sur ses souvenirs de jeunesse pendant la campagne d'Espagne de 1823. Il prit surtout à partie le général Ruillères auquel il ne donnait pas le temps de répondre. Ruillères, qui avait la fibre nerveuse fort irritable et chez qui le sang prenait facilement la direction de la tète, se contenait tant qu'il pouvait. Bugeaud, qui le tutoyait, continuait en riant, à lui rappeler quelques folies de jeunesse, à Séville, à Cadix, etc. Tout le monde riait, excepté Ruillères. Celui-ci allait prendre sa revanche et répondre à Bugeaud, lorsque parut Allegro qui avait été envoyé près d'Abd-el-Kader par le général en chel, pour lui faire connaître ses intentions de le com-

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battre à outrance et de détruire ses récoltes, s'il ne se décidait à accepter les conditions de paix quMl lui proposait. L'apparition de ce messager important, coupa court à la conversation et le général convia Allegro à lui rendre compte.de sa mission.

Voici, à peu de chose près, la réponse de l'émir, telle qu'il nous la transmit : « Tu me proposes la paix à des conditions que je ne peux accepter. Tu dis que tu me poursuivras jusqu'au désert, que tu brûleras la moisson, si je ne veux t'attendre pour accepter la bataille. Mais la terre est grande! Je peux, moi, m'en aller ; toi, au contraire, tu ne peux me suivre; je sais, aussi bien que toi, que tu ne peux emporter de vivres que pour un certain nombre de jours, vingtsix environ ; treize pour aller et autant pour t'en retourner. Eh bien ! tant que tu marcheras en avant, je te laisserai venir, n'ayant pas comme toi, une armée bien organisée et plus instruite que la mienne ; ne pouvant te résister, j'aurai soin de ne laisser aucune ressource sur ton passage : mais quand tu t'arrêteras, je m'arrêterai pour te surveiller; sitôt que les vivres t'obligeront à battre en retraite, je tomberai sur le derrière de ton armée, en lui faisant le plus de mal possible, et je battrai en retraite moi-même, si tu fais un mouvement de mon côté. Tu me menaces aussi d'incendier la moisson. Ecoute ceci : l'expédition va te coûter la somme de : (ici, je ne me rappelle pas le chiffre qu'Abd-el-Kader avait indiqué, mais il se rapprochait beaucoup de la vérité,) Eh bien ! donne-moi seulement le quart de cette somme et je te jure de brûler le double de la moisson que ton armée pourrait détruire. » ••

A la fin de ce récit, le général Bugeaud poussa un

juron à faire éclater toutes les vitres, en disant que Témir avait peut-être raison. Après cet incident, Bugeaud prit congé en saluant ; tout le monde alla se coucher et se préparer au départ.

Le lendemain, 14, le reste de Tarmée qui était à Oran se mit en marche avec l'ambulance. Le i5, à onze heures, je partis avec l'état-major général ; à deux heures, nous étions rendus à Mezerguin, distant de seize kilomètres de la ville, où nous fîmes une halte de trois heures.

Le temps étant très beau, je pus jeter un coup d'œil général sur cette localité. Mezerguin était un ancienne campagne de plaisance du Beylick d'Oran comprenant une petite maison mauresque ombragée par quelques figuiers, grenadiers et orangers. Deux bassins d'eau fort claire, provenant d'une source abondante, décoraient cette oasis d'autant plus agréable que les environs en sont arides et très rocailleux, surtout du côté d'Oran. Repartis à cinq heures, nous arrivâmes, à marche rapide, à sept heures et demie au camp de Brédéah, après avoir traversé une plaine inculte, sèche, dont le sol est déchiré par des torrents qui le traversent en tous sens. Nous séjournâmes trois jours à Brédéah, pour donner le temps à toute l'armée de s'organiser.

La chaleur était déjà piquante, 35"^ au soleil, et pas un arbre pour produire un peu d'ombre. Heureusement des touffes de lentisques assez nombreuses fournirent du bois en suffisante quantité pour les besoins de l'armée, ainsi que deux sources assez abondantes qui formaient une grande mare. La cavalerie seule y trouva un plantureux herbage.

Le lendemain, en levant le camp, on aperçut quel-

ques cavaliers en observation sur la crête d'une colline voisine. On nV fit aucune attention. Vers dix heures, une immense nappe d'eau s'étalait devant nous, s'étendant à perte de vue, un peu à notre gauche, du côté du soleil. L'ayant signalée aux personnes qui m'entouraient, un de mes sous-aides, M. Warnier, devenu plus tard député de l'Algérie, et mort, il y a quelques années, après avoir parcouru en Afrique une carrière des plus honorables, me dit que ce que je prenais pour de l'eau n'était que l'effet d'un mirage.

Je crus qu'il plaisantait, car, pour moi et pour d'autres personnes de l'ambulance, les vagues étaient si évidentes que je soutins mon opinion. Warnier eut beau me dire qu'il était déjà venu trois fois dans cette localité et qu'il était sûr qu'il n'y avait pas d'eau. L'illusion étant complète, je ne pus faire la moindre concession. Je lui pariai même un déjeûner à notre retour de l'expédition, et l'accepta avec empressement, tout en m'assurant qu'il jouait à coup sûr. Comme nous marchions toujours, il s'arrêta en me disant : u Tenez, voici le commencement du lac où vous avez aperçu de l'eau. Maintenant vous la voyez plus loin et toujours à la même distance du point visuel. » Bientôt l'avant-garde signala des cavaliers qui traversaient le lac à l'extrémité de la rive opposée, où se trouvait un bois assez touffu. On fit une halte et tout le monde vit le défilé de ces cavaliers. Cinq ou six spahis furent envoyés en reconnaissance. Arrivés à la distance de deux cents mètres environ, on vit ces cavaliers s'allonger, grandir, acquérir bientôt une hauteur de plusieurs mètres et prendre une forme fantastique. Les chevaux dont les jambes ressemblaient à de longues échasses, semblaient piétiner sur place. Ce phénomène étonnant

faisait notre admiration. Bientôt les spahis revinrent et apprirent que ce qu^on avait pris pour des cavaliers, n''était qu'un grand troupeau de flamands, grandis par Feffet du mirage. Un rire général s'empara de nous tous, et du général en chef le premier, en constatant cette méprise d'un genre tout particulier et très original. Alors seulement, Je m'avouai vaincu et je promis de faire honneur au pari perdu. Dans quelques instants, Je raconterai d'autres effets de mirage, et Je dirai comment et quand ce phénomène si curieux peut se produire.

