‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 18 sur 29 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Une expédition part de Constantine le 5 décembre i838.

— Milah. — Jeune fille derviche toute nue dans les rues.

— Singulière nuit passée avec les officiers Vernon, Prémonville et Baradère. — Trait de probité de Bou-Akas. — Djimilah. — Casbaïte ou Cuiculus. — Sétif. — Défense héroïque du camp de Djimilah par les Zéphirs. — Expédition des Portes de Fer. — Soulèvement des Arabes,

Le général Négrier se disposait à aller à Sétif: l'expédition était prête, lorsqu'il reçut la nouvelle du malheureux épisode qui venait de se passer au camp de Med-jez-Amar et que je vais raconter.

Deux chefs arabes de la grande tribu des Haractads qui avaient fait leur soumission, vinrent au camp de Med-jez-Amar faire une visite de bon voisinage au colonel du i 2« de ligne. Ils lui apprirent que dans une montagne voisine de leur Douer se trouvait une mine abondante de plomb ou d'argent et qu'ils seraient bien aise s'il voulait venir la voir accompagné de quelques savants pour en étudier la natureetsurtout indiquer les moyens de l'exploiter. Le colonel confiant dans les paroles de ces hommes, haut placés, désirant s'assurer par lui-même dans un intérêt général, peut-être aussi particulier, delà réalité de cette mine, partit le lendemain matin avec une faible colonne de quatre cents hommes, A peine arrivé à une faible distance de la prétendue

mine, le colonel fut assailli par une fusillade qui Tobligea à battre rapidement en retraite. Il revint ainsi en ordre au camp en se défendant constamment, mais non sans des pertes sensibles; un capitaine tué, trois officiers blessés, quatre soldats tués et plusieurs blessés ; en outre le peu de bagages fut pris par Tennemi.

Le malheureux colonel victime de ce guet-apens put, en contemplant les victimes, constater la nature de la mine que les Arabes, soi disant amis, lui avaient promis de lui faire voir. C'est un nouvel exemple de la franchise des Arabes à notre égard.

A cette fâcheuse nouvelle le général changea de résolution. L'expédition de Sétif fut remise, pour aller du côté de la tribu des Haractads tirer vengeance d'une trahison pareille. Au lieu de faire camper les troupes le 27 au Coudiat-Aty, il donna Tordre d'aller coucher sur la rive droite du Boumerzouk, à une lieue environ de la ville.

Le troisième jour, Tarmée arriva sans coup férir à la tribu qui venait de nous être si hostile, mais on n'y trouva plus que son emplacement, les tentes avaient disparu ainsi que leurs habitants.

La tribu voisine, au contraire, qui n'avait pas bougé, attendit notre approche avec le calme d'une conscience sereine et vint faire sa soumission, protestant de son innocence, et en en donnant pour preuve au général la confiance qu'elle gardait à son approche. Le général répondit à cette manifestation par un accueil bienveillant; mais le lendemain il lança une proclamation qu'il fit porter dans toutes les tribus voisines, par laquelle il sommait les scheicks de venir au plus vite faire leur soumission. Le lendemain, au coucher du soleil, et pendant que toutes les troupes étaient sous les armes,

arrivèrent douze scheicks de l'importante et puissante tribu des Haractads. Le général, après leur avoir adressé une allocution ferme et sévère, ordonna de les retenir prisonniers. Un instant après, il leur fit dire qu'ils allaient le suivre à Constantine, et il jura devant eux et devant l'armée, par le grand sultan des Français et par Mahomet qu'ils auraient tous la tête tranchée, si quarante huit heures après son arrivée, ils ne lui livraient pas un certain nombre de coupables.

Laga-de-Milah, qui était notre allié dévoué, fit quelques observations au général, après lesquelles, il renvoya trois prisonniers à leur tribu pour y faire connaître ses volontés. Les trois scheicks étaient à peine partis que deux autres scheicks arrivèrent, obéissant à la proclamation de la veille. Le général les fit enfermer avec les neuf qui restaient pour remplacer ceux qui venaient de partir. Les onze prisonniers furent détenus à Constantine dans une maison particulière très bien gardée. Cette affaire fit grand bruit et impressionna vivement Farmée, surtout les habitants. Tout le monde en causait, et en attendait le résultat avec une grande anxiété. On savait que le général Négrier, se laissait aller facilement aux condamnations sommaires, et on craignait après le serment si solennel qu'il avait prononcé, et rengagement qu'il avait pris en face du sultan des Français et de Mahomet, qu'il n'obéît à ces inspirations peu françaises et beaucoup trop arabes.

Des onze prisonniers, trois furent conduits à la Casbah, sous bonne garde, et les huit autres restèrent dans la même prison. Je leur fis une visite avec le capitaine d'état-major Roubet. Trois d'entre eux avaient un air assez rassuré, les cinq autres, au contraire,

paraissaient très inquiets. Les trois, qui étaient à la Casbah furent, dit-on, jugés et condamnés à mort. Pour les autres, on attendit la soumission de leurs tribus.

En ville, civils et militaires chuchottaient beaucoup sur la manière dont ces scheichs avaient été attirés par TAga, et on regrettait que le général se fût laissé entraîner si facilement dans cette voie par ce chef. En effet, ces gens là n'avaient pas été pris, les armes à la main, mais attirés dans un guet-apens comme les Arabes le {ont entre eux. Tout le monde disait que cette manière d'agir, serait peu goûtée en France, et qu'elle y serait mal interprétée. On ajoutait que l'exécution de trois chefs à la Casbah devait suffire pour le moment. Puis, au serment que le général avait prononcé de faire tomber leurs têtes si leurs tribus ne venaient pas faire leur soumission dans les quarante huit heures qui suivraient son arrivée à Constantine, ces scheicks auraient répondu, que le motif qui les avait fait venir, et celui surtout qui les empêchait de s'en retourner, s'opposaient à l'arrivée des autres chefs, dans la crainte d'être retenus comme eux et de devenir victimes d'une ruse. Heureusement cette affaire, qui tournait en drame et tenait en grand émoi toute la population arabe et même l'armée, se termina par la grâce de tous les scheicks, excepté les trois qui avaient été exécutés.

Le général Galbois, qui venait de succédera Négrier, apprenant que les Arabes de la Medjanah avaient l'intention de se révolter, écrivit au scheick Mocrani que, s'il ne venait faire sa soumission, il irait la lui imposer. Ne recevant aucune réponse, et sachant que ce chef faisait des préparatifs, il voulut le devancer : une expédition fut décidée.

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Cette expédition devait concorder avec celle du maréchal Vallée partant d'Alger pour occuper le fort de Hamza, et pénétrer Jusqu'au défilé des Bibans. Si les circonstances Teussent permis, le maréchal devait traverser le défilé des Portes de Fer, s'avancer jusqu'à la plaine de la Medjanah et venir à notre rencontre.

