‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 6 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premières mesures du Gouverneur. — Reconnaissance de Blidah. — Occupation de Bône. — Trait décourage du capitaine d'Armandy etdeYousouf, — Expédition de Médéah par Clauzel.— Occupation de cette ville. — Rovigo et l'expédition contre la tribu d'til-Oufia. — Décollation de deux Arabes et expériences sur la sensibilité des cadavres après l'exécution, — Disparition des deux têtes. — Tempête atfreuse et perte du brick le Désiré. — La Scilla Peruviana.

M. de Bourmont, délivré des principales forces qui auraient pu Tinquiéter dans Alger, s^occupa des travaux administratifs qui réclamaient ses soins, soit comme général en chef, soit comme gouverneur. Il avait déjà adressé au conseil des ministres de nombreuses demandes d'avancement et de décorations, pour récompenser les officiers et soldats qui s'étaient distingués pendant la campagne. Il ne crut pas devoir prendre sur lui la responsabilité de ces nominations, bien qu'il l'eût pu, soit comme ministre de la guerre, soit on vertu des pleins pouvoirs qu'il avait reçus du roi avant son départ. Cette fois, les ministres répondirent que le trésor du Dey appartenait à la France, et qu'on n'en pouvait rien distraire pour l'armée à qui la solde de campagne devait suffire. Quant aux récompenses honorifiques ou à l'avancement, le travail devait être soumis aux bureaux, et il fallait suivre les errements administratifs. On annonçait que le roi llii conférait le bâton de maréchal, avec le titre de duc

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d'Alger, et qu'il élevait le vice-amiral Duperré à la dignité de pair. Les autres nominations devaient arriver ultérieurement. Elles n'eurent aucun effet par suite de la révolution de Juillet.

Convaincu que c'était par les indigènes qu'il fallait agir sur le pays, M. de Bourmont aurait dû se montrer plus circonspect et plus réservé sur le choix des hommes appelés à le seconder dans cette tâche difficile qui devait avoir, au lendemain de la conquête, une si grande portée morale sur les Arabes. C'est ici qu'il aurait fallu se rappeler les renseignements et les conseils donnés par Hussein Dey. Malheureusement, Bourmont les oublia ou les dédaigna en acceptant deux candidats fortement recommandés par le fallacieux Boudarbah.

Il commit une première faute, en nommant Hammam-el-Secca Aga des Arabes, charge à laquelle, en sa qualité de Maure, il ne pouvait avoir des droits. Cette nomination indisposa beaucoup les Arabes et excita en outre leur répugnance à cause de la différence de race. Il en commit une autre, en accueillant avec bienveillance le Bey de Titery, qui vint faire sa soumission et protester de son dévouement aux Français en lui baisant les pieds. Bourmont le crut sur parole et lui conserva son poste : peu de Jours après, il eut une terrible preuve de la vérité de l'opinion que Hussein avait exprimée sur cet homme fourbe et dangereux.

Les intentions du maréchal étaient sincères ; mais, sans s'en douter, il ouvrait grandement les portes à un régime administratif et militaire qui a bien nui aux progrès de la colonie.

Tout se passa dans le plus grand calme jusqu'au 23.

Le camp de Staouelly tut évacué ; on y laissa seulement un bataillon ayant pour mission de protéger les convois venant de Sidi-el-Ferruch.

Il se produisit, ce jour-là, un incident bien regrettable, qui causa à l'armée un grand désappointement. Peu s'en falllut qu'il ne tournât au tragique et qu'il n'eût de bien fâcheuses conséquences.

On venait de faire la distribution du vin, et nos soldats qui en avaient été privés depuis plusieurs jours, s'empressèrent de le savourer. Ils y avaient à peine porté les lèvres qu'ils durent, hélas ! s'abstenir à cause de son amertume et de son goût salé.

Une réclamation, ou mieux un toile général s'éleva contre l'administration, et spécialement contre les officiers chargés des subsistances, qui n'en pouvaient mais, et à qui l'état du vin causait la même surprise qu'à nous-mêmes.