Après rexpédition de Constantine, de si' déplorable mémoire, celle-ci ressemblait à une véritable promenade d'agrément. Nous avions des provisions suffisantes, un temps à souhait, un peu chaud seulement, et une tranquillité parfaite : pas même un simple coup de fusil pour nous distraire, ni la silhouette d'un Arabe ennemi pour animer le paysage. Nous trouvions même cette vie un peu monotone. Cependant, aux approches de Tlemcen, l'ennemi se montra en nombre et eut l'air de vouloir nous donner une légère représentation. Il n'en fut rien. Après nous avoir contemplé et fait escorte à une distance très respectueuse, trop respectueuse même, il nous laissa bivouaquer tout à noire aise. Le lendemain, il reparut de nouveau et d'une manière aussi peu menaçante. Nous pensions que cette tactique finirait par impatienter le général en chef et qu'il irait faire aux Arabes une politesse à main armée. Mais, à l'exemple de l'émir, qui pouvait faire les mêmes réflexions à notre égard, nous continuâmes notre route directement sur Tlemcen, sans avoir l'air de faire attention à notre voisin.

Jusqu'ici le pays était très accidenté et aride. La

vallée de l'Ysser nous offrit un grand dédommagement, en étalant sa verdoyante et fraîche parure. La rivière qui la parcourt forme des courbes qui vont alternativement d'un côté à l'autre de la plaine, accompagnée et ombragée dans toutes ses ondulations, d'un luxuriante végétation, de lauriers-roses, tamaris, orangers, bananiers, etc. Ajoutez-y un sol bien cultivé, des prairies plantureuses où paissaient les troupeaux qu'Abd-el-Kader avait fait enlever et vous aurez une idée encore imparfaite de cette riche et riante contrée.

La ville de Tlemcen se dessinait, en face, avec sa couleur blanche et ses minarets adossés au pied de la montagne, d'où s'échappent des sources abondantes formant des cascades qui viennent, en bruissant, alimenter la ville et les beaux jardins qui Tenvironnent. L'eau toujours claire comme du cristal, ayant son point de départ à une assez grande élévation, permet à toutes les maisons aisées, d'avoir, au milieu de la cour d'honneur, un bassin avec un jet d'eau de plusieurs mètres de hauteur. L'armée était sous le charme de ce paysage mais son impression fut malheureusement bientôt assombrie à la vue des misères qui s'étalaient dans toute la ville, bloquée depuis huit mois par l'émir. Le tableau qu'elle présenta à notre arrivée était navrant. Le commandant Cavaignac subissait, lui aussi, avec son bataillon, le même blocus dans le cazoar, ou citadelle, sans pouvoir faire la moindre sortie ; toutes ses ressources étaient épuisées par les efforts qu'il avait dû faire pour se défendre et protéger les habitants contre les milliers d'Arabes qui venaient jusqu'aux portes et empêchaient toute sortie ; les assiégés en étaient réduits aux plus complètes privations.

Plusieurs habitants avaient déjà succombé de faim ; la faible garnison composée d'un bataillon, avait perdu aussi pas mal d'hommes. Quand nous entrâmes dans le cazoar, l'aspect de ces hommes aux habits bariolés, déchirés", usés et rapetassés, aux figures hâves, pâles, que la misère et les privations de toutes sortes avaient creusées, produisit sur nous un effet navrant. Bien avant qu'on put faire une distribution de vivres, chacun de nous vida ses poches, pour en distribuer le contenu à nos camarades de malheur. Aussi quelle joie et quelle transformation s'opérèrent chez eux à notre vue. Aux prises depuis longtemps avec la misère, entourés d'un ennemi acharné qui aiguisait tranquillement ses armes et attendait avec impatience le moment, très proche, de se livrer à un massacre général, ils ne pouvaient s'expliquer la lenteur que le gouvernement avait mise à venir à leur secours et à réparer Terreur du maréchal Clauzel. Celui-ci avait eu le tort, en effet, de laisser dans une ville isolée, éloignée de toute communication avec nous, une faible garnison en face d'un ennemi nombreux et féroce. Le maréchal pouvait certainement compter sur le courage des hommes qu'il avait placés là et surtout sur Tintelligence et le dévouement du commandant Cavaignac ; mais il avait trop de confiance dans la générosité des Arabes. Après les exemples sévères infligés aux Arabes par le duc de Rovigo, mesures commandées par la nécessité et justifiées par les vols et les assassinats commis sur nos soldats et nos colons, Tarabophylie était devenue à la mode. On aurait voulu convertir les indigènes et on croyait pouvoir leur faire comprendre que nous étions venus les conquérir ; nous emparer de leurs biens, uniquement dans l'intention de leur être

agréables et que nous étions, à cela près, de véritables semi-semi. Mais faites donc comprendre de si beaux sentiments à un peuple dont nous avions troublé les habitudes, ruiné la fortune et qui professe une religion si opposée à la nôtre ? N'importe, ces belles théories, étaient conçues, élaborées et propagées par quelquesuns de ces rêveurs qui, après un bon dîner, contents d^eux-mêmes et de tout le monde, donnent un libre essor à leurs idées humanitaires et s'imaginent qu'on peut manier et arranger les hommes, comme ils arrangent à leur aise leurs pensées, avec la bienveillance que Ton éprouve pendant une heureuse digestion. Toujours est-il qu'en France, où les idées généreuses obtiennent un cours si facile, les esprits devinrent tout à fait arabophyles. L'illusion à cette époque était si complète que la grande majorité des Français croyait pouvoir changer facilement les mœurs, les habitudes, le caractère, jusqu'à la religion même, d'un peuple soumis servilement, et avec un fanatisme excessif, aux institutions séculaires qui le régissent.

Les quelques habitants qui se trouvaient dans la ville étaient dans un état déplorable ; leur teint pale, leur démarche et leur visage portaient les stigmates de la misère et de la douleur. Oh ! la guerre, la guerre!!!... Et par cela même qu'ils étaient restés fidèles à leurs demeures, l'émir les traitait en ennemis, et d'une manière plus implacable que les P^rançai^s. Plusieurshabitants avaient été tués en se montrant aux portes, pour aller chercher les aliments qu'exigeait leur faim. Plus malheureux encore que nos soldats, ils faisaient peine à voir. Des distributions de biscuit leur furent faites dès notre entrée, autant que nos provisions le permirent. En présence d'une détresse à laquelle il ne pou-

vait remédier, le général fit partir un exprès pour Oran, avec Tordre d'envoyer immédiatement un bâtiment chargé de blé à Rahgoun, pour être vendu ou donné aux habitants. Les plus valides, hommes et femmes, accompagnèrent l'armée jusqu'à laTafna, afin de prendre, sitôt après son débarquement. le blé qui pourrait leur être distribué.

