CHAPITRE XII
Deuxième expe'dition de Constantine, r— De'part de Bône.
— Différence du matériel comparé avec celui de la première expédition. — Service de santé. — Arrivée au Mansourah. — La brigade d'avant-garde au Coudiat- Aty. — Difficultés des travaux de siège. — Temps affreux.
— Alerte nocturne. — Incident comique dans un fourgon.
— Mort du général Danrémont. — Prise de Constantine.
— Défaillance d'un capitaine. — Épisodes émouvants de l'assaut. — Explosion étrange. — Mort du brave colonel Combes. — Situation cruelle des médecins. — Réflexions sur la guerre. — La roche tarpeïenne. — Le Sérail du Bey et la belle Aicha, — Comment la conquête lut accueillie par le ministère.
Peu de temps après mon retour à Alger, le projet de réparer Téchec de la première expédition de Constantine fut agité, et je fus désigné pour faire partie de la nouvelle campagne. Le ministre avait d'ailleurs donné des ordres pour y faire participer les officiers qui avaient été à la première. L'expédition devait être commandée par le général Comte Danrémont, gouverneur de l'Algérie . Pénétré de Finsuffisance des moyens de la première, ce général voulut prendre toutes les précautions pour que celle qu'il allait commander obtint un résultat favorable. Des ordres furent donnés en conséquence à l'administration ; et afin d'en mieux assurer le succès, le i^ouverneur résolut de se
rapprocher de Constantine, en occupant fortement la position de Medjez-el-Amar et en y concentrant le corps expéditionnaire. On y traça remplacement d'un vaste camp, qui devint bientôt une immense place d'armes. L'armée en campagne devait se composer de quinze à seize mille hommes. Mais comme il fallut laisser des détachements à Dréan, à Guelma et à Medjez-el-Amar, le chiffre réel fut de dix mille hommes.
Cest avec cet effectif que le général Danrémont et le duc de Nemours qui commandait la brigade d'avantgarde, ouvrirent la marche ej, quittèrent le camp de Medjez-el-Amar, le i^^ octobre 1837.
Le service de santé fut divisé en trois ambulances, dont une pour la brigade d'avant-garde, à laquelle je fus attaché sous les ordres de Baudens, qui a laissé un nom célèbre dans la chirurgie militaire.
La seconde ambulance était dirigée parle professeur Sédillot, qui a illustré la chirurgie française, et dont la réputation comme praticien et comme savant, est justement proclamée. Enfin, à la tête de Tambulaiice du quartier général, était le trop modeste et habile praticien, mon ami M. Hutin, devenu inspecteur du service de santé.
A notre départ de Bône, je remarquai avec surprise, une chose qui me fit comprendre l'échec inévitable que la première expédition devait essuyer. Ce fut le matériel qu'on avait mis à la disposition de chaque ambulance. Notre service de santé seul avait de quoi transporter, au minimum, plus de cent malades, au lieu de sei:{e comme la première fois; tous les services étaient organisés avec la même prévoyance.
Le temps était très beau ; l'armée, animée d'un même sentiment, était impatiente de venger la défaite précé-
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dente, et partait avec une confiance et un entrain qui faisaient plaisir à voir. Nous n'avions pas, il est vrai, un Bey avec sa brillante escorte, sa musique, ses étendards et ses oriflammes multicolores, pour faire la fantasia ; mais toutes ces loques étaient remplacées par un matériel de guerre, qui, s'il ne reflétait pas d'une manière aussi orientale les rayons du soleil, nous promettait, en revanche, un secours plus sérieux.
L'armée suivit la même marche que la première fois, c'est-à-dire, premier bivouac à Dréhan, — ■ deuxième à Boiiheutra^ — troisième à Nechmeïa, où j'eus soin d'éviter, cette fois, le voisinage des scorpions, — quatrième à Hamman-el-Berda, — cinquième à Guelma, — sixième, à Met-je^Hamar, — septième, au Ra^-el-Arba, — huitième, à VOued-Zenaty, — neuvième, à Sidi-ta^n-tam, — dixième, au Summa, de si triste mémoire, où nous avons trouvé et foulé à nos pieds quelques ossements de nos malheureux soldats qui y étaient morts de froid à notre premier passage. Jusqu'au Mansourah, l'armée avait cheminé sans rencontrer aucune opposition de la part de l'ennemi ; à peine si on apercevait quelques Arabes à cheval, sur la crête des montagnes voisines. Mais à partir de ce dernier bivouac, des groupes nombreux se montraient de tous les côtés, indice de la réception qui nous attendait. Il est bien certain que l'échec que nous avions éprouvé, et la résistance que la ville nous avait opposée, entretenaient les espérances de l'ennemi. Il voulait réserver ses moyens pour les combiner avec ceux de la ville et celle-ci, ayant considérablement augmenté ses travaux de défense, espérait nous ménager une retraite beaucoup plus meurtrière que la première.
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A peine les troupes installées au Mansourah et au Coudiat-Aty, on s^occupa des travaux de siège. L'ennemi ne tarda pas à les inquiéter et le 7, il essaya deux vigoureuses sorties: Tune du côté de Mansourah, Tautre de Coudiat-Aty. Toutes les deux furent énergiquement repoussées et Tennemi rentra dans la ville après avoir subi des pertes considérables. Les Arabes du dehors, qui avaient combiné leur attaque avec celle des assiégés, subirent le même échec et furent refoulés dans leurs montagnes. Le général Vallée, pressé d'établir ses batteries, fut reconnaître à Coudiat-Aty le terrain le plus favorable à leur emplacement ; il y avait une batterie de brèche et une d'obusiers. Tous ces travaux commencèrent le soir même, et furent continués toute la nuit. Mais la pluie qui tombait à déluge contraria les travailleurs. Les rampes ménagées pour le passage de l'artillerie s'écroulaient, les trains qui portaient les canons et les munitions, s'embourbaient à chaque instant jusqu'aux moyeux; les sacs-à-terre même, exposés à cette pluie torrentielle, n'étaient plus portables, tant ils étaient fangeux.
Les malheureux soldats occupés à ces travaux, plongés dans la boue, transis de froid, avaient les membres engourdis et ne trouvaient aucun abri pour se réchauffer. Tous les feux étaient forcément éteints; pas une tente ne pouvait être dressée.
Cependant, une troisième batterie, baptisée du nom de Danrémont,reçut trois pièces de 24etdeux obusiers; et, pour témoigner aux assiégés que nous étions en état d'ouvrir le feu, quelques coups de canon furent immédiatement tirés de cette batterie.
Ces détonations avaient aussi pour but d'entretenir le moral de l'armée et de lui témoigner que les tra- I. — Douze ans en Algérie. 18
vaux de siège avançaient. En effet, dans ces moments si critiques, en présence des difficultés de tout genre qui contrariaient nos opérations, et qui réveillaient les souvenirs de la malheureuse expédition précédente, on ne saurait croire combien les angoisses étaient grandes chez ceux qui avaient été témoins de la retraite de i836, alors surtout que le temps semblait nous préparer les mêmes calamités. La nuit du 8 au 9 fut encore plus affreuse ; la pluie tomba avec rage sans discontinuer, et, si le maréchal Vallée ne s'était hâté de faire venir les pièces la veille, il eut été complètement impossible de les amener. Ce fait fut très heureux ; car, la vue seule des batteries établies et des nombreuses munitions destinées à entretenir le feu, produisit un effet immense sur le moral de tout le monde.
Le 9, au matin, malgré la pluie, les batteries de Mansourah ouvrirent le feu, sans produire d'autre effet sur la ville que d'éteindre les batteries de la Casbah. Le général en chef, voyant le peu de résultat qu'on pourrait obtenir de ce côté, renonça à une tentative qui aurait pu épuiser inutilement nos munitions de siège, et, d'accord avec le général Vallée, il fit dégarnir les batteries de Mansourah, pour renforcer celles du Coudiat-Aty.
Ce fut un travail de géants; car Mansourah est séparée du Coudiat-Aty par un terrain très accidenté, présentant deux brèches au fond desquelles coulent le Boumerzouk et le Rummel. Là, pas de routes tracées, un terrain glaiseux, glissant, les rives du Boumerzouk hérissées de roches inégales, presque à pic; les torrents grossis présentaient eux-mêmes un fond rocheux et inégal. Eh bien ! il fallait franchir tous ces obstacles
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pour transporter les piùces de 24. Les chevaux ne pouvant suffire, on dut y atteler des hommes, et, à l'aide de leviers et d'autres engins, on faisait glisser les pièces. Tout le monde doutait du succès ; mais Télan était si considérable qu'avec de la patience et deux jours et demi de travail,, les pièces arrivèrent sur le plateau.
Leur passage à travers le camp fut accueilli par des applaudissements.
Lorsque les préparatifs du siège furent assez avancés, la brigade du duc de Nemours reçut l'ordre d'aller prendre position au Coudiat-Aty. Ce nom, on le comprendra aisément, produisit chez moi une commotion bien pénible ; il me rappelait le séjour que j'y avais fait Tannée précédente et les tristes événements qui s'y étaient accomplis. En recevant Tordre d'y retourner, j'eus même la faiblesse d'éprouver un serrement de cœur, au souvenir des misères et des privations de tout genre, que la ire brigade d'avant-garde avait souffertes et supportées avec une si stoique résignation. Le temps était assez beau ; le Boumerzouk et le Rummel furent plus dociles dans leur traversée ; seuls, les Arabes nous disputèrent assez sérieusement le passage, avec le concours des canons de la ville.