Après une minutieuse et sévère enquête on découvrit que, pendant la nuit, au camp de Sidi-el-Ferruch, des marins avaient vidé à moitié un grand nombre de pièces ; et, que pour dissimuler ce qu'ils appelaient leur espièglerie, ils avaient remplacé le vin par l'eau de la mer qu'ils avaient trouvée plus facilement à leur disposition.

Cette mauvaise plaisanterie faillit être fatale à ceux des militaires qui n'avaient pas voulu perdre leur part de vin et qui le burent malgré son mauvais goût, son peu d'attrait, et contre toutes les observations qu'on leur fit. Ils furent tous en proie à une grande diarrhée, qui se calma cependant, mais non sans avoir provoqué quelques accidents graves et des scènes assez comiques.

Après la chute d'Alger, le Bey de Constantine Hadji-

Ahmet avait campé pendant trois jours sur la rive droite de l'Arach, auprès de Badi-el-Kantara, Maison- Carrée. Mais, à l'approche de deux régiments conduits en reconnaissance par le général Montlivault, Achmet leva le camp et prit le chemin de Constantine, en amenant un butin considérable qu'il avait fait à Alger, et qui comprenait tout le bétail, ainsi que les beaux et nombreux chevaux du Haras, une centaine au moins, disait-on, que le Dey entretenait, à grands frais, à la Rassauta. Il paraît qu'une partie de ce butin, lui fut enlevée au difficile et étroit défilé des Portes de ter par des tribus hostiles et jalouses de cette belle razia que le bey Achmet s'était trop facilement appropriée.

Le général en chef, partageant la sécurité commune, rendit compte au gouvernement de sa situation, dans les termes suivants :

« La prise d"" Alger paraît devoir amener la soumission de toutes les parties de la régence ; plus la milice turque était redoutée, plus sa prompte destruction a révélé dans l'esprit des Africains la force de Tarmée française. Le Bey de Tiiery a reconnu, le premier, Timpossibilité où il était de prolonger la lutte- Le lendemain même du jour où les troupes françaises ont pris possession d'Alger, son fils, à peine âgé de seize ans, recommandé par Boudarbati, est venu m'annoncer qu'il était prêta se soumettre, et que, si je l'y autorisais, il se présenterait lui-même. Son jeune envoyé a rempli sa mission avec une naïveté qui rappelait les temps antiques. Je lui remis un sauf conduit pour son père qui, le jour suivant, se rendit à Alger. Je l'ai laissé à la tête du gouvernement de la province, sous la condition qu'il nous payerait le m^me tribut qu'au Dey ; cette condition a été acceptée avec reconnais-

sancc. Les habitants paraissent convaincus que les Beys d'Oran et de Conslantinc ne tarderont pas a suivre l'exemple de celui de Titery. Déjà la confiance commence à s^établir, beaucoup de boutiques sont ouvertes, les marchés s'approvisionnent ; le prix des denrées est plus élevé que dans les temps ordinaires; mais bientôt la concurrence aura fait cesser cette cherté éphémère. Tout nous porte à croire que la tache de l'armée est remplie. »

Peu de jours suffirent pour détruire ces illusions.

Le Bey de Titery avait engagé M. de Bourmont à s'avancer jusqu'au pied de PAtlas et à visiter la ville de Blidah, qu'il désirait faire joindre à son gouvernement.

u La présence du général en chef de l'armée française, aura poup effet immédiat, disait -il, de faire naître la confiance et de hâter la soumission de toute la population de la province. » Des notables du pays, et surtout le nouvel aga des Arabes, Hamdam-ben-Secca, qui préparait alors un arrangement pacifique entre les Français et les Cheiks arabes de la province d'Alger, représentèrent à M. de Bourmont que le Bey de Titery, connu comme le plus fourbe des hommes, cherchait à l'attirer dans un piège : qu'il serait bon de ne pas s'aventurer aussi loin d'Alger avant d'avoir ' terminé Celte négociation, et de s'être assuré des dispositions amicales des peuplades voisines. Mais le maréchal ayant promis au Bey de Titery d'aller examiner par lui-même l'état dés choses, repoussa ces prudentes et sages observations.

