‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 5 sur 29 · I. DOUiCi: ANS li.N AL&ÉKIfi · texte numérisé non relu

I. DOUiCi: ANS li.N AL&ÉKIfi

les nations civilisées sera pour Tarmée d'expédition le fruit le plus précieux de sa victoire. L'éclat qui doit en rejaillir sur le nom français aurait largement compensé les frais de la guerre, mais ces frais mêmes seront payés par la conquête. Un trésor considérable existe dans la Kasbah; une commission, composée de M. l'intendant en chef de Tarmée, de M. le général Tholosé et de M. le payeur général, est chargée par le général en chef d'en faire Tinventairc; dès aujourd'hui, elle s'occupera de ce travail sans relâche, et bientôt le trésor conquis sur la régence ira enrichir le trésor français.

Le comte de Bourmont.

L'entrée des Français dans Alger eut lieu le lundi 5 juillet, pour les états-majors seulement. Il était complètement défendu à l'armée d'y pénétrer.

Cependant bien grande était son impatience de voir l'intérieur de cette ville qui, depuis des siècles, jetait la terreur sur la Méditerranée.

Il était onze heures quand de Bourmont, précédé de son état-major, partit du quartier général. L'artillerie qui était en avant eut de la peine à arriver jusqu'à la ville, à cause de l'encaissement et de Tétroitesse de la route; il en fut de même pour traverser la petite rue sinueuse qui conduisait de la Porte-Neuve à la Kasbah. L'entrée fut très solennelle, et s'accomplit au'^ sons d'une musique qui traduisait l'enthousiasme de tous.

Toutefois, un serrement de cœur inexprimable se fit sentir dans toutes les poitrines, lorsque, approchant des remparts, Tarméc aperçut dans les fossés de la ville, les cadavres mutilés des prisonniers que les Al-

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gériens avaient faits pendant la campagne. On voyait des tètes séparées du corps, des membres épars, des cadavres traversés par des crochets, souillés de boue et de sang, livrés à de dégoûtantes insultes! Une larme fut donnée à ces nobles restes, auxquels on rendit ensuite les honneurs de la sépulture ; la générosité du vainqueur sut encore pardonner ces froides atrocités, lorsque le vaincu n'avait même pas su lui en épargner le spectacle.

Alger ne présentait point Taspect triste et désolé d'une ville conquise. Quand Tarmée y pénétra, un assez grand nombre d'habitants, surtout des enfants, sortirent de leurs maisons pour la voir. Les boutiques étaient fermées ; les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, semblaient attendre le moment de les ouvrir. La crainte ne se trahissait point sur leur physionomie, ils savaient que la capitulation garantissait à chacun l'inviolabilité de ses propriétés, le respect des femmes, sa sûreté individuelle ; aussi témoignèrent-ils plus de curiosité que de défiance. Les Maures, les Koulouglis et les Juifs surtout, accueillirent notre domination sans trop de peine; ils espéraient que la longue oppression des Turcs allait faire place à un régime humain, basé sur la légalité et la justice. La façon généreuse dont nous usions de la victoire ne les surprenait pas moins que la tenue de nos régiments, ainsi que nos manœuvres précises et régulières, et la rapidité foudroyante avec laquelle nous avions terminé la guerre en quelques jours. Les Turcs étaient consternés ; la résignation ennoblissait leur défaite autant que leur courageuse défense avait mérité notre estime dans les combats.

Il faut le dire à la gloire du soldat, comprenant

admirablement quMl représentait Tune des nations les plus civilisées du monde, il mit une grande loyauté dans ses rapports avec les habitants.

Toutefois, cette réserve du vainqueur dans une ville si opulente, ne doit point faire oublier que quelques désordres eurent lieu à la Kasbah. Hussein venait d^abandonner son palais; il s''était retiré dans une maison de la ville basse qu'il occupait avant son élévation : il y avait déjà fait transporter ce qu'il possédait de plus précieux; mais il restait encore une grande quantité de meubles et d'objets de luxe, qu'on n'avait pu déménager faute de temps. Lorsque les corps qui devaient occuper la Kasbah entrèrent dans la cour du divan, les esclaves du Dey, qui emportaient de nombreux paquets, saisis de frayeur à la vue des soldats, abandonnèrent les objets dont ils étaient chargés, et se sauvèrent. Les troupes se répandirent bientôt dans le palais où la nouveauté des objets qui s'offraient de" toutes parts devint un motif de tentation. Chacun crut se faire un trophée de ce qui avait le plus piqué sa curiosité : c'étaient des babouches de maroquin et des pantoufles de femme richement brodées, des tasses de porcelaine d'Italie, des soucoupes en cuivre doré de Constantinople, des vases de terre et de cristal à fleurs d'or, des flacons remplis d'eau de senteur; des cuillères de forme bizarre pour manger le riz et le couscoussou, faites en bois de palissandre, en ivoire ou en ébène, et garnies de petits grains de corail ; d'autres avaient trouvé, dans les cotîres abandonnés par les esclaves, des robes de prix, des voiles, des pièces de soie, destinées à faire des turbans. Quelques officiers, iqn'i entrèrent les premiers dans les appartements du harem, y trouvèrent des bijoux de peu de valeur. Le

général en chef s'étant aperçu qu'on avait retiré des pièces d'argenterie et de vermeil, donna Tordre qu'elles fussent déposées dans le trésor. Ce désordre dura à peine quelques heures ; il fut d'ailleurs plutôt un effet de la négligence, qu'un calcul de cupidité.