Singulière coïncidence, un capitaine d'artillerie, avait à peine franchi le Rummel qu'il eut la tête emportée par un boulet, presque à la même place que le fourrier du 17e léger en i836. Enfin, nous arrivâmes au Coudiat-Aty; je priai M. Baudens de demander, pour l'ambulance, la même installation que j'avais en i836. Ce ne fut pas sans une émotion, facile à comprendre, que je pénétrai dans l'enceinte du Marabout qui avait servi de refuge à nos malheureux malades,
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lors de la première expédition. A peine fûmes-nous installés, le temps changea, et des pluies torrentielles nous inondèrent pendant trois jours sans discontinuer, transformant tout le plateau en un véritable marais fangeux.
Malgré ce temps, les Arabes harcelaient nos avantpostes de tous côtés, et la ville ne discontinuait pas de nous envoyer des bombes et des obus. Les travaux de siège étaient considérablement gênés et ralentis par ces pluies. Deux grosses pièces de siège de 24, ne pouvant être montées, durent être abandonnées en route. Le Rummel, devenu inguéable, suspendit toute communication du Coudiat-Aty avec le quartier général, installé à Sidi-Mabrouck , derrière le plateau du Mansourah. Les deux corps d^armée restèrent ainsi, comme en 1 836, complètement isolés, pendant quelques jours ; notre position commençait à devenir très critique, à cause de la diminution des vivres et des munitions. Au quartier général, on n'était pas moins inquiet de ne pouvoir nous faire parvenir aucun ordre.
Enfin, un soldat, du 17® léger, nommé Morache, s'offrit pour traverser à la nage le Rummel, devenu un affreux torrent, et porter un ordre quelconque au Coudiat-Aty. La dépêche fixée sur le front, il eut le courage et le bonheur de traverser la rivière, sous les coups de fusil des Arabes, et d'arriver sain et sauf au quartier général de la brigade. On apprit ainsi que les travaux de siège marchaient bien du côté de Mansourah, et aussitôt que la rivière le permettrait, on nous enverrait des provisions. Le temps ayant favorablement changé, les deux rivières étant devenues enfin guéables, un grand convoi de provisions put les franchir et nous arriver sain et sauf.
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Inutile de dire combien Tartillerie et le génie mirent à profit le beau temps pour activer les travaux nécessaires au placement des pièces de siège. Cette opéralion fut longue, le terrain trop délayé s'affaissait sous le poids des gros canons. Les chevaux avaient bien pu monter les pièces de 12, mais celles de i6 et de 24 surtout ne purent arriver qu'avec les plus grandes difficultés à leur place. Les deux pièces de 24, dont j'ai parlé tout à l'heure fussent demeurées peut-être sur le bord de la rivière et au bas de la côte, sans le colonel Lamoricière qui mit une partie de son régiment au service de Tartilleric; et, au moyen de cordes ou d'autres engins, les zouaves finirent par les hisser, en glissant, jusqu'à leur poste. Ils reçurent, à cette occasion, les applaudissements de toute la brigade.
Les travaux reprirent bon train, malgré les contrariétés que Tennemi nous faisait supporter. Les plus malheureux de Fexpédition ne furent pas seulement les hommes; les chevaux et les mulets eurent aussi leur part de misère ; les fourrages ayant considérablement diminué avaient presque disparu chez nous. Aussi ces pauvres bêtes, les pieds dans l'eau et dans la boue, souffrant la faim et ne pouvant se livrer au sommeil, faisaient peine à voir, et surtout à entendre. On connaît peu en général le cri d'alarme et de souffrance de ces animaux si utiles; c'est là que je l'ai entendu pour la première, et, je puis le dire maintenant, pour la dernière fois, ce cri plaintif; il peut se comparer à celui de deux petits chiens cherchant leur mère. Ce cri, répété par tous les chevaux, produisait pendant la nuit, un effet navrant et d,cs plus lugubres : dévorés par la faim, ces animaux se mangeaient entre eux, qui la crinière, qui la queue. Quand ils étaient à côté les uns
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des autres, ils se mettaient tête-béche, et, pendant que l'un rongeait la queue de son voisin, l'autre lui arrachait la crinière. Il était pittoresque, mais bien pénible, de voir ces malheureuses bêtes si abîmées; combien en moururent, des mulets surtout !... Quant à moi, j'avais eu le bonheur de conserver deux bottes de foin et j'en distribuais de temps en temps, une poignée à mon pauvre Coco; j'eus ainsi le bonheur de le ramener jusqu'à Bône, mais dans quel état!... il n'avait plus que quelques brins de crins à la queue et bien moins encore à la crinière, tant ses camarades de misère la lui avaient rongée.
La pluie ayant recommencé de plus belle, et le sol étant converti en véritable cloaque, nous avions de la boue jusqu'à mi-jambes ; personne n'osait quitter son poste, à moins que le service ne l'y obligeât. Le Marabout étant encombré de malades, nous cherchions à nous mettre à l'abri du mauvais temps dans les fourgons vides où nous nous empilions, au nombre de six ou de huit, dans chaque caisson. Une fois blottis, nous laissions tomber le couvercle cylindrique, en ayant soin de mettre un tasseau, afin que l'air pût circuler dans l'intérieur. Il arrivait parfois dans ce réduit étroit, haut placé et d'un accès peu facile, des incidents assez bizarres; lorsque l'un de nous montait, les bottes crottées, et qu'il prenait sa place, la jambe en l'air, tout le monde criait : Gare à la boue ! et l'on se retournait jusqu'à ce qu'il eût trouvé à se caser. Ces scènes se renouvelaient à chaque installation, jusqu'à ce que le fourgon fût au complet. Il nous arriva, à ce propos, un incident assez comique, qui aurait pu devenir un drame sérieux. Une nuit, pendant que nous dormions, nous fûmes réveilles par
des coups de feu tirés de plusieurs côtés, et par le cri : Aux armes ! qui retentit dans tout le camp. En guerre et si près de Tennemi, tout le monde à ce cri, la nuit surtout, se lève comme un ressort et court à son poste. Aussi, dans notre boîte, nous nous disputions à celui qni descendrait le premier; mais le couvercle resta immobile et résista à tous nos efforts. On s'aperçut alors que le tasseau avait été oublié, et le loquet ne s'ouvrait que du dehors. Le serrurier n''avait pas songé qu'il y aurait un jour à l'intérieur des habitants. Nous eûmes beau appeler, cogner contre le caisson, personne ne vint à notre secours^ et nous restâmes ainsi dans cette ratière pendant tout le temps que dura l'alerte, entendant avec impatience et non sans crainte, les coups de feu qui avaient l'air de s'approcher. Il est bien possible d'ailleurs que nos oreilles, rendues plus sensibles par cette singulière situation, rapprochassent la distance des combattants. Enfin, le calme rétabli, on s'aperçut bien vite de notre absence ; mais, comme c'était la nuit, on crut que nous avions pris une autre direction. L'alerte finie et les feux ayant cessé, tout le monde reprit son poste; ce fut au jour seulement que, deux infirmiers, entendant frapper violemment sur le caisson, qu'ils savaient transformé en chambre à coucher, s'aperçurent que le couvercle était fermé, et s'empressèrent de l'ouvrir pour nous rendre à la liberté. Il était temps, car nous commencions à trouver que l'air intérieur, un peu trop saturé, avait besoin d'être renouvelé. En émergeant de cette souricière, nous eûmes l'avantage de servir de spectacle et de provoquer un fou rire parmi toutes les personnes qui nous virent apparaître comme des personnages boueux, venant de jouer ou jouant une pièce de Guignol.
Malgré le mauvais temps, les travaux de la tranchée avançaient, surtout du côté de Mansourah, ou le sol était plus solide, tandis qu'au Coudiat-Aty il était si fangeux et défoncé que le découragement commençait à gagner la tête de Tarmée. Je puis en citer une preuve : le 7, à onze heures du soir, le sous-intendant d'Arnaud, chef de notre ambulance, vint me trouver et me dit confidentiellement à l'oreille : a Mon cher docteur, dites à Fofficier d^administration, aussi doucement que je vous le dis moi-même, de préparer tout le matériel, de manière à ce qu'il puisse être chargé aussitôt que l'ordre vous arrivera; on débat, par là en ce moment, la question de savoir si on doit persister dans les travaux de siège, que le temps contrarie à chaque instant^ ou s'il ne serait pas plus sage de battre de nouveau en retraite. » Heureusement pour l'armée et pour la France, la providence fit cesser la pluie et nous gratifia, au jour, d'un rayon de soleil qui faisait espérer un temps meilleur. Cet incident n'a jamais été, je crois, connu officiellement ; mais ceux qui étaient dans la confidence sentirent leur cœur battre de joie, en prévoyant la possibilité de continuer les travaux.
La retraite dans les conditions où nous nous trouvions eût été un désastre cent fois plus calamiteux qu'à la première expédition. Plus de la moitié des mulets étaient morts de misère, et ceux qui restaient n'étaient guère capables de faire un service quelconque. Des centaines de vautours planaient au-dessus du campement du train, pour venir chercher leur pitance sur les animaux morts qui infectaient le camp. On aurait pu en tuer un grand nombre, mais les ordres les plus formels étaient donnés de ne pas tirer un coup de fusil pour les éloigner.
Le II octobre 1837, commença le feu de la batterie de 24 qu'on avait eu tant de mal à établir. L'effet en fut immédiat et terrible. En deux ou trois heures, le couronnement des murailles fut détruit et mis hors d'état de protéger les pièces de rempart.
Vers deux heures et demie, un obusier, pointé par le commandant Malechard sur un but indiqué par le général Vallée, détermina le premier éboulement. Un cri de joie retentit aussitôt parmi tous ceux qui assistaient à ce spectacle.
