‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 16 sur 29 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ile de Rachgoun. — Départ de la Tafna. — Manque d'eau. — Déception de Tarmée devant un ruisseau limpide. — Camp d'Aïn-Almeria. — Chasse au lion. — Lion tué à Oran. — Nouveau mirage. — Chasse aux gazelles.

Nous séjournâmes huit jours à la Tafna, employant le temps à faire des excursions aux environs sans trop nous éloigner ; car, malgré la signature de la paix, les Arabes ne nous inspiraient pas une confiance exagérée. Etant près de la frontière du Maroc, un ordre du jour recommanda expressément de ne pas dépasser de ce côté les lignes d'avant-postes ; c'était pourtant la contrée la plus pittoresque des environs. Mais il en est toujours ainsi, le fruit défendu est celui que l'on voudrait cueillir de préférence à tout autre. Ne pouvant franchir la ligné qui n'était qu'à deux cents mètres, notre seule distraction consistait à aller promener sur le gazon aride de Pîle de Rachgoun séparée du continent par une distance de cinq kilomètres.

Cette île a cinq ou six cents mètres de long et trois cents de large et il y pousse au moment des pluies, une mince couche de gazon qui disparaît complètement Tété. Pas un seul arbre ou arbrisseau n'y végète. Le poste qu'on y a mis n'y trouve aucune ressource, ni une goutte d'eau, ni même un peu d'ombrage. Cet

îlot est le résultat d'une éruption volcanique qui a séparé un bloc rocheux de la terre ferme et Ta lancé dans la mer. La berge a bien cinquante mètres de hauteur au-dessus de la mer. Du côté est, elle esta pic et présente, dans toute sa hauteur, les traces d'un volcan, c'est-à-dire la moitié delà cheminée; il est probable que l'autre moitié était demeurée attachée au continent et que c'est l'éclat du volcan qui a déterminé cette séparation. Les scories mêlées avec la cendre étaient dans un tel éiat de conservation qu'on aurait cru en soufflant y ranimer le feu. Nous avons vainement cherché les traces de ce phénomène sur les roches du continent.

Trois mamelons peu élevés présentent cependant à leur sommet un enfoncement en entonnoir très prononcé, qui témoigne que ce sont d'anciens cratères éteints.

Nous quittâmes alors la Tafna, et c'est avec raison que son nom historique a été gravé par le burin au nombre des taits les plus néfastes de notre conquête d'Algérie. N'ayant aucune crainte de rencontrer l'ennemi, notre retour ressembla à une simple reconnaissance.Ce fut très heureux pour l'armée, car la chaleur était brûlante; les malheureux fantassins restaient derrière, haletants, ne pouvant respirer. Le pays étant très accidenté, la chaleur s'engouffrait au fond de ces ravins comme dans une fournaise et pas la moindre source ne sécrétait à la surface du sol. Les hommes arrivèrent exténués au bivouac. La deuxième journée fut encore plus pénible. A huit heures du matin, la chaleur était horrible; les hommes fatigués, altérés et ne trouvant pas une goutte d'eau pour se rafraîchir, s'arrêtaient haletants, ne pouvant plus marcher. Un

trop grand nombre se couchaient ; je prévins le colonel Eynard, chef d'état-major, de la nécessité de faire une halte. Il en informa aussitôt le général. Celui-ci répondit qu'il éprouvait lui aussi les effets de la chaleur, qu'il plaignait fort les soldats, mais qu'il ne pouvait faire une halte que là où il y aurait de Teau. Il fallut continuer à marcher. Une heure après, on signala un ruisseau avec un courant d'eau très claire. Cette nouvelle, si impatiemment attendue, donna du courage à tous. Une grande déception cependant nous était réservée. A la vue de cette eau limpide comme le cristal, tout le monde s'y précipita avec rage. Mais à peine avait-elle franchi les lèvres qu'on jetait le verre à terre avec désespoir. Le liquide était salé, comme si on avait mis une poignée de sel dans un verre d'eau ordinaire. Tout le monde criait, quelques-uns seulement ne pouvaient s'empêcher de rire d'une si singulière déception.