Un marchand de cuirs ouvrés, pantoufles, etc., auquel nous achetâmes quelques objets, nous fit comprendre qu'il préférait du pain à l'argent pour être payé de ses marchandises. Il était bien vêtu, mais sa figure était piteuse. L'un de nous courut aussitôt lui chercher quelques biscuits que nous ajoutâmes au payement. Nous lui demandâmes s'il avait des armes à vendre, yatagans et pistolets. « Je n'en ai plus, nous dit-il, mais les spahis de Yousouf pourraient vous en vendre, car ils m'ont dévalisé pendant les quelques jours qu'ils sont demeurés ici. »

Voici ce que nous apprîmes, pendant notre court séjour à Tlemcen, sur quelques événements , qui survinrent dans cette ville, lors de son occupation par le maréchal Clauzcl à son retour de Mascara.

Arrivé à Tlemcen, le maréchal avait condamné les habitants à payer une somme de r5o, 000 francs. Cet impôt de guerre fut très mal interprêté par le gouvernement et même en France ; pourtant, il était bien appliqué, surtout à l'égard du Kasnadgi, ancien trésorier du Dey, lequel en quittant Alger, après la prise de la ville, avait emporté, dit-on, 3oo,ooo sequins, environ 3, 000, 000 de francs, pris au trésor du Dey. En outre, les Koulougis, qui appartenaient à la même famille, avaient pillé à outrance les Maures et les Arabes de la ville, avant notre arrivée. Puisqu'ils

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ctaient donc les seuls détenteurs de la fortune publique, il était de toute justice de les rançonner à leur tour, et de tâcher de leur faire payer, sinon la totalité du moins une partie des frais de notre expédition.

Mais comme les hommes de Yousouf dépassaient les limites prescrites par le général en chef, Mustapha-Ben-Ismaël prit la défense des Koulougis, supplia le général de les ménager et réussit à faire diminuer la somme demandée.

Les Arabes prétextant qu'ils n'avaient pas d'argent, on prit leurs bijoux qui furent soumis à une vente à Tenchère. Ici se produisit un incident qui eut un fâcheux retentissement en France. Le maréchal avait pour secrétaire et un peu pour interprète, un nommé Lasery, qui prit une part active à la vente. Les détracteurs du maréchal ne laissèrent pas échapper cette occasion pour oser émettre Tidée que le maréchal avait été mêlé à cette affaire. Si Ton s'en rapporte à tout ce qui se disait, Lasery aurait exigé le tiers des bénéfices ; mais aussitôt que le maréchal eut connaissance de la vente, il la fit cesser immédiatement, et la somme perçue fut de 94,000 francs seulement.

En quittant la Tafna, après l'expédition de Mascara, en i835, Clauzel y laissa le général d'Arlanges, avec une très faible garnison, pour occuper Tcmbouchure de la rivière et on se hâta d'y construire un camp retranché. Peu après le départ du corps d'armée, le camp tut vigoureusement attaqué par Abd-el-Kader. La petite garnison dut faire des prodiges de valeur pour résister aux attaques continuelles d'un ennemi qui pouvait se renouveler tous les jours. D'Arlangcs avait beau demander du secours à Alger, le général Rappatel, qui était alors commandant en chef, répon-

dait que ses faibles ressources ne permettaient pas de diminuer d'un régiment la garnison d'Alger. Enfin, la France entière s'émut de cette position, et le ministère, obéissant à la pression générale, se décida à envoyer trois régfmens sous les ordres du général Bugeaud, avec ordre de se rendre directement à la Tafna, afin de délivrer le général d'Arlanges.

D'Arlanges, après des prodiges de courage et de résignation, fut enfin dégagé et Abd-el-Kader, battu à la Sicka par Bugeaud, subit une défaite complète. Sa cavalerie surtout, cernée autour d'un ravin, fut presque entièrement massacrée. Le combat de la Sicka restera comme un des plus glorieux faits d'armes de l'armée d'Afrique.

Abd-el-Kader, ému d'un pareil insuccès, jugea prudent de s'éloigner et de transporter le centre de son gouvernement de Mascara à Teskedemp.

Le pays, entre Tlemcen et la Tafna, est très pittoresque ; la plaine de l'Ysser, très luxuriante, est sillonnée en tous sens par une foule de ruisseaux qui y serpentent gracieusement avant de se jeter dans la rivière ; une des sources les plus abondantes a été utilisée et captée par un propriétaire, pour arroser une belle propriété qui forme dans le paysage un agréable déeor. En sortant du jardin, elle alimente un grand bassin carré à bords ornés d'un mur solide d'un mètre de hauteur, où l'eau, très claire, conserve toujours le même niveau. La propriété, ainsi que le bassin, qui est très utile aux voyageurs, portent le nom de jardin de V Anglais : je n'ai pu découvrir l'origine de ce nom. Il est probable que quelque habitant de la belle Albion, comme on en trouve partout, s'étant égaré dans cette contrée, et la trouvant belle et solitaire, aura

voulu y séjourner, y passer une période de spleen, et donner, en face de cette riante nature et du bruissement monotone et incessant de Teau, un libre essor à ses idées hypocondriaques. Les restes d'une habitation modeste qu'on aperçoit au haut de la propriété, bien close, sembleraient donner quelque apparence de raison à cette supposition.

Le trajet de Tlemcen à la Tafna eût été une promenade agréable, si un spectacle triste et navrant ne se fut offert à nous. Les indigènes, hommes, femmes et enfants, n'ayant pas la moindre provision, et étant dévorés par la faim, s'écartaient de la colonne pour arracher des brins d"herbe et les mâcher. Me rappelant le biscuit qui me fut donné si à propos par le capitaine Reubell, sous Constantine, et le plaisir si émotionnant qu'il me fit, je fus heureux de pouvoir, à mon tour, faire pour ces pauvres affamés, ce qui avait été fait alors pour moi-même. Mes quatre sous-aides et moi, nous distribuâmes quelques biscuits à ces malheureux et nous donnâmes un coup d'éperon à nos chevaux pour nous dérober à leurs remerciements. Les soldats, toujours très sympathiques au malheur, partagèrent leurs provisions tout le long de la route avec les malheureux qui marchaient péniblement à leur côté. J'ai vu nos hommes secourir et porter alternativement deux enfants maures fatigués, qui ne pouvaient plus marchera côté de leurs parents ; ceux-ci étaient eux-mêmes si débiles qu'ils pouvaient à peine se tramer. J'oubliais de dire que sur les crêtes des montagnes on distinguait la silhouette des cavaliers d'Abdel-Kadcr, qui nous suivaient et surveillaient notre marche.

Nous arrivâmes cntin près de l'embouchure de la

Tafna, où nous plantâmes nos tentes d'une manière solide. Le général avait prévenu que nous y ferions un séjour assez prolongé. La vue de la mer produit toujours un effet agréable; la plage y est très-belle, quoique un peii trop sablonneuse ; elle me rappelait les pignadas de Tembouchure de TAdour, moins les pins.