Dès ce moment, Constantine était à nous, la brèche étant une porte par laquelle nos soldats étaient toujours sûrs d'encrer.
Le gouverneur général, qui avait jugé le danger des assiégeants et qui croyait que ceux-ci l'avaient mesuré comme lui, fit passer à la ville des propositions de capitulation.
Le lendemain seulement il reçut une réponse : elle était hautaine et caractéristique, comme un fragment de poésie arabe.
« Nous avons à Constantine, disaient les assiégés, des magasins encombrés de munitions de guerre et de bouche. Les Français manquent-ils de froment et de poudre? Nous leur en enverrons; mais ils nous parlent de brèche et de capitulation, nous ne savons pas ce qu'ils veulent dire. Derrière la brèche il y a des maisons, dans ces maisons il y aura des guerriers, et nous ne rendrons la ville que lorsque toutes les maisons seront brûlées et tous les guerriers morts. »
Le général de Danrémont se fitjtraduirc cette réponse.
« Bien, dit-il, ce sont des gens de cœur; Constantine nous coûtera plus cher, soit, mais la gloire paiera le sang. »
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Le premier sang qui devait être répanda celait malheureusement le sien.
Le général désirant s'assurer de l'état des travaux de notre côté monta à cheval et se dirigea sur le Coudiat- Aty, accompagné de monsieur le duc de Nemours et de son état-major.
Il était huit heures du matin; un soleil brillant commençait à rayonner sur Thorizon et rendait tous les cœurs joyeux par une promesse de beau temps. Quelques heures encore, la brèche ouverte allait être praticable : c'était dire que le jour même ou le lendemain, Constantine serait à nous. Le comte de Danrémont, en passant au milieu des soldats, pouvait en quelque sorte se réjouir de la joie que tout le monde éprouvait et manifestait. Il mit pied à terre, toujours accompagné du duc de Nemours, et s'avança vers un point complètement découvert, commandé par le canon de la place. Ce point parut si dangereux que le général Rulhières tenta d'empêcher le gouverneur de s'yrendre; mais le vieux soldat sourit à cette crainte ; il semblait à ces hommes qui avaient traversé sains et saufs ces grandes batailles de l'empire qu'on appelait Austerlitz, la Moskowa et Waterloo, que toute lutte nouvelle n'était qu'une escarmouche et que la mort n'avait plus de prise sur eux.
« Laissez, laissez, » dit-il, et il continua son chemin. Presque au même instant un biscaïen, parti de la place, lui traversa le ventre au-dessous de l'ombilic et brisa les 26 et 3e vertèbres lombaires. Lamort fut instantanée.
Le général Perrégaux, son chef d'état-major, reçut en même temps une balle qui, pénétrant dans les fosses nasales, s'arrêta profondément à la base du crâne, sans que l'extraction en fût possible.
Le général en chef fut transporté immédiatement à mon ambulance, et le lendemain j'en fis l'autopsie en présence de M. Sédillot et de plusieurs officiers d'étatmajor. Nous constatâmes que le projectile était entré un peu au-dessous de l'ombilic et sorti dans la région lombaire, traversant ainsi la masse intestinale et brisant la deuxième et la troisième vertèbre lombaire. Nous dressâmes à la hâte, Sédillot et moi, le procèsverbal constatant le genre de la blessure et nous fîmes l'inventaire de tout ce e^ue le général en chef avait sur lui : argent, montre et bijoux. Quant au général Perrégaux, il put être envoyé à l'ambulance du quartier général et évacué sur Bône au premier convoi des blessés. Il mourut pendant la traversée, sur le bâtiment qui le transportait en France. Le général Rulhiéres, reçut en même temps un coup de feu, mais sans aucune gravité. Il est bien évident que Tennemi, ayant aperçu ce groupe, fit une décharge en masse qui, à son point de vue, eut un succès trop complet. Cet accident, comme on doit le penser, provoqua une très pénible émotion dans toute Tarmée; car le général Danrémont avait su gagner l'estime et la confiance de tous, et il en reçut des regrets unanimes.
On a accordé au maréchal Vallée tout le mérite de la prise de Constantine, ajoutant même que la mort du général Danrémont avait été un malheur favorable à cette opération; on l'accusait, en effet, de lenteur et d'hésitation. Mais, si Ton veut juger impartialement les faits, on peut voir que tout était préparé, mieux que cela, la brèche même était presque faite lorsque le général fut atteint, et, après sa mort, on n'eut qu'à continuer le feu des batteries déjà établies. Si le général Danrémont eut mis la gloire avant le sentiment d'hu-
manité, et qu'il eût continué les opérations de la brèche, au lieu de proposer une si généreuse capitulation, la ville aurait été prise vingt-quatre heures plus tôt, il n''aurait probablement pas été tué et eût été nommé maréchal de France.
Heureusement, il fut remplacé par un homme d'énergie, dont les brillants antécédents, captivèrent de suite la confiance de Tarmée. Ce fut, en effet, le général d'artillerie Vallée, comme le plus ancien en grade, qui prit le commandement de l'armée, et, avec une énergie égale à la fermeté de son caractère, il activa les travaux de siège. En présence du beau temps, les difficultés s'aplanirent.
Les travaux étant parvenus à un degré trèi avancé, je reçus l'ordre de me transporter avec une section d'ambulance, tout à fait aux avant-postes, derrière les sacs-à-terre qui, seuls, nous protégeaient des feux de la place. Pour y arriver, il fallait descendre une pente à découvert, faisant face aux feux de la ville.
Pendant la descente, nous fûmes aperçus, et l'ennemi tira sur nous ; nous entendions, mes sous-aides et moi, les balles ricocher sur les rochers. Je leur disais, en riant, que je ne serais pas fâché d'en recevoir une, qui me traverserait le gras de la jambe ou du bras, ce que Ton appelle vulgairement une blessure d'officier. Mais, le cliquetis des projectiles augmentant, un sous- aide, vrai loustic, fit la remarque qu'on . pourrait bien en recevoir aussi à la tête ou ailleurs : « Je crois qu'il faudrait nous presser, ajouta-t-il. » Cest ce que nous fîmes ; profitant du conseil, nous prîmes le galop et arrivâmes sains et saufs à notre poste.
Cest sur ce même sentier, que se produisit un inci-
dent fâcheux et bien triste pour celui qui en futTobjet. Le capitaine X..., chargé de porter un ordre au commandant de la tranchée, fut pris, à moitié chemin, d'un vertige qui le cloua sur place ; il n'osait plus ni avancer ni reculer. Le général Danrémont surpris de ne pas avoir de réponse, dépécha un officier d'étatmajor, pour s'informer du motif de ce retard ; il supposait que le capitaine avait pu être blessé ou tué en route. Dès que l'aide de camp aperçut le capitaine X.... il lui demanda pourquoi il n'allait pas rendre compte de sa mission ; en apprenant que l'ordre n'avait pas été porté, il y fut lui-même et dénonça au général en chef la faiblesse qu'avait eue le premier messager. Le général en colère fit venir le capitaine, lui reprocha sa lâcheté, lui fit enlever ses épaulettes, le mit aux arrêts et le déclara hors d'état de servir.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce capitaine, officier distingué, s'était vaillamment conduit en toutes circonstances, dans les autres campagnes. On ne pouvait donc attribuer une pareille conduite, qu'à une hallucination qui avait paralysé un instant ses facultés ; il paya bien cher, trop cher peut-être !... ce moment d'absence. Mais à l'armée, en présence de l'ennemi, on n'a pas le temps de faire de la psychologie, on juge et on est obligé de juger sommairement et brutalement les faits.
Ce triste épisode m'en rappelle un du même genre, qui heureusement n"eut pas de suites aussi fâcheuses ; je ne le mentionne qu'à titre de curiosité. En 1844, le comte de Septeuil, dont j'étais le médecin et l'ami, m'invita un jour à déjeuner avec trois de ses vieux camarades ; le général Lawœstine et deux autres vieux de la vieille, également généraux. Inutile de dire que I, — Douze a.ns en Algérie. U)
la conversation roula sur leurs hauts faits, et sur les historiettes qui, à cette époque de grandeur militaire et de liberté morale, étaient très variées. Le général P..., dont je veux tgire le nom, et qui était bien connu au turf par ses vanteries, racontait ses prouesses. Le comte de Septeuil, qui le connaissait, agacé de ses récits ampoulés, — se leva brusquement et lui diten riant : (( Toi, mais tu n'es qu^un lâche, » — « moi, un lâche ! » répondit le général P... — «Oui, oui! et je vais t'en rappeler la preuve. » Voici ce qu'il raconta : « Les quatre convives étaient, à cette époque, attachés à Tétat-major
du maréchal Lannes. Pendant la bataille de le
maréchal avait chargé le général P..., alors simple capitaine et aide de camp, de porter un ordre. Après un temps qui parut un peu long, il crut que l'ordonnance avait été tuée ou blessée, et dépécha Septeuil avec un double du même ordre. Parvenu à une certaine distance, Septeuil rencontra son camarade, tranquillement arrêté, et lui demanda pourquoi il ne s'empressait pas de porter la réponse au maréchal. » P... lui répondit qu'il avait encore la missive dans sa poche, m Tu es un lâche, » lui dit Septeuil, et après quelques observalions un peu brusques, stoïquement accueillies, P... répondit : « Imbécile ! j'attendais que FEmpcreur, qui doit passer par là, me vît, au moment où j'accomplirais cette mission qui n'est pas sans quelque danger. » Eh bien ! Si Septeuil avait mis le même zèle à dénoncer au maréchal Lannes son camarade, que l'aide de camp dont je parlais en mit à signaler au général Danrémont, le capitaine X..., il est probable que le capitaine P... n'aurait jamais eu ses épaulettes ornées de trois étoiles et que le capitaine X... n'aurait pas eu les siennes arrachées publiquement, en voyant sa car-
rière, qui avait de Tavenir, complètement perdue.