La colonne expéditionnaire partit de Gonstantinc, le 5 décembre i838, se dirigeant du côté de Milah, petite ville ou nous bivouaquâmes le surlendemain par un très beau temps. Milah est dans un site très pittoresque, possédant de l'eau en quantité et des jardins garnis d'orangers, de grenadiers, de bananiers, et de lauriers-roses, qui lui forment une ceinture toujours fraîche et verdoyante.

Il se passa là un triste événement ; un Arabe ayant tué un de nos soldats, fut pris et conduit vers le général ; celui-ci le livra aussitôt au caïd de la ville qui était avec nous, et qui eut bientôt jugé l'affaire. Il fit un signe à Bram-Chaous, qui lui coupa la tête immédiatement.

Nous restâmes deux jours à Milah. En y arrivant, nous fûmes témoins d'un spectacle que je n'oserais raconter, si je n'en avais été témoin. Avant d'entrer en ville, le général Galbois fut informé par le caïd qu'une jeune femme folle, ou mieux derviche, entourée du plus grand respect par tous les Musulmans, se promenait dans la ville avec le simple costume d'Eve; il fut prié instamment de la faire respecter par les soldats, afin qu'aucune entrave ne fût mise aux habitudes et autres exercices de cette sainte fille. Le général le promit et en cfîet un ordre du jour bien motivé recommanda expressément à tous de la respecter à l'instar des habitants, ce qui fut religieusement observé.

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Que l'on se figure maintenant cette jeune fille de dix-sept ans au plus, bien faite, mais à la peau bistrée et basanée, se promenant dans un camp au milieu des soldats, s'arrêtant de temps en temps au milieu d'eux, et regardant tout cet ensemble nouveau pour elle, on comprendra l'étonnement qu'elle devait produire. Je Fai vue un matin s'approcher d'un groupe de soldats qui déjeunaient, et prendre part à leur gamelle : tout se passait comme si la jeune fille avait été un convive habitué et faisant partie de l'escouade. Pendant les deux jours que nous sommes restés à Milah, la consigne fut scrupuleusement suivie et pas un incident ne fut signalé. Le caïd, très sensible à ce témoignage de respect donné à cette sainte fille, en exprima sa reconnaissance au général au nom de tous les habitants.

Nous quittâmes ce charmant bivouac à regret et le surlendemain nous fûmes assaillis par un orage affreux qui, ayant inondé et détrempé la terre, rendit notre marche très pénible. En passant le long d'un ravin peu profond, dans un sentier étroit et très glissant, plusieurs mulets qui portaient nos bagages dégringolèrent, et nous arrivâmes à la nuit à côté d'un Douer, du nom d'Aïn-Smora, où nous bivouaquâmes. Le désordre que le mauvais temps et l'absence de toute route mirent dans la marche fut très grand ; personne ne retrouvait son quartier-général ni ses bagages. J'étais là, seul, attendant toujours, la pluie sur le dos, et commençant déjà à être très inquiet^ lorsque le capitaine de Vernon, et les lieutenants de Prémonville et Baradère du 3" chasseurs à cheval, m'invitèrent à partager leur gîte, ce que j'acceptai volontiers. Leur tente une fois placée, il fallut enlever la boue qui était dedans ; mais lorsque nous fûmes installés, tant bien que mal,

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le terrain n^étant pas assez ferme, les piquets se détachaient à tout instant, et alors Peau entrait et inondaitTintérieur. Ilfallut mettre un plantonà chaque piquet pour le maintenir. Mes compagnons m'offrirent un repas assez confortable pour la circonstance ; celuici fini, nous nous glissâmes sous nos couvertures, disposés à dormir, malgré le bruit de la pluie qui clapotait et du vent qui sifflait. A peine endormi, je m'aperçus que mon lit était frais et humide et, en sortant ma main de dessous le manteau, je me sentis inondé. Je poussai un cri ; mes compagnons n'étaient pas non plus sur un lit de roses, mais ils dormaient si profondément qu'ils eussent continué leur somme si je ne les eusse réveillés. Nous étions dans une vraie mare ; chacun de nous prit un ustensile de cuisine, poêle, casserole, etc., pour rejeter Teau dehors : une fois la mare desséchée, il fallut chercher un moyen, non d'empêcher une nouvelle inondation, ce qui n'était pas possible, mais de concentrer Teau sur un point et d'étancher le sol, le mieux possible, en y creusant un petit puisard. Nous mettant tous les quatre à la besogne, nous en eûmes bientôt fait un assez large et assez profond pour nous permettre de dormir quelques instants avant de s'emplir ; nous convînmes que chacun de nous le viderait à son tour et nous tirâmes au sort à qui commencerait. La nuit se passa ainsi à vider la mare ; seulement, lorsque le numéro i appelait le numéro 2, tout le monde se réveillait. Arrivé au numéro 3, les autres ne purent dormir, et nous restâmes ainsi éveillés jusqu'au jour, en riant de notre mésaventure.

Au moment de notre départ, je fus désagréablement étonné de ne pas trouver mon cheval ; croyant qu'il l. — Douze ans en ALcÉniE. 21

m'avait été pris par les Arabes, le général mit à ma disposition un de ses chevaux de bagages. Mais, ô surprise ! Au moment où je partais, je vis arriver mon coco tout bridé et tout sellé ; cet animal, moins bête qu'un âne, ayant senti une grande meule de paille à proximité du bivouac, avait été s'y installer et, plus heureux que nous, il y avait trouvé bon souper et bon gîte. Un Arabe Semi-Semi me le ramenait tout harnaché et refusa tout salaire. Le temps s'était remis au beau ; mais il était curieux de voir dans quel état boueux se trouvaient hommes et bêtes. Quant aux tentes, il fut impossible de les enlever ; elles étaient tellement mouillées et boueuses, que force fût de les abandonner. Heureusement nous étions dans un pays anii et dans le districk du chef Bou-Akas, qui donna sa parole au général que tout ce qu'il laissait serait bien gardé, et que, à son retour, il retrouverait tout à sa place. Bou-Akas tint parole ; car, en revenant, non seulement le matériel était à sa place, mais la cantinière d'un régiment, ayant oublié une sacoche renfermant près de 200 francs en numéraire, la retrouva parfaitement intacte où elle l'avait laissée.

