CHAPITRE III
Prise d'Alger. — Ordre du jour du général en chef. — Entrée à la KasDah. — Sa description. — Son trésor. — Ses magasins d'armes. — Hussein-Dey. — Son entrevue avec Bourmont. — Sa biographie. — Son embarquement. — Ses adieux. — Départ des janissaires.
M. Bourmont était à peine établi aufort TEmpereur avec son état-major, qu'un parlementaire, envoyé par le Dey, se présenta aux avant-postes. C'était Sidi- Mustapha, premier secrétaire de Hussein-Dey. En arrivant auprès de lui, l'envoyé turc se prosterna, à la manière orientale ; le général le releva avec bonté, et un interprète fut chargé de traduire ses paroles.
« O invincible tête des armées du plus grand sultan de notre siècle, lui dit-il, Dieu est pour toi et pour tes drapeaux ; mais la clémence de Dieu commande la modération après la victoire. La prudence humaine la conseille comme le moyen le plus sûr de désarmer tout à fait l'ennemi vaincu. Hussein-Pacha baise la poussière de tes pieds, et se repent d'avoir rompu ses anciennes relations avec le grand et puissant Melek Charal (le roi Charles X). Il reconnaît aujourd'hui que, lorsque les Algériens sont en guerre avec le roi de France, ils ne doivent pas faire la prière du soir
avant d'avoir obtenu la paix. Il fait amende honorable pour l'insulte commise sur la personne de son consul : il renonce, malgré la pauvreté de son trésor, à ses anciennes créances sur la France, bien plus, il paiera tous les frais de la guerre. Moyennant ces, satisfactions, notre maître espère que tu lui laisseras la vie sauve, le trône d'Alger, et que, de plus tu retireras ton armée de la terre d'Afrique et tes vaisseauxde ses côtes.»
Ce langage fut loin de satisfaire le général en chef, « Monsieur Bracewithz, dit-il en s'adressant à son interprète, recommandez à ce parlementaire de rapporter fidèlement à son maître la réponse que je vais faire à ses propositions :
« Le sort de la ville d'Alger et de la Kasbah est dans mes mains, car je suis maître du fort l'Empereur et de toutes les positions voisines. En quelques heures, les cent pièces de canon de l'armée française et celles que j'ai enlevées aux Algériens auront fait de la Kasbah et de la ville un monceau de ruines ; et alors Hussein-Pacha et les Algériens auront le sort des populations et des troupes qui se trouvent dans les villes prises d'assaut. Si Hussein veut avoir la vie sauve, pour lui, les Turcs et les habitants de la ville, qu'ils se rendent tous à merci, et remettent sur-le-champ aux troupes françaises la Kasbah, tous les forts de la ville et les forts extérieurs. »
En entendant cette fatale réponse, une tristesse profonde se répandit sur la mâle et belle figure de l'envoyé du Dey. Il parut consterné, et déclara que sa bouche n'oserait jamais transmettre à Hussein-Pacha de si dures conditions. Il fallut pour le décider que M. Bourmont les fit rédiger et apposât son cachet sur cette pièce officielle.
68 Douzr: ans kn algi^rie
Survint ensuite un Kodja, écrivain secrétaire d'État, envoyé dit-on par les janissaires chargés de proposer au maréchal une capitulation ; afin d''obtenir, de conserver le gouvernement turc, il rejetait sur le Dey seul le malheur de cette guerre ; et il alla jusqu'il proposer, pour se débarrasser de cet obstacle, d'apporter la tête du Dey même.
Ces propositions furent, comme on le pense, rejetées par Bourmont qui demanda la remise immédiate, sans conditions^ de tous les forts et de la ville.
Après cette manifestation très caractéristique, des notables d'Alger vinrent alors solliciter la clémence du maréchal. Parmi eux se trouvait le fameux Boubarda, qui, sous ses dehors mielleux et rusés, fut, dans cette circonstance, comme il l'a toujours été, Tennemi le plus intelligent, le plus adroit et le moins soupçonné. Il fut, depuis, nommé syndic d'Alger. Parlant très bien le français, sa position l'avait mis à même d'étudier et de bien comprendre la situation des deux partis ; puis sa qualité de Maure lui donnait ime espèce de neutralité : car au fond, la guerre n'existait qu'entre les Français et les Turcs, Aussi son intervention aplanitelle bien des difficultés.