<' J'ai promis, répondit-il, d'aller à Blidah, je passerais pour avoir peur si je ne tenais pas ma parole. » En réalité, une secrète ambition le pressait d'aller plan-

ter le drapeau français sur TAtlas, et il croyait assurer la conquête, en le faisant flotter sur plusieurs points avant son départ.

Blidah, située au pied du Petit-Atlas, dans une campagne couverte de bois de citronniers et d'orangers, était considérée comme Tentrepôt du commerce entre Alger et l'intérieur de l'Afrique. L'importance de ce point avait frappé le général en chef ; revenu de ses dispositions favorables pour le bey de Titery, il ne voulait plus détacher cette ville du district d'Alger et il nomma un aga particulier, qui devait en prendre le commandement. Cette décision excita, dans les tribus environnantes, un mécontentement qu'entretenait le Bey, trompé dans ses espérances. Ce fut pour en prévenir les effets que M. de Bourmontse décida à effectuer cette expédition, ou mieux cette reconnaissance, avec une escorte de quinze cents hommes d'infanterie un escadron de chasseurs et une demi-batterie de campagne. Il avait avec lui les généraux Desprez, Lahitte, d'Escars, Hurel et un nombreux état-major. Il emmenait le nouvel Aga de Blidah avec une trentaine de Maures, pour l'installer dans sa résidence. On pensait ne faire qu'une promenade militaire ; on traversa sans obstacle le Theil, et, après avoir franchi un des affluents de l'Arrach, on entra dans la plaine de la Métidja, Quoique brûlée par le soleil, elle offrait encore des pâturages abondants et d'agréables bouquets d'arbres. En approchant de l'Atlas, on trouva que le paysage s'embellissait ; de vastes champs couverts de lauriers-roses et d'oliviers, des haies touffues delentisques, d'où sortaient de larges feuilles d'aloës et de gros buissons de figuiers de Barbarie, des plantations de tabac et de mais, des blés coupés et des vignes chargées de grap-

pes, déjà mûres, annonçaient un pays cultivé et une population agricoie.

Les troupes marchaient depuis douze heures par une chaleur que tempérait une brise légère, lorsqu'on aperçut, à travers la forêt d'orangers qui la précédera ville avec ses minarets. Une députation des habitants vint au-devant de la colonne d'expédition pour faire acte de soumission à la France. Les notables offrirent des rafraîchissements, avec bienveillance, et prièrent M. de Bourmont d'épargner à la ville le logement des troupes, incompatible avec les mœurs et les usages musulmans. Cette demande fut bien accueillie, et Ton bivouaqua hors des enclos qui avoisinent la ville.

Le 24, de grand matin, M. de Bourmont, suivi d'un faible détachement, s'avança jusqu'à une lieue, à la reconnaissance du pays vers la Schiffa en s'engageant, trop légèrement, dans les gorges si pittoresques de cette rivière; il installa, dans ses fonctions, TAga, que les habitants parurent bien recevoir.

Cependant, on ne tarda pas à s'apercevoir que les Arabes et les Kabyles se préparaient à nous attaquer. Les soldats du train qui avaient conduit leurs chevaux à une fontaine, située au pied de la montagne, furent harcelés par des bandes de tirailleurs et perdirent quelques hommes. Le général, voyant qu'il n'était pas aussi en sûreté qu'il l'avait cru d'abord, songea à la retraite et ordonna le départ. Bientôt quelques coups de fusil se firent entendre autour de la maison qu'il occupait. M. de Trélan, son premier aide-de-camp, sortit pour aller voir ce qui se passait et fut rapporté blessé à mort ; il expira quelques instants après. Les bivouacs français furent aussitôt enveloppés; on eut à

peine le temps de se mettre en défense. Les Kabyles arrivaient de tous côtés, poussant des cris horribles et affrontaient nos soldats avec une inconcevable témérité. Une vive fusillade et quelques décharges d'artillerie les repoussèrent et permirent à la colonne de commencer son mouvement de retraite. Le général Hurel, qui la dirigeait, se rappela que le chemin suivi la veille était creux et encaissé dans une assez grande distance, il en prit un autre plus à découvert. Heureuse inspiration, qui épargna peut-être une vraie déroute. La marche fut longue et périlleuse ; les Kabyles harcelaient les troupes avec acharnement. Plusieurs fois elles furent obligées de se former en carré et d'employer Tartillerie pour les éloigner. L'état-major se trouva engagé dans une charge et le général Desprez faillit tomber entre les mains de Fennemi.