Cette expédition, qu'on pourrait mieux appeler une promenade militaire, commençait à devenir monotone; étant parti en guerre et côtoyant l'ennemi, sans tirer ni sans entendre un coup de fusil, cela paraissait étonnant, alors surtout que tout le monde pensait, j'allais presque dire espérait, que chaque lendemain ne se passerait pas sans une légère distraction et sans quelque prise avec Tennemi. Il n'en fut rien. Cependant les groupes de l'armée de Témir grossissaient au fur et à mesure que nous approchions de la Tafna. On pouvait s'attendre et on s'attendait à une attaque de sa part, surtout dans le défilé voisin de la plage. Mais tout se passa pacifiquement; pas le moindre coup de feu ne rompit le silence, et l'armée en fut pour les frais des dispositions militaires qu'elle avait prises. On était même étonné que le général Bugeaud, avec une armée si bien disposée et si bien commandée, ne prit pas Tinitiative. Quant à Abd-el-Kader, on savait que sa tactique consistait à attendre que notre armée reprit la route d'Oran, pour nous attaquer par derrière.

Le lendemain de notre arrivée à la Tafna, le général en chef donna rendez-vous à tous les officiers, sur la plage, pour leur faire une communication qui consista en une longue allocution sur une nouvelle manœuvre de l'infanterie afin de résister à la cavalerie en se formant constamment en carre.

Après cette trop longue conférence en plein soleil, d'où s'exhalait un souffle essentiellement guerroyant, toute l'assistance crut à une marche en avant pour le iendemain. Mais il n'y eut que de simples menaces entre nos avant-postes et ceux de Tennemi. Au lieu de guerre, on entendit circuler des pa'roles de paix, qui sonnaient mal aux oreilles de Tarmée. Peu à peu, cependant, ces bruits prirent plus de consistance et quatre jours après, un ordre du jour annonçait la venue de l'émir, à deux lieues de la Tafna, pour avoir une entrevue avec le général en chef.

On s'entretenait vaguement du traité de paix et on disait que l'émir ne tarderait pas à se montrer avec toute son armée. Pendant six jours, pas un Arabe ne parut. Le 3o et le 3i mai seulement, quelques groupes de cavaliers se dessinèrent sur des hauteurs éloignées. On annonçait pourtant l'arrivée de l'émir à une distance de trois ou quatre lieues et son rapprochement du camp.

En efiet, à huit heures du soir, ordre fut donné de se tenir prêts à un mouvement pour le lendemain de bonne heure.

Le premier juin, l'armée se mit en marche à six heures du matin, en remontant les rives de la Tafna ; à neuf heures, nous étions rendus sur une des grandes sinuosités de l'Ysser, dans une petite plaine où, le 23 mai, nous avions fait la grande halte. A peine arrives, le général en chef fit mettre l'armée dans l'ordre suivant, le front de bandière regardant le couchant :

En i" ligne, la première brigade infanterie;

En 2<' ligne, la cavalerie, sur un seul rang;

En 3'= ligne, la brigade Combes.

Pendant que l'armée exécutait ces divers mouvc- I- — Douze ans en Algérie. 16

ments, on apercevait quelques cavaliers arabes se dessiner en silhouettes sur les crêtes des montagnes lointaines. Peu à peu, enhardis probablement par notre attitude pacifique et attirés peut-êtie aussi par un sentiment de curiosité, leur nombre augmenta et finit par former des groupes assez compactes qui couronnaient les cîmes les plus rapprochées. Le spectacle de cette armée au repos, prête à suivre et à seconder les inspirations d^un chef en qui elle avait toute confiance, était certes très imposant. Cette scène empruntait beaucoup de sa solennité à Tévénement qui se préparait et surtout à l'impatience oii nous étions de voir venir au milieu de nous cet homme, ce guerrier, ce fier et courageux numide qui, depuis quelques années seulement, remplissait toute l'Afrique et même l'Europe de son nom.

Mais le temps passe, l'émir n'arrive pas ; il est midi et rien ne se fait entendre que la voix aérienne et stridente de quelque mouezzin invitant les Arabes à la prière. Deux heures sonnent et aucune nouvelle ne parvient au général qui, ainsi que toute l'armée, commence à s'impatienter. Enfin à trois heures, le général, apprenant qu'Abd-el-Kader doit arriver par le côté sud, tait faire un changement de front, en conservant les mêmes dispositions dans les brigades. Ordre étant donné au commandant d'artillerie de tirer le canon aussitôt que l'émir paraîtra, les pièces sont chargées et prêtes. Mais le général ne voyant pas venir l'émir et apprenant qu'il est à une faible distance, fait appeler son chef d'état-major, le (?olonel de Maussion et lui témoigne l'intention d'aller audevant d'Abd-cl-Kadcr. Le colonel se permit de faire quelques objections ; mais le général n'en tenait pas

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compte, lorsqu'arriva au galop le chef de la tribu des Oulassahs pour engager le général français à aller joindre Abd-el-Kader, qui l'attendait sur un plateau rapproché, où il offrait de le conduire. Toute l'armée et ceux qui étaient auprès du maréchal surtout étaient indignés de la conduite hautaine d'Abd-el-Kader et de la condescendance du général Bugeaud, allant audevant de rémir, en présence de ses soldats, comme un simple invité et presque comme un subordonné. Son chef d'état-major aurait voulu le retenir, et je lui ai entendu répéter plusieurs fois que le général avait tort de faire une pareille démarche ; mais rien n'y fit ; comme il était un peu tard, le général piqua des deux, et nous prîmes le galop pour arriver plus tôt au rendez-vous.

L'escorte se composait de douze officiers de tout grade et de dix-huit chasseurs d'Afrique seulement. Nous perdîmes bientôt de vue notre armée et nous marchâmes ainsi pendant quarante minutes dans une gorge assez étroite sans rencontrer personne. Nous apercevions seulement, sur deux mamelons peu éloignés, flotter les nombreux étendards de l'armée de l'émir. Le colonel de Maussion, inquiet de notre isolement et craignant de tomber dans un piège, crut devoir faire observer au général qu'il était déjà trop loin. Je dois avouer que si l'escorte eût été livrée à ses propres inspirations, malgré son grand désir de voir Abd-el-Kader, la plupart des hommes qui la composaient eussent volontiers repris le chemin de notre camp. Le général répondit à M. le chef d'état-major qu'il voulait absolument aller jusqu'à l'émir, puisque celui-ci ne venait pas jusqu'à lui. Nous continuâmes donc à marcher; bientôt nous rencontrâmes trois

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Arabes, dont un nègre, qui venaient à fond de train annoncer au général que leur chef était sur une hauteur voisine et que ses soldats s'opposaient à ce qu^il avançât davantage. Nous étions déjà a une lieue et demie de notre armée, et plus près de celle de Témir. Sur de nouvelles observations que se permit le chel d'état-major, le général répondit que puisque Abd-el- Kader n'osait pas venir jusqu'à nous, il aurait, lui, le courage d'avoir assez de confiance dans les Arabes pour aller le trouver au milieu de toute son armée.

