‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 7 sur 29 · On a exécuté le marabout et le cheik d'El- Ouffia · texte numérisé non relu

On a exécuté le marabout et le cheik d'El- Ouffia

J'ai été attiré à ce spectacle beaucoup moins par le plaisir de voir que par le désir de m'instruire, d'étudier et surtout de m'assurer si, dans ce moment suprême où la vie et la mort doivent se livrer un bien terrible combat, le fatalisme, dont TArabe est imbu, est assez puissant pour lui conserver cette insouciance et cette impassibilité qui le suivent dans tous ses actes. C'était, j'en conviens, pousser un peu loin la curiosité, d'autant plus que personne n'a peut-être de plus grands efforts à faire que moi pour assister à de pareils spectacles et pour voir un être humain passer aussi instantanément de vie à trépas.

Les observations que j'ai faites m'ont convaincu que l'homme, par une éducation spéciale, des croyances et un fatalisme accentué, peut être maître de sa physionomie; qu'il peut la rendre inerte et impassible en présence des événements les plus impressionnables. Aucun ne pouvait certes l'être plus que celui auquel j'allais assister. La foi seule peut faire de pareils prodiges. Nous déifions ou du moins nous sanctifions les quelques défenseurs et propagateurs de la foi catholique qui sont allés au supplice, la tête haute, les yeux levés vers le ciel, en se rappelant l'image si placide du Christ sur la croix. Eh bien! ce qu'ont fait nos saints martyrs, tous les Arabes, enfants de l'Islam, le font quand ils vont à la mort pour une cause agréable à

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Mahomet, Cet homme-dieu ou ce prophète connaissait bien son peuple, lorsqu^il a dicté les lois auxquelles il voulait le soumettre. Persuade que les satisfactions sensuelles étaient celles qui s'infiltreraient plus facilement dans leurs croyances, il imagina de leur donner une série de paradis où le bonheur qu'ils y trouveraient serait en raison des bonnes œuvres qu'ils auraient accomplies pour être agréables à leur prophète et utiles à sa doctrine, C'est surtout depuis les croisades que les Mahométans ont voué, disent-ils, une haine implacable aux Chrétiens ; et, pour mieux en perpétuer le souvenir, on a fait croire à tous les enfants de l'Islam, qu'en coupant seulement la tête d'un chrétien, ils verraient s'cntr'ouvrir, toute grande, la porte d'un des paradis tant convoités. Aussi, après avoir accompli ce crime pour nous et cette bonne action pour eux, quelque soit le genre de mort qui lui est réservé, l'Arabe marche d'un pas ferme et assuré, en récitant à haute voix la prière dont le refrain principal, répété à tout instant, reflète sa foi et son fanatisme : « Dieu l'a voulu^ il est grand et Mahomet est son prophète. » Il redit ces paroles jusqu'au moment ou le chaous lui tranche la tète et il quitte cette terre plein d'espérance, voyant déjà miroiterie bonheur qui lui est réservé.

Je suivis les deux condamnés depuis la porte Bab- Azoun jusqu'au lieu du supplice; tous deux marchaient d'un pas aussi assuré que ceux qui composaient l'escorte funèbre.

C'est sur les deux têtes de ces arabes que je fis des expériences avec M. le sous-intendant de Fallois pour savoir si, comme on le prétend et comme quelques personnes s'obstinent encore à le croire, une tête con-

serve encore quelque lueur de sentiment aussitôt après la décapitation.

Ces expériences, faites avec tous les soins nécessaires, furent, et devaient être complètement négatives. Voici à quelle occasion je les tentai. Le docteur Wilson, de New-York, avait émis cette opinion que la tête d'un décapité conserve encore un reste de vie pendant deux et même trois minutes. Me trouvant un soir dans une réunion chez le gouverneur, le sous-intendant militaire, M. de Fallois, me prit à partie en me demandant ce que je pensais de cette assertion du médecin américain. Je lui répondis que la chose me paraissait impossible. J'eus beau invoquer les raisons physiologiques, rien ne put ébranler sa croyance, que partageaient, du reste, un assez grand nombre de personnes présentes à cette discussion. Ne pouvant le convaincre par le raisonnement, je proposai à mon spirituel et entêté contradicteur un moyen décisif de trancher la question, en assistant à une exécution, s'il en avait le courage. A cette époque, rien n'était plus facile, car les Arabes, commettant des crimes assez fréquents, la justice, obligée de sévir, fournissait au chaous (bourreau) le moyen d'exercer souvent son adresse. A cette proposition, M. de Fallois recula d'étonnement et ne sut que répondre; mais, son amour-propre l'emportant, il se décida à accepter le défi.