Les soldats, toujours fort ingénieux, creusèrent alors, à quelque distance de la rive, de petits puisarts, où l'eau arrivait un peu filtrée et débarrassée d'une partie de son sel. Pendant que j'étais à déplorer, pour nous et surtout pour nos pauvres écloppés, une pareille boisson, j'aperçus deux ou trois Arabes qui se délectaient avec leur gourde. Le plaisir qu'ils avaient l'air d'éprouver et la facilité avec laquelle ils avalaient leur nectar me fit supposer que ce liquide n'était pas de même nature que notre affreux breuvage. Je courus à eux et reconnus en effet que. c'était une eau fraîche et merveilleusement bonne. Comme ils en avaient deux grandes outres, j'en achetai une pour six francs que je distribuai directement à l'ambulance. Puis, jedemandai aux Arabes la source où ils avaient été chercher cette

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délectable boisson ; mais ils refusèrent de me l'indiquer. Je me rendis aussitôt à l'état-major avec ma petite gourde pleine que j'offris au colonel Eynard : il la vida presque d'un seul trait. Il alla ensuite aux Arabes avec lechaous {bourreau) et les somma de lui indiquer la source, s'ils ne voulaient recevoir des coups de bâton. L'argument était irrésistible. Une escouade partit avec eux et revint bientôt avec les bidons pleins d'un liquide qui jamais n'avait été trouvé si bon, ni aussi agréable. Inutile de dire que les escouades se succédèrent tout le temps de la grande halte, et, au départ, nos soldats marchaient comme s'ils venaient de se régaler de quelques verres de vin de Bordeaux ou de Bourgogne. La chaleur était accablante, mon thermomètre exposé au soleil éclata. Il marquait cinquantecinq degrés. Le soir, nous campâmes à Aïn-Alméria, sur un charmant plateau, où coulait un ruisseau abondant d'une eau claire et fraîche, mais très légèrement sulfureuse.

L'ambulance fut établie au milieu d'un massif de figuiers et d'orangers qui donnait un ombrage bien séduisant avec une pareille température. L'armée n'étant poursuivie par aucun ennemi, le général l'ugea à propos de passer deux journées à ce bivouac qui offrait de l'ombrage et de l'eau, c'est-à-dire deux conditions favorables pour procurer un repos réparateur aux soldats.

Le troisième jour, Tarmée reprit lentement sa route, excepté une brigade que le général laissa en observation au camp. Mon ambulance fut désignée pour y faire le service.

Bugeaud était allé pour battre Abd-el-Kader ; s'il ne l'a pas attaqué, c'est qu'il a eu peu de confiance

dans le succès. Car un général laisse rarement échapper l'occasion d'une bataille, si modeste qu'elle soit, quand elle peut avoir, comme ici, le double résultat : lo d'amoindrir la force et le prestige d'un ennemi de la trempe d'Abd-el-Kader ; 2° d'attacher une ieuille de laurier de plus à sa couronne de chef d'armée. Dans cette campagne, au contraire, tous les honneurs ont été pour l'émir. Comme celui-ci avait déjà une armée bien organisée, la paix faite avec un général qui l'avait battu quelques années auparavant et qui reculait maintenant devant lui, en le traitant d'égal à égal, tripla sa puissance morale ; la confiance, qui s'était ainsi accrue dans l'esprit de ses coreligionnaires, lui a permis de reculer les limites de son pouvoir, d'étendre son commandement jusqu'aux régions du sud qui lui avaient été jusqu'alors très hostiles.

En résumé, cette expédition, la mieux organisée de toutes celles qui s'étaient faites jusqu'alors en Algérie, cette expédition si bien composée et commandée par un général si habile, n'a abouti qu'à amoindrir notre influence, tandis qu'elle a agrandi considérablement celle d'Abd-el-Kader. La paix de la Tafna, faite d'une manière si solennelle, en présence de nombreuses populations et au milieu de l'armée de l'émir, a permis à celui-ci de compléter son organisation militaire, d'en perfectionner l'armement, et, par-dessus tout, de créer habilement des manufactures d'armes et de poudre et d'avoir un stock, considérable de munitions en prévision de l'avenir.