De Bourmont établit son quartier général à la Kasbah, et se logea lui-même dans les appartements que le Dey venait d'abandonner. Au moment où il entrait dans la cour du divan, il aperçut un Turc de distinction assis, les jambes croisées, dans le plus grand calme, devant une porte surbaissée, garnie de forts tenons : c'était le Khaznadji qui attendait ses ordres pour faire à qui de droit la remise du trésor de la Régence, placé sous sa responsabilité. Le général en chef nomma immédiatement une commission composée de M. Denniée, intendant de l'armée, de M. Firino, payeur, et du général Tholosé : ils étaient chargés d'inventorier les espèces, et d'en diriger le transport sur la France. Le Khaznadji leur remit les clefs et se retira ; ceux-ci, après avoir visité le trésor, mirent un piquet de gendarmerie pour en garder la porte, sur laquelle ils posèrent les scellés.

Dans l'après-midi, nous vîmes défiler les officiers d'un état-major qu'il est inutile de nommer, suivis de leurs mulets chargés d'armes, de tapis, d'éventails, qu'ils avaient probablement trouvés à la Kasbah.

Ce butin, mis ainsi en évidence, produisit sur l'armée une fâcheuse impression.

La journée du 5 fut consacrée à la remise de toutes les armes par les janissaires et autres habitants faisant partie de la milice : yatagans, sabres à fourreaux en vermeil et en argent plus ou moins ornés, pistolets et fusils plus richement décorés encore. Ces armes furent

distribuées, le lendemain, aux généraux de division» généraux de brigade, colonels, lieutenants-colonels et chefs de bataillon.

Dans la soirée, les cavaliers et fantassins formant Tarmée du Dey, évacuèrent la ville et sortirent sans armes par la porte Bab-Azoum ; ils suivirent les bords de la mer, et gagnèrent la plaine de la Mitidjah, la plupart accompagnés de leurs femmes et de leurs bagages.

Ils s'arrêtèrent, pendant deux heures environ, sur la côte de Mustapha, pour voir le défilé de notre armée et son entrée dans la ville ; c'était pour eux un spectacle aussi curieux que celui qu'ils nous offraient euxmêmes.

6 juillet. — Quelques officiers obtinrent la permission d'entrer en ville et d'enlever quelques armes de choix. Celles qu'ils laissèrent, des plus communes, furent mises en garde.

On fit alors conduire nos blessés à Sidi-el-Ferruch.

Le lendemain, les officiers subalternes obtinrent la permission d'entrer en ville et à la Kasbah, ou on leur distribua les armes] dédaignées la veille par les états-majors. La part qui y restait était si peu importante que bien des officiers, j'étais du nombre, la refusèrent.

C'était la première fois que nous nous trouvions dans un semblable palais; chacun de nous était émer ^ veillé de l'originalité de cet édifice aux couleurs éclatantes et si variées.

Il se composait d'une multiplicité de chambres dont les plus petits coins étaient garnis de meubles d'un luxe trahissant les richesses qu'ils avaient dû contenir; le Dey et ses gens avaient eu soin de les vider avant de s'éloigner.

Nous empruntons à M. Clausolles {l'Algérie pittoresqiie^ Toulouse, 1843), la description exacte de la Kasbah, telle que nous Tavons vue en en parcourant rintérieur.

« Quand on entre dans Alger, par la Porte-Neuve, située au sud-ouest, une ruelle étroite et difficile conduit devant la Kasbah ou citadelle, qui renfermait la demeure des anciens Deys, leurs magasins et leur trésor. Elle est séparée de la ville par une muraille très élevée et garnie de canons. Une grande porte à deux battants, portant au-dessus une inscription arabe, donne entrée à un porche obscur, rendu moins triste par une fontaine de marbre, d^oii s'échappe, dans une coupe de forme gracieuse, une eau fraîche et limpide. Si de ce vestibule on se dirige vers la gauche, on arrive à la cour du divan, qu'on peut regarder comme la partie la plus importante de cette enceinte ; elle est pavée en marbre et entourée d'une galerie couverte, formée par un rang d'arcades mauresques, soutenues par des colonnes de marbre blanc. Une fontaine avec un jet d'eau, abritée par un magnifique citronnier, tempère la chaleur du soleil qui se reflète sur toutes les faces polies de ce cloître.

« Le côté de la galerie opposé à la porte d'entrée était beaucoup plus orné que les autres; il était formé d'un double rang de colonnes; on y voyait des glaces à encadrements variés, des pendules arabes, de belles tentures à franges. Une banquette régnait dans toute sa longueur, et à Tune de ses extrémités, elle était recouverte d'un tapis de drap écarlate. C'est sur ce tapis que se plaçait le Dey, quand il tenaU: son divan, qu'il rendait la justice, ou qu'il donnait audience aux consuls et aux marchands étrangers; c'est de là que partit le

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fameux coup d'éventail qui a été cause de sa chute.