Le général complimenta Bou-Akas, le remercia des services qu'il avait rendus à l'armée et lui donna quelque temps après un riche souvenir de sa bonne action. Le soir, nous bivouaquâmes à Djimilah, bien connu maintenant par ses ruines romaines, telles que son temple, l'ancien théâtre, et surtout l'arc de triomphe dédié à Marc-Aurèle Sévère Antonin qui est si bien conservé. Deux jours après, nous plantions nos tentes à Casbaïte, l'ancienne Cuiculus des Romains, où se remarquent quelques ruines, surtout une nécropole ou j'ai compté plus de trente tombeaux, surmontés

d'une petite chapelle bien conservée, où deux hommes pouvaient trouver asile et se coucher ; ces tombeaux étaient ornés à l'intérieur d'une petite niche dans l'une desquelles je trouvai une lampe funéraire en terre, tout à fait intacte, que les indigènes y avaient respectée. Le lendemain, après une heure de marche, l'armée s'engagea dans un défilé où les Cabaïles nous attendaient. Le général dût prendre des dispositions pour les éloigner. Nos fantassins, grimpant comme des chamois sur le flanc de la montagne, les repoussèrent et facilitèrent le passage. Nous eûmes cependant quelques blessés. Dans un certain endroit, les Cabaïles protégés par des rochers épars, derrière lesquels ils pouvaient se cacher, tiraient sur nous comme à la cible, en ne visant que les officiers. Deux de ceux-ci venaient d'être blessés, et je venais d'en panser un, lorsque le tambour-major du ij*» léger vint m'offrir un fusil arabe, en médisant qu'il m'appartenait. Comme je manifestais mo;i étonnement, il me raconta qu'un Cabaïle, caché derrière un rocher, allait tirer sur moi, comme sur tout autre officier, et que l'ayant aperçu, il avait eu le temps de le viser et de le tuer avec le fusil de chasse dont il était toujours armé. Le fusil Cabaïle étant, dans ce moment-là, très gênant à porter, je remerciai le tambour-major et lui disque j'en serais fort embarrassé ; il le remplaça alors par le pistolet qu'il avait pris en même temps et que j'ai précieusement conservé. Ce tambour-major, très bon chasseur, et maniant le fusil aussi adroitement que sa canne, faisait à chaque expédition la chasse aux Arabes, et il était rare qu'il ne fit pas quelques victimes. Très aimé et très estimé de son chef, le colonel Corbin, il fut nommé officier après cette campagne et est parvenu au

grade de capitaine. Je regrette d'avoir oublié son nom. Enfin, après deux jours d'une marche très pénible à travers les montagnes, nous arrivâmes au but de l'expédition, c'est-à-dire à Sétif. Le temps était beau, et nous fûmes tous dans l'admiration, en présence des ruines si bien conservées de cette ancienne cité romaine, de la fertilité naturelle du sol et du magnifique panorama qui s'étale de tous côtés devant l'observateur. Au nord, on aperçoit les montagnes de la Kabylie, où l'on distingue des villages juchés comme des nids d'aigle sur les points les plus inaccessibles. Au sud, la splendide plaine des Abdelnor^ très fertile et limitée par le grand Atlas. A l'est, les montagnes que nous venions de traverser, très arides, mais très pittoresques. A l'ouest , la belle plaine de la Medjanah, s'étendant jusqu'aux portes de fer, très productive et bien cultivée par les nombreuses tribus qui l'occupent. Les deux jours passés à ce bivouac furent employés à visiter les ruines si intéressantes de l'ancienne Sitifis, dont les murs d'enceinte parfaitement conservés, semblaient être d'une date récente. Pendant qu'officiers et soldats se livraient à cette distraction, le général s'impatientait de ne pas voir arriver les chefs des tribus qui avaient promis défaire leur soumission. Deux ou trois seulement firent honneur à leurs promesses et l'un d'eux apprit au général que les Cabaïles excités par le scheick X s'étaient révoltés, et se dirigeaient en grand nombre sur la route que nous devions reprendre, pour nous en disputer le passage ; il engagea même le général à partir le plus tôt possible, afin de les devancer sur les points les plus difficiles, jusqu'à Djimilah, où le bataillon des zéphirs avait été laissé pour garder la position. Le général, peu confiant

d'abord, consulta les deux autres chefs, qui confirmèrent cette déclaration. Il était très impatient d'avoir des nouvelles du mouvement que le gouverneur devait faire de son côté à Alger ; mais ayant appris que le mauvais temps et d'autres circonstances avaient empêché ce mouvement, il se décida à partir et à suivre le conseil des deux chefs, et bien lui en prit.

Le temps étant heureusement très beau, ordre fut donné de lever le camp à minuit, dans le plus grand silence. Mais, une*heure après notre départ, il survint ce qui arrive presque toujours dans les marches nocturnes, surtout dans un pays inconnu et dépourvu de chemins ; sur une tausse indication, une partie de l'armée fut trop à gauche et s'éloigna de la route principale. A peine le jour commençait-il à poindre, que le général, instruit de cette fausse manœuvre, dut commander une halte, pour attendre que la partie de l'armée qui s'était égarée eut le temps de nous rejoindre. Ce retard nous fut très nuisible, car les Cabaïles, que nous aurions devancés sans cet incident, arrivèrent avant nous, et nous firent payer un peu chèrement le droit de passage.

L'armée continua ainsi jusqu'à Djimilah, en supportant, pendant deux jours, le feu continuel des Cabaïles. Arrivés au camp de Djimilah, un bien triste spectacle s'offrit à nous. Nous apprîmes qu'après avoir laissé là le bataillon de zéphirs, en allant à Sétif, celui-ci avait aussitôt été entouré et assiégé par une nuée de Cabaïles qui faisaient pleuvoirsur le camp, des milliers de projectiles. Le brave commandant Chadesson, pour parer au danger qui le menaçait avait fait élever, autour du camp, avec les nombreuses pierres que les ruines lui offraient, un petit mur d'enceinte, afin de mettre les

hommes assis ou couchés à Tabri des coups de feu. Aussi, était-il curieux de voir toute la partie des tentes \.\m dépassait le niveau du parapet, criblée par les balles ; les hommes ne pouvaient circuler que courbés. Les Arabes ayant détourné l'eau qui alimentait le camp, et la fontaine étant à peu près à 5oo mètres de distance, il fallait faire une expédition en règle pour protéger la corvée, et la perte d'hommes quechaque corvée essuyait aurait fini par décimer bien vite la petite garnison : aussi les soldats, n'osant plus aller à cette provision, aimaient mieux se laisser mourir de soif, que de s'exposer à servir de cible aux Cabaïles. Quand nous arrivâmes, ce malheureux détachement faisait peine à voir. On nous raconta que pour se procurer une goutte d'eau, les officiers tendaient le soir leurs manteaux de toile cirée : la grande quantité de rosée qui accompagne les nuits, s'y liquéfiait, et leur procurait jusqu'à un demi-verre d'eau fraîche. Quelques hommes, domptés par la soif, avaient bu leur urine. La veille de notre retour, le capitaine adjudant-major Vaillant, avant voulu se redresser pour examiner la position de l'ennemi, avait reçu un coup de feu qui lui avait traversé la partie supérieure droite de la poitrine.