Enfin, à huit heures du soir, les bandes se retirèrent dans leurs montagnes et nos troupes arrivèrent à Bir- Touta, où elles passèrent la nuit. L'ordre le plus parfait n'avait cessé de régner dans ce mouvement de retraite ; néanmoins, comme on ne fit pas et qu'on n'eut pas le loisir de faire une halte, depuis Blidah jusqu'à ce lieu, la rapidité de notre marche lui donna, aux yeux des Arabes, l'apparence d'une fuite.

C'est là que M. de Bourmont reçut son brevet de maréchal de France, qu'un officier d'état-major, arrivé à Alger pendant son absence, lui apporta.

Le 25, au matin, la colonne rentra dans Alger, ne comptant qu'une soixantaine d'hommes tués ou blessés. Les Arabes, arrivés à Blidah, se vengèrent sur les Juifs et les Maures, du bon accueil fait aux Français. La ville fut livrée au pillage. L'Aga et la garde maure, qui du reste avaient fait preuve de bravoure et de dé-

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vouement à noire cause, éiaient revenus à Alger avec nos troupes.

Cette excursion prouva que la population arabe montrait peu de dispositions à se soumettre. Les négociations entamées avec quelques chefs de tribus furent rompues. Le Bey de Titery leur avait fait entendre que le mouvement opéré sur Blidah avait pour but de couper leurs communications, de les envelopper et de les détruire successivement. Ils jurèrent de se venger, et, sur le point de devenir des amis utiles, ils devinrent d'implacables ennemis.

Bourmont, après avoir conquis Alger et répandu la terreur dans toute la Régence, oubliant ou dédaignant ainsi les conseils d'Hussein Dey, était tombé dans le piège, en faisant cette malheureuse reconnaissance. Ilvenait de donner le premier exemple de cet excès de confiance aux indigènes qui, renouvelé successivement par presque tous les gouverneurs, a coûté si cher à la France, en faisant disparaître, peu à peu, le prestige de notre force; et finalement, en retardant et en empêchant tout progrès dans la colonisation.

Bourmont n'écouta pas plus les conseils de TAga qu'ilvenait dénommer, qu'il ne se rappela ceux d'Hussein. La victoire qu'il venait de remporter ne lui suffisait plus. Enivré de ce succès, il voulait y ajouter un autre fleuron. Non content d'avoir fait flotter le drapeau français sur la Kasbah, il aurait voulu, avant de rentrer en France, le montrer aux Arabes de la montagne en le plantant sur TAtlas. Cette ambition, bien excusable d'ailleurs, peut seule expliquer son obstination à braver les sages conseils qu'on lui avait donnés. Mais sa sagacité et sa prévoyance firent défaut, lorsqu'il s'aventura dans cette promenade avec deux mille

hommes seulement, au lieu d'emmener avec lui une division entière pour en imposer au Bey lui-même et surtout aux Kabyles qui, à la vue d'un corps d"armée considérable, seraient restés dans leurs montagnes ou n'en seraient sortis que pour nous observer ; peut-être aussi, faisant un simple acte d'hostilité, seraient-ils descendus dans la plaine pour inquiéter l'extrême arrière-garde.

Mais c'en était fait, le voile était déchiré ; le prestige de nos armes avait disparu. Les indigènes avaient acquis la conviction que les conquérants n'étaient plus invincibles : et, bien que ceux-ci eussent miraculeusement vaincu les forces réunies du Dey, qu'ils croyaient indomptables,etpris le fort l'Empereur, qu'ils croyaient imprenable, ils s'aperçurent alors qu'avec du courage et le nombre ils pouvaient soutenir la lutte avec les Français.