« Sous cette même galerie, à l'extrémité de cette banquette, était la porte du trésor, armée de ses grosses serrures et d'un guichet de fer ; elle donnait entrée à deux ou trois corridors, sur lesquels ouvraient des caveaux sans fenêtres ni soupiraux, coupés dans leur longueur par une cloison de quatre pieds à peu près. C'était là qu'étaient jetées en tas des monnaies d'or et d'argent, depuis le boudjou d'Alger jusqu'à la quadruple du Mexique.

« Cette cour intérieure du divan donnait jour aux appartements du Dey placés aux étages supérieurs. Le premier se composait de galeries, dans l'une desquelles on voyait une espèce de palanquin, sous lequel le Dey venait entendre la musique ; elle communiquait à une plate-forme qui supportait une forte batterie dominant la ville. Un escalier conduisait à une galerie supérieure où venaient aboutir les quatre longues chambres, sans glaces ni tentures, blanchies à la chaux, qui formaient l'appartement du Dey. Une porte extrêmement basse conduisait au quartier des femmes, composé de six petites pièces, clos par de hautes murailles; ces appartements n'obtenaient de jour que par une cour intérieure, dont le sol était à la hauteur du premier étage.

« Cette demeure était rendue triste, d'un côté par les canons qui commandaient la campagne dans la direction du château de l'Empereur, et de l'autre, c'est-àdire du côté de la cour principale, par une épaisse muraille, où pour satisfaire la timide curiosité des femmes, on avait pratiqué, dans quelques-unes des chambres, des espèces de meurtrières longues et étroites, projetées obliquement, afin d'offrir à la vue une partie de la ga-

lerie supérieure, dans laquelle le Dey venait parfois se délasser.

« Les autres bâtiments, renfermés dans Tenceinte de la Kasbah, consistaient en une mosquée fort belle, dont le pavé était couvert de jfrécieux tapis, un kiosque, une salle d'armes, des magasins, des écuries et des jardins ou plutôt des cours plantées d'arbres ; une ménagerie renfermant quelques tigres et quelques lions; un vaste magasin à poudre, dont le dôme avait été mis à répreuve de la bombe par un double lit de balles de laines ; un parc à boulets, des salles d'armes, une longue treille et un berceau de jasmin pour la promenade des femmes du Dey; le tout enclavé dans de hautes murailles de quarante pieds, terminées par une plate-forme à embrasures, sur laquelle étaient placés à peu près cinquante canons de tout calibre, peints en vert et en rouge à leur embouchure, et dont une moitié servait à la défense du côté de la campagne, et l'autre était tournée vers la ville pour la foudroyer en cas de révolte,

« Le mobilier des appartements intérieurs des femmes était plus somptueux qu'élégant; c'étaient des tapis de grands prix, jetés partout sur le carreau, des étoffes d'or et d'argent, un luxe étonnant de coussins de toutes les grandeurs et de toutes les formes, en damas et en velours, rehaussés de riches broderies arabes; des glaces et des cristaux sans nombre; des meubles d'acajou lourds, massifs et surchargés d'ornements de bronze doré, des lits entourés de moustiquaires de mousseline de l'Inde, brochée à fleurs d'or; des divans de tous côtés : et cela dans une atmosphère de rose, de jasmin, de musc, de benjoin et d'aloës. On trouva dans le harem un grand nombre de tables, de toilettes, de

coffres et de nécessaires en bois précieux d'Asie, incrustés de nacre, d"ambre, d'ivoire etd'ébcne; des porcelaines de la Chine et du Japon et une multitude incroyable de petits meubles bizarres et inconnus en Europe, inventés pour satisfaire les caprices enfantés par Tennui et le désœuvrement du harem.

« Les pièces servant à la demeure du Dey étaient beaucoup plus simples; des tapis et des divans, voilà les seuls meubles qui les ornaient. Des pipes, des armes, plusieurs pendules anglaises, un baromètre et quelques lunettes marines, ce fut tout ce qu'on y trouva. Le reste avait été emporté par le Dey.

<( Quelques parties de la Kasbah, telles que la mosquée, la cour du divan et les appartements des femmes du Dey, pourraient donner une idée exacte de l'architecture mauresque; c'était partout une profusion d'ornements, de moulures variées, d'arcades gracieuses, de colonnades élancées, torses ou cylindriques, seules ou accouplées. On y voit encore de jolies galeries, formées par des arcades byzantines et chargées de détails d'un art exquis et d'un style fantastique, des pièces charmantes, des salles de bain, des kiosques; le tout est animé par des fontaines d'une eau courante qui communiquent à l'air une pénétrante fraîcheur, par les ombrages des bananiers, des ceps de vigne en treille, des citronniers et d'un grand nombre de plantes et de fleurs, aussi rares que belles, dont on a orné cette enceinte. »

Tout cela a été bien dégradé depuis l'occupation. La Kasbah, convertie en caserne, donne aussitôt une idée de ce qu'elle était et de ce qu'elle est devenue : je l'ai visitée en détail dans mon dernier voyage en Algérie, en 1881, et j'ai été bien déçu, en voyant les dégrada-

lions qui s'y sont accomplies. La mosquée surtout, était bien coquette autrefois, avec sa cour pavée de marbre blanc et noir, ses admirables colonnettes, torses etgemmelléesenmarbre,et sa galerie artistement découpée, qui formaient un ensemble ravissant. Elle est convertie maintenant en chambrée d'artilleurs. Les murs y sont griffonnés au charbon et, ce qui est plus grave, quelques colonnettes présentent de nombreuses éraillures.