A peine arrivé, mon camarade et ami Philippe, chirurgien major du bataillon, après m'avoir secondé pour l'installation de mes blessés, me conduisit chez son intéressant malade, que nous jugeâmes fort mal ; le sang sortait encore par les deux ouvertures que le projectile avait faites. Heureusenient l'issue ne fut pas aussi funeste que nous devions le craindre, car le capitaine guérit parfaitement, et est arrivé, après l'avoir bien conquis, au grade de général. Un matin, pendant que j'aidais Philippe à panser le blessé, il se produisit

un incident assez comique qui vaut la peine d'être raconté. Le capitaine Vaillant, quoique d'un esprit gaulois, était très sévère. Les bataillions d'Afrique, surnommés plus tard les zéphirs, étaient composés d'anciens indisciplinés ou d'hommes ayant subi un plus ou moins grand nombre de punitions, et on sait que parmi ces jeunes militaires, il y en avait d'intelligents et d'instruits, souvent même trop. Quelques-uns étaient de vrais loustics ; aussi quand le capitaine passait devant eux, et qu'il en rencontrait un mal chaussé, il lui demandait avec jovialité ce qu'il avait fait de ses bottes : « Mais, lui répondait le soldat, je n'en ai pas de rechange, comme vous, mon capitaine. » D'autrefois, après le repas, le capitaine leur demandait d'un ton goguenard s'ils avaient bien déjeuné ; il lui était souvent répondu qu'il ne serait pas si gai s'il avait fait aussi maigre chère qu'eux. Ces plaisanteries que les soldats acceptaient parce qu'elles étaient dites avec bonhomie et bienveillance, n'empêchaient pas le capitaine de leur infliger la punition de la bastonnade et même celle de la fameuse et trop cruelle crapaudine, quand les circonstances l'exigeaient. Le pansement venait de finir, lorsqu'un soldat se présenta devant le malade. Après l'avoir salué très humblement, il lui demanda d'un air très humble et très compatissant comment il se trouvait. Le capitaine touché de cette démarche lui répondit : je ne suis pas bien, mon ami, je tousse beaucoup et j'espère que cela ira mieux. Tout à coup, mon zéphir se redresse droit et fier : Qu'est-ce que cela me fait à moi, mon capitaine, je ne suis pas blessé moi ! je ne tousse pas. regardez ; bonne poitrine, et il sortit en saluant militairement. Après cette incartade, qui nous parut fort inconvenante, nous crai-

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gnîmes que le capitaine ne se mît en colère et n'aggravât sa position. Il n'en fut rien, il resta calme, il sourit en qualifiant son interlocuteur d'un mot énergique mais bienveillant, et, pour le punir de son manque d''égards, il lui envoya une pièce de cinq francs.

Nous partîmes de DJimilah, laissant le bataillon avec un petit renfort d'artillerie, et nous ramenâmes les malades avec nous à Constantine. Assaillie tous les jours par une nuée de Cabaïles et accablée de privations, surtout à cause du manque d'eau, cette faible garnison dut faire des prodiges de valeur pour se maintenir, jusqu'à ce que le temps permit au général Galbois d'envoyer un régiment pour lever le camp et ramener ses soldats à Constantine ; en effet, les torrents étant débordés, coupèrent, durant plusieurs jours, toute communication entre Constantine etDjimilah.

Alexandre Dumas, père, dans sa spirituelle et poétique relation de la défense héroïque du camp de Djimilah par le 3^ zéphirs, a dit que le fameux chef Bou- Akas, instruit des attaques acharnées des Cabaïles, s'était transporté à la hâte sur le pic d'une montagne voisine, que là, déployant son bournous, en signe de paix, il avait fait cesser le feu comme par enchantement et que le bataillon des zéphirs avait pu, sous la protection de ce chef aimé des Français, rejoindre Constantine sans être inquiété.

J'avais toujours ignoré l'effet produit par le bournous magique de Bou-Akas. Mais ce que je sais et puis affirmer, c'est que le bataillon ne quitta le camp de Djimilah qu'après avoir vu le miroitement des baïonnettes du 20*^ de ligne qui était venu le protéger et le chercher.

2g Septembre i838. — Départ de Constantine à

sept heures du matin avec une colonne de 200 hommes et deux pièces d'artillerie commandées par le colonel Josse du 6 1 ^. Arrivée à trois heures au camp de Smendou occupé par le 3e régiment d'Afrique et un bataillon du 6I^ Pays accidenté, peu habité, et arrosé faiblement par l'Ouad-el-Baba et POuad-Smendou. Peu d'arbres, montagnes coupées comme celles où' coule le Rummel.

3o Septembre. — Les deux bataillons qui sont au camp reçoivent Tordre de suivre le mouvement de la colonne à neuf heures. Le général Galbois arrive avec un escadron de chasseurs et à onze heures toute la colonne se met en marche. A une heure elle franchit le grand col du Jebel-Quantour et à deux heures et demie fait la grande halte sur la vallée de l'Ouad-Wisa où on laissa les deux bataillons que nous avions prisa Smendou, afin de travailler à la route. Le pays est bien boisé et très accidenté.

A cinq heures, sur un plateau fort joli, on a établi le grand camp de TArouch, à l'est la vallée de la Safsaf, au nord le petit ruisseau l'Arouch et au sud la jolie vallée de l'Ouad-Nisa ou des femmes, où se trouve une jolie fontaine de construction romaine.

ie"- Octobre 18 38. — Le génie trace le camp et le général reçoit la soumission des Arabes qui promettent d'apporter de l'orge et d'amener des bœufs.

2. — On travaille aux forts du camp avec activité. J'accompagne le général dans une reconnaissance qu'il fait sur la rive droite de la Safsaf. Ruines romaines remarquables, surtout les restes d'un théâtre, assez bien conservées ou j'aitrouvc quelques belles médaillesàTeffigiede Constantin. Legénéral,qui doitpartirpourConstantineàonzc heures, est impatient de ne pas voir venir

les cinq ou six cheiks qu'il doit décorer du Bournous ?'Ouge. Ces chefs se sont fait attendre jusqu'à quatre heures, et lorsqu'ils eurent reçu le bournous d'investiture, ils se mir-ent un peu à l'écart ; et, causant entre eux, ils avaient l'air en riant de se moquer et du cadeau et de celui de qui ils le tenaient. Je me rappelai alors les cheiks auxquels le général Négrier avait accordé une pareille distinction, pour laquelle, quelques jours après, ils témoignèrent leur reconnaissance en lui envoyant des balles en échange.