Jouissant de la quiétude que le traité lui donnait, Abd-el-Kadcr parcourait le pays de l'est à l'ouest, appelant, préparant les populations et les organisant de manière à être prêtes aux éventualités qu'il pré-

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voyait. Il savait que la France subirait difficilement les conséquences d'un pareil traité, et il voulait être en mesure de se défendre en cas d'attaque ou même d'attaquer aussitôt qu'il se croirait en force. D'autre part, en apprenant le succès qu'il obtenait et la prépondérance qu'il exerçait sur le pays, le gouvernement français n'était pas sans quelque inquiétude. Mais il eut le bon sens de profiter du calme qui régnait en apparence pour ordonner la deuxième expédition de Constantine, afin de venger l'échec de la première et de réhabiliter notre influence auprès des indigènes qui nous restaient fidèles.

Bugeaud aurait dû faire à la Tafna ce qu'il fit plus tard à Isly ; il est probable et presque certain que, l'armée de l'émir étant alors moins bien organisée et moins capable de soutenir la lutte, le succès eût été plus facile et tout aussi décisif. En agissant ainsi, Bugeaud aurait évité de grandes dépenses, écrasé la puissance encore naissante de l'émir, éteint son prestige auprès des siens, et rétabli la confiance chez ses ennemis indigènes ; il auraitconfirmé notre puissance, évité les guerres qui se sont succédé sans interruption jusqu'à la bataille de l'Isly, et, finalement, avancé la colonisation de l'espace de temps écoulé entre ces deux événements majeurs.

A peine rentré à Oran, le général Bugeaud était allé le i6 juin, avec un escadron de cavalerie, jusqu'à Arzew ; de là, il voulait pousser jusqu'à Mostaganem, mais les Garabas s'y opposèrent, en disant que le traité de paix les laissait maîtres de cette partie du terrain et que le général ne pouvait y passer sans en violer les clauses. L'émir lui avait écrit pour le prévenir que les Garabas ne voulaient pas le reconnaître pour chef, et

que, s'il continuait sa route )usqu"'à Mostaganem, il ne pouvait lui répondre des événements qui surviendraient. Le général crut qu'il était prudent de rétrograder.

C'est à cette époque que l'émir fit couper la tête à un des siens qui venait d'être arrêté par les Garabas. Voici à quelle occasion: cinq Arabes d'Abd-el-Kader, pensant que la paix était faite et qu'ils pouvaient venir à Alger, furent attaqués, en se retirant, par les Garabas, qui coupèrent la tête à quatre d'entre eux ; le cinquième ayant pu se sauver, rapporta la nouvelle à l'émir, mais celui-ci, pour donner un exemple d'obéissance aux siens, lui fit subir le même supplice, en promettant d'en faire autant à quiconque aurait des relations commerciales avec les Français, avant l'arrivée de la ratification de la paix. C'était là un bon avertissement à l'adresse de Bugeaud et de ses successeurs.

J'ai dit que j'avais été laissé avec mon ambulance au camp de Aïn-Alméria. Prévenus que cette station devait durer plusieurs jours, nous préparâmes notre installation en conséquence. Nous nous fîmes construire aussitôt des cabanes en bois bien feuille, où on était un peu moins chaudement que sous la tente. Nous y séjournâmes dix jours, pendant lesquels nous occupions nos loisirs, autant que la chaleur le permettait, à aller à la chasse. L'une de nos chasses mérite d'être racontée.

Les Arabes qui nous apportaient des provisions nous racontèrent qu'un lion venait de temps en temps à leur douer leur enlever tantôt un mouton, tantôt un veau. Un matin, le chef de la tribu vint, tout effaré nous apprendre que le lion avait failli lui enlever un enfant et pria le commandant des chasseurs, chasseur émérite,

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de venir poursuivre avec eux cette bête fauve. Le commandant trouva la proposition assez originale et répondit à TArabe de revenir le lendemain, en l'assurant qu'il tâcherait d'organiser cette partie. Il demanda à ses camarades s'ils étaient disposés à l'accompagner. Trois ou quatre officiers répondirent à cet appel et Je me joignis à eux. Dix ou douze simples chasseurs furent choisispour nousaccompagner. L'Arabe, prévenupar le commandant de Saint-Fargeau, vint coucher au camp, et le lendemain nous partîmes à trois heures du matin. A ce moment, le commandant nous signifia qu'il était le chef de l'expédition et défendit de faire feu sans son ordre. L'obéissance la plus passive lui fut promise.