Précédés des trois émissaires de Fémir, nous poursuivons notre marche dans un chemin étroit, sinueux, dominé par des montagnes peu élevées, dont les points culminants étaient occupés, de distance en distance, par les postes avancés de l'ennemi. Enfin, nous arrivons, non sans avoir fait maintes réflexions sur ce voyage si pittoresque et si hardi, au plateau où l'émir devait se trouver. A peine, en effet, l'avions-nous atteint que Fémir se détacha de son escorte, et, faisant cabrer son superbe cheval noir, il s'approcha du général Bugeaud. La suite de Fémir se composait de cent vingt-cinq hommes, tant chefs que réguliers et bédouins. Les deux escortes s'arrêtèrent à soixante pas Fune deFautreet les deux chefs s'avancèrent au milieu, accompagnés des interprètes, d'un codja ou écrivain et du califa de l'émir, qui tenait le traité de paix. Avant de descendre de cheval, le^ deux chefs se donnèren une poignée de main. Cet abord parut un peu froid de part et d'autre ; Fémir descendit bientôt de cheval et s'assit par terre. Un Arabe vint aussitôt prendre la bride du cheval du général Bugeaud, qui descendit à son tour et resta un instant levé. Enfin, il s'assit à son tour au côté gauche d'Abd-el-Kader. Les deux

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interprètes étaient assis en face et le califa debout derrière l'émir. L'escorte de celui-ci se forma en fer à cheval, à la distance de trente pas. Nous en fîmes autant de notre côté. Le cheval de Témir, ainsi que celui du général Bugeaud, furent tenus à une faible distance de leurs chefs respectifs. A peine assis, la conversation s'engagea. Ne pouvant rien entendre, je m'attachai à étudier la figure et à saisir les traits d'Abdel-Kader. Son costume était simple et ressemblait entièrement à celui d'un cavalier arabe mis convenablement; il se composait des deux burnous obligés, un noir et un blanc, et du turban, maintenu à la tête avec la corde en poil de chameau. Sa figure, remplie de distinction, était petite, ovale, d'un teint pâle, le front large, légèrement carré, les sourcils bien fournis et arqués, d'un brun foncé, les yeux, qu'il tenait constamment à demi fermés, semblaient un peu petits et bruns , le nez était eflfilé, la bouche petite et d'un sourire fort gracieux, les dents d'une blancheur remarquable, la barbe, qui recouvrait seulement la lèvre supérieure et le menton, d'un châtain foncé et bien tenue. En un mot, l'ensemble desa physionomie qui paraissait souffreteuse, ressemblait un peu à celle d'un Christ de trente ans. Comme chez tous les individus de sa race, sa figure semblait impassible et peu pénétrable. Dès le début de la conférence, sa tète faisait assez fréquemment des signes négatifs. Mais à la fin, il sourit trois ou quatre fois très gracieusement.

Pendant tout le temps de l'entrevue, lémir portait souvent sa main droite à sa figure et la passait sous le nez en écartant les doigts. Ce geste qu'il répétait fréquemment était fait avec élégance, j'ajouterai même avec une certaine coquetterie. Il se mouchait aussi fort

souvent avec un mouchoir rouge qui, par sa souplesse, ressemblait beaucoup à un foulard, ou bien il s'essuyait la figure avec un mouchoir blanc que les Arabes attachent ordinairement à leur ceinture. Dans Tintervalle de tous ces mouvements et pendant que le général parlait à l'interprète, Abd-el-Kader s'amusait à arracher des brins d'herbe ; je crus m'apercevoir que tous ses mouvements, fait d'ailleurs avec une main d'une finesse et d'une beauté remarquables, paraissaient calculés pour se donner une noble et fière contenance visà-vis des siens qui l'examinaient avec une attention soutenue et de nous qui ne perdions pas le moindre de ses gestes.

Le moment de la séparation fut très expressif de part et d'autre, l'émir adressa cette fois au général un un très agréable sourire. La séance avait duré depuis quatre heures quarante minutes jusqu'à cinq heures vingt minutes, en tout quarante minutes. Le général rompit le premier l'entretien et se leva aussitôt. Au moment où l'émir fit le premier effort pour se lever, le général, debout avant lui, lui prit la main pour l'aider. Ce mouvement, que plusieurs personnes ont critiqué comme trop humiliant, n'était, bien certainement, de la part du général Bugeaud, qu'un acte de pure politesse, sinon même, ce qui est plus probable; d'une impatience facile à saisir. Une fois levés, leurs mains restèrent un instant enlacées ; les derniers adieux parurent fort gracieux et empreints d'une satisfaction marquée de part et d'autre, surtout du côté de l'émir. Abd-el-Kader remonta de suite à cheval et en deux bonds, il disparut au milieu des siens.

Un spectacle magique se déroula alors autour de nous et nous fit éprouver des sensations en rapport

avec la grandeur du sujet et de l'immensité au milieu de laquelle la scène se passait. A peine Témir eut-il rejoint son escorte que. sur un signal convenu à Tavance, toutes les musiques de son armée jouèrent à la fois ; les sons des hautbois criards et des tams-tams, mêlés aux cris d'allégresse de toute la population arabe et repercutés de mille manières par les nombreux vallons qui nous entouraient, produisirent un de ces effets impossibles à décrire. Que Ton se figure les douze mille hommes qui composaient Tarmée, et toutes les populations arabes groupées sur les innombrables points culminants qui nous environnaient, poussant des iou-iou-iou d'allégresse entremêlés du bruit des tams-tams, des timbales et des grosses caisses, le tout accompagné par le son aigu et soutenu du hautbois, puis tout ce concert, qui ne laissait pas que de jeter dans Tespace une certaine harmonie, répété par les mille échos des montagnes, et Ton aura à peu près une idée de Teffet grandiose et imposant qu'il dut produire. Nous étions en admiration devant ce concert, auquel nos oreilles étaient si peu habituées, lorsqu'un bruit dominant tous les autres et les faisant cesser instantanément, retentit à l'horizon en imprimant aux montagnes une forte commotion.

Ce fut un splendide coup de tonnerre qui seul, et sublime comme sa cause, sembla tomber du ciel pour mettre le sceau de Dieu, mais du dieu des musulmans, comme le répétaient les Arabes, à l'acte qui venait de s'accomplir.