A cinq heures, départ. On laisse au camp de l'Arouch, deux bataillons du 61^, deux pièces d'artillerie et une section d'ambulance.

A sept heures, nous arrivons au camp de Toumiet. La beauté du temps et un magnifique clair de lune engagèrent le général à continuer la marche, malgré les mauvais chemins que nous avions à traverser.

A neuf heures et demie, nous franchissions le col de Quantours, aux chants joyeux de tout le régiment de chasseurs ; et à minuit, nous étions rendus au camp de Smendou où il n'y avait plus qu'un magasin de vivres et le bataillon turc.

3. — Départ de Smendou à six heures et arrivée à Constantine à midi ; en entrant en ville, nous avons entendu la musique arabe qui escortait les quatre chefs indigènes que le maréchal venait de nommer: Hamouda-el-Kakem, califa de Constantine; Ben- Aïssa, de Stora ; le Caïd-Ali des Haractads et l'aga Ben de Smelan. Les habitants de Constantine ne sont pas satisfaits de la nomination de Ben- Aïssa qui généralement est peu aimé.

4. — Je reçois l'ordre de me tenir prêt à partir le lendemain à cinq heures pour le camp. Le maréchal

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Vallée vient d'arriver à Constantine pour faire, dit-on, une expédition à Stora. Sa présence intrigue beaucoup les habitants des campagnes ; ils portent des lettres pour le maréchal et en répandent beaucoup en ville. A trois heures, un grand nombre d'Arabes s'attardent au palais et demandent au maréchal de faire revenir Achmet pour le nommer Bey. Le maréchal, étonne d'une pareille demande, s'est contenté de les renvoyer. Le lendemain il fit savoir que l'ancien Bey Achmet ne reviendrait jamais à Constantine. Malgré cette annonce, la plus grande agitation règne dans toute la ville.

Le 6, l'expédition se met en route à six heures du matin ; chaque corps partant à des heures différentes, toute la route jusqu'à Smendou est encombrée. L'ambulance est arrivée à midi ; le train à deux heures ; l'artillerie à trois; les Turcs à cinq, et les chasseurs avec le général à huit. Un soldat du 6ie a été assassiné à coups de poignard, sur la route, à deux lieues de Constantine. On lui avait pris le fusil et les cartouches.

7. — Le maréchal doit arriver à onze heures au camp et la colonne se met en marche à six heures. Un capitaine du 61" vient prévenir le général que les voitures peuvent arriver jusqu'au camp de l'Arouch ; en effet, par un effort qu'on ne saurait trop louer, le génie a fait en quarante huit heures un chemin praticable dans la montagne du Quantours. Le tracé seulement de cette route sur un terrain si accidenté et rocheux, fait en si peu de temps, est presque un prodige. Au camp de Toumiet, le général en a fait compliment au capitaine For, du génie, et Cadard, lieutenant, qui l'ont tracée, et dirigé les travaux. A une heure

toute la colonne, augmentée des deux bataillons du camp de Toumiet, est arrivée au camp de TArouch. Le maréchal, venu en voiture, monte à cheval pour faire son entrée-au camp. Quelques Cabaïles viennent vendre du raisin et des œufs.

8. — Toute la colonne, à Texception du bataillon turc, de quelques spahis et d'une section d'ambulance qui restent au camp, se met en route à sept heures. A onze heures, halte à côté d'une fontaine dont l'eau est fort belle ; elle alimente cinq réservoirs à chapelet communiquant entre eux par une ouverture pratiquée au milieu de la cloison, A dix heures, nous passons à côté d'une grande tribu Cabaile, Toutes les maisons étaient abandonnées et les troupeaux conduits sur la montagne. A midi, entrée dans un défilé que les broussailles et Tabsence de tout sentier ont rendu très difficile. Deuxième halte sur une hauteur dépourvue d'eau, le corps d'armée est peu satisfait de cette privation, car il fait très chaud et tout le monde est très altéré. On aperçoit quelques Cabaïles sur les mamelons éloignés. A deux heures, entrée dans la jolie vallée de la Safsaf et de rOued-el-Berge, bien cultivée et parsemée d'un nombre considérable de villages abandonnés; on aperçoit des groupes de Cabaïles sur toutes les hauteurs, suivant à distance le mouvement de la colonne.

Ruines romaines et petit temple assez bien conservé. A cinq heures, arrivée sur le bord de la mer auxruines de Rusicada.

8. — Dans la nuit, quelques coups de fusil ont été tirés sur les avant-postes. Pas de blessés.

g. — Le bateau à vapeur, le Sphinx, venant de Bône, entre en rade de Rusicada à dix heures, portant douze mille rations de vivres, deux blockaus et des

planches pour le génie. La vue de la mer et Tarrivée de ce bateau produisirent une allégresse générale dans Tarmée. On ne craint plus maintenant de manquer de vivres, puisque le ravitaillement de Tarmée pourra se faire par mer. Le débarquement des provisions de bouche est accueillie avec plaisir par toute Tarmée ; à sa vue, le soldat reprend sa gaieté ordinaire, se disant que désormais, il pourra enfin boire du vin à un prix modéré.

Aussi travaille-t-il avec zèle aux travaux des remparts et des blockaus. Le soldat est vraiment admirable; chaque fois qu'il est employé à des travaux d'un intérêt général et qu'il en comprend l'utilité, il fait des prodiges et supporte avec résignation les plus dures privations.

g. — Un bataillon du 6i% commandé ^par M. Armand, part pour aller à la rencontre d'un convoi qui doit partir du camp de l'Arouch avec 85 mulets arabes escortés par le bataillon turc. Le colonel Armand doit aller jusqu'au défilé et y attendre le convoi jusqu'à deux heures seulement, et se retirer après. La bataillon, arrivé sur ce point, et ayant attendu inutilement jusqu'à deux heures sans voir rien venir, le colonel reprend la. route du Camp.

10. — Cinquante mulets du train partent pour le camp de l'Arouch, escortés par quatre compagnies du 6 le. On apprend que le convoi d'hier, parti de l'Arouch avec 85 mulets escortés par le bataillon turc a été attaqué par sept ou huit cents Cabaïles. Le capitaine commandant espérant rencontrer au défilé le bataillon du 6ie comme on le lui avait dit officiellement, fit faire une halte et attendit quelque temps. Mais ne voyant personne venir et dans Timpossibilité, avec sa faible

escorte, de franchir le défilé et de sauver le convoi, il jugea prudent de battre en retraite. Bientôt assaillis par une masse de Cabaïles, les Arabes conducteurs qui recevaient des balles pendant qu'ils cherchaient à faire retourner les chevaux et les mulets, ne pouvant attendre plus longtemps, et effrayés des attaques qu'ils allaient subir, coupèrent les cordes et lâchèrent tout le chargement par terre. Le capitaine ne pouvant retenir les Arabes, malgré les menaces, et furieux de se voir réduit à perdre le convoi, en fit tuer, dit-on, deux ou trois. Mais tout fut inutile. Le convoi fut pillé et les Turcs rentrèrent au camp de TArouch ayant perdu six hommes et quinze blessés.