L^ambulance placée aussi près que possible de la ville, et abritée seulement par les sacs-à-terre, nous permit, quoique exposée aux projectiles, de faire quelques observations assez curieuses, surtout lorsque les batteries de siège commencèrent le feu. En regardant à travers les petits créneaux, que les sacs-à-terre laissaient entre ewx., nous apercevions l'ennemi courant sur les remparts et Teftet que nos pièces produisaient sur les murailles. La nuit, le spectacle changeait, et n'eut été le danger de la situation, nos places auraient été payées bien cher par un simple touriste. Les projectiles des assaillants et des assiégés, tels que bombes, obus et boulets rougis, se croisaient en l'air et formaient un feu d'artirtce très pittoresque. Nous disions même quelquefois, en voyant les obus filer en sens inverse qu'il serait curieux d'en voir deux se rencontrer en Tair et s'écraser mutuellement. Mais ces voyageurs malfaisants avaient toujours la politesse de passer l'un à côté de l'autre sans se heurter.
Cela dura à peu près quatre jours et quatre nuits, sans qu'aucun accident ne survînt à l'ambulance. Un matin seulement, pendant que nous mangions un morceau de pain et de fromage, un éclat d'obus vint frapper le rocher sur lequel j'étais assis et en fit sauter un éclat. Tous mes camarades poussèrent un cri, croyant que j'avais la cuisse abîmée : il n'en fut heureusement rien, et je n'eus même pas une égratignure. Un instant après, le chef d'escadron d'état-major, comte Mathieu Dumas, qui était à côté du Prince, duc de Nemours, reçut une balle à la hanche qui resta fixée à l'os illaque ; je pus constater la présence du projectile, mais il me fut impossible d'en faire l'extraction. Je me con-
tentai d'élargir la plaie afin de faciliter de nouvelles recherches ; une lois pansé, il fut transporté à Pambulance où M. Baudens, renouvelant mes tentatives, ne fut pas plus heureux que moi. Quelques mois après, à Paris, la balle put être détachée et extraite.
Enfin, la brèche paraissant suffisamment prête, le général en chef voulut s^en assurer, en envoyant un oflficier de bonne volonté. On fit un appel à ce sujet, et plusieurs ofiiciers se présentèrent pour avoir cet honneur. On accorda la préférence de cette mission si périlleuse à un de mes amis, le capitaine de Garderens de Bouasse qui avait déjà donné des preuves de courage dans différentes circontances, en Afrique. Le feu cessant, je le vois encore passer à quatre heures du matin devant Tambulance, et me donner une poignée de main, en me recommandant de me tenir prêt à le panser, si l'ennemi lui permettait de revenir. Tous les yeux étaient fixés sur ce messager marchant au pas accéléré, le drapeau roulé à la main, et arrivant sain et sauf, malgré les coups de feu que la place lui envoyait. Parvenu auprès delà brèche, Garderens disparut subitement ; tout le monde le croyait mort ou gravement blessé. Il reparut bientôt, et, plantant son drapeau au bas de la brèche, il revint au galop, un bras pendant. A peine fut-il à portée de nos sentinelles avancées, qu'un cri général retentit de toute part ; il reçut force félicitations et annonça que le fossé n'était pas suffisamment comblé pour permettre aux troupes de monter à l'assaut. Il avait reçu deux blessures, l'une à l'épaule gauche, et l'autre à la cuisse du même côté. Heureusement aucun vaisseau important n'avait été atteint et il put, après un très long traitement, reprendre son service et arriver au grade de général de brigade.
Les batteries de siège continuèrent le feu toute la journée et un éboulement qu'elles provoquèrent cornbla le fossé, de manière à pouvoir y passer facilement. Ce fut Tavis d'un conseil réuni par le général en chef, composé d'hommes spéciaux du génie et de Tartillerie. En conséquence, Tordre fut donné de se préparer à l'assaut pour le lendemain de bonne heure. Cette nouvelle impressionna tellement l'armée que personne ne dormit de la nuit ; tous attendaient avec impatience et anxiété l'heure du succès ou de la défaite. Disons cependant que la grande majorité ne doutait pas du succès. Au point du jour, chaque corps prit l'ordre de marche qui lui avait été indiqué; la compagnie franche, capitaine Gérard, et les zouaves en tête, avec leur brave colonel Lamoricière. Les batteries tiraient encore quelques coups pour distraire l'ennemi et lui faire supposer que le moment de l'assaut n'était pas encore venu. Pendant ce temps, les troupes étaient en mouvement, et la tête de colonne s'arrêta presque à côté de notre ambulance ; puis il se fit tout à coup un silence imposant et solennel. Le bruit des canons tut remplace par les tambours qui battirent à. l'unisson le pas de charge, et par les musiques qui entonnèrent l'air national la Marseillaise. Décrire l'effet produit par ce battement des tambours accompagnant des hommes qui, d'un pas grave et cadencé, l'arme sur l'épaule droite, marchaient à la mort ou à peu près, est impossible : Il faut en avoir été le témoin pour comprendre ces effets entraînants. Ceux qui ne faisaient pas partie des légions militantes n'avaient qu'un regret, celui de ne pas marcher avec elles, afin de partager les périls et la gloire d'une mission si solennelle. L'ennemi luimême semblait immobilisé; car il ralentit considéra-
blement ses feux sur ceux qui allaient si bravement le dompter.
On voyait la longue colonne s'approcher sous le feu qui semblait fouetter sa course au lieu de la ra-lentir ; on vit sa tête disparaître dans le fossé, reparaître sur le talus, ramper en gravissant la brèche, couronner Pouverture ; puis, s'élevant au-dessus de toutes les têtes, on aperçut le drapeau que portait le capitaine Garderens flotter un instant et se fixer sur la crête de la muraille échancrée.
C'était le premier drapeau français qui eût flotté sur les remparts de Constantine.
Mais, pour être maîtres de la brèche, nos soldats étaient loin de s'être créé une entrée dans la ville.
Au sommet du talus où ils étaient arrivés, commençait pour eux Finextricable réseau des rues, dont Taspect était plus terrible que la vue de tous les remparts ; c'était un obstacle inconnu plus insurmontable que tous les obstacles connus. Là s'étendait un labyrinthe de constructions incompréhensibles ; des enfoncements qui semblaient ouvrir des passages et qui n'aboutissaient à rien ; des apparences d'entrées sans issues, des semblants de maisons, dont il était impossible de distinguer les côtés, et de désigner les faces, puis du feu partout, des canons de fusil passant par chaque ouverture, une grêle de balles cliquetant sur les armes, ou s'amortissant avec un bruit sourd dans les chairs ; voilà ce que voyait, ce qu'entendait, et ce qu'éprouvait la première colonne arrivée au couronnement du talus.
Une anxiété générale s'était emparée de nous tous, simples spectateurs, en voyant les premiers soldats monter sur la brèche et en apercevant une partie du
bataillon, Lamoricière toujours en tête, qui l'avait franchie, lorsque tout à coup une détonation énorme partit du centre de la brèche, lançant en Pair la terre et les hommes qui étaient dessus. Un cri d'alarme retentit aussitôt parmi nous dans la crainte qu^un précipice infranchissable pût résulter de cette explosion ; mais l'élan était donné et les hommes, suivant l'exemple de leurs chefs, ne ralentirent leur marche que le temps nécessaire pour laisser disparaître la fumée qui masquait leur passage. Une fusillade atroce s'engagea alors dans les rues et dans les maisons, surtout dans la caserne des Janissaires, où eut lieu un massacre effroyable et où toutes les pièces, jusqu'au deuxième étage, furent jonchées de cadavres.
L'assaut de Constantine devant rester dans l'histoire de l'Algérie et de la France comme un fait d'armes des plus glorieux et des plus émouvants, les lecteurs me sauront gré de leur en donner la description, d'après la narration de Claussolles dans V Algérie pittoresque (1845.)
a Alors la petite troupe se divise en trois corps, ou plutôt en trois compagnies : la compagnie de droite sous les ordres du capitaine Sauzai, la compagnie de gauche sous les ordres du capitaine de Sérigny, et le centre sous les ordres du colonel Lamoricière.
On comprend qu'au milieu du feu tous les mouvements que nous allons raconter sont rapides comme la pensée.
Le capitaine Sauzai, qui va opérer à droite, jette les yeux autour de lui, traverse un petit plateau formé de décombres amoncelés et aperçoit au-dessus de lui, au pied d'un grand édifice, d'où l'on pouvait voir le Coudiat-Aty, une batterie dont les canonniers, restés fermes
à leur poste, sont prêts à défendre leurs pièces. Sans tirer un seul coup de fusil et à Tordre du capitaine Sauzai, les zouaves se précipitent à la baïonnette sur la batterie : à l'Instant, tout s'enflamme autour de cette poignée d'hommes qui devient le centre d'un cercle de feu. Le lieutenant de la compagnie a le bras fracassé de trois balles ; une douzaine de zouaves tombent dans l'intervalle ; mais ce qui reste debout se précipite sur la batterie et tue sur leurs pièces les canonniers turcs qui ne tentent même pas de fuir.