La Kasbah n'était cependant qu'une prison ou le Dey s'enferma pendant douze années que dura son règne, entouré de ses femmes, de ses janissaires et de ses esclaves, sans que rien vînt apporter à cette existence quelque diversion digne d'un souverain.

C'est à peine si, en deux ou trois occasions solennelles, il réunit sa famille pour quelque grande fête où il pouvait oublier qu'il était despote, pour redevenir homme. Ses femmes étaient attentives à prévenir ses moindres désirs, ses filles le chérissaient tendrement comme un bon père. Cependant il dut s'interdire ces réunions où le cœur reprend tous ses droits; car c'^st au sein des plaisirs qu'on néglige les hautes mesures de sûreté et souvent la lame d'un poignard a brillé à la lueur des flambeaux qui illuminent une folle nuit.

Après avoir prolongé notre visite dans ce dédale immense, saturé par les odeurs d'ambre, de benjoin et aussi de tabac, nous fîmes une grande promenade dans la ville, qui nous intéressa également beaucoup.

Mais nos sens, surtout l'odorat, qui venaient d'être agréablement impressionnés pur les séduisants parfums du sérail, éprouvèrent une grande déception en

rencontrant les ordures immondes qui encombraient les rues.

On ne peut imaginer rien de plus sale.

Malgré le peu d'attrait que cette promenade avait pour nous, nous Tachevâmes, mais en ayant bien soin, dans les moments les plus critiques, de nous boucher hermétiquement le nez.

Nous sortîmes de la ville, peu désireux dV rentrer avant qu'elle n'eût subi un grand nettoyage, déjà demandé avec instance, par l'armée occupant l'intérieur.-

Ainsi, en arrivant dans la Kasbah, les Français purent y trouver trois choses qui sembleraient devoir s'exclure : l'appareil imposant de la guerre, l'attirail des spéculations et les détails somptueux du harem.

On procéda, dès le lendemain, à la reconnaissance des valeurs du trésor. La commission des finances fut mise en rapport avec le Khaznadji par l'un des interprètes de l'armée. Ce fonctionnaire déclara d'abord :

1° Que le trésor de la Régence était demeuré intact;

2° Qu'il n'avait jamais existé de registres constatant ni les recettes, ni les dépenses faites par le trésor ;

3° Que les versements de fonds s'opéraient sans qu'aucun acte en constatât l'objet ou l'importance;

4° Que les monnaies d'or étaient entassées pêle-mèle, sans acception de valeur, de titre d'origine ;

5° Que les sorties de fonds ne s'opéraient jamais que sur une décision du divan, et que le Dey lui-mçme ne pouvait pénétrer dans le trésor qu'accompagné du Khaznadji.

Après ces déclarations, le Khaznadji conduisit la commission dans les salles où était renfermé le trésor.

La première ne renfermait que des boudjoux. mon-

naie algérienne de i fr. 60, pour une somme de 3oo,ooo francs environ.

La commission pénétra ensuite dans une salle où étaient placés trois coffres, formant des banquettes. Ces coffres contenaient encore des boudjoux, de la monnaie de billon, et Tun d'eux des lingots d'argent.

Trois portes également espacées , s'ouvrant au moyen d'une même clef, fermaient trois pièces obssures, coupées comme la première salle, par des compartiments en bois.

La pièce du milieu renfermait des monnaies d'or, jetées pêle-mêle, depuis le roboa-soltani (3 fr. 80}, jusqu'à la double quadruple du Mexique, 168 francs. (11 y avait près de 24 millions en or.)

Les deux caveaux latéraux renfermaient, Tun, des mokos ou piastres de Portugal; le second des piastres fortes. (Il y avait, dit-on, en argent, près de 23 millions.)

La reconnaissance de ces valeurs s'opéra avec toute la publicité que comportait une opération si délicate. Ce trésor, s'élevant à la somme de 47,639,010 fr. 84, fut pesé et non compté, ce qui eût été impossible. Cette opération eut lieu par les soins d'officiers d'état-major et de la trésorerie, sous la surveillance de la commission des finances, qui y employa d'une manière permanente une douzaine de sous-officiers d'artillerie pour fermer et clouer les caisses.

Ces caisses, ficelées et cachetées, recevaient une série de num.éros d'ordre et étaient placées méthodiquement dans l'un des caveaux, d'où elles ne sortaient que pour être transportées au port par des militaires de corvée, commandés par des officiers et sous la conduite du payeur général et des agents de la trésorerie.

Ce qu^on avait dit des trésors d'Alger était fort audessus de ce que Ton trouva en réalité.