Le convoi parti le matin et ayant ordre de rentrer au camp le soir, le général a organisé un nouvel envoi mieux escorté et part lui-même avec une escorte de chasseurs à quatre heures.

Le convoi arrive sain et sauf au camp à huit heures du soir, non sans avoir été attaqué par les Cabaïles ; mais cette fois des précautions avaient été prises pour qu'il put soutenir le feu de Tennemi. Benouani, officier de spahis, a été légèrement blessé au pied et son domestique a eu la poitrine traversée par une balle. Si le colonel Armand, au lieu de se retirera deux heures du défilé, eût continué sa route jusqu'à la rencontre du convoi, ou risqué d'aller jusqu'au camp, le convoi n'eut pas été perdu et les Turcs n'eussent pas eu cinq tués et quinze blessés. Depuis notre départ de l'Arouch, ce camp est attaqué nuit et jour par les Cabaïles. On raconte que la nuit dernière, ils sont arrivés jusqu'aux fossés d'oii ils lançaient tout à leur aise des balles dans le camp. Pendant que le feu était bien nourri de part et d'autre, quatre chevaux s'étant détachés sorti-

rent au grand galop de Tintérieur du camp et mirent en fuite tous les assaillants qui crurent être chargés par un escadron de chasseurs. Le lendemain, au point du jour, on fut tout étonné de voir les chevaux qu'on croyait perdus, paître paisiblement près du camp.

II. — Un bataillon du 6 je est envoyé pour renforcer la garnison du camp de FArouch et quatre compagnies restent à moitié chemin pour travailler à la route. Deux blockaus sont déjà installés. Il arrive un bateau à vapeur remorquant deux bâtiments marchands portant des vivres, trois blockaus et des planches pour le génie. Pendant qu'on débarque les objets, les Cabaïles viennent tirer sur nos soldats au bord de la mer. Le maréchal reçoit la visite de plusieurs cheiks qui veulent faire leur soumission et qui promettent de rester tranquilles. Le maréchal leur répond qu'il n'a rien à traiter avec eux ; il les engage à rester tranquilles et ils peuvent, s'ils le veulent, garder leurs troupeaux; aucun mal ne leur sera fait. Mais pour peu qu'ils fassent le moindre mouvement hostile, il ira ravager leur pays et se venger de la trahison des chefs à qui il avait envoyé le bournous rouge, signe d'investiture.

Depuis longtemps le maréchal Vallée nourrissait le projet de faire une expédition dans le seul but de ivdivtrser les Bibans ou portes de fer. N'ayant pu l'accomplir pendant que nous étions à Sétif avec le général Galbois, il résolut de la faire en partant de Constantine. Le maréchal était aussi bien aise d'associer à cette intéressante et curieuse reconnaissance le prince duc d^'Orléans qui lui en avait, dit-on, exprimé le désir. Dès que l'époque du départ fut décidée, je reçus une lettre de M. Pasquicr, chirurgien du prince et inspec-

teur du service de santé, me prévenant qu'étant empêché de quitter Paris, j'aurai l'honneur de le remplacer auprès de Son Altesse durant cette expédition.

Mais le duc. d'Orléans s'étant trouvé indisposé à Toulon, au moment de son embarquement, le roi et la reine désirèrent que son médecin l'accompagnât durant tout le temps de son absence. Du reste, j'étais encore très fatigué des nombreuses expéditions que je venais de taire ; et, désirant me reposer, je déclinai Thonneur de faire partie de la nouvelle campagne. J'eus quelque peine à obtenir cette faveur du chirurgien en chef, M. Guyon, qui, dans mon intérêt, m'engageait beaucoup à y prendre part. J'insistai et je restai paisiblement à Alger: ce repos fut de bien courte durée. L'expédition des portes de fer ne fut d'ailleurs qu'une longue, fatiguante et curieuse promenade, sans importance aucune pour la colonisation. Mais, chose grave, si elle ne fut qu'un sujet de distraction pour le gouverneur elle eut pour conséquence le renouvellement de la guerre avec Abd-el-Kader. On a vu précédemment que dans le traité de la Tafna, l'émir avait le commandement de tout le territoire, s'étendant de l'Ouest, frontière du Maroc, jusqu'aux portes de fer, province de Constantine. 11 avait été aussi stipulé, dans ce traité, qu'aucun passage de troupes n'aurait lieu par ce défilé, avant que le gouverneur ou l'émir se fussent prévenue d'avance; sans quoi le traité devait perdre sa valeur, et rendre à celui qui se sentirait lésé toute liberté de recommencer les hostilités.

Le maréchal Vallée avait gardé le plus profond silence sur ses opérations. L'émir savait bien qu'il faisait une expédition dans la province de Constantine, mais

il ignorait complètement qu'elle dût revenir à Alger, en passant par les portes de ter.

Abd-el-Kader était donc tranquillement à Milianah le jour où l'expédition quittait la plaine de la Medjanah pour pénétrer dans le défilé des Bibans. Dès qu'il fut prévenu de cet incident, il donna ordre à ses troupes de défendre le passage. Heureusement, l'armée avait déjà atteint le but; et, des hauteurs à pic qui dominent le défilé, les Arabes ne purent décharger leurs armes que sur Textrême arrière-garde. Ce fut une circonstance très favorable ; car, si le passage avait été défendu un peu plus tôt par quelques centaines d'hommes seulement, l'armée, dans l'impossibilité de se défendre, eût été arrêtée ou eût subi des pertes considérables. J'ignore quels ont été les avantages de cette expédition ; mais elle eut, pour conséquence fatale, de raviver la colère d'Abd-el-Kader, qui, le jour même ou le lendemain de ce passage, traita de lâche le maréchal Vallée pour l'avoir opéré sans l'en instruire.

Il écrivit au maréchal : « C'est donc une déclaration de guerre, que tu me fais, je l'accepte, et je vais la recommencer. »

La population d'Alger accueillit nos soldats avec toutes les démonstrations de la joie. Effectivement, la longue excursion qu'ils venaient de faire, sans avoir été troublés par aucune attaque sérieuse, au travers d'un pays hérissé de tant de difficultés, et habité par une population qui inspira constamment les plus grandes craintes aux anciens dominateurs de cette partie de TAfrique, pouvait avoir une signification que tout le monde s'empressa d'interpréter à notre avantage.