Après cet exploit, le capitaine Sauzai aperçoit à une demi-portée de fusil, une autre batterie qui s'élève derrière une barricade formée de charrettes et d'affûts brisés. Un instant le désir lui prend d'éteindre cette seconde batterie, comme il a fait de la première ; mais il faut qu'il s'engage dans un défilé entre deux feux ; mieux vaut entrer dans ce grand édifice que nous avons signalé et en chasser ses défenseurs. Une porte est aussitôt enfoncée, et quelques Arabes sont tués en se défendant ; mais le grand nombre fuit, s'échappant par des issues qu'eux seuls connaissent. Une fois maîtres de ces immenses constructions, les zouaves s'orientent, et reconnaissent qu'ils sont dans un magasin à grains ; ils descendent par les fenêtres à l'aide d'échelles apportées à tout hasard, se reforment, et marchent contre les canonniers qui, en voyant la position tournée, paraissent moins décidés que leurs camarades de la première batterie à se faire tuer sur leurs pièces. En effet, quelques-uns seulement restent et soutiennent l'attaque ; plusieurs se dérobent par des ruelles et des faux-fuyants ; la colonne de droite a renversé son dernier obstacle, terrassé sa dernière résistance.
C'est aux sapeurs et aux soldats du génie à ou-
vrir maintenant des communications plus avancées.
A gauche, le courage a été le même mais le succès différent. Un bâtiment en saillie, dont la base a été minée par les boulets, resserrait un étroit passage dans lequel s'engage le capitaine Sérigny et ses hommes, appartenant presque tous au 2* léger. Tout à coup le mur s'ébranle, vacille et s'écroule ; un pan de maçonnerie couvre tout un flot d'hommes ; plusieurs sont tués et ensevelis; un plus grand nombre, blessés, soulèvent les pierres qui s'agitent avec une effrayante mobilité ; des cris, des gémissements s'élèvent de ce chaos. Le capitaine Sérigny, enveloppé sous les décombres jusqu'à la poitrine, se tord dans une agonie désespérée, s'épuise en efforts impuissants, et sent se rompre peu à peu tous les os de sa poitrine.
Un dernier cri de douleur indique que le cœur du brave capitaine vient de se briser comme le reste.
Pendant ce temps, la colonne du centre est restée en face de la véritable difficulté, de la véritable résistance, du suprême péril.
On foule un terrain factice, on s'agite dans l'étroit espace que nos boulets ont déblayé au haut de la brèche. Quelle communication existe entre ce terrain et les terrains avoisinants ? Cest ce qu'il est impossible de découvrir. Les terres remuées, les décombres amoncelés se sont superposés au sol primitif, ont envahi les issues, obstrué les portes, défiguré les localités.
On se croyait dans une rue, on est sur les toits.
Quelques-uns dépassent les autres comme des citadelles ; ce sont ceux-là qu'il faut occuper afin de reconnaître le terrain. On apporte des échelles, et deux lignes d'attaque commencent, l'une, qui paraît sur la terre ferme, l'autre, aérienne et suspendue, qui semble
à dix ou quinze pieds au-dessus de la première.
A l'un des premiers toits escaladés ainsi, le capitaine Sauzai, qui vient de faire sur la droite le beau mouvement que continuent les sapeurs et les hommes du génie, est tué.
Enfin, après avoir sondé plusieurs ouvertures fermées, plusieurs couloirs qu^on trouve sans issue, on parvient dans un bazar ; quelques soldats s'y engagent; mais à peine ont ils fait quelques pas dans un sombre couloir, qu'une fusillade éclate à droite et à gauche. Chaque niche de marchand est une espèce de guérite qui renferme un ou deux combattants ; cependant le bruit de la fusillade, au lieu d'éloigner nos soldats, les attire. Du renfort arrive aux premiers engagés ; ils s'élancent si rapidement, que les Arabes n'ont pas le temps de recharger leurs fusils. Ils n'ont plus que leurs yatagans, médiocre défense contre nos baïonnettes. Leurs renfoncements, au lieu de demeurer une protection, deviennent dès lors un piège où ils sont tous pris. On les y poignarde , plusieurs sont cloués contre la muraille. Quelques-uns toutefois parviennent à fuir ; on les poursuit, mais ils disparaissent comme des spectres et s'enfoncent à travers les ruelles. Nos soldats avancent en se demandant les uns aux autres la raison de ce prodige. Tout à coup ils se heurtent à une porte que l'on vient de refermer ; une autre porte de pierre est jetée d'un côté à l'autre de la ruelle ; des battants de bois ferrés interceptent le passage. C'est un nouvel obstacle à surmonter ; mais, sans s'y attendre, on l'a prévu. On appelle les sapeurs qui portent les sacs à poudre. Si l'on ne peut enfoncer la porte, on la fera sauter. Tout à coup la porte s'ouvre d'ellemême, une fusillade terrible éclate, venant de l'inié-
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rieur de la ville. Deux capitaines et une quarantaine d'hommes formant la tête de colonne tombent tués ou blessés, encombrant le passage devenu plus impraticable par Tamoncellement des cadavres qu'il ne l'était par la réunion du bois et du fer.
Pendant que ces choses se passent dans l'intérieur de la ville, le général en chef, ne pouvant apprécier les difficultés qui, à chaque pas, se pressent devant le colonel de Lamoricière et ses hommes, ordonne au colonel Combes du 47*= de ligne, de partir avec son premier bataillon, de rejoindre la première colonne et de Pappuyer au besoin.
Le colonel Combes arrive au pied du rempart, mais là, le colonel Lamoricière lui crie de s'arrêter pour éviter l'encombrement, et le colonel Combes attend, Tarme au pied.
C'est pendant qu'il attend que le colonel Lamoricière s'engage dans le couloir qui conduit à la rue Marchande, et que la porte ouverte, il voit tomber toute sa tête de colonne sous le feu de l'ennemi.
Le moment est venu d'appeler le colonel Combes : on ne sait pas combien d'hommes on laissera dans l'effroyable souterrain.
Le colonel Combes envoie la compagnie franche, composée de soldats de choix du 2® bataillon d'Afrique ; elle arrive au pas de course et s'engage à son tour dans le couloir.
On est soutenu, on peut donc charger.
Mais, à peine le cri : — En avant ! est-il sorti des lèvres du colonel Lamoricière, que quelque chose d'étrange ou plutôt d'incompréhensible s'accomplit.
Tout à coup, un bruit pareil à un coup de tonnerre se fait entendre ; tous les soldats engagés sous la voûte
sentent la terre trembler et voient les murailles se mouvoir. En même temps, la lumière disparaît, l'atmosphère cesse d'être respirable, on avale du feu, on se sent étreint, enveloppé, frappé tout à la fois. A la première explosion violente, succèdent des explosions plus faibles, qui éclatent au milieu des rangs, jettent une flamme rouge et, en s'éteignant, redoublent Tobscurité et l'étouffement. Les uns croient s'enfoncer dans un abîme, les autres croient être lancés dans les nuages. Tous voudraient crier, car tous souffrent, mais aucun n^a de voix. Enfin le jour reparaît, peu à peu Tair rentre dans les poitrirîes, et chacun commence à comprendre que quelque mine vient d'éclater. Mais avant le jour, avec la respiration, la conscience de la douleur est revenue. Les soldats se regardent les uns les autres et s'épouvantent de ne plus se voir. La fumée a disparu, mais le teu les enveloppe encore. Ils essaient de fuir, le feu est attaché à eux, il les suit, il les ronge. Quelques-uns sont entièrement dépouillés de leurs vêtements, et ont de larges sillons sur le corps ; d'autres sont entièrement dépouillés de Pépiderme. Ce sont des écorchés qui marchent, qui hurlent, qui délirent. Ceux qui ont le moins souffert ont les mains et le visage brûlés.
Voici ce qui était arrivé, dit-on.
La bourre d'un fusil avait mis le feu à une quantité considérable de poudre apportée la veille près de la porte par les indigènes, et contenue dans un simple coffre de bois.
Cette première explosion avait été surtout funeste aux Arabes ; mais du coffre de bois la flamme avait gagné les sacs à poudre des sapeurs, et, de ces sacs à poudre, elle avait atteint les gibernes des soldats ; de
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là ces. explosions partielles qui avaient abîmé tous ces hommes comme ensevelis dans un soupirail de Tenfer.
Tous les soldats engagés dans la voûte furent atteints par le feu : quelques-uns furent immédiament asphyxiés, d'autres furent mutilés et tombèrent sur place, respirant encore. Enfin le plus grand nombre put se retirer vers la brèche.
Il y avait eu un moment de confusion terrible, un moment de vertige, où tout avait tremblé, sol et murailles ; les indigènes profitèrent de ce moment. La première explosion les avait écartés ; mais bientôt, placés en dehors de la voûte, ils purent mesurer le danger, et comprirent que celui-ci ne les menaçait plus.
Alors ils revinrent à la charge, s'élançant comme à une curée, déchargeant leurs fusils au hasard sous cette voûte pleine d'hommes, de fumée, de terreur et de cris. Puis, leurs fusils déchargés, ils se jetèrent à corps perdu sur cette multitude folle de douleur, en la fouillant à grands coups de yatagan et de flissat.
Ce fut un terrible moment pour les soldats du colonel Combes, qui, au nombre de trois cents environ, se tenaient sur la brèche, et en dehors de l'activité de ce gaz enflammé, lorsqu'ils virent reparaître cette colonne noircie, ces hommes brûlés, ces spectres de feu. Une commotion spontanée, électrique, irrésistible, frappa tous les cœurs du même coup. Le cri : En avant ! s"'élança de toutes les bouches. Le colonel Lamoricière le visage brûlé, les yeux éteints, ne pouvait se soutenir debout, on le croyait blessé mortellement. Le colonel Combes prit le commandement, ordonna aux tambours de battre, aux clairons de sonner, et s'élança à son tour dans Teffroyable voie où gisaient
les débris de la première colonne, à moitié brûlée.