Une demi-heure après notre départ, nous nous engageâmes dans un petit chemin, ou mieux dans un sentier qui suivait le flanc d'une montagne et dominait un ravin, au fond duquel les lentisques et les chênes verts formaient des toutTes très serrées. Au bout d'une heure, l'Arabe désigna à notre chef le makis où l'animal avait son repaire. On fit halte : le commandant nous répéta de ne pas tirer sans son ordre. Tous les fusils étaient chargés à balle. Quand nous fùmesarrivés près de Tendroit indiqué par l'Arabe, tout le monde mit picdà-terre et fit face au ravin. Ordre fut donné aussitôt à six chasseurs de tirer ensemble sur un point que TArabe désigna. A peine les coups tirés, les branches des lentisques s'agitèrent légèrement. Un instant après, les six autres chasseurs firent feu. Cette fois l'animal, touché ou non, sortit de son repaire, ce que nous jugeâmes au mouvement des branches. Mais bientôt le calme se fit et une nouvelle décharge des douze chasseurs fut dirigée sur le même point ; alors le fauve, se déci-

dant à s'éloigner, parut sur un petit mamelon légèrement caché par une touffe d'arbustes, mais assez découvert pour nous montrer sa tête et sa queue s'agitant majestueusement au-dessus des branches. L'animal, quoique du côté opposé au ravin, se trouvait à une faible portée de fusil à balle. Si, en ce moment Tordre avait été donné de faire feu, nul doute que quelque projectile ne l'eût atteint. Mais le commandant, saisi par la contemplation d'un pareil gibier qui, pour nous tous, pour le chef surtout, était un rare objet d'admiration, garda le silence et le lion, après nous avoir souhaité la bienvenue, fit un bond et disparut derrière le mamelon. Le commandant poussa aussitôt un juron à faire trembler les rochers, en disant que nous aurions dû tirer. Nous lui répondîmes en riant, que, esclaves de la consigne, nous attendions ses ordres et suivions son exemple. Bientôt le fauve reparut sur un autre rocher, mais à une distance hors de la portée de nos armes. N'importe, cette fois tout le monde tira à volonté, uniquement pour le plaisir d'avoir lancé une balle à un gibier du nom de lion, ennemi qu'on était bien sûr de ne plus rencontrer en deçà de la Méditerranée. Cette chasse qui nous fit revenir bredouille, eut cependant le bon résultat d'avoir effrayé le féroce voisin de la tribu. Il alla porter ses pénates ailleurs, et ne reparut plus dans ces parages.

Les lions étaient rares aux environs d'Oran ; cependant l'épisode que je vais raconter prouvera que ces fauves y paraissaient quelquefois. Il y avait à la ville un habile braconnier qui était la ressource des habitants. Il s'appelait, je crois, Laurent. Chaque fois qu'on désirait une pièce de gibier, on s'adressait à lui, et rarement il faillissait aux demandes. Un jour, il fut

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à la chasse à rintention de M. Donier, comptable des vivres, helléniste émérite, chansonnier comme Desaugier et, comme cet auteur inimitable, membre de Tancien Caveau. Celui-ci avait, le lendemain, une réunion de camarades, pour fêter notre retour de Texpédition. A cette époque, le gibier était si abondant, même à une faible distance de la ville, qu'il n'était pas nécessaire d'avoir des chiens. Le lièvre partait presque à vos pieds ; perdreaux et poules de Carthage attendaient le bruit de vos pas pour s'envoler. En poursuivant un vol de perdreaux qui s'étaient abattus dans un petit bois non loin de la mer, Laurent qui était engagé dans un sentier, aperçut au lieu de perdreaux un énorme lion, venant à lui d'un pas majestueux. Etonné d'abord, effrayé ensuite, il s'arrêta court; le fauve en fit autant. Laurent, tout frémissant, resta un instant sans bouger ; il était indécis sur ce qu'il devait faire en face d'un pareil gibier, et le regardait fixement, craignant de le voir fondre sur lui. Voyant le fauve toujours immobile, et les yeux arrêtés sur lui, Laurent fit cette réflexion, in extremis: Si je prends la fuite, je suis perdu ; car, en deux bonds il tombe sur moi. Mort pour mort, il faut jouer quitte ou double.