On crut pendant quelques jours que la Casbah renfermait quelque casemate, quelque souterrain ou quelque lieu secret, où étaient cachées de grandes valeurs. On menaça le Khaznadji d'une prison sévère, s'il ne révélait ce qu'il savait à cet égard. Le général Desprez l'interrogea lui-même, ainsi que deux autres fonctionnaires, MM. le payeur général Firino et l'intendant général Denniée, chargés de l'accompagner quand il ouvrait les portes du trésor; on n'en obtint aucun renseignement ; tous les trois le firent jurer sur le Koran que tout ce qu'on voyait était bien le trésor de la Régence ; il consentit à ce qu'on fît tomber sa tête, si l'on trouvait dans la Casbah un autre endroit qui contînt de l'argent.

Il paraît prouvé que depuis vingt ans les dépenses de la régence avaient toujours excédé les recettes de quelques millions. Cela tenait, soit à la diminution de la piraterie, soit aux constructions énormes qu'on avait faites au port depuis le bombardement de lord Exmouth. Ces déficits annuels, comblés avec les économies du trésor, l'avaient diminué considérablement et avaient rendu fausses les évaluations basées sur des conjectures. Au reste, tout cela rendait très vraisemblable cette opinion des Algériens, qui disaient: « qu'autrefois le puits d'Ali débordait d'or ; que depuis il fallait se baisser beaucoup sur la margelle pour l'atteindre ; et qu'à présent il fallait une longue échelle pour y puiser. »

L'ancien trésorier conduisit ensuite les membres de la commission à l'endroit où l'on fabriquait la monnaie. Après avoir reconnu qu'il existait là des lingots pour 25 ou 3o,ooo francs, on ferma la porte et l'on y

mit une sentinelle. Mais, pendant la nuit, tous les lingots furent enlevés par un trou que Ton pratiqua dans le mur, du côté opposé à celui oii était la sentinelle. On n"a jamais pu découvrir les auteurs du vol.

Cestà cette soustraction, exagérée par le bruit public, qu'il faut attribuer Topinion qui s'accrédita dans la suite d'une dilapidation du trésor de la Régence.

En parcourant les pièces de l'appartement du Dey, pour procéder à l'inventaire des objets précieux qui s'y trouvaient, les membres de la commission reconnurent aussi qu'on y avait laissé une petite caisse pleine de sequins d'or; elle contenait trente mille sequins d'Alger, c'est-à-dire en monnaie française, une somme d'environ deux cent soixante-dix mille francs. Quoique ce fût évidemment une propriété particulière du Dey, M. Firino fit transporter le tout au trésor. Nous verrons plus loin que le contenu en fut réclamé et remis à Hussein-Pacha.

Le général en chef, d'après les suppositions de M. Denniée et sur l'assertion du consul anglais, confirmée par le témoignage du juif Ben-Durand, écrivit au président du conseil que la conquête du trésor, de l'artillerie et des magasins de toute espèce que renfermait Alger, équivalait pour la France, à une somme de quatre-vingts millions. Ce chiffre servit de base au maréchal pour proposer au roi de consacrer cinquante millions aux paiements des frais de la guerre, trois millions en gratification à l'armée expéditionnaire, et d'affecter le reste à l'arriéré des traitements de la Légion d'honneur ; noble inspiration, qui, si elle eût été écoutée, aurait établi une plus intime fraternité entre l'ancienne et la nouvelle armée, puisque la récente conquête de nos jeunes soldats eût servi à réparer.

envers ieurs devanciers, une injustice que les malheurs de la France avaient presque consacrée.

La répartition des trois millions demandés pour Farmée devait être réglée de la manière suivante : Pour les lieutenants-généraux. . . . 24,000 fr. Pour les maréchaux de camp .... 16,000

Pour les colonels 8,000

Pour les lieutenants-colonels .... 6,000

Pour les chefs de bataillon 4,000

Pour les autres officiers, les sous-officiers et soldats, ils devaient recevoir trois mois de solde. Le président du conseil, Polignac, préoccupé de coups d'Etat, ne répondit même pas à ces propositions.

Malgré les précautions qu'on avait prises, il se produisit bien quelques désordres, dans les appartements particuliers ; mais le trésor resta toujours fermé à clef et sous la garde des trois commissaires nommés et d'un détachement de soldats bien choisis. Là, comme partout, comme dans toutes les guerres, et dans toutes les villes en désordre, on vit se précipiter pêle-mêle dans Alger, des juifs, des esclaves mis en liberté, et cette foule d'industriels sans emploi, sans titre, qui s'attachent, qui s'agrippent aux armées, et qui sont des agents actifs de désordre ; quelques-uns étaient mus par la curiosité, beaucoup par l'espoir du butin. Plusieurs portes de la Casbah furent enfoncées, les appartements envahis et personne ne saura jamais ce qu'on a pu y prendre en armes, bijoux, etc. Ainsi, les clefs de la ville, qui étaient en argent, furent enlevées, et on n'a pu savoir ce qu'elles étaient devenues.