La bravouredu colonel Combesétait proverbiale dans l'armée. Il aborda donc franchement Tennemi, qu'il rencontra au sortir de la porte, à l'entrée de la rue Marchande. Les indigènes s'étaient embusqués presque en face de la porte, derrière un amas de débris et de cadavres formant une espèce de barricade; il fallait les chasser de là.
Le colonel Combes ordonna à une compagnie de son régiment d'enlever cette barricade, et promit la croix au premier qui la franchirait.
Aussitôt la compagnie se précipite, un lieutenant la devance, gravit la barricade, et va s'élancer de l'autre côté, lorsque tout-à-coup il retombe en arrière, sous une décharge terrible. On le croit mort, mais il se relève ; le pied lui a manqué, sa chute lui a sauvé la vie. Ceux qui venaient derrière lui sont foudroyés.
Au même instant et coup sur coup, le colonel reçoit une balle qui lui traverse le cou.
Mais il reste debout, s'appuie au mur, s'assure que son mouvement s'exécute et que la barricade est emportée.
Alors il se détache de la muraille, reprend le chemin par lequel il est venu, traverse la route et reparaît sur la brèche déserte en ce moment.
Le général en chef, le duc de Nemours et les généraux qui l'entouraient, le virent descendre lentement, s'approcher d'un pas raide et mesuré, du pas d'un cadavre.
Ils l'attendirent, ne comprenant rien à ce mouvement qui n'avait plus rien de vivant.
Lorsque le colonel Combes fut en face d'eux, ils comprirent.
Son visage était couvert d'une pâleur mortelle ; deux sillons de sang ruisselaient de sa poitrine.
« — Monseigneur, dit-il au duc de Nemours d'une voix calme et ferme, je suis blessé mortellement, mais je meurs heureux, car j'ai vu une belle journée pour la France. La ville est à nous. Hélas ! plus heureux encore que moi sont ceux qui survivent, car ils parleront de la victoire ! »
Puis il fit quelques pas et s'affaissa sur lui-même. La force ne l'avait soutenu que juste le temps nécessaire pour donner le spectacle d'une mort digne, par sa fierté sereine, des plus belles morts de l'antiquité.
Sa mort ne fut pourtant pas aussi rapide ; il put être transporté à l'ambulance et y subit un pansement (i). Il succomba vingt quatre heures après.
Le colonel Lamoricière, plus heureux, sauta en l'air et retomba à plat sur les décombres de la brèche, au milieu de la fumée de la poudre. Malgré ce saut périlleux, il n'eut aucune blessure grave. Ses habits seulement lurent brûlés ; la peau du visage et du cou fortement noircie présentait quelques brûlures légères et sans gravité. Les mains étaient dans les mêmes conditions. C'était comme un véritable tatouage appliqué uniformément.
Immédiatement après l'assaut, les blessés furent dirigés, partie sur la maison du Kalifat, et partie sur la caserne des Janissaires. Celle-ci étant encore encombrée de cadavres, je fus la visiter avec M. Liautey, sous-intendant, pour savoir à peu près le chiffre de malades que l'on pourrait y placer. Un affreux spec-
!i) Quand je lis le pansement avec BauJens, le colonel nous remercia en disant que c'était le premier et qu'il serait le dernier; il mourut pendant la nuit.
tacle s'offrit à nos yeux en y entrant : le rez-dechaussée était Jonché de morts; Français et Arabes, étaient empilés les uns sur les autres. Les Turcs pressés par les assaillants, s'étaient réfugiés au premier étage, et avaient défendu pied à pied, leur position. Comme ils avaient été poursuivis dans tous les coins par nos courageux zouaves, les escaliers et les chambres étaient encombrés de débris humains ; le sang ruisselait encore partout. Après avoir visité les chambres, calculé et indiqué le nombre de blessés que Ton pouvait y placer, je revins à mon poste, à l'hôpital du Kalifat, où les blessés auraient pu être installés commodément, si leur nombre n'avait été si considérable.
Le blessé qui me causa le plus d'émotion fut le colonel de Richepanse. J'ai raconté dans la première expédition que son frère, le commandant de Richepanse, avait été blessé mortellement de deux coups de feu, et qu'un des projectiles, extrait par moi, avait été envoyé à sa mère, sur la demande de celle-ci. Lorsqu'il fut question de la deuxième expédition deConstantine, le second frère voulut y prendre part, pour venger la mort de son aîné. Sa mère m'avait écrit, avant notre départ de Bone, une très longue lettre, pour le recommander à tous mes soins. Qu'on juge de mon émotion, lorsque, occupé au pansement des blessés, on annonça le colonel de Richepanse qui, au même endroit ou son frère avait été tué, venait de sauter sur la brèche et était grièvement brûlé. Confiant le pansement que je faisais à un sous-aide, je courus au colonel et le trouvai complètement défiguré, les paupières sanglantes, les cils et les sourcils brûlés, toute la figure fortement atteinte. En outre, le pantalon et les vêtements qui
couvraient le ventre, étaient entièrement consumés. Je fus effrayé d'une pareille brûlure que je jugeai tout d'abord mortelle. Heureusement Texamen dissipâmes craintes, non pour la vue que je crus fortement compromise, mais pour la blessure du ventre. Le colonel avait l'habitude de porter dans sa ceinture deux paquets de cartouches pour s'en servir au besoin. Celles-ci, ayant pris feu, avaient éclate au moment de l'explosion ; mais, rencontrant moins de résistance en dehors qu'en dedans, elles avaient brûlé seulement les vêtements, et le ventre n'avait reçu qu'une blessure superficielle. On transporta le colonel de Richepanse dans une maison particulière ; et, en lui prodiguant mes soins jusqu'à Bône, où je le ramenai avec moi, je parvins à le guérir si complètement qu'il a pu suivre sa carrière et arriver au grade de général.
Grand nombre de brûlés moururent. Il se passa entre eux une scène très dramatique dont je veux dire deux mots. Huit officiers, tous distingués, qui étaient grièvement brûlés, surtout à la tête, furent mis dans une salle spéciale. Quelques-uns étaient dans le délire. Une nuit, l'infirmier vint me chercher à la hâte, pour me dire que les malades se battaient avec acharnement. Quatre ou cinq s'imaginant, pendant leur délire, les uns qu'ils étaient surpris par les Arabes, les autres qu'ils les surprenaient, se battaient en effet, avec fureur, à coups de poing ; rien de lugubre comme cette scène navrante survenant la nuit et à une lumière douteuse. J'en fus effrayé; on eût dit des spectres se griffant et s'écorchant le visage d'où le sang ruisselait. Nous eûmes beaucoup de peine à les séparer et à leur faire reprendre leur place. Je laissai deux infirmiers de garde pour les surveiller et le lendemain nous eûmes soin de les séparer.
Des huit qui étaient là, deux seulement survécurent, dont Tun, le capitaine Répond, est devenu intendantgénéral.
On ne peut rien imaginer de plus triste et de plus navrant que les scènes de douleur que présentait alors la maison du Califat, qui avait été transformée en hôpital, immédiatement après l'assaut, et où les malheureux blessés et brûlés étaient tassés, à côté les uns des autres, en proie à des souffrances atroces qui leur arrachaient les cris les plus plaintifs : tous demandaient à être pansés; plusieurs, ayant le sentiment d'une mort certaine, sollicitaient avec instance une potion qui mît fin à leur douleur. Je citerai deux exemples seulement parmi tant d'autres : le commandant Vieux du génie, qui était grillé des pieds à la tête, comme si tout son corps avait été dans une rôtissoire, ne cessait, au milieu de ses cris lugubres et involontaires, de réclamer une forte dose de laudanum. Mon ami, le capitaine Potier, également du génie, avait reçu outre ses brûlures, une balle qui lui avait fracturé une vertèbre lombaire ; il faisait peine à entendre, tant il souffrait ; ses instances pour avoir une potion qui le délivrât, étaient si pressantes, que je n'osais aller le voir, sa blessure étant essentiellement mortelle.
Je le faisais panser par un de mes sous-aides : ne m'ayant pas vu de la journée, le capitaine me fit demander et je ne pus lui refuser la visite qu'il sollicitait. A peine auprès de lui, il me prit instinctivement parla capote et me dit : « Bonnafont, vous savez que je vais mourir et que vos soins, si habiles qu'ils soient, ne peuvent me guérir. Eh bien! rendez-moi un service. Je crus qu'il allait me faire quelques recommandations pour ses parents ou quelques amis communs que nous
avions à Alger. Mais non ; il me demanda avec une instance à arracher Tâme, une potion qui mît fin à ses jours, ajoutant que je ferais une bonne action. Je fis semblant de le lui promettre et voulus m'en aller. Mais il me retint et insista si fort, que, pour avoir l'air de lui donner un dernier témoignage d'amitié, j'appelai un sous-aide, et. en présence du malade, j^ordonnai d'aller chercher une potion avec une dose d'opium qui fit croire à ce malheureux qu'elle l'endormirait complètement. Un signe au sous-aide lui fit comprendre qu'il s'agissait d'une potion ordinaire. Celle-ci arrivée, j'en fis prendre une bonne cuillerée au moribond et, lui laissant le reste, je le quittai le cœur bien gros. Deux heures après, il n'était plus, et la potion n'avait pas été touchée.