L'orgueil d'Abd-el-Kader en souffrit, dit-on, de plus d'une manière ; car le passage des Portes de fer, outre qu'il était une heureuse revanche de la pointe poussée par lui, quelques mois auparavant, du côté de Bougie, tranchait une question de limites et résolvait en partie le grand problème que nous poursuivions, pour la facilité des communications entre Alger et Consiantine. Dès ce moment, l'émir ne cacha plus ses mauvaises dispositions ; nourrissant la folle pensée d'établir sa domination dans toute l'Algérie, il souffla le feu de la guerre dans les tribus de la plaine, attaqua lescamps isolés, surprit tous nos détachements, incendia les fermes et massacra les colons qui se reposaient sur la foi des traités.

Pour exercer une action plus forte sur ces populations ignorantes, il leur représenta le passage des Portes de fer par l'armée française, comme une attaque directe à leur nationalité et à leurs idées religieuses. Ses émissaires qui, depuis six mois, semaient secrètement la défiance contre les Français, levèrent tout à coup le masque, et ravivèrent toutes les haines, toutes les superstitions.

D'ailleurs les nouvelles reçues d'Oran ne laissaient déjà aucun doute sur la probabilité d'une prochaine rupture : on y voyait l'Emir mettre en œuvre toute son activité pour provoquer une insurrection générale. Vers la fin de septembre, il avait quitté Thaza pour se rendre dans cette province, ou sa longue absence paraissait avoir affaibli son pouvoir. D'indignes violences y signalèrent son retour : quelques chefs qui s'étaient montrés peu zélés à son égard, furent décapités, et leurs femmes essuyèrent les derniers outrages. Dans le même temps, il refoulait vers l'intérieur les

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populations sur le dévouement desquelles il ne pouvait compter; c'est ainsi que les Medjaher, convaincus de nous avoir, en plusieurs occasions, fourni des chevaux, furent violemment déplacés et contraints d'aller vivre au milieu des tribus qui garantissaient leur obéissance.

Ces dispositions présageaient ia guerre, et une guerre des plus sanglantes. Cependant le maréchal Vallée ne prit aucune mesure pour conjurer Torage ; il laissa ses troupes disséminées dans des postes peu favorables à la défense, et fut pris tout à fait à Timproviste, Subitement assaillis par une bande formidable, les habitants de la plaine de la Metidjah virent leurs enfants égorgés, leurs troupeaux ravis, leurs récoltes au pillage, leurs maisons rasées ou incendiées. C'étaient les Adjoutes, qui, fidèles à leurs habitudes, signalaient leur présence par ces sauvages déprédations.

Les ordres étaient formels, le châtiment infligé aux délinquants si terrible, que les marchés cessèrent d'être approvisionnés. En même temps, la guerre sainte était prèchée dans la mosquée de Mascara, et il était ordonné à tous les bons musulmans d'acheter des chevaux, des armes et des munitions de guerre. L'émir écrivait aux chefs des Arabes: « Sachez que nous ne sommes plus a en paix avec l'impie, et que nous le chasserons de a chez nous, s'il plaît à Dieu. Nous irons bientôt vous a voir; tenez-vous prêt pour la guerre sainte. Dieu « ne vous a élevé que pour taire triompher sa religion « et combattre ses ennemis. Les musulmans doivent « être comme des épines dans les yeux des chrétiens. « Salut. »

De tous côtés, ce n'étaient qu'attaques nouvelles et imprévues. Le 20 novembre, les Beys de Milianah et

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de Médéah traversèrent la Chiffa à la tête de deux à trois mille hommes et se répandirent dans la plaine, guidés à travers nos postes parles Adjoutes. Le même jour, un convoi, parti de Boufarick pour Ouled-el- Laleg,. fut surpris, et sa faible escorte de trente hommes massacrée. Le 21, un détachement qui se dirigeait d'Oued-el-Laleg sur Blidah, afin de porter secours à ce convoi, fut assailli par des hordes nombreuses, et les têtes des cinquante braves qui le composaient devinrent pour les Arabes de nouveaux trophées. Le commandant du camp se porta à leur rencontre ; mais, pressé de toutes parts par une multitude aveuglement féroce, il n^eut que le temps de faire former en carré sa petite troupe, composée de deux compagnies du 25e de ligne et d^un bataillon du le'' de chasseurs d'Afrique. Sa retraitefut exécutée avec un sang-froid et une intrépidité dignes des plus grands éloges.

C'est ainsi que, profitant de la quiétude du maréchal Vallée, Abd-el-Kader déchirait le voile dont il s'était couvert jusqu'alors. Aucune déclaration n'avait précédé cette prise d'armes; ce ne fut que par une lettre adressée postérieurement au gouverneur général qu'il lui annonça le projet arrêté, disait-il, par tous les musulmans, de recommencer la guerre sainte. Le courage avec lequel nos soldats supportèrent le premier choc trouva de dignes imitateurs dans les colons, dont la plupart cependant finirent par abandonner tout à fait la plaine et venir chercher un refuge sous les murs d'Alger. La désolation était générale ; les coureurs de l'ennemi avaient pénétré jusque sur le massif, et les tribus alliées furent contraintes de se concentrer autour de nos camps.

Deuxconvois, escortés seulement par trente hommes.

se mettaient en route pour les blokaus de Méret et le camp d'Oued-el-Laleg. Ils furent attaqués, chacun par un millier d'Arabes. Le commandant du convoi de Mered forma ses voitures en carré ; ses soldats se défendirent vigoureusement et donnèrent le temps à la garnison de Boufarick de venir à leur secours. Le commandant du détachement périt seul : atteint d'une balle, il fut tué sur le coup.

Le commandant du convoi d'Oued-el-Laleg, surpris à son tour, et n'ayant pas eu le temps de faire parquer ses voitures, ne put résistera Tattaque de ses nombreux ennemis. Lorsque une colonne sortie de Boufarick, accourut au bruit de la fusillade, tout le détachement avait déjà succombé. Ce malheur fut suivi d'une nouvelle calamité.

Le 21, une colonne de quinze cents cavaliers Arabes passa la Chiffa, dans la matinée. Le général Duvivier surveillait ses mouvements du camp supérieur de Blidah. Bientôt le commandant du camp d'Oued-el- Laleg marcha imprudemment contre elle, à la tète de deux cents hommes d'infanterie seulement, que par une imprudence plus grande encore, il déploya en tirailleurs. Les Arabes, supérieurs en force, les attaquèrent avec une grande vigueur. Le commandant du détachement essaya de former le carré et de regagner le camp ; mais ce mouvement fut malheureux, notre détachement fut écrasé et cent cinq hommes dont deux ofhciers restèrent sur la place.