Le général Bcrthezène , raconte, comme trait de probité, une anecdote assez curieuse :

« A CCS gaspillages, dit le général, inséparables d'une

victoire chèrement acquise, on peut opposer des traits d'une probité exemplaire. Ainsi, des montres enrichies de diamants, des sacs de doublons, etc., furent rendus au trésor par des officiers; puis il ajoute encore qu'un officier, devenu propriétaire d'un troupeau de moutons, s'empressa de le rendre et de le verser également au trésor. » Je n'ai jamais entendu parler d'une pareille trouvaille ; l'on peut même se demander comment un officier avait pu devenir propriétaire d'un semblable butin; et s'il l'avait pris, comment il aurait pu lui faire traverser l'armée, sans que les soldats ne l'en eussent promptement débarrassé.

Pendant que la commission s'occupait sérieusement de sa délicate mission, le bruit se répandit en France que le trésor trouvé à la Casbah était immense et qu'on pouvait l'évaluer à des centaines de millions. Cette évalution s'étant accréditée et le ministre des finances ayant commis l'imprudence de la proclamer à la tribune, les imaginations s'exaltèrent : on aurait dit vraiment que la Casbah ressemblait à un de ces palais des mille et une nuits, regorgeant d'or et d'argent e tout constellé de pierres précieuses.

La Casbah renfermait aussi une quantité incroyable de marchandises. Le Dey, principal négociant de la Régence, prélevait sur toutes les cargaisons qui arrivaient à Alger, une remise en nature, qui allait à 5, 6 et même lo pour cent. On trouva dans ses magasins des amas de laine, de peaux, de cuirs, de cire, de plomb et de cuivre ; du blé, du sucre, de la toile pour les vaisseaux. Ayant le monopole du sel, il l'achetait à vil prix, aux îles Baléares, et le vendait fort cher à ses sujets.

La marine consistait en deux frégates assez mau-

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vaises, sept bricks et quelques chcbecks. Il y avait en outre une flotille, composée de trente-deux chaloupes, portant sur la proue une pièce de bronze. Cette flotille était destinée à se mettre en ligne devant les torts de la marine, sous la protection de leur canon, pour empêcher d'approcher et attaquer, s'il était possible, les vaisseaux de guerre qui tenteraient de venir s*embosser sous les forts.

Dans une autre lettre, le maréchal invitait le président du conseil à prendre les ordres du roi pour le rappel d'une partie considérable des troupes et pour son propre retour en France. Il considérait sa mission comme terminée, et jugeait sa présence plus utile en France qu'en Algérie. Pour toute réponse à ces propositions, le ministère Polignac se borna, dit-on, à demander au général en chef « une collection de plantes et d'insectes pour la collection du cabinet d'histoire naturelle, plus une centaine de chameaux pour tâcher de les acclimater dans les landes de Bordeaux. »

Cette lenteur ou même cette indifférence aux intérêts d'une conquête si récente, ne peuvent s'expliquer que par la préoccupation que donnait alors à tout le ministère la préparation des fameuses ordonnances qui devaient avoir pour lui, pour la dynastie des Bourbons, et plus malheureusement encore pour la France entière, un si déplorable résultat.

Après la prise dé possession d'Alger, la présence du pacha déchu pouvait devenir une source d'embarras. Elle n'était pas même sans danger pour sa personne, parce que beaucoup de janissaires irrités, avaient menacé de le poignarder. Il se refusa longtemps à rendre une visite au général en chef; pour l'y déterminer, on lut obligé de mettre en jeu son intérêt. Il n'avait eu

que dix-huit heures pour faire enlever de la Casbah ses effets les plus précieux et ceux de son harem. Dans ce déménagement précipité, un grand nombre d'objets de prix furent oubliés ; il les fit réclamer après Feutrée des Français. On profita de cette circonstance pour ramener à une entrevue, en lui faisant observer que par ce moyen il obtiendrait des arrangements de départ ; promesse aussi lui fut faite de faire enlever les effets qu'il réclamait.

Reçu par M. de Bourmont avec de grands honneurs, il montra, en sa présence, une dignité qui frappa toute l'assistance. On dit même qu'en entrant dans ses appartements il se troubla ; -et, à une question qui lui parut de nature à réveiller quelques soupçons relativement au trésor, il répondit d'un ton solennel : « La parole des souverains doit être sacrée; moi aussi hier je l'étais; et, comme tel. Je déclare n'en avoir rien pris. Il déclara aussi que jamais le trésor n'avait possédé aucun diamant ; il n'avait que ceux qui étaient la propriété de ses femmes; bien qu'elles soientàmoi, j'otfre de vous les livrer. Je ne demande que les trente mille sequins que j'ai laissés et qui ont été retrouvés; si jamais j'étais dans le besoin, le roi de France est le seul auquel je demanderais du secours. »

On lui avait laissé le choix sur le lieu de sa retraite. Il proposa lui-même la ville de Naples, qu'il avait connue et visitée en venant de Constantinople à Alger, et dont le séjour lui avait paru agréable. Le consul anglais s'agitait beaucoup pour l'engager à se rendre en Angleterre. Il en parla même à M. de Bourmont ; mais celui-ci le repoussa poliment, en lui disant que, « c'était une affaire qu'il voulait arranger en famille avec le Dey. »

Avant de quitter le sol de TAfrique, Hussein, plein de reconnaissance pour la conduite attentive et généreuse des Français à son égard, crut devoir leur donner, par la bouche du général en chef, des conseils d'amitié.