Un instant après, le général Bugeaud s'arrêta pour jeter un regard de curiosité sur l'armée d'Abd-cl- Kader ; il la trouva fort belle et composée d'environ dix mille cavaliers.

Les hommes de Pescorte de Témir étaient désarmés, à Texception de quatre cabaïlcs qui avaient conservé leurs fusils. Tous étaient montés sur de beaux chevaux richement harnachés. Parmi les lieutenants de l'émir, il y en avait deux qui se distinguaient entre tous, autant par la beauté et la noblesse de leur figure que par la richesse de leur costume. C'était le fameux Boumeydin, premier califa de l'émir qui nourrissait en secret Tespoir de lui succéder un jour. Ennemi juré du^nom chrétien, ce chef redoutable ne cessa de fixer sur notre faible escorte son regard fier et altier. Le second était le compagnon de Sidi-Embarak mort si héroïquement d'un coup de pistolet tiré sur lui à bout portant par un de nos braves officiers dans l'affaire de

Bien des personnes, qui plus tard ont trouvé des imitateurs en France, blâmaient le général Bugeaud de s'être si bénévolement exposé, lui et son escorte, en allant à la rencontre de l'émir au milieu de son armée, au lieu de le faire venir auprès de lui, comme cela avait été convenu. Cet acte était qualifié, sinon de faiblesse, au moins d'imprudente témérité. Nous n'avons jamais partagé ni l'une ni l'autre de ces deux appréciations. Une troisième opinion, qui n'a pas été signalée, m'a toujours semblé plus propre à justifier la conduite du général. Ce n'était pas la première fois que celui-ci se mesurait avec l'émir, et sa grande sagacité lui avait fait entrevoir qu'il avait affaire à un homme de cœur. En allant donc avec hardiesse, sang-froid et une certaine courtoisie, trouver Abd-el- Kader au milieu de son armée, il lui donnait une grande preuve de confiance qui devait peut-être être comprise par tous les Arabes. En effet, le traité de

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paix étant signé des deux côtés, l'émir avait bien accepté le rendez-vous, mais, aussi peu confiant en nous que les Arabes le sont fréquemment entre eux, il fit savoir au général qu'il ne pouvait se résoudre à venir aussi près de notre armée qu'il le désirait ; les siens, avait-il ajouté, s'y opposaient. Rien ne pouvant donc changer cette résolution, le général Bugeaud, qui se savait en présence d'Arabes et non d'Européens, crut, avec raison, qu'il fallait leur donner un bon exemple. Il s'est donc avancé résolument au milieu d'eux et leur a montré, par cette conduite, empreinte d'une grande dignité, que puisque les Arabes n'avaient pas assez de confiance dans les Français, il avait, lui, assez de foi dans la parole donnée par son ennemi, pour oser se mettre entre ses mains. Cet acte, digne en tous points du héros qui l'accomplissait, dut bien certainement faire réfléchir l'émir, ainsi que tous les siens, et leur laisser une opinion très honorable du général.

Je sais, d'ailleurs, qu'il faut prendre garde au caractère de l'Arabe et aux promesses fallacieuses qu'il fait trop facilement. Car si on consulte l'histoire de ce peuple depuis les temps les plus reculés jusqu'aux plus récents, on apprend que les traités de paix avec lui ne durent que jusqu'à ce que le plus faible soit devenu le plus fort : ruses, trahisons, brigandages, peu leur importe, pourvu qu'ils se vengent.

— Sais-tu, disait le général Bugeaud à Abd-el-Kader, qu'il y a peu de généraux qui eussent osé signer le traité que j'ai conclu avec toi ? je n'ai pas craint de t'agrandir et d'ajouter à ta puissance, parce que je suis assuré que tu ne feras usage de la grande existence que nous te donnons que pour améliorer le sort

de la nation arabe et la maintenir en paix et en bonne intelligence avec la France.

— Je te remercie de tes bons sentiments pour moi, répondit Abd-el-Kader ; si Dieu le veut, je ferai le bonheur des Arabes, et si la paix jamais est rompue, ce ne sera pas ma faute.

— Sur ce point, je me suis porté ta caution auprès du roi des Français,

— Tu ne risques rien à le faire ; nous avons une religion et des mœurs qui nous obligent à tenir notre parole; je n'y ai jamais manqué.

— Je compte là-dessus, et c'est à ce titre que je t'offre mon amitié particulière.

— J'accepte ton amitié. Mais que les Français prennent garde à ne pas écouter les intrigants.

— Les Français ne se laissent conduire par personne; cène sont pas quelques faits particuliers, commis par des individus qui pourront rompre la paix : ce serait Tinobservation d'un traité ou un grand acte d'hostilité.

— Quant aux faits coupables et particuliers, nous nous en préviendrons, et nous les punirons réciproquement.

— C'est très bien, tu n'as qu'à me prévenir et les coupables seront punis.

— Je te recommande les Koulouglis qui resteront à Tlemcen.

— Tu peux être tranquille, ils seront traités comme les Hadars (les Maures). Mais tu m'as promis de mettre les Doucrs dans le pays de Hafra (Partie des montagnes entre la mer et le lac Sebicha).

— Le pays de Hafra ne serait peut-être pas suffisant;

mais ils seront placés de manière à ne pas pouvoir nuire au maintien de la paix.

— As-tu ordonné, reprit le général Bugeaud, après un moment de silence, de rétablir les relations commerciales à Alger et autour de nos villes ?

— Non. Je le ferai, dès que tii m'auras rendu Tlemcen.

— Tu sais bien que je ne puis le rendre que quand le traité aura été approuvé par mon roi.

— Tu n'as donc pas le pouvoir de traiter ?

— Si, mais il faut que le traité soit approuvé : cela est nécessaire pour ta garantie, car s'il était fait par moi tout seul, un autre général qui me remplacerait pourrait le défaire ; au lieu qu'étant approuvé par le roi, mon successeur sera obligé de le maintenir.

— Si tu ne me rends pas Tlemcen, comme tu le promets dans le traité, je ne vois pas la nécessité de faire la paix, ce ne sera qu'une trêve.

— Cela est vrai, ceci ne peut être qu'une trêve ; mais c'est toi qui gagnes à cette trêve, car, pendant le temps qu'elle existe, je ne détruirai pas les moissons.

— Tu peux les détruire, cela nous est égal, et, à présent que nous avons fait la paix, je te donnerai, par écrit, l'autorisation de détruire tout ce que tu pourras ; tu ne peux en détruire qu'une bien faible partie, et les Arabes ne mangent pas de grains.

— Je crois que les Arabes ne pensent pas tous comme toi, car je vois qu'ils désirent la paix, et quelques-uns m'ont remercié d'avoir ménagé les moissons, depuis la Sikak jusqu'ici, comme je l'avais promis à Amady- Sa kal.