Oh ! la guerre, la guerre ! pourquoi les conférenciers, maintenant si en vogue, qui prêchent la concorde et émettent des théories si humanitaires, n'organisentils pas des réunions pour proclamer à satiété et relater avec soin les calamités inhérentes aux grandes guerres, afin que les peuples sachent de plus en plus combien elles sont désastreuses. Malheureusement, c'est le contraire qui se fait ; peintres, historiens et orateurs, tous ne représentent, ne décrivent ou ne citent nos guerres que pour glorifier les grandes batailles et apothéoser le vainqueur. Le vaincu lui-même, ne voulant pas avouer son échec, ni en transmettre le souvenir aux générations futures, cherche et finit par trouver dans un coin obscur du champ de bataille, parmi les débris sanglants des braves qui ont succombé, quelque fait de courage et de dévouement qui puisse faire oublier la défaite.
Certes, nous savons que l'histoire est là pour dé-
montrer que lorsque la patrie est en danger, elle trouve chez tous les peuples assez de courage et d'abnégation pour la défendre. Mais, en dehors de ces cas extrêmes, il serait à désirer qu'on pût diminuer la tendance guerrière de certaines nations.
Pour moi, si j'étais peintre ou historien, je représenterais bien les faits d'armes traduisant les traits de courage de quelques uns et la bravoure de tous ; mais, à côté, je représenterais aussi le champ de bataille après Taction, ce charnier de chair humaine, où au bruit des armes, au piaffement des chevaux et à la voix impérieuse du commandement, succède le silence de la mort et du désespoir, trop souvent interrompu par les cris plaintifs et les gémissements des malheureux mutilés, mille fois plus à plaindre que ceux qui ont glorieusement succombé.
Je voudrais aussi que dans de vastes panoramas, à côté du mouvement des troupes, allant au combat ou combattant encore, on représentât la fin d'une bataille et qu'on montrât le sol jonché d'une valeureuse jeunesse, dont le sang qui a coulé à flots aurait été si utile à l'agriculture, aux sciences, aux arts et surtout à une propagation virile et non éphémère de l'espèce.
Je voudrais plus encore, tant j'ai horreur de la guerre : je voudrais que, par une puissance magique, on piit transporter quelques-uns de ces débris sanglants, et les promener dans les villes et dans les campagnes. La mère reconnaîtrait le lambeau d'un fils qu'elle chérissait, et qui était tout son espoir; la jeune fille distinguerait là. inanimé, au milieu d'une mare de sang, le cœur de son fiancé qui, dans quelques mois, dans quelques jours peut-être, ayant payé sa dette à l'Etat, allait faire son bonheur et réaliser toutes ses espérances.
Voilà ce que je voudrais, afin de diminuer, sinon de faire disparaître chez tous les peuples, ce fléau qui s'appelle la guerre, ce fléau digne des temps barbares, mais indigne d'une époque oii les tendances intellectuelles ont pris un essor plus humanitaire, plus utile à la société, et, il faut bien Tespérer, plus en rapport avec la mission que le Créateur a confiée à Tintelligence de rhomme.
Il y a dans le fait de la guerre des conditions psychologiques bien différentes, que tous ceux qui ont pris part à une campagne ont éprouvées et que je voudrais pouvoir dépeindre. Cela présente bien quelques difficultés, à cause de la subtilité des émotions qu'éprouvent vainqueurs et vaincus. Tant que les armées sont en présence, les hommes sont dans un état d'exaltation vrai ou factice, mais nécessaire pour braver les périls, et pour atteindre le rameau que la victoire agite entre les belligérants. Jusque-là, les morts, les mourants, toutes les misères qui escortent les armées sont mis de côté ; car il ne s'agit que d'aller en avant et il faut marcher. Tant pis pour ceux qui sont condamnés forcément à l'inaction, et qui, mis au rang des impedimenta, encomÔrent et gênent les mouvements de ceux auxquels incombe forcément le devoir de vaincre ou de mourir.
Ainsi, malgré les misères que l'armée supportait devant Constantine, il fallait aller, il fallait se battre, et contenir l'ennemi ; le moral devait nécessairement se tenir au niveau nécessaire pour supporter toutes les fatigues, avec l'espoir de vaincre.
Mais lorsque la victoire est gagnée, les suites de la guerre se présentent alors avec le spectacle des blessés, des morts et des mourants : c'est hideux à voir: c'est là
que commence l'impérieux devoir de l'officier de santé.
Pendant que l'armée militante peut prendre un peu du repos qu'elle a si chèrement conquis, le chirurgien vit au milieu des malades et des blessés, pansant les uns^ soignant Tes autres et répandant par tout et toujours des consolations, dans le but de diminuer les souffrances, de remonter le moral des hommes qui, d'un état d'exaltation extrême, tombent parfois dans un affaissement dangereux. Le médecin manque souvent alors des moyens nécessaires pour suffire à toutes les exigences. Car, malgré les prévoyances administratives, la spontanéité des événements dépasse souvent toutes les prévisions.
C'est ainsi, qu'après l'explosion de la mine, plus de trois cents hommes ayant été complètement brûlés, il fallut chercher à leur procurer au moins une chemise ; on comprendra facilement, qu'en organisant l'expédiion, personne ne pouvait songer à un pareil accident. Ces hommes nus, brûlés, mis sur un grabat à côté les uns des autres formaient un spectacle qu'il suffit d'évoquer pour s'en faire une idée. Comme je racontais ces misères à l'interprète en chef, M, Villeneuve, il me dit que peut-être, on trouverait, dans les magasins du palais du Bey, de la toile pouvant servir à confectionner des chemises. Nous prîmes rendez-vous, après mon service, pour demander au duc de Nemours, la permission de faire des recherches dans le Palais et ses dépendances, de concert avec M. Baudens. Le prince, dont la sollicitude pour les malades n'avait pas de limites, nous donna toute latitude de prendre ce qui pourrait être utilisé.
Nous trouvâmes un magasin rempli de toile de coton. Une difficulté se présenta ; il ne suffisait pas d avoir de
la toile, il fallait encore la convertir en chemises et où trouver des ouvrières ?... M. Villeneuve, qui n'était jamais embarrassé, me fit signe que le harem, à côté, renfermait deux cent cinquante femmes environ, parmi lesquelles nous avions la chance de trouver ce que nous désirions. Mais le harem était gardé et Ton ne pouvait y entrer qu'avec la permission du prince et du général en chef. Elle fut de suite largement accordée. Aussitôt Villeneuve et moi, nous allâmes frapper à la porte du sérail. Elle fut ouverte doucement par la gardienne, femme magnifique, et luxueusement mise; c'était la belle Aicha qui a joué plus tard un rôle assez important et dont nous aurons à nous entretenir de nouveau. Avec un air fier et altier, elle repoussa vivement M. Villeneuve, et, voulant nous chasser, elle essaya de fermer la porte. Mais celui-ci la retint violemment et repoussant à son tour la belle sultane, il lui dit qu'il avait l'ordre et le pouvoir d'entrer. Nous pénétrâmes donc dans le harem, où des femmes blanches, noires, jeunes, vieilles, laides et jolies étaient accroupies dans plusieurs chambrées saturées de parfums et de tabac.
D'ouvrières, point. Villeneuve questionna plusieurs femmes ; quelques-unes seulement lui dirent qu'elles étaient capables de coudre. Mais elles n'avaient ni fil, ni aiguilles. Cette fois, ce fut moi qui eus l'idée de recourir aux cantinières. J'en trouvai quatre de bonne volonté qui mirent à notre disposition toutes leurs ressources. Nous fîmes porter les toiles au harem ; les cantinières s"y étant installées, recrutèrent dans le sérail les femmes qui voulurent bien les seconder ; au bout de vingt-quatre heures, nous eûmes quelques chemises et insensiblement, tous nos malades en furent à peu près pourvus.
Les cantines n'étant pas, à beaucoup près, pourvues de façon à suffire au pansement de tous les brûles, nous dûmes ménager nos moyens : fort heureusement, en poursuivant nos recherches dans les magasins du palais, nous y trouvâmes des balles de coton en très grand nombre qui nous fournirent une ressource précieuse, attendu que ce moyen était alors à la mode et très recommandé pour le pansement des brûlures. Cette découverte nous permit de recouvrir nos brûlés d'une couche épaisse de coton.
Lorsque Tadministration eut déblayé la caserne des Janissaires des centaines de cadavres qu'elle contenait, et qu'elle lui eut fait subir un lavage général, on y transporta le matériel nécessaire qu'on avait prélevé sur les habitants.
Pendant cette opération, j'employai un moment de répit, à aller visiter ce qu'on appelle la roche Tarpeïenne, c'est-à-dire la crête du rocher sur lequel la ville est construite, et qui présente du côté de la sortie du Rummel, une hauteur à pic de 25o mètres. Là, nous aperçûmes une roche percée où deux personnes pouvaient passer facilement : un câble assez épais avait été attaché à un pilier fortement enfoncé dans le sol. Ce câble traversant l'ouverture dont je viens de parler, pendait à pic, en se balançant dans l'espace, jusqu'au bas de la roche. Les habitants persuadés, comme on le leur avait fait croire, que les Roumis, s'ils prenaient la ville, allaient les exterminer, avaient voulu mettre leurs femmes à l'abri des supplices qu'ils redoutaient, se réservant pour eux-mêmes la mission de défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité. Comme il n'y avait aucun autre moyen de salut, la ville étant complètement cernée, quelqu'un eut la malheureuse idée d'uti-
liser Touverlure du rocher à travers laquelle on avait précipité jnsqu'alors les criminels, pour cause d'adultère, et de la faire servir au sauvetage des femmes au moyen du câble, dont nous venons de parler. Mais il arriva ce qui aurait dû être prévu. Le nombre des femmes était si considérable et leur panique si grande que, dans leur affolement, elles voulurent descendre toutes à la fois. Arrivées à une certaine distance du point de départ, elles durent se pousser mutuellement et tomber sur les rochers, où elles s'empilèrent en s'étouffant les unes les autres, si elles n'étaient déjà mortes en tombant. De la hauteur du rocher, où nous étions, on apercevait ces malheureuses, formant une masse énorme, multicolore; et, avec une lorgnette, on pouvait distinguer encore quelques mouvements ondulatoires produits par les agonisantes.