Toujours est-il que des actes d'une grave hostilité ne tardèrent pas à se produire contre nous, et, pour les arrêter, il aurait fallu une prompte répression. Malheureusement, le corps d'occupation avait été très réduit et ne permettait pas aux gouverneurs de réunir un contingent suffisant pour faire des expéditions sérieuses. Force était d'en référer au ministre de la guerre. Mais le gouvernement d'alors, ainsi que les Chambres, étaient si mal disposés pour l'Algérie, que les demandes n'aboutissaient qu'à un refus ou à un résultat insuffisant. Les gouverneurs, pressés par des nécessités impérieuses, se décidaient néanmoins à y faire face avec les moyens dont il leur était permis de disposer. Au début de l'occupation, ils se sont trouvés souvent dans cette cruelle alternative, ou de laisser les Arabes s'avancer jusqu'aux avant-postes, brûler la moisson, et

assassiner les colons, ou de faire des expéditions avec des forces toujours insuffisantes.

Malgré cela, le gouvernement avait des exigences auxquelles il fallait obéir. C'est ainsi, qu'à peine de retour à Alger, l'ordre arriva au général en chef d'aller s'emparer de Bône. Le général comte Damrémont fut désigné pour diriger l'expédition avec sa brigade et un détachement d'artillerie et de génie. II. s'embarqua, le 25 juillet, sur une escadre composée d'un vaisseau, de deux frégates et d'un brick commandés par l'amiral de Rosamel.

Contrarié par le temps, il fut devancé à Bône par M. de Rimbert qui, en sa qualité d'agent des concessions françaises à la Calle, avait gardé des intelligences dans la ville et fut d'une grande utilité au général. Le général Damrémont, avec son intelligente prévoyance, fit réparer la citadelle ou Casbah, qu'il trouva très endommagée, ainsi que les murs de la ville. Ces travaux lui permirent de tenir en échec les attaques assidues des Arabes dont le nombre, augmentant tous les jours, inquiétait sérieusement une trop faible garnison. La rage des Arabes était portée à tel point qu'ils escaladèrent la muraille et vinrent se prendre corps à corps avec les canonniers. Le général, par une sortie vigoureuse, les repoussa avec succès et les obligea à prendre le large. Puis, délivré de l'ennemi, et voyant la confiance renaître parmi les habitants, il profita du repos que lui laissaient les Arabes pour veiller à l'organisation du service administratif de la ville et le mettre en rapport avec nos occupations. Un conseil de notables fut institué pour lui servir d'intermédiaire auprès des indigènes. Ses ordres s'exécutèrent paisiblement, sans secousse et sans difficulté; toutes

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ses mesures furent dictées par un tel esprit de sagesse et de conciliation, qu'elles lui gagnèrent Testime et la confiance des habitants. Damrémont eut certainement consolidé la domination dans cette province. Mais le gouvernement, sans qu'on pût s'expliquer ses motifs, lui fit donner Tordre de quitter la ville et de se rembarquer.

Damrémont fut surpris et peiné d'abandonner une œuvre si heureusement commencée, et prévoyant la condition critique qui attendait les habitants, à moitié convertis à notre cause, il leur laissa des munitions considérables pour se défendre contre les Arabes qui, aussitôt après son départ, ne manqueraient pas de les attaquer, avec d'autant plus d'acharnement qu'ils avaient fait cause commune avec les Français. A peine Bône fut-elle évacuée, que de nombreux Arabes revinrent, en effet; ils reprirent toutes les positions que nous avions abandonnées, et massacrèrent ou exilèrent les habitants dans l'intérieur des terres.

Dans cette terrible situation, les habitants adressèrent au commandant en chef des demandes de secours, instantes et réitérées; Ibrahim lui-même, désespérant de se soutenir, nous appelait à son aide contre l'ennemi commun. Or, il eût été dangereux de laisser Ahmed Dhâtier impunément des populations qui voulaient le délaisser pour nous, et l'occupation de Bône par une garnison française fut décidée.