Ici Abd-cl-Kader sourit d'un air dédaigneux, puis demanda combien il fallait de temps pour avoir l'approbation da roi des Français.

— Il faut trois semaines,

— Cest bien long.

— Tu ne risques rien, moi seul pourrais y perdre. Le lieutenarit de l'émir, Ben Arach, qui venait de

s'approcher, dit alors au général :

— Cest trop long, trois semaines; il ne faut pas attendre cela plus de dix à quinze jours,

— Est-ce que tu commandes à la mer ? répliqua le général français, d'un air impérieux.

— Eh bien ! en ce cas, reprit Abd-el-Kader, nous ne rétablirons les relations commerciales qu''après que Fapprobation du roi sera arrivée et quand la paix sera définitive.

— C'est à tes coreligionnaires que tu fais le plus de tort;, car tu les prives du commerce dont ils ont besoin; pour nous, nous pouvons nous en passer^ puisque nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire.

Sur ce, le général, ne voulant pas prolonger plus longtemps l'entretien, se leva brusquement ; mais comme Abd-el-Kader continuait de rester assis et mettait une espèce d'afTectation à échanger quelques paroles avec son interlocuteur qui se tenait debout devant lui, ce dernier, pénétrant son intention, le saisit par la main et Tenleva, en disant d'un ton familier : « Parbleu, lorsqu'un général français se lève, tu dois aussi te lever, toi. » Ainsi se termina cette inutile entrevue.

Après avoir été le mauvais génie du général Drouet d'Erlon, Ben-Durand devait être celui du général Bugeaud, en le décidant à entrer dans la voie des négociations, avant de tenter le sort armes.

En prévision du cas ou le général croirait devoir

adopter le parti de la paix, le Gouvernement lui avait prescrit, comme condition sine qiiâ non, d'imposer à Témir les quatre points suivants :

10 Reconnaissance de la souveraineté de la France par Abd-el-Kader ;

2° Limitation de son pouvoir au Chélif ; 3o Payement d'un tribut;

40 Remise d'otages comme garantie de l'exécution du traité.

Nous verrons bientôt que le traité de la Tafna ne contenait aucune de ces conditions. On ne peut comprendre que le général Bugeaud, qui avait pour mission, s'il jugeait à propos de faire la paix, d'exiger d'abord d'Abd el-Kader la reconnaissance de la souveraineté de la France sur l'Algérie, ait pu éluder cet ordre impératif et ne pas agir avec l'émir comme on le lui prescrivait.

Cette paix fut accueillie en France par un profond sentiment de répulsion. Le ministre Mole, partageant les mêmes sentiments, protesta devant la Chambre et assura que les conditions du traité seraient considérablement modifiées. Mais, coïncidence singulière qui donna lieu à de sérieuses réflexions, pendant que le ministre Mole faisait cette solennelle déclaration aux Chambres, le télégraphe annonçait au gouverneur général que le roi approuvait les conventions. Cette approbation royale, donnée en dehors du ministère, fit naître et propager la pensée qu'il pouvait y avoir une entente secrète entre le roi et le général Bugeaud qui avait hautement proclamé à la tribune son antipathie contre la colonie.

A la suite du combat de la Sikak, Abd-cl-Kadcr s'était vu une troisième fois abandonné de tous et réduit I. — Douze ans en Algérie. \~'

à demander un refuge à quelques pauvres Kabyles des environs de Nédroma. Et cependant, Témir s'était relevé de cet échec, plus puissant que jamais. N^ayant plus d'armée à- commander, il songea qu'il avait du moins un devoir à remplir. Le lendemain du combat, il se dirigea vers Nédroma, où l'on transporta une partie des blessés de la Sikak. Aux uns, il fit entrevoir, comme consolation, les récompenses d'en haut qu'ils avaient gagnées dans les combats du Seigneur: «Si Dieu avait permis qu'ils fussent blessés, c'est qu'il avait voulu les marquer, afin de les reconnaître au jour du jugement ; » aux autres, il prodigua ses soins; à tous, il apporta un soulagement matériel ou moral. Les Kabyles qui lui avaient fourni leurs contingents dans les précédents combats, s'émurent à ce spectacle inaccoutumé; quelques acclamations se firent entendre , et bientôt répétées de douer en douer, elles vinrent apprendre à Mascara qu'Abd-el-Kader était toujours le sultan.

Comme par le passé, nous restions bloqués dans Oran, dans Arzewet dans Mostaganem. Comme par le passé, Abd-el-Kader restait maître de tous les espaces situés en dehors de la portée de nos canons. Sans doute, un tel résultat était dû en grande partie aux incertitudes du gouvernement, et à l'ignorance où nous étions alors de tout ce qui touchait aux Arabes ; mais il serait injuste de ne pas en chercher également la cause dans le génie de ce jeune homme qui, longtemps convaincu d'avoir reçu de Dieu la mission de délivrer du joug chrétien une terre musulmane, sut puiser, dans un profond sentiment religieux, l'énergie qu'il déploya pendant quinze années, et fut, en définitive, le Pierre l'Ermite de Tislamisme.

L'armée que nous rejoignîmes la nuit, n'ayant pas eu les mêmes distractions que nous, attendait avec grande impatience notre retour.

Elle accueillit froidement le traité de paix, et, durant toute la route jusqu'à la Tafna, on entendait les chuchotements des officiers qui en exprimaient leur mécontentement. Le général en chef, se doutant ou ayant été instruit de cet accueil peu satisfaisant, jugea à propos de réunir de nouveau tous les officiers, non cette fois, pour leur faire un cours de manœuvres et de défenses militaires, mais une longue dissertation sur les horreurs qu'entraîne la guerre après elle et sur les avantages de la paix. Le général arriva à pied au milieu du cercle des officiers réunis sur la plage.

a Pour être mieux entendu, dit-il, je vais monter à cheval. » Il enfourcha lentement son blanc coursier, et dominant ainsi l'auditoire, il prononça un long discours, bien certainement préparé de la veille et pendant la nuit. Le général débuta en donnant l'assurance qu'il était parti d'Oran avec la ferme volonté de se battre et de battre Abd-el-Kader ; puis ses idées avaient changé à la suite de sérieuses réflexions. En rappelant les désordres qu'entraîne toujours la guerre, il chercha à démontrer les avantages que produit une paix honorable. Au lieu de victimes et de regrets, disait-il, la paix permet aux institutions de se développer librement et tranquillement ; elle donne aux propriétaires la sécurité nécessaire pour cultiver à l'aise les champs, ou défricher les terres encore incultes, etc. Tout le monde sait que le général Bugeaud était un agronome habile et un praticien expérimenté. Aussi profita-t-ildc cette occasion pour nous faire une vraie conférence agronomique, en appuyant avec in-

2g2 DOUZE ANS EN ALGERIE

tention sur cet axiome que Tagriculture ne peut prospérer qu'en temps de paix. « J'espère, ajouta-t-il, que celle que je viens de signer donnera cet avantage à nos colons- qui m'en seront reconnaissants. » Je dois à la vérité de dire que si la chaleur tropicale qu'il faisait sur ce sol sablonneux n'amollit pas la verve de l'orateur, elle affaiblit considérablement l'enthousiasme de Pauditoire ; car pas un applaudissement, pas même un simple témoignage de satisfaction ne se fit entendre. Il est vrai qu'ayant subi trop longtemps l'influence incandescente des rayons solaires, tout le monde était pressé de rejoindre sa tente. Mais il faut avouer aussi que le sujet n'était pas de ceux qui intéressent le plus les militaires, surtout en campagne.