« Débarrassez-vous le plus tôt possible, des janissaires turcs, disait-il au Maréchal. Accoutumés à commander en maîtres, ils ne pourront jamais consentir à vivre dans l'ordre et la soumission. Les Maures sont timides, vous les gouvernerez sans peine ; mais n'accordez jamais une entière confiance à leurs discours. Les Juifs, qui sont établis dans cette Régence, sont encore plus lâches et plus corrompus que ceux qui habitent Constantinople; employez-les, parce qu'ils sont très intelligents, dans les matières fiscales et de commerce ; mais ne les perdez jamais de vue; tenez toujours le glaive suspendu sur leurs têtes. Quant aux Arabes nomades, ils ne sont pas à craindre : les bons traitements les attachent et les rendent dociles et dévoués ; des persécutions les aliéneraient promptement. Ils s'éloigneraient avec leurs troupeaux, porteraient leur industrie jusques dans les hautes montagnes, et même dans le Belcd-el-Gérid, ou bien ils passeraient dans les Etats de Tunis. Pour ce qui est des Kabyles, ils n'ont jamais aimé les étrangers ; ils se détestent entre eux. Évitez une guerre générale contre cette population nombreuse et guerrière ; vous n'en tireriez aucun avantage. Adoptez, à leur égard, le plan constamment suivi par les Deys d'Alger : c'est-à-dire, divisez-les, et profitez de leurs querelles.

« Quant aux gouverneurs de mes trois provinces, dont j'ai eu lieu d'être mécontent, dans cette dernière campagne, changez-les. »

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« Ce serait, de votre part, une bien grande imprudence que de les conserver ; comme Turcs et comme mahométans, ils ne pourront que vous haïr. Je vous recommande surtout de vous tenir en garde contre Mustapha-Bou-Mezrag, bey deTitery; c'est un fourbe. Il viendra s'offrir, il vous promettra d'être fidèle; mais il vous trahira à la première occasion. J'avais résolu depuis quelque temps de lui faire trancher la tête. Votre arrivée l'a sauvé de ma colère.

« Le Bey de Constantine est moins perfide et moins dangereux. Habile financier, il rançonnait très bien les peuples de sa province et payait ses tributs avec exactitude ; il est très débauché, sans courage et sans caractère.

« Des hommes de cette trempe ne peuvent pas convenir dans des circonstances difficiles. Je viens d'en faire la triste expérience.

« Le Bey d'Oran est un honnête homme ; sa conduite est vertueuse, sa parole est sacrée. Mais mahométan rigide, il ne consentira pas à vous servir;, il est très aimé dans sa province. Votre intérêt exige que vous l'éloigniez du pays. »

Le Dey termina en recommandant tout spécialement à la bienveillance de Bourmont son premier Kodja, son meilleur ami, ajouta-t-il; c'était celui-là même qui, avant l'entrée des Français dans la ville et avant la capitulation, était venu offrir au maréchal de lui porter la tête du Dey, son maître et son protecteur, pour faciliter les conclusions.

Ces conseils si sages et si désintéressés font le plus grand honneur au jugement d'Hussein; on se serait épargné bien des malheurs et bien des échecs en Algérie, s'ils eussent été suivis; et. par suite, la colonisa-

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tion y eût gagné une rapide prospérité. La fatalité a voulu que celui qui venait de recevoir ces sages et si précieux avertissements, et qui aurait dû en faire son profit, fût le premier à les dédaigner pour écouter ceux du fourbe contre lequel on venait de le prévenir. Mustapha-Bou-Mezrag était un homme intelligent, au maintien imposant, à la tenue mauresque irréprochable, aux mains coquettement entretenues et comme Phydias n'en a jamais sculptées de plus belles, au sourire séduisant et à la parole plus séduisante encore. Eh bien! Bourmont, tout fraîchement renseigné par Hussein, ne sut pas résister à la parole mielleuse de Boudarbah qui lui fit accepter pour Bey de Titery celui que Hussein venait de traiter de fourbe et auquel l'entrée des Français ne lui avait pas donné le temps de faire couper la tête. On verra dans un instant que le pronostic, porté sur ce chef, par Hussein, ne tarda pas à se réaliser d'une manière bien fâcheuse pour nous.

Hussein Dey; étant devenu un personnage historique, il ne sera pas déplacé d^indiquer dans cet ouvrage, par une biographie succincte, comment cet homme parti de l'Asie, fils d'un simple ofiicicr d'artillerie, était parvenu à une si éminente position.

Hussein était né à Vourla, petite ville d'Anatolie (en Asie-Mineure), d'autres disent à Smyrne. Son père, officier d'artillerie au service de la Porte ottomane, avait pris un soin particulier de son éducation et l'avait envoyé de bonne heure à Constantinoplc, pour qu^il s'y enrôlât dans le corps des Cofyës ou canonniers du Sultan. Par son aptitude et son zèle à accomplir tous les détails du service, le jeune Hussein n'avait pas tardé à se faire aimer de ses chefs; il obtint bientôt un grade élevé dans cette arme. Mais il était opiniâtre,

irascible; ces défauts, qu'il ne pouvait dominer, vinrent Tarrèter dans sa carrière militaire, tout en lui ouvrant, sans qu'il s'en doutât encore, les voies de sa future grandeur.