En attendant la saison favorable à la réunion des troupes et du matériel nécessaires, le duc de Rovigo confia au capitaine d'artillerie d'Armandy et au capitaine de chasseurs algériens Yousouf, la mission d'aider les assiégés de leurs conseils, d'entretenir leurs bonnes dispositions et de les encourager d^ns la résistance. I. — Douze ans en Algérie. 7

Malgré les efforts de ces officiers, Bône fut obligée, le 5 mars, d'ouvrir ses portes au Bey de Constantine, qui lui fit subir toutes les horreurs et les calamités de la guerre, du pillage et de la dévastation ; ses habitants furent massacrés ou déportés dans l'intérieur. Ibrahim se maintint jusqu'au 26 au soir dans la citadelle, et, désespérant de se voir secouru, il en sortit furtivement. Instruits de cette circonstance, les capitaines d'Armandy et Yousouf formèrent le courageux projet de venir occuper sa place de nuit avec une trentaine de marins. Ils y réussirent et arborèrent le pavillon français, à la grande surprise des assiégeants et des assiégés.

Pendant les premiers jours, les zoiiaves obéirent aux deux jeunes capitaines, pensant qu'ils seraient bientôt soutenus par une force imposante ; mais voyant leur espérance trompée, ils se mutinèrent et résolurent de les tuer. Yousouf déconcerta ce complot.

Instruit de ce qui se tramait, il fait rassembler les principaux meneurs et leur annonce qu'à leur tête, il va faire une sortie contre les troupes de Ben-Aïssa.

— Mais, c^est à la mort que tu cours, malheureux ! lui dit son frère d'armes, le capitaine d'Armandy.

— C'est possible, mais qu'importe, si je te sauve, et si je sauve la Kasbah !

A ces mots, il ordonne d'abaisser le pont-levis et sort avec ses Turcs, la tète haute, le visage calme et serein.

Lorsqu'il a franchi les glacis, il se retourne vers ses soldats, et les regardant d'un œil sévère : « Je sais, dit-il, que vous avez résolu de me tuer ; je connais aussi vos projets sur la Kasbah! eh bien, voici le moment propice de mettre votre projeta exécution, frappez, je vous attends ! »

Son sang-froid impose aux conjurés ; tous restent stupéfaits. L'intrépide Yousouf profite de leur trouble et reprend : « Eh quoi ! Jacoub, toi le grand meneur, tu restes impassible, tu ne donnes pas à tes camarades le signal de Tattaque ? Puisqu'il en est ainsi, c'est moi qui vais commencer. » Et d'un coup de pistolet il lui fracasse la tête.

L'un des conjurés porte la main à la poignée de son sabre ; mais Yousouf, le devançant, lui plonge son yatagan dans le cœur.

— « Maintenant, à Tennemi ! » s'écrie-t-il.

Tous ces hommes, qui naguère se disposaient à l'assassiner, le suivent sans murmurer et font à ses côtés des prodiges de valeur, voulant lui prouver que, s'ils ont été un instant égarés, ils ont désormais à cœur de se montrer dignes d'un si vaillant capitaine. Deux heures après, Yousouf rentrait chargé des dépouilles de l'ennemi et recevait les étreintes fraternelles du capitaine d'Armandy.

Telle a été, jusqu'en iSSy, la condition de nos gouverneurs en face d'un ennemi qui grandissait rapidement en force et en confiance.

C'est dans de pareilles conditions que furent entreprises les malheureuses expéditions de Médéah, par Clauzel, Boyer et Berthezène qui eurent, surtout la dernière, des épisodes si déplorables. Celle de Clauzel, faite après l'échec de Bourmont à Blidah, pour aller chasser le Bey à Médéah, eut heureusement un plein succès au début. La rapidité et l'élan avec lesquels l'armée surmonta les difficultés du terrain ainsi que la résistance opiniâtre de l'ennemi, lui valut l'ordre du jour suivant de la part du général Clauzel.

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Soldats !

Les feux de vos bivouacs qui des cimes de TAtlas semblent, en ce moment, se confondre avec la lumière des étoiles, annoncent à l'étranger la victoire que nous achevons de remporter sur ces fanatiques déterminés et le sort qui les attend. Vous avez combattu comme des géants et la victoire vous est restée. Vous êtes, soldats, de la race des braves et les véritables émules des hommes de la révolution et de Tempire. Recevez le témoignage de la satisfaction, de Pestime et de Taffection de votre général en chef. Clauzel.