Le soir, tous les officiers supérieurs furent invités à un punch que le général en chef leur offrait. La réunion eut lieu dans une grande ferme, et fut très animée. A quelques observations qu'on se permit de lui faire, notamment sur la manière dont le traité serait accueilli en France, Bugeaud répondit avec vivacité qu'il croyait avoir fait une bonne opération dans l'intérêt de la France et qu'il se souciait peu de ce qu'en diraient les journaux. « D'ailleurs, je les connais, ajouta-t-il, je sais leur opinion et j'aurai facilement une réponse à tous : au Courrier français, je dirai ceci, au National, cela, etc. » et il passa ainsi en revue toute la presse. Quand il eut fini sa très spirituelle et très amusante tirade sur tous les journaux dont il connaissait parfaitement l'opinion, toute l'assistance applaudit en poussant des bravi, alors le général Leydet s'approcha, et, trinquant avec Bugeaud, il se permit de lui dire : Mais, mon général,

VOUS avez oublié un autre journal que vous n'avez pas nommé? — Lequel! demanda Bugeaud? — Le Charivari ! lui répondit le spirituel Leydet. A ce mot, Bugeaud laissa échapper un juron accentué, et, pirouettant sur ses talons, il dit : non, en ajoutant que ce journal n'avait aucune importance. Ceux qui ont vécu à cette époque doivent se rappeler comment le Charivari égratignait et écorchait gentiment ceux dont il n'était pas content. Leydet avait raison, carie Charivari donna une parodie du discours de Bugeaud sur la guerre et sur la paix, qui fut un modèle du genre. J'ignore l'effet qu'il produisit sur l'orateur, mais il fut d'un comique désopilant pour ceux qui l'avaient entendu prononcer ; on s'entretint plus souvent et on se souvint plus longtemps du discours parodié par le Charivari que des articles des grands journaux sur le même sujet.

Le traité fait avec une armée bien organisée, bien commandée et merveilleusement disposée à se mesurer avec celle de l'émir, et même à la vaincre, avait surtout pour but de venger le brave général Trézel de sa glorieuse défaite à la Macta et de réparer notre si déplorable échec de Constantine. Il eut, au contraire, pour conséquence fatale d'élever, de généraliser, jusqu'au désert, la puissance de l'émir, et d'en faire, non l'égal, mais le supérieur de nos gouverneurs, de Bugeaud luim.ème, c'est-à-dire de celui qui l'avait si complètement battu et qui avait détruit sa cavalerie en i836 à Siitak. En un mot, Abd-el-Kader devint, par ce traité, le vrai sultan de tout le pays, et le résultat que toute l'armée avait prévu, fut contraire à celui qui avait été si fortement proclamé par le général en chef. Aussi, au lieu de ramener le calme et la tranquillité dans la

colonie, de favoriser Tagriculture et la fenaison, comme le disait si complaisamment Bugeaud, il permettait à Abd-el-Kader, de perfectionner dans la sécurité la plus complète, l'organisation et l'armement de son armée, de nous aliéner bien des chefs indigènes qui lui étaient hostiles, et qui, par crainte ou par défaut de confiance en notre puissance, devinrent ses auxiliaires. En résumé, une simple victoire remportée, et elle était probable et même certaine, nous eût évité toutes les guerres si coûteuses de iSSg à 1845. Un échec, qui n'était pas probable, fut-il même arrivé, n'aurait pas eu de conséquences aussi funestes.

Le fait suivant témoigne de la bonne foi des Arabes et de la confiance qu'il est permis d'avoir dans leur caractère et dans leurs promesses (i). Pendant qu'Abd-el-

(i)Bien que ces détails ne soient pas mentionnés dans l'ouvrage, d'ailleurs fort remarquable, que M. le comte D'Idevillea publié sur l'illustre maréchal Bugeaud, j'en garantis la plus scrupuleuse exactitude. Car en publiant ce modeste livre je n'ai eu l'intention que de relater les principaux événements dont j'ai été témoin, ainsi que les paroles que j'ai entendues et inscrites jour par jour. Ainsi pour ce qui concerne le traité de la Tafna. il est bien démontré que Bugeaud, lui d'un caractère si ferme et si résolu, a eu dans cette occasion sinon la faiblesse du moins la politesse d'obéir à des instructions d'un ordre supérieur. Si ce n'est pas une faute, c'est au moins une condescendance que le maréchal a qualifiée lui-même en pleine assemblée des députés, en avouant que cette paix ne méritait pas d'être glorifiée.

Il ne craignit pas à Isly de se mesurer avec le fils de l'Empereur du Maroc qui lui opposait un effectif de plus de soixante mille combattants, avec un corps d'armée ne dépassant pas le modeste chilTre de 6,i)oo hommes, et cela malgré les instructions officielles qu'il recevait de Paris et les timides observations que se permettaient les généraux sous ses ordres.

Pour m eux apprécier les deux conditions morales et guerrières de Bugeaud, il n'y a qu'à comparer le discours pacifique et essentiellement agronomique qu'il prononça à la

Kader signait le traité de la Tafna avec Bugeaud, il négociait secrètement un autre traité avec le gouverneur Danrémont et tâchait ainsi de mettre en désaccord les deux généraux, comme il l'avait fait avec Desmichels. C'était bien là la manœuvre ordinaire d'un Arabe intelligent et astucieux.

Tafna avec celui si éminemment guerrier,. qu'il fit entendre aux officiers sur les bords de l'Isly. « Après demain mes amis, s'écriait-il de sa voix forte et pénétrante, sera une grande journée, je vous en donne ma parole; avec notre petite armée dont l'effectif s'élève à six mille cinq cents bayonnettes et quinze cents chevaux je vaisattaquer l'armée du prince marocain qui, d'après mes renseignements, s'élève à plus de soixante mille cavaliers ; je voudrais que le nombre fut double, car plus il y en aura plus leur désordre et leur désastre sera grand..... »

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