Un jour qu"'ayant viole la discipline militaire, il s'était attiré un sévère châtiment, il résolut de s'y soustraire : il partit secrètement pour Alger, où il s'enrôla dans les Janissaires. Dès qu'il eut endossé l'uniforme de la milice algérienne, Hussein renonça à la gloire des armes pour se livrer au commerce et se créer une position indépendante. Tout milicien appartenant à rOdjack avait la liberté d'utiliser son temps; il lui était permis d'exercer un métier, s'il en avait un; il pouvait même s'absenter, pourvu qu'il fût toujours prêt lorsque le service de l'Etat réclamerait sa présence. Hussein commença par tenir une boutique de fripier dans Asouaka, partie basse de la ville. L'activité, l'ordre et l'économie qu'il sut mettre dans ses affaires lui firent bientôt -réaliser des bénéfices considérables qui lui permirent de solliciter et d'obtenir la place de directeur de l'entrepôt du blé. Dans cette position nouvelle, Hussein montra toute l'aptitude et toute l'habileté dont il était doué pour l'administration des affaires. Omar-Pacha, alors Dey d'Alger, distingua Hussein et l'appela aux fonctions de secrétaire de la régence et de mir-akhor, ou grand écuyer; il lui confia ensuite l'administration de tous les domaines appartenant à l'Etat avec le rang de kodja-el-key (ministre des propriétés nationales) et de membre du divan. Ali, successeur d'Omar-Pacha, montra les mêmes dispositions bienveillantes à l'égard d'Hussein; il ajouta même de nouveaux honneurs à ceux qui lui avaient été déjà conférés.

Nous avons dit que le règne d'Ali ne fut que de courte durée ; ii légua en mourant le pouvoir à Hussein, comme au seul homme de la régence qui fût digne de lui succéder. La surprise de Hussein fut grande lorsque le divan eut ratitié les dernières volontés d'Ali et fait connaître les motifs qui Tempêchèrent de refuser. Quelques écrivains expliquent d'une autre manière son élévation; ils prétendent que Hussein parvint au poste suprême de chef de Todjack en tenant la mort d'Ali secrète pendant quelques jours, et en se frayant, durant cet interrègne, les voies qui devaient le conduire au pouvoir. Quoiqu'il en soit de ces deux versions, la première est confirmée par les paroles de Hussein luimême. Mais on reconnaîtra qu'il fallut au nouveau Dey autant de talent que d'habileté pour s'élever etse maintenir à ce poste éminent. Ce qui confirme cette opinion, c'est la bonne administration dontilja fait preuve pendant toute la durée de son règne. Les Algériens qui l'on connu assurent, en effet, que cette administration se distingua par un caractère de justice et de fermeté que n'avaient point eu les précédentes. Il professait une vive admiration pour le sultan Mahmoud, ainsi que pour Mchemet-Ali, le régénérateur de l'Egypte ; il étudiait avec soin et intérêt les progrès de la civilisation européenne, et se proposait d'initier la régence à quelques-uns de ses bienfaits. Peut-être aurait-il réussi dans sa tâche, sans la faute grave qu'il commit envers nous.

Hussein s'embarqua, le 10 juillet, pour aller faire quarantaine à Mahon, et se rendre ensuite à Naples, Par des motifs religieux, il désira ne partir qu'après le coucher du soleil. Cent dix personnes, dont cinquante femmes, composaient sa suite. Son gendre Ibrahim c

sa famille étaient avec lui. Le juif Bacri, qui avait été quelque temps un des agents confidentiels d'Hussein, prétendit qu'il n'emportait avec lui, comme sa propriété particulière, qu'une somme de 4,000,000 de francs en argent et en bijoux. D'autres pensent que ses ressources futures, pour son entretien et pour celui de la suite nombreuse qui l'accompagnait, étaient beaucoup plus considérables. A huit heures du soir, Hussein sortit de sa maison à pied ; ses femmes étaient dans des palanquins fermés, les esclaves suivaient. Le cortège était triste et silencieux; il y avait très peu de monde dans les rues. Pendant le trajet de sa maison à la marine, la figure du pacha fut sévère, mais sa contenance était noble et digne. On assure que,, lorsqu'il quitta le rivage, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, et il tourna plus d'une fois ses regards vers ces murs, où il avait commandé pendant quinze années.

Le départ d'Hussein fut suivi, le lendemain, de celui des janissaires non mariés, qui occupaient les casernes d'Alger; ils étaient au nombre d'environ quinze cents. On leur fit délivrer à chacun un secours de deux mois de solde. Ils le reçurent comme un bienfait auquel ils pensaient n'avoir aucun droit. La même faveur fut accordée aux hommes mariés qui demandèrent à partir, ainsi qu'à chacun de leurs enfants. Ils furent transportés dans l'Asie-Mineure où les autorités locales les accueillirent, dit-on, fort mal, imputant à leur lâcheté la chute d'Alger la guerrière. On les campa dans le voisinage de Smyrne ; ils y restèrent longtemps exposés à la misère et aux mauvais traitements de leurs compatriotes. Leur bravoure et leur résignation méritaient un meilleur sort.

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