Ce disant et ne perdant pas un instant de vue son peu sympathique vis-à-vis, il saisit son fusil, prend dans sa poche une balle qu'il glisse dans le deuxième canon, le premier ayant été préalablement chargé avant le départ, comme un en cas ; cela fait, Laurent réfléchit encore et se dit : Tirerai-je ou non ? Enfin, comptant sur son adresse, il vise l'animal qui ne bougeait pas, lâche le coup et voit aussitôt le fauve faire un mouvement, un saut. Laurent croit qu'il vient à lui.

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La peur le saisit, il jette son fusil à terre et se sauve, espérant que ses jambes seront plus prestes que celles de son ennemi. Se croyant poursuivi, il courut de toutes ses forces jusqu'à une petite guinguette qui était à rentrée de la'ville. Là, il tomba presque en défaillance, inondé de sueur, essoufflé et ne pouvant prononcer une parole. Enfin, le calme lui revint peu à peu, et il put raconter sa mésaventure. L'événement s'étant aussitôt répandu, quelques chasseurs émérites se réunirent et engagèrent Laurent à les conduire à l'endroit où il avait rencontré la bête. Un des chasseurs, connaissant l'adresse du braconnier, lui dit qu'il avait peut-être tué le lion. On partit bien armé, et quand on fut arrivé au lieu où le drame s'était accompli, on trouva d'abord le fusil sur le sentier ; puis on aperçut bientôt le lion mortellement étendu dans le fourré, à quelque distance de l'endroit où il avait reçu la balle, que son vis-à-vis lui avait envoyée à la tête en signe de reconnaissance. Inutile de dépeindre la joie avec laquelle l'animal fut relevé et porté en triomphe à Oran. Un des chasseurs voulut acheter la peau du lion : mais Laurent refusa, en disant qu'il désirait la garder pour coucher dessus toute sa vie, en mémoire de la peur que ce roi des fauves lui avait faite. Tout en me promenant aux environs du camp j'aperçus du côté du Levant une grande nappe d'eau ayant au moins deux kilomètres d'étendue. Quand je fus parvenu près des bords, du côté du couchant, en faisant face au soleil levant, je voyais l'eau produire des vagues, comme si elle avait été agitée par le vent. Le temps était relativement calme, une brise légère faisait trembler à peine le feuillage ; je me dirigeai de ce côté et bientôt je remarquai qu'en marchant en

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face de ce que je croyais être des vagues, celles-ci s'éloignaient en laissant toujours la même distance entre elles et moi. C'est ainsi que j'atteignis la rive opposée, les pieds presque secs et complètement désillusionné. En revenant sur mes pas, je ne vis rien qu'une immense plaine blanchâtre, aride et luisante. J'y revins le lendemain aux mêmes heures, et le même phénomène se reproduisit. Je constatai alors que pour l'observer, il fallait que le sol où se produisait le mirage fut entre le soleil et l'observateur, celui-ci faisant face au soleil. Afin de m'en assurer, je revins le soir, deux heures avant le coucher du soleil : le même phénomène avait lieu, mais il était moins accentué. Enfin, pour compléter mon observation, je me rendis, à onze heures, au centre du marais, et, à midi, il me semblait parfois que j'étais dans un îlot complètement entouré d'eau. L'effet, il est vrai, n'était pas également prononcé de tous les côtés ; mais malgré quelques irrégularités, le phénomène n'en était pas moins curieux.