Peu de jours après, une bonne leçon fut donnée aux Arabes par le général Rulhière, en conduisant un convoi de vivres au camp d'Erlon et une deuxième leur était préparée par le général d'Houdedot, aide de camp du roi. L'expédition dont Je faisais partie se fit sans

trop de difficultés , les Arabes, reculant devant ces forces réunies, se bornèrent à tirailler à distance : nous apercevions les réguliers d'Abd-el-Kader défilant, en masse, sur la montagne au-dessus de Blidah, et n'osant jamais s'approcher. Le ravitaillement du camp étant fait, nous reprîmes la route de Boufarick et à mi-chemin, nous fûmes arrêtés par un autre ennemi, sur lequel nous n'avions pas compté, et qui nous barra complètement le passage,

A la suite d'un orage, dont on ne voit la violence que dans les pays chauds, le ruisseau TOued-Djair, qui était à sec en allant, devint, dans l'espace d'une heure, un torrent si impétueux que nos chevaux ne purent le traverser. Force fut de bivouaquer dans la boue et dans Teau, car nous n'avions pas de tente. Deux ou trois hommes ayant voulu franchir le torrent, furent noyés, et quelques faisceaux d'armes qu'on avait dressés trop près de l'eau furent emportés pendant la nuit.

Cette reconnaissance ayant constaté l'importance de Tarmée d'Abd-el-Kader et la nécessité de la déloger des positions qu'elle occupait, une expédition plus importante fut résolue ; lemaréchal gouverneur, désira en prendre le commandement. Tout s'organisa à cet effet, et, à la fin de décembre, le corps d'armée fût prêt à se mettre en marche.

L'expédition partit le 3o décembre de BoufFarick ; le 3i, nous approchions de Blidah, où on apercevait, presque à l'œil nu, les troupes d'Abd-el-Kader. Le général Ortholan, connaissant déjà le terrain, aurait désiré qu'on attaquât l'ennemi directement ; mais le maréchal Vallée aima mieux le tourner, en prenant un peu à droite de la ville. L'ambulance était sous la

garde du 2* léger, commande par le colonel Changarnier ; nous marchions paisiblement, lorsque le lieutenant-colonel Drolenveau vint au galop annoncer au colonel que les réguliers d'Abd-el-Kader étaient embusqués à une faible distance et nous attendaient. Changarnier fit savoir aussitôt que pas un coup de fusil ne devait être tiré sans son ordre, et il prescrivit au tambour-major de ne pas le perdre de vue et de battre la charge sitôt qu'il verrait la pointe de son épée en Pair. Quelques coups de fusil se firent bientôt entendre ; ils augmentèrent sensiblement sans que le 2*^ léger y répondit. Nous eûmes même un mulet d'ambulance blessé et le commandant Corte du i*"" chasseurs reçut, à côté de Fambulance, une balle qui lui traversa la nuque. A peine eus-je le temps de le panser, le 2® léger battit la charge, et, baïonnette en avant, fondit sur les réguliers qui furent brillamment repoussés, en subissant de grandes pertes. Le colonel Bourjoly s'élança à son tour avec le i" chasseurs, fit une charge à fond, et rejeta au loin les réguliers, en piétinant sur les cadavres.

Ce colonel reçut une blessure assez singulière. Pendant qu'il était couché à plat ventre sur le pommeau de la selle, au moment de la charge, une balle lui traversa la ceinture en faisant un seton à la peau du ventre, sans pénétrer dans la cavité, le projectile ayant rasé seulement le péritoine. Cette charge vigoureusement conduite eut un plein succès et les réguliers ont dû en garder un cuisant souvenir ; nous eûmes relativement peu de blessés, cinquante environ et six morts, tandis que les Arabes laissèrent plusieurs centaines des leurs sur le terrain.

Dès qu'il fut rentre sous sa tente, je fus voir Iccolo-

nel Bourjoly que la perte de sang avait considérablement affaibli ; en apprenant que sa blessure n'était pas mortelle, il reprit confiance, et se laissa évacuer par le premier convoi qui partit pour Douera, où il y avait un hôpital militaire très bien installé. Ce qui avait sauvé très probablement le général, c'était son pantalon dont les nombreux plis avaient ralenti la force du projectile, et empêché celui-ci de pénétrer plus avant dans le ventre ; car, en traçant une ligne droite de l'ouverture d'entrée à la sortie, le projectile aurait pénétré au moins à trois ou quatre centimètres dans la cavité abdominale.

Quand je revis le colonel à Paris, il me montra le pantalon qu'il gardait religieusement, et je ne serais pas étonné que ses héritiers ne l'aient de même gardé, comme une relique, en souvenir de cette journée. Dès ce moment, les Arabes laissèrent la plaine tranquille, et rendirent les communications de Blidah à-Bouffarick plus faciles.

Plusieurs petites expéditions durent cependant être organisées pour refouler les Arabes qui poussaient leurs reconnaissances jusqu'au Theil. Quelques-unes furent heureuses, d'autres n'eurent que des insuccès propres à exciter le courage et la confiance de Tennemi. La situation devenant critique, il fallut se préparer à une grande expédition, afin d'attaquer Abd-el-Kader au centre de sa capitale qui était Milianah, comme on avait dû le faire en 1 83 5 à Mascara, pour venger l'échec de la Macta. On envoya de France des renforts, dont le point central de réunion fut Bouffarick : je fus nommé chirurgien en chef de l'ambulance active. Malgré cette agglomération de troupes, les éclaireurs d'Abd-el- Kadcr ne cessaient de se promener et arrivaient jusqu'à

se mesurer avec nos avant-postes. Pendant une nuit, quelques Arabes eurent même Taudace de venir, en rampant, mettre le feu à deux immenses meules de paille au centre de notre bivouac.

Le campd'Erlon, situé en face de Blidah, et séparé de Bouffarick par dix ou douze kilomètres seulement, était occupé par un régiment, et ne pouvait qu^àgrand'peine communiquer avec nous. Un capitaine, chargé d'aller rejoindre ce camp avec sa compagnie, était parti de Bouffarick le matin de bonne heure ; mais nos solaats, assaillis à mi-chemin, à TOued-Laleg, par un détachement de cavaliers arabes, furent tous massacrés, excepté le capitaine Grandchamp, qui, après avoir été blessé presque mortellement, se coucha par terre et fit le mort ; les cavaliers, en passant, le croyant réellement mort, lui lançaient un coup de yatagan sur la figure et il fut ainsi complètement balafré par dix ou douze entailles dont il eut le bonheur de guérir, grâce aux soins intelligents de mon vieux camarade et ami Vilctte. Grandchamp est devenu plus tard général de division.

Ainsi que je viens de le dire, une grande expédition fut décidée : mais le souvenir des échecs essuyés, dans les précédentes, sur Médéah par Clauzel, Boyer et Berthezème, exigeait qu'on prît, cette fois, les précautions indispensables pour réussir.

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