Sidi-Abou-Derbah fit aisément comprendre à Bourmont qu'il fallait abandonner cette demande de reddition à merci ; elle n'était propre qu'à exaspérer des hommes barbares qui, n'ayant jamais épargné un ennemi vaincu, verraient toujours dans cette clause la mort en perspective. En effet, les premières conditions dictées par Bourmont avaient causé une grande fermentation dans Alger, ainsi qu'à la Kasbah. On ne se faisait point une juste idée de ce que le général entendait par ces mots : « se rendre à discrétion ; » on
pensait que les Français avaient l'intention de se livrer aux actes les plus barbares : de là ces accès de rage et de fureur. Il était donc indispensable de rassurer les esprits, de développer les articles de la capitulation, et de les faire expliquer au divan par un interprète de Tarmée.
De Bourmont assembla son conseil, et avec le concours des généraux Desprez, Berthezène, d'Escars, Valazé, La Hitte, Tholocé, etc., il rédigea une nouvelle convention, en ayant soin d'adoucir les conditions qui auraient causé tant d'alarme parmi la population et la milice algérienne; puis il remit cette pièce, revêtue de sa signature aux envoyés d'Hussein, en les faisant accompagner de M. Bracewithz, un des principaux interprètes de l'armée.
La mission de Bracewithz n'était pas sans danger. Le récit que nous en a laissé ce fonctionnaire, prouve assez que ses appréhensions n'étaient pas sans fondement. Les longs rapports que cet interprète avait entretenus avec les Orientaux, car il avait été premier interprète de Bonaparte dans la campagne d'Egypte, lui avaient appris tout ce qu'un parlementaire peut redouter de la colère des Turcs, lorsqu'il est porteur de dépêches contraires à leurs idées ou à leurs intérêts. Nous consignons donc ici cette relation, non seulement parce qu'elle renferme de curieux détails, mais encore par qu'elle consacre le dernier acte politique que le gouvernement de l'odjack accomplit à Alger.
« En arrivant à la Porte-Neuve, qu'on n'ouvrit qu'après beaucoup de difficultés, je me trouvai, dit Bracewithz, au màlieu d'une troupe de janissaires en fureur : ceux qui me précédaient avaient peine à faire
écarter devant moi la foule de Maures, de Juifs et d'Arabes qui se pressaient à nos côtés. Pendant que je montais la rampe étroite qui conduit à la Kasbah, je n'entendis que des cris d'effroi, de menace et d'imprécations qui retentissaient au loin, et qui augmentaient à mesure que nous approchions de la place. Ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes aux remparts de la citadelle. Sidi-Mustapha, qui marchait devant moi, s'en fit ouvrir les portes, et elles furent, après notre entrée, aussitôt refermées sur les flots de la populace qui les assiégeait, La cour du divan où je fus conduit était remplie de janissaires, Hussein était assis à sa place accoutumée. Il avait, debout autour de lui, ses ministres et quelques consuls étrangers* L'irritation était violente ; le Dey seul me parut calme, mais triste. Il imposa silence de la main, et tout aussitôt me fit signe d'approcher, avec une expression très prononcée d'anxiété et d'impatience. J'avais à la main les conditions écrites sous la dictée de M. Bourmont. Après avoir salué le Dey et adressé quelques mots respectueux sur la mission dont j'étais chargé, je lus en Arabe les articles suivants, avec un ton de voix que je m'efforçai de rendre le plus rassuré possible ; 1° L'armée française prendra possession de la ville d'Alger, de la Kasbah, de tous les forts qui en dépendent, ainsi que de toutes les propriétés publiques, demain 5 juillet i83o, à dix heures du matin, heure française.
« Les premiers mots de cet article excitèrent une rumeur sourde, qui augmenta quand je prononçai les mots à dix heures du matin; un geste du Dey réprima ce mouvement. Je continuai : 2» La religion et les coutumes des Algériens seront respectées; aucun mili-
taire de Tarmée ne pourra entrer dans les mosquées. Cet article excita une satisfaction générale ; le Dey regarda toutes les personnes qui l'entouraient comme pour jouir de leur approbation, et me fit signe de continuer. 3° Le Dey et les Turcs devront quitter Alger dans le plus bref délai. A ces mots, un cri de rage retentit de toutes parts ; le Dey pâlit, se leva et jeta autour de lui des regards inquiets. On n^entendait que ces mots répétés avec fureur par tous les janissaires : El Moût ! el Moût ! (la mort ! la mort !) Je me retournai au bruit des yatagans et des poignards qu'on tirait des fourreaux, et je vis leurs lames briller au-dessus de ma tête. Je m'efforçai de conserver une contenance ferme et regardai fixement le Dey. Il comprit l'expression de mon regard et prévoyant les malheurs qui résulteraient d'un acte de violence, il descendit de son divan, s'avança furieux vers cette multitude effrénée, ordonna le silence d'une voix forte et me fit signe de continuer. Ce ne fut pas sans peine que je fis entendre la suite de l'article qui ramena un peu de calme : on leur garantissait la conservation de leurs richesses personnelles, et ils étaient libres de choisir le lieu de leur retraite.