2 1 septembre i83o.

On a beaucoup plaisanté sur la première phrase qui semblait être la répétition de celle' de Napoléon aux Pyramides ; pourtant rien de plus vrai ni de plus poétique. Sous le ciel bleu de l'Afrique et avec la transparence de Tair que connaissent seulement les personnes qui ont habité les pays chauds, les étoiles semblent se détacher du ciel et se rapprocher de la terre, tandis que les feux qui scintillent sur un point culminant paraissent au contraire luire dans Tespace, et se confondre (c'est la seule expression qui puisse être employée) avec la brillante clarté des étoiles.

Après l'expédition de Médéah parle général Clauzel, et les insuccès qui en avaient été la conséquence, une grande partie de l'armée reçut l'ordre de quitter l'Afrique, à l'exception de quatre régiments. Ce départ, si intempestif provoqua un tel découragement dans l'armée, qu'il fallut iaire tirer les régiments au sortpour désigner les quatre qui devaient rester. Il faut convenir aussi, qu'en ouirc des fatigues incessantes auxquelles

ils étaient exposés pour contenir les Arabes, nos soldats étaient très mal installés ; exposés à supporter de dures privations et toutes les intempéries du temps, ils n'avaient d'autre abri que la tente. On aurait bien pu trouver dans l'intérieur delà ville, et hors la ville, des maisons inoccupées ; mais les besoins du service, disait-on, exigeaient que les hommes fussent toujours réunis, pour être prêts à marcher en cas de nécessité.

Bien des officiers de tout grade, mécontents de cet état de choses, ne se gênaient pas pour dire qu'on aurait peut-être mieux fait, dans l'intérêt des hommes et pour le bien de la colonie, de faire moins d'expéditions et de consacrer les frais qu'elles occasionnent à construire des baraquements pour le casernement de l'armée, et pour améliorer l'alimentation du soldat qui laissait beaucoup à désirer. D'après eux, ces expéditions réitérées n'avaient d'autres résultats que de diminuer ou de détruire le prestige de nos armes, d'obérer inutilement le trésor, et, en outre, d'entretenir la confiance des indigènes.

La faible garnison qu'on avait laissée à Médéah, manqua bientôt de vivres, car les Arabes venaient peu au marché ; le général Boyer, pressé par les demandes répétées du commandant de Médéah, dut partir avec quelques mille hommes afin d'y conduire un convoi de vivres et de munitions. Cette expédition arriva à bon port ; mais, comme les précédentes, assaillie parle mauvais temps et parles Arabes qui l'attendaient à son retour, elle ne franchit la montagne qu'en subissant des pertes très sensibles. La fatalité s'attachantà toutes ces malheureuses expéditions, celle-ci trouva la Chifa tellement grossie, que plusieurs hommes et quelques chevaux furent emportés par les eaux. En résumé, cette

petite armée était dans un état déplorable à son retour à Alger.

L^occupation de Médéah était destinée à passer par les phases les plus désastreuses. Cerné constamment par les Arabes, qui empêchaient tout approvisionnement d'y arriver, le corps d'occupation se trouvait réduit, au bout de quelques mois, à solliciter des secours de toute sorte, et le contingent militaire était trop restreint pour qu'on put augmenter le chiffre des occupants. Les communications étant toujours, sinon interceptées, du moins rendues très difficiles par les Cabailes, et le ravitaillement ne pouvant être fait que sous l'escorte d'un corps d'armée qui s'appauvrissait à chaque corvée, le général en chef dut forcément, en présence du peu d'einpressement que mettait le gouvernement à venir à son aide, prendre la résolution d'évacuer ce poste et d'y placer, comme au début, un chef indigène. La garnison étant trop faible pour traverser la montagne et rentrer à Alger, le général Danlion reçut l'ordre d'organiser une nouvelle expédition pour aller la délivrer, et de remettre le commandement de la province à Mustapha-Ben-Amar, pour y représenter la France. Mustapha, peu confiant dans ses coreligionnaires, ne se décida à accepter ce poste si péiilleux, qu'après avoir fait prêter serment, datis une mosquée, aux notables habitants, de lui prêter leur concours.