Un matin, qu'il faisait du vent, pendant que je me livrais à cette distraction, le hasard me rendit témoin d'un spectacle intéressant. Le vent d'Ouest chassait et faisait rouler sur le sol des plantes sèches et détachées ; celles-ci, dès qu'elles arrivaient au point d'optique où le mirage se produisait, avaient l'air de surnager ; mais si elles étaient un peu fortes et de forme arrondie, comme les têtes de chardon poussées par le vent, elles suivaient les ondulations de l'eau et ressemblaient à de petits canots agités par les vagues. J'ai passé là des instants bien amusants, en me donnant le plaisir de lancer successivement plusieurs têtes de chardons. Parfois, on aurait dit une petite flottille de canots fai-

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sant assaut de vitesse. Cet effet était produit par une faible couche de sel dont le sol est imprégné, et qui en se desséchant, lors des fortes chaleurs, se cristallise à la surface de la terre. Du reste, ces observations furent, en leur temps, envoyées à l'Académie des sciences qui leur fit un accueil flatteur.

Le mirage le plus curieux que j'aie observé en Algérie a eu lieu dans la rade de Moustapha-Pacha, près de Hussein-Dey, à deux lieues d'Alger. Nous étions trois personnes nous promenant en canot. Le temps était beau, le ciel parsemé de nuages blancs presque transparents, 'l'out à coup, Tun de nous s'écria : « Ah ! que c'est beau ! regardez donc en haut. » Comme lui, nous aperçûmes la ville d'Alger se détachant d'un nuage, avec ses maisons, ses mosquées, ses minarets reproduits d'une manière frappante. Les minarets surtout ressemblaient à d'énormes et élégantes stalactites prêtes à tomber sur leurs pendants terrestres. Le mirage dura quelques minutes, puis disparut tout à coup, nous laissant dans un état d'ébahissement. C'était la première fois qu'un pareil phénomène était obsçrvé à Alger et je ne crois pas qu'il se soit renouvelé depuis.

Notre séjour à Aïn-Alméria nous laissant des loisirs, nous faisions d'assez longues promenades aux environs du camp, sans trop nous éloigner ; car, bien qu'en paix, nous pensions qu'il était prudent d'agir ainsi. Puis, il faut l'avouer, notre foi dans le traité n'était pas aussi solidement gravée dans nos esprits que les caractères l'étaient sur la cire qui avait servi à le sceller.

Un jour, nous aperçûmes deux jolies gazelles qui, à notre vue, disparurent comme un éclair ; nous courûmes après elles, mais en vain. Racontant notre trouvaille à un Arabe, il nous dit qu'il y avait de ce côté

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un troupeau de six gazelles qui allaient tous les Jours se désaltérer à un petit ruisseau, au fond de la vallée. L'idée nous vint de leur faire une chasse à courre, avec rintention de les forcer, mais non de les tuer. Nous savions le respect que les indigènes ont pour cet animal et aucun de nous n'aurait eu le courage de lancer un simple grain de plomb sur un quadrupède aussi gentil et aussi coquet. Nous aurions voulu seulement le prendrevivantetTapprivoiser comme font les Arabes. Nous fîmes part de ce projet à Sidi-Mohamet qui l'approuva et nous promit son concours. Il fut convenu que les cavaliers se formeraient en trois groupes dans la plaine, chacun d'eux étant placé à la distance de deux kilomètres environ. J'étais du peloton du milieu. Une fois à notre poste, quatre Arabes allèrent battre un petit bois de lentisques et de merisiers et firent débusquer les gazelles à portée du premier peloton. Elles étaient six en effet; mais deux se dérobèrent et rentrèrent aussitôt dans le bois ; les quatre autres purent seulement être ramassées par les cavaliers qui les chargèrent à fond de train. En quelques secondes, elles furent à notre portée. Nous les chargeâmes à notre tour ; mais elles avaient toujours un tel avantage sur nos chevaux qu'il fut impossible de les atteindre ni de les fatiguer. Le troisième peloton, quoique composé de trois cavaliers émérites, ne fut pas plus heureux. Ces animaux, aux jambes d'acier, auraient fatigué encore bon nombre de chevaux. Il est impossible de peindre la rapidité de leur course et surtout l'élégance avec laquelle ces quadrupèdes, aux allures si fines et si élégantes, franchissaient les nombreux obstacles formes par des touffes assez hautes de lentisques.

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