« Des groupes se formèrent à l'instant dans la cour du divan ; des discussions vives et animées avaient lieu entre les officiers turcs ; les plus jeunes demandaient à défendre la ville. Ce ne fut pas sans peine que l'ordre fut rétabli et que Taga, les membres les plus influents du divan et le Dey, lui-même, leur persuadèrent que la défense était impossible et qu'elle ne pourrait amener que la destruction totale d'Alger et le massacre de la population. Le Dey donna l'ordre de faire évacuer les galeries de la Kasbah ; je restai
seul avec lui et ses ministres. L'altération de ses traits était visible. Sidi-Mustapha lui montra alors la minute de la convention que le général en chef nous avait remise et dont presque tous les articles lui étaient personnels et réglaient ses affaires particulières. Elle devait être échangée et ratifiée le lendemain matin, avant dix heures. Cette convention fut l'objet d'un long débat entre le Dey et ses ministres ; ils montrèrent, dans la discussion des articles et dans le choix des mots, toute la défiance et la finesse qui caractérisent les Turcs dans leurs transactions. On peut apercevoir, en la lisant, les précautions qu^ils prirent pour s'assurer toutes les garanties désirables; les mots etles choses y sont répétés à dessein et avec affectation, et toutes ces répétitions, qui ne changeaient rien au sens, étaient demandées, exigées ou sollicitées avec les plus vives instances de la part des membres du divan.
« Sidi-Mustapha copia en langue arabe cette convention, et la remit au Dey avec le double en langue française que j'avais apporté. Comme je n'avais pas mission de traiter, mais de traduire et d'expliquer, je demandai à retourner vers le général en chef, pour lui rendre compte de l'adhésion du Dey et de la promesse que l'échange des ratifications serait fait le lendemain de grand matin. Hussein me parut très satisfait de la conclusion de cette affaire. Pendant que ses ministres s'entretenaient entre eux sur les moyens à prendre pour l'exécution de la capitulation, le Dey se fit apporter par un esclave noir un grand bol en cristal rempli de limonade à la glace. Après en avoir bu, il me le présenta, je bus après lui et je pris congé. Il m'adressa quelques paroles affectueuses et me fit cconduirc jusqu'aux portes de la Kasbah parle bachi-
chiaouch et par Sidi-Mustapha, son secrétaire. Ce dernier m'accompagna avec quelques janissaires jusqu'en dehors de la Porte-Neuve, à peu de distance de nos avant-posies. »
Ainsi tomba Alger, qui avait tenu en échec pendant plusieurs siècles toutes les puissances européennes restées ses tributaires, cette ville devant laquelle toutes les expéditions dirigées jusqu'alors par l'Angleterre, PEspagne et la France, n'avaient pu aboutir parfois qu'aux plus grands désastres. Vingt jours venaient de suffire à l'armée française pour opérer un débarquement excessivement laborieux, défaire l'ennemi dans deux batailles terribles, investir une place très étendue, exécuter des travaux de siège importants, prendre d'assaut le fort l'Empereur et, finalement, prendre possession d'Alger. Qu'on lise l'histoire, on trouvera difficilement une campagne où l'armée aura accompli, en si peu de temps dans un pays offrant si peu de ressources et sous l'influence d'un climat aussi chaud, une œuvre si laborieuse et si essentiellement humanitaire.
Sitôt son entrée à la Kasbah, le général en chef fit chanter un Te Deum pour remercier Dieu de la victoire qu'il venait d'accorder aux armes de la France. Ce devoir accompli, M. de Bourmont adressa à l'armée l'ordre du jour suivant :
Soldats,
La prise d'Alger était le but de la campagne. Le dévouement de l'armée a devancé l'époque où il semblait devoir être atteint; vingt jours ont suffi pour la destruction de cet État dont l'existence fatiguait l'Europe depuis tant de siècles. La reconnaissance de toutes