J'appris le lendemain, chez le capitaine rapporteur, M. Dando, que les deux arabes dont j'ai parlé devaient être décapités quelques jours après. J'obtins facilement du général chef d'état-major, Trézel, l'autorisation d'assister à cette exécution. Le jour arrivé, je pris, en conséquence, les mesures nécessaires pour

rendre rexpérience aussi concluante que possible. Je fis porter le rnatin même, avant le jour, sur la place où l'exécution devait avoir lieu, une petite table très basse, dont se servent les Arabes, et j'y fis placer un vase en bois, large et peu profond, qui sert ordinairement à remuer la pâte pour la préparation du couscoussou. Je le fis remplir, ou à peu près, de plâtre pulvérisé. (Il va sans dire que ces expériences devaient se faire dans le plus grand incognito). M. de Fallois, muni d'un petit porte-voix et d'un stylet très acéré, s'était rendu au lieu de l'exécution un quart d'heure avant l'arrivée des condamnés. Il avait été convenu avec le chaous qu'aussitôt la tête tranchée, un de ses valets la déposerait sur la poudre de plâtre, afin d'arrêter autant que possible Thémorrhagie. Pour la première tête, M. de Fallois devait appeler le décapité par son nom, en appuyant le porte-voix sur l'oreille, pendant que j'examinerais ce qui se passerait dans les yeux et sur les autres parties du visage. Or, il arriva que, malgré les cris proférés, je ne remarquai pas le plus léger signe de vie : les yeux restèrent ternes et immobiles et la face décolorée ; à peine si quelques muscles se contractèrent sous l'influence des piqûres faites avec la pointe acérée du stylet. Nous changeâmes de rôle pour la seconde tête. M. de Fallois un peu pâle et ému lors de la première expérience, avait repris son sang-froid à la seconde et put, par conséquent, s'assurer par lui-même que la mort était bren réelle et instantanée. Il n'en saurait être autrement, physiologiquement parlant ; car, immédiatement après la section des grosses artères qui portent le sang à l'encéphale, il se produit une déplétion sanguine subite qui doit nécessairement entraîner avec

elle une syncope suivie, instantanément après, de la mort.

Après cette expérience, qui lui parut décisive, mon contradicteur s'avoua vaincu.

Quant aux faits allégués en faveur de l'opinion de Purchas, de Woodward, deZimmermann, de Sœmmering, de Julia Fontenelle, de Mojon, d'Aldini, etc., si souvent répétés par les publicistes, ils sont complètement erronés et ne servent qu'à renouveler et entretenir une fâcheuse agitation dans les esprits.

Que les insectes continuent de vivre après la décapitation, tout le monde sait cela, puisque, dans cette classe d'animaux, la tête ne constitue qu'un appendice insignifiant de leur organisme. Les oiseaux, déjà beaucoup plus élevés dans Péchelle des êtres, ne sauraient vivre après leur décollation; mais plusieurs peuvent encore marcher plus ou moins de temps, comme le prouvent les expériences d'Aldini sur les canards, et d'Eugène Sue sur les dindons. Les autruches, que les empereurs romains, Commode surtout, faisaient décapiter pour se donner le spectacle de les voir marcher dans le cirque sans tête, ne fournissent pas de preuves plus concluantes ; on sait ce que vaut le rôle que joue la tête d'une autruche.

Quel rapprochement peut-on faire entre ces mouvements purement automatiques et les attributions si élevées qui appartiennent à la tête de l'homme ?...

Toute comparaison me paraît donc impossible.