Nos cœurs se serrèrent à la vue d'un si navrant spectacle. Pas une de ces malheureuses victimes ne fut sauvée ; combien j'ai entendu ensuite d'habitants qui ont maudit celui ou ceux qui nous avaient fait passer pour des conquérants si cruels, alors qu'ils ont vu au contraire, que nous respections si scrupuleusement leur religion, leurs mœurs et leurs propriétés!... (i).
(i) Lors de mon récent voyage en Algérie en 1881, avec M"e Bonnafont, ma première visite à Constantine fut pour revoir la fameuse Roche percée et la montrer à ma compagne comme une des principales curiosités delà ville. Mais le quartier où elle était ayant été transformé, j'appris qu'elle avait disparu pour faire place à l'hôpital militaire, aux casernes et à l'arsenal. Rien aujourd'hui n'indique même où elle était ; il me semble cependant que cette roche curieuse qui est citée dans l'histoire du pays comme ayant servi aux exécutions criminelles et qui a joué un si grand rôle dans le drame émouvant que je viens de relater, aurait dû être conservée sur place avec une inscription où, s'il eût été possible détachée, et transportée au musée d'antiquités de la ville
J^ai dit tout à l'heure que nous avions trouvé à peu près deux cent cinquante femmes dans le harem. Je me faisais une tout autre idée de Tintérieur d'un établissement qui constitue le paradis terrestre des chefs musulmans. Aussi la déception que M. Villeneuve et moi éprouvâmes fut très grande. Ces femmes de tout âge, et mal habillées, parmi lesquelles il y en avait peu de jolies, et beaucoup de laides, ressemblaient à un troupeau en désordre, et ne produisaient nullement l'impression à laquelle on devait s'attendre. Il est vrai que le troupeau fut un peu ahuri par l'apparition de visiteurs aussi inattendus.
Cette réunion de femmes devint un embarras; on ne savait trop comment on pourrait leur rendre la liberté d'une manière convenable. Le général en chef et le duc de Nemours conseillèrent de leur demander s'il y avait un endroit où elles désiraient aller de préférence. Un très grand nombre demandèrent à être transportées à Tunis : les autres restèrent à Constantine. Quant à la belle Aïcha, elle avait, du temps du Bey, réussi à établir une correspondance avec un Maure de la ville et manifesta le désir d'être conduite chez lui. Quelque temps après, un prêtre l'ayant catéchisée, parvint à la convertir et à lui faire demander le baptême. L'évêque d'Alger, instruit de sa conversion, voulut avoir l'honneur de la baptiser. Elle fut conduite à Alger, et son instruction catholique étant arrivée à un degré suffisant, l'évêque Dupuch, qui était Bordelais, la recommanda à une de ses anciennes paroissiennes de Bordeaux, j^mc i^ comtesse X***, qui sollicita la faveur d'être sa marraine. La reine Amélie, cette sainte femme qui allait toujours au-devant de tout ce qui pouvait contribuer à une bonne œuvre, devint aussi la protectrice
de la nouvelle néophyte. Aïcha fut donc baptisée, et tous les journaux catholiques de Tépoquc, célébrèrent avec pompe, cette nouvelle conversion.
Avant quitté Alger lorsqu'Aïcha était encore sous la protection de Monseigneur Dupuch, je ne puis raconter ce qui s'est passé pendant l'espace de quelques mois. On dit qu'elle vint voir sa marraine à Bordeaux, où elle serait restée quelque temps. Mais le mode d'existence que lui faisait sa nouvelle religion et probablement les exigences qu'elle lui imposait, ne furent pas longtemps de son goût; car elle déserta bientôt legiron de l'Église, pour aller reprendre une vie plus en harmonie avec ses anciennes habitudes, et avec la religion de Mahomet, sous laquelle elle avait toujours vécu.
Peu de jours après la prise de la ville, on organisa un convoi pour transporter les blessés, du moins ceux qui étaient transportables, à Bône : je fus désigné pour l'accompagner, avec un nombre suffisant de sousaides. Avant de partir, je fis comprendre parmi les blessés évacués, le colonel de Richepanse, dont la vue était très compromise, et le capitaine Canrobert, atteint d'un coup feu très grave, avec fracture à une jambe ; je désirais ne pas me séparer de mes deux malades, qui m'avaient été chaudement recommandés et que j'eus le plaisir et le bonheur de guérir. Le trajet de Constantine à Bône fut un peu long et pénible pour les malades, à cause du mauvais temps et du mauvais état de la route, qui imprimait des cahotements très nuisibles, surtout aux blessés qui avaient des fractures.
L'inflammation qui survint à la jambe du capitaine Canrobert, me fit craindre un instant que l'amputation
ne fût nécessaire. Heureusement, les accidents purent être calmés, et une fois à l'hôpital et la jambe mise dans un appareil inamovible, la guérison s^opéra très heureusement sous la direction de l'habile chirurgien en chef, M. Hutin.
Cette blessure, reçue pendant une charge à Tennemi. n'était que la préface de la carrière militaire que le jeune capitaine a si brillamment parcourue depuis, jusqu'au grade suprême du maréchalat.
L'armée entra à Constantine le i3 octobre iSSj. Lorsque le calme y fut un peu rétabli, le gouverneur demanda les autorités, mais on lui répondit' que tous les chefs étaient morts, blessés ou partis, Ben-Aïssa même, Valter-ego d'Ahmet, était au nombre de ces derniers. Le vieux cheik El-Belat, seul, était resté. Il avait un fils, Sidi-Hamouda, homme très intelligent ; il le présenta au général, qui le chargea d'organiser une municipalité quelconque pour donner aussitôt des renseignements sur les ressources que pourrait fournir la ville, au point de vue de Tinstaliation complète de Tarmée d'occupation. L'intervention de Hamouda. comme Caïd ou maire de la ville, eut immédiatement l'avantage de rassurer, par son influence, les populations de la ville et de la campagne, sur nos pacifiques et généreuses intentions.
Presque aussitôt tous les habitants rentrèrent en ville et reprirent possession de leurs propriétés. Quelques tribus même vinrent faire leur soumission.
Quelques jours après, une fâcheuse circonstance vint mettre le trouble dans ces heureux préliminaires de concorde et de confiance. Le i2« régiment de ligne qui était' arrive, comme nous l'avons déjà dit, à Bône, avec quelques cholériques et qui avait été consigné au
fort Génois pour y faire quarantaine, fut, après avoir reçu sa liberté, envoyé à Constantine. Soit Teffet de cette arrivée, soit toute autre cause (le régiment n'avait pas eu un seul cholérique depuis son débarquement,) toujours est-il que le choléra se déclara dans Tarmée et y fit d'affreux ravages. En présence d'un pareil fléau, le maréchal, par une sage prévoyance, fit évacuer la ville, et, le i8, il fit partir une première colonne escortant les dépouilles du général Danrémont. Le 29, le maréchal Vallée quitta à son tour la ville, y laissant 2,000 hommes de garnison sous les ordres du général Bernell.
La prise de Constantine qui provoqua un enthousiasme général en France, fut accueillie plus froidement par le ministère ; celui-ci, par ses agissements hostiles, donnait à supposer qu'il aurait préféré trouver là une nouvelle occasion de faire décider sinon l'abandon, du moins l'occupation restreinte de la colonie.
Nous, qui étions en Afrique, qui suivions avec intérêt la marche lente mais ascendante de cette conquête, et qui avions eu toujours confiance dans l'avenir qu'elle réservait à notre patrie, nous étions indignés de l'indifférence, disons mieux, de l'opposition qu'elle rencontrait parmi ceux qui avaient plus spécialement mission de la protéger et de la favoriser.
Des hommes de talent, mais entièrement opposés, d'abord à l'expédition, puis à l'occupation de l'Algérie, entretenaient, par leurs discours insinuants et persuasifs, le doute dans les deux Chambres, et formaient autour du gouvernement un cordon isolant qui empêchait la vérité d'y pénétrer. Ces hommes bien connus étaient Jobert, Desjobert, Duvergier de Hauranne, Gasparin, Passy, De Sade, Corne, etc., etc.
Le discours d'ouverture avait cependant annoncé, en termes pompeux, la conquête de Constantine. « Si la victoire, disait la Couronne, a plus fait quelquefois pour la puissance de la France, jamais elle n'a élevé plus haut la gloire et Fhonneur de nos armes. » Mais, comme toujours, le ministère avait pris à tâche de ne rien préciser, de n'annoncer aucune détermination positive sur la conservation de la nouvelle conquête, a Dans l'est de l'Algérie, ajoutait-il, comme dans Touest, nous avons voulu la paix; mais Topiniâtreté du Bey qui commandait à Constantine nous a obligé a prouver une fois de plus aux indigènes qu'ils devaient renoncer à nous résister. » Voilà tout. A la Chambre des pairs, M. de Gasparin, sans crainte de heurter la susceptibilité nationale, proclama touthaut l'incapacité de la France à coloniser, et proposa d'abandonner Constantine, après l'avoir démantelée. M. Mérilhou, au contraire, somma le ministère de conserver l'Algérie et demanda une loi qui déclarât cette province définitivement unie à la France.