C'est alors qu'on apprit que quatorze soldats de la légion étrangère avaient déserté du côté des Arabes avec armes et bagages ; deux furent reconduits à leur corps par les Bédoins et condamnés à mort.

Dans la matinée du 4 avril i832, le général de F"cuchères se rendit au champ de manœuvre de Mustapha

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pour présider à Texécution des deux déserteurs ; il était accompagné d'un peloton du 4'' de ligne ; après l'exécution, il prononça les paroles suivantes: «Soldats! vous venez d'assister à un exemple terrible, mais devenu nécessaire par la force des circonstances. Je désire qu'il fasse et qu'il vous laisse une forte impression. »

Les envoyés de la tribu de Moufta auxquels le gouverneur venait de donner l'investiture, furent dépouillés de leurs bournous rouges en traversant la tribu d'El-Ouffia. Le duc de Rovigo, en apprenant cette nouvelle, lit partir, à une heure du matin, un détachement de cavalerie avec ordre d'arriver au jour dans cette tribu et d'infliger une sévère leçon aux habitants : ce qui fut fait. Cette rigueur était commandée peut-être par la situation, mais elle souleva une dissension sérieuse entre les nouveaux occupants. Les uns trouvaient la leçon trop forte; d'autres au contraire l'approuvaient sans restriction. A cette époque j'étais arabophyle, ou du moins il me semblait que les hommes en général, et même les Arabes, devaient se soumettre plus facilement à un gouvernement dont la tolérance serait la base de son administration, et qu'il ne fallait pas recourir à des mesures d'une si extrême rigueur. Eh bien ! le temps m'a appris que j'étais dans l'erreur. Auprès d'un peuple aussi fanatique, aussi ignorant et surtout aussi ennemi des chrétiens, il faut ou abandonner le pays ou lui en imposer par la force ; on doit employer des moyens sévères, et les exécuter sans différer. Puis, peu à peu, au fur et à mesure que les Arabes, après avoir obéi à la crainte, se sont habitués à une domination bienveillante pour ceux qui l'adoptent loyalement, il convient de diminuer les mesures de

rigueur, jusqu'à ce qu'ils soient soumis complètement à nos lois.

Malheureusement il n'en a pas été ainsi en Algérie ; la faute en incombe moins à nos gouverneurs qu'au gouvernement qui, pendant une période de quinze ans, a constamment mis en cause l'occupation restreinte ou l'abandon de la conquête.

Les Arabes étaient bien au courant de notre politique et de tout ce qui se disait et se délibérait dans nos Chambres relativement à leur pays. Ils savaient que, parmi les députés, les uns trouvaient que cette conquête avait été une folie du gouvernement de Charles X, qu'elle serait la ruine de la France et qu'il fallait l'abandonner ; que d'autres députés répétaient qu'on pouvait bien la garder en occupant seulement Alger, Oran et Bône et en s'y fortifiant solidement. Le gouvernement de Juillet, qui n'avait nullement concouru à cette conquête, n'était peut-être pas fâché d'en voir diminuer l'importance et d'entendre affaiblir le mérite de celui qui l'avait entreprise. Toujours est-il que les ministres de cette époque l'ont très faiblement défendue jusqu'en i836, époque oii le duc de Nemours est venu prendre part à la malheureuse expédition de Constantine. Depuis cette désastreuse équipée, le gouvernement, sur qui reposait la plus grande part de responsabilité, ne pouvait, en présence des Arabes et des puissances étrangères, demeurer sous un pareil échec. Les Chambres le reconnurent, et, pour la première fois, elles votèrent, sans trop d'opposition, les moyens nécessaires pour entreprendre une nouvelle expédition et assurer notre puissance en Afrique. Chose curieuse, nous pûmes remarquer que presque tous les soulèvements des indigènes correspondaient

aux époques où nos Chambres discutaient ou venaient de discuter le mode d'occupation de leur pays. En se soulevant et en témoignant leur aversion contre nous, ils espéraient seconder l'opinion des adversaires de Toccupation, et ils n'avaient pas tort.

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