Il ne faut pas ajouter plus de confiance à la rougeur de la joue de Charlotte Corday, souffletée par le bourreau après son supplice, non plus qu'au mouvement volontaire des yeux du supplicié Dutillier, cité par Mojon.

On connaît rhistoire racontée par Gervais(deCaen), qui avait été convié par le trop fameux Lacenaire à assister à son exécution, lui promettant de tourner, après sa décapitation, les yeux du côté où il serait. Le silence que ce témoin a gardé prouve qu'il ne s'est rien passé d'intéressant à constater et que les yeux de ce héros du crime sont restés immobiles.

Pour en revenir à mes deux têtes, je donnai des ordres pour qu'elles fussent portées à Tamphithéâtre de l'école d'Alger, où j'étais démonstrateur et où j'avais le désir de les préparer et de les conserver. Mais je reçus aussitôt la visite de M. Ranc, capitaine de port et ancien naufragé de la Méduse ; il venait me prier de lui prêter une de ces têtes, sa femme, artiste distinguée, désirant s'en servir pour le tableau qu'elle faisait en ce moment et qui devait représenter le capitaine Youssouf chargeant les Arabes et venant de couper la tête à l'un d'eux.

Je mis à la disposition du capitaine de frégate les deux têtes, laissant ainsi à Mme Ranc le choix de son modèle.

Quelques jours après, n'en entendant plus parler, je les réclamai ; M. Ranc répondit que sa femme s'en servait encore. Elle s'en servit longtemps, puisqu'il me fut impossible, malgré mes démarches réitérées et presque officielles, de les faire restituer à l'École.

J'appris plus tard que M. Ranc était un collectionneur d'objets d'histoire naturelle, un peu pour son compte, mais beaucoup plus, me dit-on, pour celui de M. de Blainvillc, professeur au Muséum de Paris, auquel il aurait envoyé ces deux têtes.

Puisque j'ai nommé M'"'= Ranc, je vais raconter un

bien triste événement qui trouve ici sa place. En février i835, une tempête affreuse, comme jamais on n'en avait vue à Alger, régna pendant deux jours sur la côte et sur la mer avec une fureur indescriptible. Les vagues étaient si fortes qu'elles passaient par-dessus les magasins de la jetée qui joint le môle à la ville. Elles se précipitaient en courant de la rade dans le port, avec une telle turie, que chacune d'elles, en frappant le mur des maisons qui longent le port, produisait un bruit semblable à celui d'un canon de gros calibre. Quant aux bâtiments qui se trouvaient dans le port, si peu abrité alors, ils dansaient et se choquaient entre eux comme des œufs dans un vase d'eau bouillante. Presque tous avaient cassé leurs amarres ; prévoyant les noyades qui allaient arriver et aucun secours n'étant possible, puisque la mer ne laissait approcher personne, nous organisâmes quelques moyens de sauvetage. La maison où j'étais, la fameuse Bo^a. bien connue de toute l'armée de cette époque (elle était occupée entièrement par des médecins militaires), plongeait à pic sur le port et dans l'eau ; nous préparâmes deux câbles noués de distance en distance; chaque nœud était armé d'un petit bâton servant de poignée. Nous les fîmes descendre par deux croisées jusqu'à Teau, espérant que quelques malheureux naufragés pourraient les voir et les saisir. Nous fûmes en effet assez heureux pour ramener pendant le jour un malheureux matelot d'un bâtiment sarde. Les vagues déferlaient avec un fracas assourdissant; et au milieu de ce bruit sinistre, on entendait le choc des bâtiments se disloquant, s'en allant à la dérive et ce qui était plus émouvant et plus lamentable encore au milieu de ce fracas, le cri plaintif lancé par le désespoir des mal-

heureux marins qui disparaissaient dans un tourbillon infernal, sans qu'il fût possible d'aller à leur secours. Nous restâmes à notre poste toute la nuit, secondés par quelques infirmiers de bonne volonté. La nuit fut effrayante, la mer ayant conservé toute sa fureur. Nos engins de sauvetage, auxquels nous avions fixé une lanterne en permanence, nous donnèrent la satisfaction de ramener un second matelot. Enfin le jour arriva et nous montra la mer toujours aussi furieuse. Le port ne présen'^ait que des débris de bateaux; des épaves étaient lancées par les vagues, comme des béliers, contre les murailles, avec une telle violence qu''elles faisaient craindre leur démolition. Au milieu de cette scène de désolation, on voyait un petit brick, le Désiré, dont le nom est trop fortement gravé dans ma mémoire pour que j'aie pu Toublier, ce pauvre bâtiment, seul et isolé à l'entrée du port, avait perdu tous ses mâts ; il roulait comme un œuf et menaçait à tout instant d'être englouti. Six matelots étaient sur le pont, se tenant entre eux pour mieux résister aux vagues qui déferlaient avec violence. Le bâtiment faisait eau, on le voyait s'enfoncer peu à peu ; l'anxiété des nombreux spectateurs de ce terrible drame atteignait les dernières limites ! Enfin Teau se précipita sur le pont ; les matelots, jugeant le moment suprême arrivé, se mirent à genoux, mais ils n'eurent que le temps de faire une courte prière et les mains levées vers le ciel comme leur cœur vers Dieu, ils disparurent d'ans les flots. Un cri d'angoisse, poussé par les spectateurs, termina ce lugubre et si poignant épisode. Tout avait été englouti, excepté l'extrémité du grand mât qui, n'ayant pas trouvé place dans l'abîme, dépassait de quelques mètres le niveau de l'eau, comme une senti-

nelle, indiquant et précisant Tendroit où ce sinistre événement s'était accompli.

M™" Ranc, bien connue. alors du monde artistique, car elle avait exposé plusieurs de ses œuvres de peinture, habitait dans le Môle un appartement qui donnait en plein sur le port;- j'appris par son mari, le commandant, qu'elle n'avait pas quitté sa croisée pour contempler ce navrant spectacle.

A quelques jours de là, me trouvant en soirée avec elle, je l'abordai en lui disant que tout le monde espérait qu'elle employerait son talent à reproduire cette horrible tempête et à représenter le drame si émouvant du brick le Désiré. Non, docteur, me réponditelle, je crois que je ne ferai rien. — Et pourquoi cette abstention? lui répondis-je. — Oh! je n'ai pas été assez émue !... A ces mots, je lui présentai mes hommages et courus à l'autre bout du salon.

Mais quittons ces lugubres et tristes souvenirs.

Un jour, j'étais allé herboriser sur le plateau de Mustapha, avec plusieurs de mes chefs, botanistes émérites. Cette excursion devait être consacrée à la recherche de la fameuse plante, aujourd'hui si commune et alors si rare, la Scilla Peruviana, que le célèbre professeur de botanique Desfontaines, étant prisonnier du Dey d'Alger, en 1797, avait signalée et trouvée sur ce plateau. Plusieurs botanistes l'y avaient déjà cherchée quatre ou cinq fois sans succès; nous aussi, nous allions quitter ce plateau sans résultat, lorsque j'eus le bonheur de la découvrir et de crier, comme Archimède, eurêka. Impossible de peindre la joie de MM. Férat, Thiriaux et Monard qui, dans leur enthousiasme, ne pouvaient assez l'admirer. Elle était en etïet bien belle; sa fleur panachée er d'un bleu azuré

magnitique s^étalait modestement au milieu d'une touffe de palmiers chamerops qui la dérobait à la vue et lui procurait un ombrage salutaire. La difficulté fut de savoir à qui elle appartiendrait ; car tous la convoitaient. L'un d'eux, M. Thiriaux, alors pharmacienmajor, devenu plus tard inspecteur général, dit que le jeune sous-aide qui l'avait trouvée pouvait seul en disposer. Tous acceptèrent la proposition et je restai l'heureux propriétaire de cette plante alors phénoménale. Je m'empressai, en rentrant à Alger, d'en faire don à M. Thiriaux, qui avait déjà réuni une belle collection de la flore de ce pays ; plus que personne, plus que moi surtout, il pouvait en apprécier le mérite et, en sa qualité de pharmacien, elle pouvait lui être utile, comme cela est arrivé en effet.

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